c’est une maladie endémique dont a souffert de tout temps la banlieue
suburbaine. Mais la duchesse n’est pas femme à s’effrayer: qu’a-t-elle à
craindre? écrit-elle; il n’y a rien à prendre chez une fermière; on ne
peut pas tondre un œuf. «Ce mépris du danger» fait de la peine à
Scheffer. Il est toutefois d’autres rapines dont se préoccuperait
davantage «la fermière». Nous l’apprenons par son correspondant:
«J’avais espéré qu’on vous rendrait justice sur vos justes prétentions;
mais je vois que vous êtes à la veille d’être inquiétée sur la garenne
de Ruel que vous possédez à si juste titre.» L’ami de la France
s’affirme dans ces petites phrases: «Je vous félicite du succès de vos
armées en Italie[616]. Si cela continue, on va vous gorger d’argent...
Votre ambassadeur Lehoc a été fort regretté[617]».
Puis le digne gentilhomme fait un retour sur lui-même et termine sa
lettre par un mot charmant:
«Dans quinze jours, j’entre dans ma quatre-vingtième année; ma main est
bien tremblante, mais mon cœur est toujours le même pour vous.» (Lettre
du 21 juillet.)
Cette noble affection s’affirme plus encore, à la réception d’une lettre
où Mᵐᵉ d’Aiguillon se désole de la situation de Mᵐᵉ de Laigle qui empire
chaque jour: «Que ne puis-je être auprès de vous pour vous sauver de
vous-même, pour vous prouver qu’il existe un ami tendre et fidèle; mais
cette consolation m’est refusée et j’en suis au désespoir». (Lettre du
28 juillet.)
Mᵐᵉ de Laigle s’était rétablie de sa crise; mais les intérêts de la
duchesse se trouvaient de jour en jour plus compromis. Et Mᵐᵉ
d’Aiguillon, qui avait reporté toute sa tendresse maternelle sur
l’enfant de son fils, dont elle n’était pas séparée, pressentait dans un
avenir prochain une spoliation qui l’eût ruinée infailliblement.
Scheffer s’indigne:
«Mais, s’écrie-t-il, votre petit-fils n’est pas sorti de France et on le
dépouille de ses biens! Vous n’avez jamais eu de part aux (_illisible_)
de ceux dont on est mécontent. Vous ne l’avez pas fait; et cependant on
vous punit! C’est inouï!» (Lettre du 2 août.)
Dans celle du 11 août, l’ancien diplomate revient sur un sujet dont
s’occupe volontiers la grande dame:
«Vous me parlez des mémoires d’Aiguillon, de Richelieu, de Maurepas et
vous les regardez tous comme apocryphes[618].
«Je suis assez de votre avis, surtout n’ayant point vu les deux premiers
et ne sachant s’ils existent. Quant à ceux du maréchal, comme il est
uniquement en vue de favoriser le gouvernement révolutionnaire chez
vous, il est assez naturel qu’on veuille se servir de noms aussi connus
pour remplir ce but. L’auteur des _Mémoires_ ne dit pas qu’ils soient
écrits sous sa dictée ou par lui-même; mais il peut avoir du maréchal un
amas immense de lettres, des annotations, des notes, sur lesquels il a
composé son livre. Ce livre se fait lire avidement; et bien des gens y
croient comme à l’Evangile.»
Ce fut la dernière lettre de son vieil ami que put lire, si elle la lut,
la duchesse d’Aiguillon. Elle lui était adressée le 11 août 1796; et la
grande dame, devenue fermière, mourait, dans son exploitation de Ruel,
le 15 septembre suivant[619], d’une maladie de langueur causée par ses
douleurs et ses deuils.
Par une cruelle ironie du sort, Scheffer lui écrivait dans cette même
lettre:
«Votre lettre, madame la duchesse, du 13 du passé (juillet) m’est bien
arrivée. Vous m’apprenez que votre amie est hors d’affaire, mais que les
craintes pour l’avenir vous restent. Dans la joie de mon âme, je me
réjouis de savoir qu’elle vous reste encore. Vous êtes trop nécessaires
l’une à l’autre pour jamais vous séparer et si mes vœux pour vous sont
exaucés, vous irez au moins aussi loin que Mᵐᵉ votre tante, Mᵐᵉ de
Maurepas. Dieu veuille seulement que les temps puissent changer pour
vous et que je vous sache plus heureuse que vous n’êtes actuellement!»
Mᵐᵉ de Laigle avait-elle survécu à son amie?
