agitées et tumultueuses, se répandant au loin, soumises aux fluctuations
les plus diverses de l’opinion et ballottées par les souffles les plus
contraires, comme de ces grands fleuves qui, après un cours souvent
contrarié par les résistances du sol et par les lois de la nature, se
perdent et disparaissent pour ainsi dire avant de s’abîmer dans la mer.
Quand d’Aiguillon mourut le 1ᵉʳ septembre 1788[589], il était déjà bien
oublié dans la mémoire des hommes. Le _Journal de Paris_ n’enregistra
son décès que le 4, et la _Gazette de France_ n’en parla seulement que
le 9. Son cousin, le maréchal duc de Richelieu, l’avait «précédé de
trois semaines, dit Mercier, dans les caveaux de la Sorbonne». Tous deux
«rejoignaient ainsi le fameux ministre qu’ils avaient voulu singer».
Résumant le rôle de chacun au XVIIIᵉ siècle, le chroniqueur philosophe
ajoutait: «Nous devons nos mœurs modernes au duc (de Richelieu) et la
nouvelle fermentation politique à l’ancien commandant de Bretagne: sans
le duc de Richelieu mon _Tableau_ aurait eu certainement d’autres
couleurs». Et comme ce précurseur du romantisme, disciple convaincu de
Rousseau, ne manque jamais une occasion de chevaucher le trépied
sybillin, il conclut sur cette prosopopée que n’eût pas désavouée son
illustre maître:
«Sainte et véridique histoire, quand je voudrai t’écrire, je me
transporterai à la porte du caveau de la Sorbonne: et là, j’interrogerai
de mon mieux les singuliers personnages qu’elle renferme; et que
sait-on? si en faveur de mon amour pour la vérité, leurs voix ne me
répondraient pas[590].»
La duchesse d’Aiguillon, dans cette lugubre solitude, avait trouvé des
accents d’émotion plus sincères et d’expression moins ampoulée: il est
vrai qu’elle parlait, en mère et en fille désolée, devant les tombes
encore récentes de «ce qu’elle avait aimé le plus au monde».
XXIV
_Effacement de la duchesse d’Aiguillon pendant plusieurs
années.--Rôle de son fils au commencement de la
Révolution.--Prétendues représailles contre la reine.--Le fils et
la mère émigrent.--Rentrée en France de la duchesse.--Son
incarcération.--Le 9 thermidor sauve Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Vente et
liquidation des propriétés du duc pour désintéresser les
créanciers.--La duchesse se retire à Ruel pour exploiter la
propriété.--Heures difficiles.--Deux lettres du baron de Scheffer._
La figure de la duchesse, qu’on avait jusqu’alors perçue dans l’ombre de
d’Aiguillon, s’efface, après la mort de celui-ci, pendant plusieurs
années. Elle ne reparaît, pour fuir définitivement quinze mois après,
que dans une correspondance de l’étranger et encore à l’état de reflet:
car les lettres où nous la retrouvons ne sont plus de la duchesse, mais
d’un ami aussi fidèle et aussi empressé que l’avait été Balleroy, de son
vivant.
Quelle détermination prit Mᵐᵉ d’Aiguillon après la mort de son mari?
Quelle fut sa part dans la liquidation d’une succession aussi
embarrassée que devait l’être celle d’un homme fastueux comme l’était
l’ancien ministre, qui pouvait bien avoir cinq cent mille livres de
revenu, ainsi que l’affirmait Linguet, mais qui était surchargé de
dettes? Nous n’avons eu à notre disposition aucun document qui nous
permît d’établir au vrai la situation financière de la duchesse. Elle
était désormais toute seule[591]: demeura-t-elle à Ruel ou se
résigna-t-elle à vivre auprès de sa tante, Mᵐᵉ de Maurepas, qui ne
devait mourir que cinq ans après le décès de son neveu, au plus fort de
la tourmente révolutionnaire et sans jamais en avoir éprouvé la moindre
secousse[592].
Peut-être aussi cette succession, qui s’ouvrait dix mois à peine avant
la période d’anarchie si funeste à la fortune française, en fut-elle,
comme tant d’autres, singulièrement retardée et finalement amoindrie:
nous verrons bientôt un exemple de ces désastreuses liquidations. Mais
l’heure eût été mal choisie pour s’en plaindre.
