IV.

Ce jour-là, le caprice ou le hasard m'avaient conduit dans les

quartiers les plus suburbains et les plus indigents de Rome. Après

avoir suivi une longue rue presque déserte sur laquelle s'ouvraient

seulement les hautes fenêtres grillées de fer d'un hôpital des

pauvres, je passai sous des voûtes de haillons séchant au soleil, que

des blanchisseuses suspendent à des cordes tendues d'un côté de la rue

à l'autre, et qui flottent au vent comme des voiles déchirées pendent

aux vergues après la tempête. On n'entendait sortir des fenêtres

démantelées de ces maisons que les voix criardes des _Transtévérines_

qui s'appelaient d'un grenier à l'autre, les pleurs d'enfants qui

demandaient le lait de leurs mères, et le bruit sourd et cadencé des

berceaux de bois que ces pauvres mères remuaient du pied pour les

endormir; on n'apercevait çà et là sur le seuil des maisons ou sur les

balcons que quelques figures pâles et amaigries de femmes élevant

leurs bras grêles au-dessus de leurs têtes pour atteindre le linge que

le soleil avait séché; de temps en temps une jeune fille demi-nue, à

la taille élancée, au profil antique, au geste de statue, à la

chevelure noire et aussi lustrée que l'aile du corbeau, apparaissait

sur un de ces balcons sous des nuages flottants de haillons parmi les

pots de basilic et de laurier-rose, comme ces giroflées qui pendent

aux murailles en ruine, trop haut pour être respirées ou cueillies par

le passant. Ces belles apparitions de la nature, parmi ces laideurs et

ces vulgarités de la misère romaine, attestaient encore, dans cette

noble et forte race, la puissance éternelle de la séve qui produisit

jadis tant de gloire et en qui germe toujours la beauté.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 12 / 254 题