Ainsi disparaissait dans l’obscurité, dans la solitude, dans l’abandon
et presque dans la misère, une femme qui avait été jadis si entourée, si
fêtée, si courtisée, une des premières à la première cour du monde.
Elle avait habité de superbes palais, s’était assise à la table des rois
et avait présidé aux fêtes les plus somptueuses. Mais, au milieu du luxe
et des grandeurs, elle était restée simple, vraie et bienveillante. Dans
l’incessant conflit entre les passions les plus viles et les intrigues
les plus basses, elle avait conservé sa franchise, sa droiture, sa
loyauté. Car elle n’était ni vaine, ni ambitieuse. Elle n’avait dans le
cœur d’autre sentiment que celui de la famille, d’autre amour que celui
de son mari, d’autre idéal que l’honneur du nom. Aussi, frappée dans
toutes ses tendresses et dans toutes ses affections, passa-t-elle sa vie
à souffrir. Mais la douleur n’eut jamais raison de son énergie.
L’adversité fortifia son âme au lieu de l’abattre. Elle ne fut jamais si
grande, ni d’humeur si égale que lorsqu’elle fut le jouet de la tempête.
Elle fut tour à tour victime des manœuvres perfides de ses pairs et de
l’aveugle violence du populaire. Septuagénaire, elle se résigna, sans
récriminations, mais au contraire le sourire sur ses lèvres, à n’être
plus qu’une simple fermière; mais, dans un temps où des seigneurs de
l’ancienne cour se cachaient sous une défroque jacobine, elle signait
fièrement _Plélo d’Aiguillon_: les noms du héros que fut son père et de
l’admirable femme qu’était sa mère, associés à celui du prêtre génial
qui, le siècle précédent, avait assuré l’unité de la France.
La grande famille[620] à qui sont revenues d’aussi glorieuses
traditions, perpétuées par le trésor de magnifiques archives, ne pouvait
recueillir de plus noble héritage[621].
APPENDICE I
L’ŒUVRE DE SOULAVIE
Les diverses publications historiques ou prétendues telles, entreprises
de 1788 à 1801 par Soulavie, tiennent trop au cœur même de notre sujet,
pour que nous n’accordions pas quelques lignes à l’homme et à l’œuvre,
d’après M. MAZON (_Histoire de Soulavie_, Paris, 2 vol. in-8º 1893) et
d’après Soulavie lui-même.
Une société s’était formée, en 1790-91, pour imprimer et éditer à Paris,
rue de Condé, nº 7, une collection de _Mémoires relatifs à l’histoire du
règne de Louis XV_.
L’idée n’était pas neuve. Des spéculations de librairie, remontant à une
époque antérieure, avaient déjà attaché des aventuriers de lettres, à la
plume et à l’imagination faciles, à la confection de prétendus mémoires
historiques des règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Quelques miettes
de vérité délayées dans un lourd fatras de faits douteux et d’anecdotes
controuvées, telle était la recette de ces indigestes compositions, dont
le secret n’est pas encore perdu.
Il semblait que la société de 1790 dût présenter plus de garanties. M.
de Laborde était, en grande partie, «propriétaire de la collection»
projetée; et Soulavie, ancien ecclésiastique, savant doublé d’un érudit,
devait diriger la publication.
Ce n’était pas, toutefois, qu’il ne fût, lui aussi, sujet à caution. Du
vivant du maréchal de Richelieu, et pendant trois années, il avait pu,
grâce à la confiance de ce grand seigneur, que ses attaches et ses
intrigues avaient mis en possession de si précieux documents, explorer
les portefeuilles mis à sa disposition par Losques, le bibliothécaire
du vieux courtisan. Il venait précisément d’en tirer les premiers
volumes des _Mémoires du duc de Richelieu_, récit, quelquefois fidèle et
amusant, mais trop souvent romanesque, invraisemblable et satirique,
d’événements auxquels le maréchal avait été si particulièrement mêlé.
Aussi le duc de Fronsac, qui avait pourtant fourni des notes à Soulavie,
crut-il devoir protester, au nom de la mémoire de son père, contre les
inexactitudes et l’esprit tendancieux d’une publication qu’il
condamnait. Soulavie affirma que le maréchal avait au contraire
encouragé un travail dont il avait fourni les matériaux.
Presque en même temps, paraissait dans la collection de Laborde, où
Soulavie était seul en nom, la première édition de ces Mémoires,
célèbres entre tous, monument littéraire et historique qui a rendu
impérissable le nom de Saint-Simon.