D’ailleurs la duchesse, qui s’était toujours défendue, sinon de parler,
du moins de faire de la politique, n’eût pas voulu se mêler à aucune
intrigue sous le nouveau régime, alors que, sous l’ancien, elle s’était
abstenue de participer à tant de misérables manœuvres. Son fils, Armand,
au dire des contemporains, n’eut pas les mêmes scrupules.
Député à la Constituante, il se rangea du côté des libéraux et même
accentua si énergiquement son opposition, qu’il ameuta contre lui, non
seulement ses collègues de la droite[593], mais encore toutes les
petites feuilles royalistes, où l’invective s’enveloppait souvent
d’amusantes pasquinades[594]. On alla jusqu’à écrire qu’aux 5 et 6
octobre 1789, le duc d’Aiguillon avait revêtu le casaquin et la jupe
d’une poissarde pour injurier, en toute sécurité, Marie-Antoinette. Il
est vrai que, dans la famille, on n’avait guère eu à se louer de la
reine. Et lui-même pouvait-il oublier qu’ayant obtenu la survivance de
son père pour les chevau-légers, ce régiment avait été licencié[595] et
que Marie-Antoinette en avait manifesté une joie insultante? Il serait
intéressant de savoir si Mᵐᵉ d’Aiguillon approuva l’attitude politique
de son fils, et dans quelle mesure? A vrai dire, cinq ans après, Armand,
inquiet de la tournure donnée aux événements par ses meilleurs amis,
s’empressait de fausser compagnie à ces démocrates convaincus, en
gagnant au plus vite la frontière[596]. Il devait mourir en 1800, à
Hambourg[597], sans postérité; et, de ce fait, toute la fortune de la
maison d’Aiguillon revenait à son unique héritier, le jeune Hippolyte de
Chabrillan.
D’après M. Claude Saint-André, la duchesse d’Aiguillon avait fui, elle
aussi, par la diligence de Calais où Mᵐᵉ Du Barry avait pris place,
l’emmenant avec elle en qualité de camériste.[598] Ainsi, Mᵐᵉ
d’Aiguillon, cette femme jusqu’alors si forte et si intrépide, avait
cédé au mouvement de panique qui emportait dans le torrent de
l’émigration tant de familles de l’aristocratie.
L’Assemblée législative avait voulu arrêter un exode qui menaçait de
dépeupler et d’appauvrir la France: d’où cette loi sur l’émigration,
dont les dispositions et le caractère provoquèrent, alors et depuis, des
débats si passionnés[599].
Un homme de loi, M. Bernet, à qui les d’Aiguillon avaient confié le soin
de leurs affaires, s’entendit sans doute avec un de leurs fidèles, nommé
Rousseau, pour les démarches que nécessitait l’observation de cette loi,
car il en recevait la lettre suivante:
«J’ai été au comité de législation; on m’a dit que les personnes hors de
France doivent, d’après la loi, y rentrer. Il n’y a pas un moment à
perdre pour _faire revenir Mᵐᵉ d’Aiguillon_. Le moyen le plus expéditif
est celui qu’il faut employer de préférence[600].»
Bien ou mal conseillée (car le point est encore discutable, tant
d’émigrés de la première heure ayant payé de leur tête leur rentrée en
France!) Mᵐᵉ d’Aiguillon revint donc à Paris.
La même obscurité règne toujours sur sa vie. Il était sage, d’ailleurs,
en ces heures difficiles, de se faire oublier. Mais le passif de la
succession d’Aiguillon était tellement énorme, qu’on avait dû vendre et
liquider les biens pour éteindre les dettes. La duchesse avait des
droits sur le domaine de l’Agenois[601]; car il fallut son consentement
pour la vente des «effets restés à Aiguillon». Elle donne sa
procuration, en conséquence, au «citoyen Gauthier», un ancien prêtre,
qui demeurait 12 rue des Marmousets et qui s’était établi «homme de
loi». Dans son pouvoir, la duchesse abandonnait tout, sauf «les
tableaux, c’est-à-dire les portraits de famille».
Or, l’administration n’avait pas attendu pour mettre la main, et sur le
château, et sur le mobilier qu’il contenait. Le tout avait été confisqué
en 1792 comme bien d’émigré[602].
Comment vécut Mᵐᵉ d’Aiguillon? Où se trouvait-elle, quand mourut Mᵐᵉ de
Maurepas, en 1793? Put-elle lui fermer les yeux? Autant de problèmes
dont nous avons vainement cherché la solution.
