Un autre hasard de voyageur m'ayant arrêté un jour à Ferrare, j'allai
visiter l'hôpital dans lequel le Tasse avait été enfermé. Son cachot,
ou plutôt sa loge, est un petit réduit de quelques pieds carrés, dans
lequel on descend une ou deux marches aujourd'hui, mais qui devait
être alors de niveau avec la cour de l'hospice. Une fenêtre ouvre à
côté de la porte sur la même cour d'hospice et éclaire la loge. Le lit
du malade ou du prisonnier était au fond, en face de la porte. La
muraille grattée par les visiteurs curieux de reliques avait perdu son
ciment, et laissait voir les briques rouges de la muraille à laquelle
était adossée la couche du poëte. Cette demeure, quoique mélancolique,
n'avait rien de sinistre ou de lugubre. On conçoit que le pauvre
captif, emprisonné soit pour cause d'indiscrétion dans ses amours,
soit pour cause d'égarement momentané et partiel de sa raison, servi
et soigné par les frères ou par les soeurs de cet hospice, pourvu de
livres et de papier, attablé devant cette fenêtre où les rayons de
soleil passent à travers les pampres entrelacés aux barreaux et visité
par sa belle imagination dans ses heures de calme, ait trouvé quelque
consolation dans ce séjour où ses amis et même les étrangers venaient
s'entretenir librement avec lui.
Quoiqu'il en soit, je détachai pieusement avec mon couteau quelques
fragments de la brique la plus rapprochée du chevet du lit du Tasse,
et qui devait avoir entendu de plus près les soupirs et les
gémissements du prisonnier; je les emportai comme un morceau de la
croix de ce calvaire poétique, et je les fis enchâsser depuis dans un
anneau d'or que je porte toujours à mon doigt. À quelques pas de là,
je visitai aussi la petite maisonnette carrée et le petit jardin de
chartreux de l'Arioste, l'Homère du badinage, l'Horace et le Voltaire
de l'Italie, mais plus ailé qu'Horace et plus gracieux que Voltaire.
Celui-là n'avait porté son imagination que dans ses poëmes; sa vie
avait eu la médiocrité et la régularité du bon sens. Sous le poëte on
sentait le philosophe à caractère sobre; l'Arioste se retrouvait dans
sa maison.
Parva sed apta mihi, etc.
Rentré le soir à l'hôtellerie, à Ferrare, et encore tout ému de mes
impressions dans le cachot du Tasse, j'écrivis les strophes suivantes
qui n'ont jamais, je crois, été imprimées.