Nombreuses furent les publications, annoncées ou parues, connues ou
ignorées, qui, en se succédant, ne démontrèrent que trop avec quelle
déplorable désinvolture Soulavie traitait les documents historiques,
mutilant, défigurant, supprimant ou interpolant, suivant les besoins de
la cause.
Nous ne retiendrons de cette liste que trois ouvrages, plus ou moins
attribués à Soulavie, deux surtout que nous ne pouvions négliger pour la
mise au point de notre travail.
1º Les _Mémoires du comte de Maurepas_ qui s’arrêtent à la disgrâce de
ce ministre, sacrifié à la rancune de Mᵐᵉ de Pompadour.
2º Les _Mémoires du duc de Choiseul_, compilation, en diverses parties,
des pièces officielles émanées de cet homme d’Etat, en même temps qu’une
longue diatribe, sous son nom, contre le duc d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du
Barry. Soulavie dut y ajouter certainement du sien. Nous verrons la
thèse contraire dans les _Mémoires du ministère du duc d’Aiguillon_.
Rien que cette façon de plaider le pour et le contre en dit assez sur la
probité littéraire et sur la moralité du rédacteur.
3º Les _Mémoires du ministère du duc d’Aiguillon_. C’est Soulavie qui
en déterminera lui-même l’attribution dans un passage de ses _Mémoires_
sur le règne de Louis XVI (tome I, p. 241). Il reconnaît qu’il a publié
ceux du ministère du duc d’Aiguillon d’après les notes fournies à
Mirabeau par le maréchal de Richelieu. Mais celles-ci, à en croire les
indications inédites de Soulavie recueillies par M. de Monmerqué,
subirent, avant et pendant l’impression, des modifications importantes
dont certaines méritent d’être signalées. D’abord, M. de Laborde, qui
n’aimait pas Choiseul, avait révisé soigneusement les chapitres
concernant l’ancien ministre. Il est de fait que soixante pages du livre
(110-172) sont une exécution en règle de Choiseul.
Une autre note inédite de Soulavie, transcrite par M. de Monmerqué à la
page 327, nous donne le mot du chapitre dont elle est l’en-tête et qui
est intitulé _Remarques sur les Mémoires du ministère du duc
d’Aiguillon_--autant de rectifications de certaines assertions contenues
dans le volume, rectifications ainsi affirmées: «Ces notes ont été
données à M. Soulavie par M. d’Aiguillon et sa mère, veuve, à condition
que tant qu’ils vivraient, M. Soulavie ne dirait jamais les tenir de
leurs mains».
Enfin, suivant son habitude, Soulavie apporte sa part de collaboration à
l’œuvre de Mirabeau; son biographe, M. Mazon, la signale à la fin du
volume, à propos d’un plan gouvernemental, que nous retrouverons en son
temps, et d’embellissements de Paris où Soulavie s’annonce comme un
précurseur du baron Haussmann.
Et cependant, en tenant compte de toutes ces réserves, il importe de
reconnaître que les _Mémoires du ministère du duc d’Aiguillon_
constituent pour l’étude qui nous occupe un document de premier ordre.
Il s’accorde mieux assurément avec les pièces officielles du temps que
toutes les autres compilations de Soulavie.
Cet homme avait le génie de l’inexactitude... voulue, qui ressemble
singulièrement à de la mauvaise foi, alors que les circonstances
l’avaient si bien servi. En bonne posture auprès des Jacobins, il avait
été chargé, après le 10 août, de dresser l’inventaire des papiers de
Louis XVI. Mieux encore, la protection de Robespierre--faveur si
rare--l’avait fait nommer ministre de la République à Genève. Et le
diplomate improvisé (à quoi mène le publicisme!) dut assurément profiter
de la bienveillance du maître pour consulter ces archives des affaires
étrangères que l’Incorruptible avait eu le bon sens de laisser, comme le
ministère lui-même, entre les mains expertes des premiers commis de
l’ancien régime.
Sans doute, la carrière diplomatique de Soulavie ne fut pas exempte de
déboires; mais cet infatigable compilateur sut s’en consoler par une
série de nouvelles publications qu’il faut contrôler aussi
minutieusement que les précédentes.--Ce fut ainsi qu’il fit paraître, en
1801, ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_,
dans lesquels il reconnaît (tome I, p. 192) avoir composé cet ouvrage
diffus et prolixe, mais bourré de faits curieux, sur des notes que lui
avaient remises Richelieu, le duc de Fronsac, Mᵐᵉ d’Aiguillon, M. de
Laborde et le cardinal de Luynes.