Ce qui est certain, c’est qu’en dépit de tous les sacrifices qu’elle
avait consentis, depuis son retour d’émigration et dans le cours d’une
vie restée silencieuse, elle ne sut désarmer la méfiance des sociétés
révolutionnaires qui encombraient de leurs dénonciations les comités de
Sûreté Générale et de Salut Public.
Victime de l’esprit de délation qui était à l’ordre du jour, Mᵐᵉ
d’Aiguillon fut arrêtée et enfermée aux _Filles anglaises_[603]. Le 9
thermidor la sauva[604]. Elle se résolut alors à quitter définitivement
Paris pour aller s’enfermer à Ruel avec les misérables débris que lui
avaient laissés tant de ventes après tant de confiscations. Elle se
remit à cette vie de fermière qu’elle menait si allègrement au temps des
splendeurs d’Aiguillon. L’ancienne propriété du cardinal, déjà très
morcelée et dépouillée de tous ses ornements, abrita les derniers jours
de cette grande dame qui avait vu les premières maisons de France
s’écraser dans ses salons trop étroits pour recevoir tant de servile
ingratitude et de basse méchanceté.
La duchesse d’Aiguillon fit valoir elle-même l’exploitation qu’elle créa
dans ce domaine abandonné. Elle le mit en culture maraîchère. Les
pelouses d’antan furent divisées en carrés de légumes; et là où
s’étaient promenés, en devisant de galanterie ou de politique et même
des deux, tant d’élégants cavaliers et de belles dames, poussèrent des
navets, des carottes, des choux que Mᵐᵉ d’Aiguillon allait vendre
elle-même sur les marchés de Paris. Elle installa, en outre, une
laiterie qui, assurément, n’avait rien de commun avec les étables
pomponnées et enrubannées de Marie-Antoinette à Trianon-Idylle.
La lettre suivante qu’elle dut écrire à son homme d’affaires, dès
qu’elle entreprit de gérer elle-même sa propriété, atteste une fois de
plus cet esprit de décision, ce sentiment de la vie pratique et cette
intelligence alerte dont elle ne cessa de faire preuve en tout temps:
«Je vous renvoye le mémoire que vous m’avez envoyé à signer, parce
que je le trouve trop verbiageux et que je suis persuadée que les
mémoires longs ne sont pas bons et par conséquent (_quatre mots
illisibles_) ne servent à rien.
Le commencement est très bien, mais l’article qui veut prouver que
je me serais opposée à l’émigration de mon fils se répète trop et
ne signifie rien. Il y faut dire simplement que depuis un an je
n’avais pas vu mon fils et qu’étant à cent lieues j’ignorais le
parti qu’il prenait. J’ai barré l’endroit que je trouve trop long;
renvoyez-le moi tout de suite pour le signer. Je crois, quoi que
vous en disiez, que 5.000 francs ou même 4.500 valent mieux que
rien, qu’une maison qui n’est pas habitée se dégrade et perd
beaucoup de sa valeur. Ainsi donc, j’opine pour la laisser à ce
prix, mais seulement pour trois ans: il ne faut pas faire comme la
fille de la fable qui, à force de refus, n’a pu trouver à se
marier. Quant au cheval, j’ai peine à me résoudre à en acheter un
autre, que celui-là ne soit vendu. Au reste, vous verrez si cela
est nécessaire.
J’ai vu hier M. de Quélen qui m’a dit l’arrangement que vous aviez
fait ensemble.
On dit que, sous trois jours, le décret sur les réquisitions
(?)[605]... Je le souhaite plus que je ne l’espère.
Rien encore de fini pour la basse-cour; mandez-moi tout de suite si
vous apprenez quelque chose de M. Joly. Je vous assure de toute la
considération que j’ai pour vous.»
PLÉLO D’AIGUILLON.
De quelle maison voulait-elle parler? De l’hôtel d’Aiguillon, du château
de Veretz, d’un immeuble ayant appartenu à Mᵐᵉ de Maurepas? Autant de
problèmes.
Mais, là encore, nous retrouvons l’influence bienfaisante d’un Quélen.
La fille, comme la mère, rencontrait appui, soutien, dévouement chez un
parent, héritier des mêmes traditions familiales.
Depuis un an, Mᵐᵉ d’Aiguillon demandait donc à son labeur rustique le
pain quotidien, quand elle reçut d’Ek, en Suède, les deux lettres
suivantes[606]:
14 juillet 1795.
«... La brebis égarée, Madame la duchesse, est retrouvée,
c’est-à-dire que j’ai eu, cette semaine, deux lettres de vous...
15 juillet 1795.
