Au sommet de la rampe, une petite place pavée s'ouvrait à droite comme
une cour extérieure et banale du petit édifice; quelques bancs de
pierre polie, adossés aux murs du couvent, semblaient posés là par
l'architecte pour laisser respirer les pieux solitaires sur le seuil,
avant de sonner à la porte, ou pour laisser contempler à loisir aux
visiteurs le magnifique horizon du cours du Tibre, du tombeau colossal
d'Adrien, du Colisée, des aqueducs et des pins noirâtres du _monte
Pincio_, qui se disputaient de là le regard.
Cette petite place ou plutôt cette cour était enceinte d'un côté par
le portail modeste, mais cependant architectural, de la chapelle des
moines; de l'autre, par la porte basse et sans décoration du couvent;
à côté de cette porte pendait une chaînette de fer pour sonner le
portier; en face de la rampe et entre les deux portes de l'église et
du monastère, un petit portique ouvert, élevé d'une ou deux marches,
et dont les arceaux étaient divisés par des colonnettes de pierre
noire, offrait son ombre aux pèlerins; quelques médaillons de marbre
incrustés dans le mur et quelques fresques délavées par les pluies
d'hiver étaient le seul ornement de ce portique; un vieil oranger au
tronc noir, ridé, tortu comme celui des chênes verts qui croissent aux
rafales d'un cap penché sur la mer, élançait son lourd feuillage
au-dessus du mur du parapet et semblait regarder éternellement les
côtes de la mer de Naples, sa patrie. Je m'assis un moment sur le banc
de pierre à son ombre. J'ignorais tout de ce site jusqu'au nom, mais
il semblait m'attacher à ce banc comme si l'âme du site, _genius
loci_, avait parlé à voix basse à mon âme. Je me disais _qu'il faisait
bon là_, comme l'apôtre; j'aimais cette avenue de solitude et de
misère par laquelle j'y étais monté, cet escarpement qui le séparait
de la foule, cet horizon qui portait la pensée au-delà des siècles, ce
silence, ces portes fermées, ce mystère, cet arbre isolé, ce seuil
d'église, ce monastère vide, ces dalles polies sous le portique par
les pas, par les genoux et peut-être par les larmes des voyageurs tels
que moi, cherchant sur les hauts lieux l'entretien avec leurs pensées
et les inspirations de la solitude. Je me disais qu'après une vie
agitée et peut-être avant les orages et les mécomptes de cette vie, il
serait doux d'avoir son tombeau sous ces orangers, d'y dormir ou d'y
rêver, car l'homme est si essentiellement un être pensant qu'il ne
peut croire au sommeil sans rêve, même de la tombe; j'y écoutais
mourir le sourd murmure de la grande ville qui s'assoupissait à mes
pieds, semblable au bruit d'une mer qui diminue à mesure qu'on
s'élève sur le promontoire; j'y regardais les derniers rayons du
soleil, dorant comme des phares les pans de murailles jaunies du
Colisée. Cependant je ne sais quelle curiosité amoureuse du site et de
sa paix me poussait à connaître aussi les cloîtres intérieurs et le
jardin que ces murs dérobaient à mes regards; je m'y figurais des
mystères de recueillement et de charmes secrets.
Sans savoir si l'édifice était vide ou encore habité par quelques
vieillards laissés par charité dans la maison pour y sonner, par
souvenir, l'heure des anciens offices, je tirai moi-même, timidement,
la petite chaînette de fer qui pendait contre le mur de la porte: la
cloche intérieure tinta avec mille échos dans les corridors. Il se
passa un long intervalle de temps entre le tintement de la sonnette et
la moindre rumeur dans le couvent: j'allais me retirer croyant n'avoir
éveillé que ses échos, quand le bruit lointain d'un pas de vieillard,
lent et alourdi par des sandales à semelles de bois, retentit du fond
du monastère. Un frère, vêtu de bure brune, une corde pour ceinture,
un capuchon de laine relevé sur le visage, quelques rares cheveux
blancs ramenés en couronne sur ses tempes, ouvrit la porte et me
demanda en italien si je désirais visiter le tombeau du Tasse. «Le
tombeau du Tasse?» m'écriai-je: «est-ce que je serais ici à
_Saint-Onufrio_?» car j'avais lu les belles pages de Chateaubriand sur
le couvent et l'oranger de Saint-Onufrio. «Oui,» me dit négligemment
le frère, et il m'ouvrit sans autre entretien la porte extérieure de
la chapelle, et, me montrant du geste une tablette de marbre incrustée
dans le pavé de l'église, j'y tombai à genoux, et j'y lus
l'inscription célèbre par sa simplicité, que le marquis Manso, l'ami
du poëte, obtint la permission de faire graver sur la pierre nue qui
couvrait le cercueil de son ami.
D. O. M.
TORQUATI TASSI
OSSA
HIC JACENT.
HOC NE NESCIUS
ESSES HOSPES,
FRATRES HUJUS ECCLESIÆ POSUERUNT.
C'est-à-dire:
Ici gisent
les os
de Torquato Tasso.
Visiteur,
les frères de ce couvent ont posé cette pierre pour que
tu saches qui tu foules!
Cette humble pierre sur une si glorieuse mémoire me parut l'achèvement
de la destinée poétique de ce grand homme. Je ne regrettais pas pour
lui un plus somptueux monument: en fait de tombe, la plus ignorée est
la plus désirable; les survivants chers savent la trouver, les
indifférents la profanent, les ennemis l'outragent. Plus de bruit au
moins autour de ce lit du dernier sommeil!
Je restai si longtemps agenouillé sur cette pierre et absorbé dans mon
culte de jeune homme, pour le chantre de l'ingrate Léonora, que le
frère fut contraint à me rappeler l'heure, et qu'au moment où je
sortis de l'église pour cueillir une feuille de l'oranger de
Saint-Onufrio, la dernière lueur du soleil s'était éteinte sur les
cimes les plus élevées des monts de la Sabine; en rentrant lentement à
mon logement par les rues ténébreuses de Rome, je songeai que le plus
touchant poëme du Tasse serait le poëme de sa propre vie, s'il se
rencontrait un poëte égal à lui pour l'écrire.