APPENDICE II
NÉGOCIATIONS SECRÈTES DE BEAUMARCHAIS
Quelques mois auparavant, Louis XV avait employé Beaumarchais pour le
rachat d’un libelle de Théveneau de Morande contre Mᵐᵉ Du Barry. M.
Robiquet a donné dans son _Théveneau de Morande_ (Paris, 1882, p. 43) le
récit de cette négociation:
«C’est La Borde... qui désigna Beaumarchais au vieux roi, alors à la
recherche d’un homme supérieur dans la négociation...» pour avoir raison
du terrible biographe de Mᵐᵉ Du Barry.
Beaumarchais accepta la mission délicate qui lui était proposée et se
rendit à Londres, en mars 1774, sous le nom de Ronac, anagramme de
Caron.
Morande ne demandait qu’à se laisser corrompre. Dans les lettres qu’il
avait adressées au duc d’Aiguillon et à M. de Sartine, l’auteur des
_Mémoires secrets d’une fille publique_ avait lui-même fait son prix.
D’après ce que raconte Dutens dans les _Mémoires d’un voyageur qui se
repose_, il fut convenu, entre l’envoyé de Louis XV et le libelliste,
que ce dernier supprimerait toute l’édition, moyennant une somme de
32.000 livres et une pension de 4.000, dont la moitié serait reversible
sur la tête de sa femme.
M. de Loménie dit, nous ne savons sur la foi de quels témoignages, que
Morande ne toucha qu’un capital de 20.000 francs comptant; mais la
_Police dévoilée_ (de Manuel) et le _Diable dans un bénitier_ (de Lafite
de Pellepore) donnent le même chiffre que Dutens qui tenait ces
renseignements de Beaumarchais en personne.
Quant à la pension de 4.000 livres, d’autres disent 4.800, c’était un
contrat de rente bien authentique.
Tous les exemplaires de la biographie de Mᵐᵉ Du Barry furent brûlés dans
un foyer à briques aux environs de Londres. On n’épargna qu’un seul
exemplaire. Les feuillets furent coupés en deux moitiés: Beaumarchais
garda l’une et Morande l’autre. Si l’ouvrage reparaissait, le contrat
serait frappé de nullité...
... Le duc d’Aiguillon aurait bien voulu savoir quelles personnes de la
cour renseignaient Morande avec une perfidie et une exactitude si
dangereuses pour le repos du roi. Mais le pamphlétaire ne livra pas des
secrets qui faisaient sa force, et Beaumarchais affirme, dans un mémoire
adressé à Louis XVI, qu’il refusa, de son côté, de «jouer le rôle infâme
de délateur».
APPENDICE III
NOUVELLISTES A LA MAIN EN 1774
Le duc d’Aiguillon fut-il réellement, sinon l’inspirateur, du moins le
commanditaire de cette fabrique d’ignobles opuscules qui couvrirent de
fiel et de boue Marie-Antoinette? Cette œuvre de scandale et de calomnie
n’entra en activité, dans ce qui concerne, et la reine de France, et la
femme du roi, qu’à l’avènement de Louis XVI. Or, nos recherches
personnelles[622] nous ont fait découvrir un acte d’association, dans
cette même année, pour la composition et l’exploitation des _Nouvelles à
la main_, entre un gazetier famélique et le chevalier d’Abrieu,
secrétaire intime de M. d’Aiguillon. Le traité suivit-il son cours entre
les deux parties contractantes? Nous n’avons trouvé aucune pièce qui
autorise à l’affirmer.
Mais, dans un autre carton des archives de la Bastille[623], nous avons
rencontré, parmi les papiers d’un gazetier de la même époque, des pièces
intéressantes qui établissent une sorte de connexion entre l’abandon de
son industrie par le nouvelliste et la démission du ministre de Louis
XV. Signalons tout d’abord le registre d’abonnement de ce journaliste à
la main[624], registre où nous relevons, entre autres noms, ceux de «M.
le duc de Choiseul en son château à Chanteloup, par Amboise» et de
«Monseigneur le comte d’Artois» par l’intermédiaire de son premier valet
de chambre, avec cette mention: «Il faut mettre un point à l’A». Nous
retrouvons sur l’un des feuillets l’adresse du cardinal de Bernis à Rome
et celle du «chevalier de Balleroy, brigadier des armées du roi à
Bayeux», mais tous deux ont cessé leur abonnement depuis le 14 janvier
1774.