... J’ai tressailli de joie, Madame la duchesse, en recevant une
lettre où j’ai reconnu vos caractères, où cette main si précieuse
était peinte. La vivacité avec laquelle je l’ai ouverte est
(_illisible_); mais ma surprise
a été grande en trouvant qu’elle a été écrite le 24 août de l’année
passée. Vous vous y plaigniez d’un concierge barbare qui vous a privée
de toute communication avec le reste du genre humain. Un nouveau
surveillant vous était donné plus humain; mais, malgré cela, votre
lettre du mois d’août 1794 ne m’est parvenue que dans un moment, un mois
(? sans doute un an) après qu’elle a été écrite.
Cette lettre vous apprendra toute la douleur dont mon âme est pénétrée
par les malheurs qui m’ont privé de vos nouvelles.
Etes-vous libre? Etes-vous enfermée entre quatre murs? Enfin, madame, si
ces lignes ont le bonheur de tomber entre vos mains, au nom de Dieu,
apprenez-moi quel est celui (sans doute le sort) de vos enfants. Je suis
(_illisible_) et je touche peut-être aux derniers moments de ma
vie[607]. Ne me refusez pas cette consolation: elle adoucira les peines
que j’ai souffertes, elle rendra les derniers jours de ma vie heureux.»
Le signataire de ces deux lettres était le baron de Scheffer, ancien
secrétaire d’Etat aux affaires étrangères en Suède et frère du comte du
même nom, ancien ambassadeur de Stockholm à Versailles. On sait la
particulière affection que les d’Aiguillon et les Richelieu avaient
vouée à la patrie de Gustave-Adolphe, constante alliée du cardinal. Nous
avons vu l’accueil fait, précisément à Ruel, par la grosse duchesse au
futur roi de Suède et la liaison très intime de son fils, le ministre,
avec le comte de Creutz, successeur du baron de Scheffer. Or celui-ci
avait gardé des relations d’amitié avec les d’Aiguillon, et son frère,
le comte était en correspondance réglée avec eux depuis 1754[608].
La duchesse lui avait écrit, après que la chute de Robespierre et de ses
partisans eût rendu aux prisonniers une liberté relative, en attendant
que la porte de leurs cachots s’ouvrît toute grande devant leur
impatience et celle de leurs amis. Mᵐᵉ d’Aiguillon avait cherché un peu
partout, comme ses compagnons de captivité, réconfort, consolation,
espérance, le souffle de la Terreur ayant balayé dans toutes les
directions, quand il ne les avait pas anéantis, les membres de cette
société polie et raffinée dont le premier crime était son blason.
XXV
_Le baron de Scheffer, ancien ministre des affaires étrangères de
Suède.--Sa joie quand il apprend que Mᵐᵉ d’Aiguillon a pu échapper
«aux mains des tigres sanguinaires».--Il s’inquiète de la situation
financière de Mᵐᵉ d’Aiguillon et se désole de la voir se rendre à
Paris en charrette.--Que sont devenues les amies de la duchesse et
surtout Mᵐᵉ de Laigle?--Travaux rustiques: basse-cour et arbres
fruitiers.--Apparition des Mémoires de Richelieu, d’Aiguillon, de
Maurepas: opinion de Scheffer sur des compilations que Mᵐᵉ
d’Aiguillon déclare apocryphes.--La bru et le petit-fils de la
duchesse sont avec elle.--La dernière lettre de Scheffer._
Les lettres du baron de Scheffer méritent de fixer l’attention, non
qu’elles soient des modèles de style, mais elles constituent une
documentation précieuse, qui, tout en permettant d’achever le crayon de
Mᵐᵉ d’Aiguillon, apporte des renseignements curieux sur la vie
économique et littéraire du temps.
La seconde lettre de Scheffer, datée du 22 juillet 1795, nous montre un
homme pleinement rassuré:
«Elle est libre, m’écriai-je! elle est sortie de prison, elle est
retournée à sa chère habitation de Ruel... Vous a-t-on rendu vos biens
en sortant des _mains (!!!) de ces tigres sanguinaires_?... Vous avez dû
renvoyer une partie de vos domestiques; et votre homme d’affaires a bien
mal géré les vôtres... Il faut qu’on vous ait dépouillée.
Mᵐᵉ de Laigle est-elle sortie du naufrage général?
J’ai adressé une lettre aux _Filles anglaises_ (Mᵐᵉ d’Aiguillon avait
écrit au baron de sa prison).
Nous avons un ministre accrédité du 2 juillet: c’est le citoyen Rival
(?)»
