VI.

Au sommet de la rampe, une petite place pavée s'ouvrait à droite comme

une cour extérieure et banale du petit édifice; quelques bancs de

pierre polie, adossés aux murs du couvent, semblaient posés là par

l'architecte pour laisser respirer les pieux solitaires sur le seuil,

avant de sonner à la porte, ou pour laisser contempler à loisir aux

visiteurs le magnifique horizon du cours du Tibre, du tombeau colossal

d'Adrien, du Colisée, des aqueducs et des pins noirâtres du _monte

Pincio_, qui se disputaient de là le regard.

Cette petite place ou plutôt cette cour était enceinte d'un côté par

le portail modeste, mais cependant architectural, de la chapelle des

moines; de l'autre, par la porte basse et sans décoration du couvent;

à côté de cette porte pendait une chaînette de fer pour sonner le

portier; en face de la rampe et entre les deux portes de l'église et

du monastère, un petit portique ouvert, élevé d'une ou deux marches,

et dont les arceaux étaient divisés par des colonnettes de pierre

noire, offrait son ombre aux pèlerins; quelques médaillons de marbre

incrustés dans le mur et quelques fresques délavées par les pluies

d'hiver étaient le seul ornement de ce portique; un vieil oranger au

tronc noir, ridé, tortu comme celui des chênes verts qui croissent aux

rafales d'un cap penché sur la mer, élançait son lourd feuillage

au-dessus du mur du parapet et semblait regarder éternellement les

côtes de la mer de Naples, sa patrie. Je m'assis un moment sur le banc

de pierre à son ombre. J'ignorais tout de ce site jusqu'au nom, mais

il semblait m'attacher à ce banc comme si l'âme du site, _genius

loci_, avait parlé à voix basse à mon âme. Je me disais _qu'il faisait

bon là_, comme l'apôtre; j'aimais cette avenue de solitude et de

misère par laquelle j'y étais monté, cet escarpement qui le séparait

de la foule, cet horizon qui portait la pensée au-delà des siècles, ce

silence, ces portes fermées, ce mystère, cet arbre isolé, ce seuil

d'église, ce monastère vide, ces dalles polies sous le portique par

les pas, par les genoux et peut-être par les larmes des voyageurs tels

que moi, cherchant sur les hauts lieux l'entretien avec leurs pensées

et les inspirations de la solitude. Je me disais qu'après une vie

agitée et peut-être avant les orages et les mécomptes de cette vie, il

serait doux d'avoir son tombeau sous ces orangers, d'y dormir ou d'y

rêver, car l'homme est si essentiellement un être pensant qu'il ne

peut croire au sommeil sans rêve, même de la tombe; j'y écoutais

mourir le sourd murmure de la grande ville qui s'assoupissait à mes

pieds, semblable au bruit d'une mer qui diminue à mesure qu'on

s'élève sur le promontoire; j'y regardais les derniers rayons du

soleil, dorant comme des phares les pans de murailles jaunies du

Colisée. Cependant je ne sais quelle curiosité amoureuse du site et de

sa paix me poussait à connaître aussi les cloîtres intérieurs et le

jardin que ces murs dérobaient à mes regards; je m'y figurais des

mystères de recueillement et de charmes secrets.

Sans savoir si l'édifice était vide ou encore habité par quelques

vieillards laissés par charité dans la maison pour y sonner, par

souvenir, l'heure des anciens offices, je tirai moi-même, timidement,

la petite chaînette de fer qui pendait contre le mur de la porte: la

cloche intérieure tinta avec mille échos dans les corridors. Il se

passa un long intervalle de temps entre le tintement de la sonnette et

la moindre rumeur dans le couvent: j'allais me retirer croyant n'avoir

éveillé que ses échos, quand le bruit lointain d'un pas de vieillard,

lent et alourdi par des sandales à semelles de bois, retentit du fond

du monastère. Un frère, vêtu de bure brune, une corde pour ceinture,

un capuchon de laine relevé sur le visage, quelques rares cheveux

blancs ramenés en couronne sur ses tempes, ouvrit la porte et me

demanda en italien si je désirais visiter le tombeau du Tasse. «Le

tombeau du Tasse?» m'écriai-je: «est-ce que je serais ici à

_Saint-Onufrio_?» car j'avais lu les belles pages de Chateaubriand sur

le couvent et l'oranger de Saint-Onufrio. «Oui,» me dit négligemment

le frère, et il m'ouvrit sans autre entretien la porte extérieure de

la chapelle, et, me montrant du geste une tablette de marbre incrustée

dans le pavé de l'église, j'y tombai à genoux, et j'y lus

l'inscription célèbre par sa simplicité, que le marquis Manso, l'ami

du poëte, obtint la permission de faire graver sur la pierre nue qui

couvrait le cercueil de son ami.

D. O. M.

TORQUATI TASSI

OSSA

HIC JACENT.

HOC NE NESCIUS

ESSES HOSPES,

FRATRES HUJUS ECCLESIÆ POSUERUNT.

C'est-à-dire:

Ici gisent

les os

de Torquato Tasso.

Visiteur,

les frères de ce couvent ont posé cette pierre pour que

tu saches qui tu foules!

Cette humble pierre sur une si glorieuse mémoire me parut l'achèvement

de la destinée poétique de ce grand homme. Je ne regrettais pas pour

lui un plus somptueux monument: en fait de tombe, la plus ignorée est

la plus désirable; les survivants chers savent la trouver, les

indifférents la profanent, les ennemis l'outragent. Plus de bruit au

moins autour de ce lit du dernier sommeil!

Je restai si longtemps agenouillé sur cette pierre et absorbé dans mon

culte de jeune homme, pour le chantre de l'ingrate Léonora, que le

frère fut contraint à me rappeler l'heure, et qu'au moment où je

sortis de l'église pour cueillir une feuille de l'oranger de

Saint-Onufrio, la dernière lueur du soleil s'était éteinte sur les

cimes les plus élevées des monts de la Sabine; en rentrant lentement à

mon logement par les rues ténébreuses de Rome, je songeai que le plus

touchant poëme du Tasse serait le poëme de sa propre vie, s'il se

rencontrait un poëte égal à lui pour l'écrire.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 14 / 254 题