Le document le plus curieux du dossier Surgeon est encore cette note
qu’adresse, le 25 juillet 1774, au lieutenant général de police,
l’inspecteur Goupil.[625]
«... J’ai l’honneur de vous rendre compte que, dans les recherches et
démarches que j’ai faites à l’occasion des _Nouvelles à la main_ dont
vous avez bien voulu me charger, je suis parvenu à savoir du sieur
Renaud et son épouse que plusieurs personnes se mêlaient d’abonner pour
les provinces. J’ai même été sans succès dans les endroits qu’ils m’ont
indiqués, puisque j’ai appris des sieurs _Fréret_ et _Landriau_, avec la
plus grande ingénuité, _qu’ils ne s’en étaient pas occupés depuis la
retraite de M. le duc d’Aiguillon_.»
Personne n’ignore que la plupart de ces gazettes étaient souvent très
_mordicantes_, comme on disait alors, et valaient à leurs auteurs ou
leurs colporteurs les honneurs de la Bastille.
Goupil, poursuivant ses perquisitions, retourne chez les Renaud. Ceux-ci
lui disent de s’adresser au domestique de Pidansat de Mairobert, le
continuateur des Mémoires de Bachaumont, mais lui recommandent de
«prendre bien garde à trouver le maître». Mairobert n’était pas d’humeur
accommodante. Aussi le policier ne peut-il dissimuler sa répugnance à
tenter une telle démarche. D’où cette petite scène de ménage que note
scrupuleusement Goupil:
«L’épouse, en regardant avec bonté son époux, lui a dit:
--Evitez à monsieur ce nouvel embarras et lui dites au plus juste où il
s’adressera.
L’époux, d’un air courroucé, a juré contre son épouse en lui disant:
--Taisez-vous, madame, et ne me compromettez. Vous savez que j’ai des
défenses de la police et que, depuis un mois, je ne me mêle plus de ces
nouvelles.
Ce qui m’a déterminé à me retirer», conclut l’inspecteur. Peut-être
aussi avait-il constaté que sa véritable personnalité était découverte.
Mais il n’avait pas abandonné la partie.
Le motif avoué de toutes ces recherches était bien l’interdiction des
_Nouvelles à la main_, mais le but véritable, soigneusement dissimulé,
des enquêtes policières était la capture d’un pamphlétaire qui avait
lancé contre la reine un libelle infâme, _Le lever de l’Aurore_. Or,
Goupil le croyait, non sans raison, affilié à l’une de ces agences de
gazettes manuscrites, qui pullulaient alors à Paris et qui, fort
souvent, empruntaient leur misérable prose à un office central de
nouvelles dont elles étaient les abonnées. Goupil apprenait, en effet,
le 27 juillet 1774, les relations... littéraires de l’homme qu’il
filait--l’abbé Mercier, secrétaire de Marin, rédacteur à la _Gazette de
France_--avec les publicistes nommés Pignatel et Dubec. Et, pour en
finir au plus vite, l’inspecteur, armé de lettres de cachet, expédiait à
la Bastille, le 28, tout ce lot de journalistes de contrebande, y
compris Arnoux, directeur-caissier de la feuille officielle. Or, ce
Dubec était précisément l’associé éventuel du chevalier d’Abrieu; et
l’une de ses lettres, conservée dans son dossier, certifie qu’il était
le prête-nom du titulaire de la _Gazette de France_, le trop fameux
Marin-Quesaco de Beaumarchais; car, celui-ci, à côté de son organe
reconnu et commandité par le gouvernement, avait un service de
nouvelles, plus ou moins licites, qu’il faisait distribuer en province.
Dubec reconnaissait, sans difficulté, qu’il avait fait commerce de
nouvelles, mais qu’il avait cessé, sur l’ordre de la police et repassé à
son ancien associé Arnoux ses listes d’abonnés. Il avouait également,
comme d’ailleurs l’abbé Mercier, que le secrétaire de Marin, dénoncé par
son patron, avait collaboré à ses gazettes manuscrites.
Evidemment, les diverses coïncidences que nous venons de relater entre
la suppression des _Nouvelles_, l’arrestation du pamphlétaire Mercier et
la démission du duc d’Aiguillon, ne doivent pas être passées sous
silence; mais elles ne peuvent fournir les éléments d’un acte
d’accusation contre l’ancien ministre[626].
APPENDICE IV
LE DERNIER D’AIGUILLON.--SON ROLE A LA CONSTITUANTE ET A
L’ARMÉE.--SON SÉJOUR A LONDRES.