La Révolution avait si brusquement séparé, surtout depuis trois ans, la
France du reste de l’Europe, que les amis qui se revoyaient ou
reprenaient leur correspondance après un temps d’arrêt aussi long et
aussi imprévu, pressaient et précipitaient leurs questions, comme s’ils
eussent craint une nouvelle et brutale interruption: ce qui explique le
décousu de la lettre du baron de Scheffer, décousu qu’on retrouve dans
beaucoup d’autres correspondances du temps. Le gentilhomme suédois
reparlera souvent de Mᵐᵉ de Laigle, qui était une grande amie de la
duchesse et pour laquelle il manifestait en toute occasion la plus vive
sympathie. Cette dame avait une santé des plus précaires, et se soignait
peu ou mal: «Elle se croit encore à dix ans, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon à
Balleroy; son mari devrait l’avertir[609].»
En général, les lettres de Scheffer sont plutôt des billets, où les
phrases, courtes et heurtées, continuent à n’avoir aucune liaison entre
elles. Elles ne sont pas toujours datées. En voici cependant
quelques-unes qui paraissent se rapporter aux premiers mois de 1796.
Encore des questions sur la société de la duchesse, des dames que nous
avons vu se succéder au château d’Aiguillon: «Que sont devenues Mᵐᵉˢ
d’Esparbès, de Flamarens, si elles vivent encore? Et Mᵐᵉ de Laigle?»
La situation de fortune de sa correspondante préoccupe beaucoup
Scheffer. Il compte bien que les hommes du gouvernement lui rendront ses
biens séquestrés: «Je l’attends de leur équité pour chanter de loin
leurs louanges». «... Je vois que vous avez trouvé quelque ressource
pécuniaire, et j’en suis très aise; mais que cela ne soit que par
l’ouvrage de vos mains, cela fait toujours mon étonnement et ma peine.
Je reçois des détails fort intéressants sur votre genre de vie, sur la
société que vous recevez...» Les prisonniers s’étaient créé, sous les
verrous, des relations qu’ils conservèrent après leur mise en liberté:
«Si vous n’avez pas tiré quelque autre parti de votre captivité, écrit
Scheffer, c’est de vous avoir attaché quelques personnes qui peuvent
vous tenir compagnie».
Tous les siens n’étaient pas partis pour l’émigration ou quelques-uns en
étaient revenus: «Je vous félicite de recevoir chez vous Madame votre
belle-fille et votre Armand[610]. Il doit être bien grandi, depuis qu’il
était à demeure chez vous».
Mais voici l’avril. Mᵐᵉ d’Aiguillon doit tenir son ami au courant de ses
travaux, et lui de répondre: «Vous êtes en pleine occupation pour faire
labourer et semer vos champs et planter dans votre garenne». (7 avril
1796.)
Puis, c’est une publication qui fait grand bruit et dont la lecture a
certainement intéressé la duchesse: «Je viens de lire les _Mémoires_ du
maréchal de Richelieu. Louis XV est assez malmené. Je lui sais (à
l’auteur) pourtant gré d’avoir parlé fort avantageusement de M. le duc
d’Aiguillon. M. le duc de Choiseul n’y est rien moins que ménagé[611].»
L’horizon est moins sombre; et l’apparence de sécurité que le
gouvernement du Directoire, cependant si faible et si divisé, offre au
pays, a rendu à Mᵐᵉ d’Aiguillon un semblant de belle humeur: elle a
retrouvé la rondeur et la bonhomie de la fermière d’autrefois; et le
baron lui réplique sur le même ton:
«Votre lettre m’a fait grand plaisir par le détail qu’elle contient de
la société dont vous jouissez à présent, qui, quoique diminuée à raison
de ce qu’elle était auparavant, doit être fort bonne puisqu’elle vous
convient ainsi. Je vous en fais mon compliment, de même qu’aux petits
cochons de lait qui viennent de vous naître. C’est un bon produit de
votre basse-cour. Vous avez des boutons à vos arbres fruitiers (lettre
du 21 avril)... Je vous fais mille remercîments de votre lettre qui
m’apprend les malheurs arrivés dans votre basse-cour. Je vous ai fait
part de la mort d’une belle vache; mais ce n’est qu’entre nous que nous
pouvons nous confier de pareils chagrins; les gens de la ville se
moqueraient de nous.» (Lettre du 28 avril.)