Harcelé et vilipendé par les épigrammes et les pamphlets qui le
représentaient, travesti en poissarde, au milieu des furies des 5 et 6
octobre, d’Aiguillon avait fini par s’émouvoir de tant d’outrages. Il en
écrivit au _Moniteur_ qui publia sa lettre dans le numéro du _21 janvier
1790_ (quelle coïncidence!). Après avoir «résisté longtemps», disait-il,
à sa mère, à ses parents, à ses amis qui le pressaient de démentir «les
lâches accusations» portées contre lui, d’Aiguillon s’était décidé à se
défendre, énumérait ses démarches auprès du comité des recherches de
l’Assemblée nationale, de la ville de Paris, etc., etc. Il leur avait
demandé de faire procéder à une enquête sur sa conduite. Il mettait au
défi ses accusateurs d’établir le bien-fondé de leurs griefs. Et il
poursuivrait, comme calomniateur, celui de ses ennemis qui renoncerait à
l’anonymat, pour déclarer que d’Aiguillon était réellement coupable des
«horreurs» qu’on lui prêtait.
Il ne paraît pas que cette invitation ait été relevée sur le terrain où
se plaçait d’Aiguillon... Mais, le _Journal général de la Cour et de la
Ville_, du 5 mai, ayant inséré un quatrain des plus injurieux, signé _De
Meude-Monpas_ où se lisait le mot _d’Aiguill_..., le député de la
Constituante somma le journal et l’auteur de l’épigramme de s’expliquer
catégoriquement. Meude-Monpas répondit qu’il n’avait pas entendu
désigner sous le nom _d’Aiguill_... le duc d’Aiguillon. Celui-ci fit
publier cette déclaration signée dans le nº 145 du _Moniteur_ (25 mai
1790) en l’accompagnant d’un rappel de sa lettre parue le 21 janvier.
Mais la haine politique n’avait pas encore lâché sa proie. Et ce fut à
la Constituante qu’elle vint la ressaisir, non plus dans sa
personnalité, mais dans celle de son père.
Le nº 343 du _Moniteur_ nous en fournit la preuve.
Au cours de la séance du mardi soir 7 décembre 1790, le député royaliste
Cazalès s’exprimait ainsi:
«... La suppression d’un acte de procédure est une tyrannie. Qu’il me
soit permis de rappeler à ces Bretons, qui siègent dans cette assemblée,
quelle fut leur juste indignation, quand le feu roi fit enlever du
greffe du Parlement de Paris la procédure dirigée contre M. d’Aiguillon.
Cette indignation fut juste: la France la partagea. Il n’y eut pas un
bon citoyen qui ne fût profondément affligé de voir le vertueux La
Chalotais rester sous le coup d’une accusation calomnieuse, quand le
coupable d’Aiguillon jouissait en paix des crimes qu’il avait commis
dans cette province.»
Des murmures éclatèrent sur un grand nombre de bancs, car c’était
surtout le fils qui était visé plus que le père. Et l’attaque était
d’autant plus illogique que celui-ci avait défendu les prérogatives
royales contre les Etats de Bretagne et que lui, Cazalès, combattait
pour elles au sein de l’Assemblée nationale.
D’Aiguillon fils avait demandé la parole; il répondit en ces termes à
l’attaque de son collègue:
«J’aurais plus tôt demandé la parole pour solliciter de l’Assemblée une
justice éclatante des injures et des calomnies que M. Cazalès s’est
permises contre la mémoire de mon père, si je n’avais considéré combien
les principes de M. Cazalès ont peu d’influence sur l’Assemblée
nationale et sur la nation (nombreux applaudissements), si je n’avais
pensé que je devais les outrageantes personnalités de M. Cazalès à la
différence d’opinion qui existe entre nous.
D’ailleurs les applaudissements que l’Assemblée a bien voulu me donner
vengent assez, et moi, et la mémoire de mon père. Je demande donc que,
pour ce qui me regarde personnellement, M. Cazalès ne soit pas rappelé à
l’ordre (applaudissements prolongés).»
Cazalès regretta publiquement son intempérance de langage; mais elle
n’en démontrait pas moins combien était encore vivace l’animosité qui
avait survécu au brusque dénouement des affaires de Bretagne.
La _Biographie universelle et portative des contemporains_ (1826) et les
_Papiers de Barthélemy_ (Paris, 1886, t. I) nous donnent la suite de la
biographie de «Richelieu d’Aiguillon» jusqu’au moment de son départ pour
l’émigration.