Une lettre, datée du 5 mai 1796, nous apprend une particularité, tout à
fait inattendue, sur le domaine de Veretz. La duchesse avait annoncé à
Scheffer la mort de son homme d’affaires en Touraine, mort qui ne lui
avait pas laissé de profonds regrets; et le baron l’avait «félicitée» de
l’avoir «perdu». Puis il ajoutait: «C’est quelque chose d’avoir pu
disposer des meubles qui étaient à Veretz[612]; mais _cette terre vous
appartient en propre_». Elle venait cependant du père de M. d’Aiguillon.
Le fils l’avait-il reconnue, comme douaire, à sa mère?[613] En tout cas,
Scheffer argumentait sur ces prémisses: «Pourquoi ne la voulez-vous pas?
Vous n’êtes ni émigrée, ni vous n’avez jamais rien fait contre la
République et la Constitution. Avec la permission de votre gouvernement,
je trouve que cela n’est pas juste. Si l’administration, jadis violente
et tyrannique, l’a mise en séquestre, c’est à un gouvernement juste et
sage d’y remédier».
Notre octogénaire a, par moments, des velléités d’optimisme; il est vrai
qu’il rend ainsi, et par voie détournée, un délicat hommage à la bonté,
bien connue, de son amie: «Votre domestique est aujourd’hui peu
nombreux; quelquefois on n’en est que mieux servi. Et comme vos gens
vous ont été toujours fort attachés, je compte que vous ne regretterez
rien».
Mais le dévouement de la domesticité ne pouvant prévaloir contre la
maladie, Mᵐᵉ d’Aiguillon s’était plainte de ce que «ses chevaux étant
sur la paille, elle était obligée d’aller à Paris dans sa charrette». Et
ce brave Scheffer de déplorer l’aventure: «Je voudrais du moins vous
savoir hors de cette charrette, lorsque vous allez de Ruel à Paris et
dans une bonne berline où l’on est moins secoué».
Les intérêts de la duchesse nécessitaient alors sa présence à la ville:
elle devait assister à la levée des scellés apposés dans l’hôtel
d’Aiguillon (lettre du 3 juin).
Elle avait en conséquence élu domicile chez sa vieille amie Mᵐᵉ de
Laigle, qui était frappée de paralysie; elle craignait des rechutes. Et
le bon Scheffer, quoique comprenant ces appréhensions, se défendait de
croire à l’imminence d’une fin prochaine pour une personne dont il ne
cessait de réclamer des nouvelles dans chacune de ses lettres, car il
avait vu des paralytiques «vivre encore longtemps même avec la bouche de
travers».
Le frère de l’ancien ambassadeur de Suède aborde des sujets d’ordre
moins intime. Il annonce l’arrivée prochaine, comme envoyé de la
République, «du fameux Pichegru[614], qui a conquis la Flandre et la
Hollande: on le loue pour ses qualités morales». Et, tout en félicitant
«Madame la duchesse de sa correspondance bien rentrée dans son train
ordinaire»--elle devait être en effet fort irrégulière--il traite une
question intéressant au plus haut point la veuve de l’ancien ministre et
dont elle avait déjà entretenu son correspondant:
«Je n’ai point vu les _Mémoires du duc d’Aiguillon_ et du _comte de
Maurepas_[615], bien que je lirais avec le plus vif intérêt tout ce qui
regarde des personnes si illustres et avec qui j’ai été lié à Paris;
mais je voudrais alors voir la vérité et non un fatras d’anecdotes,
vraies ou fausses, mais à qui on donne une tournure odieuse et
(_illisible_) vers le but de l’objet que les auteurs se proposent.
Les _Mémoires de Richelieu_ sont venus dans ce pays. C’est un ouvrage de
deux gros volumes mais qui ne sont pas proprement la vie du maréchal.
L’objet principal a été de dire tout le mal possible de Louis XV, de la
reine et de la Cour. J’ai vu avec plaisir que vous n’étiez pas nommée;
apparemment qu’il n’a pas pu dire de mal de vous. Et votre mari, quoique
nommé, n’y est pas aussi barbouillé que d’autres; il n’est pas sans
avoir eu quelque coup de patte.» (Lettre du 9 juin 1796.)
Quand il pense à ses amies de Paris, avec lesquelles il a tant de
confidences à échanger «sur le bon vieux temps passé», l’honnête
diplomate se rassure et s’inquiète tour à tour, suivant les nouvelles
qu’il reçoit de la duchesse, ou qu’il lit dans la «Gazette». Mᵐᵉ
d’Aiguillon l’«instruit des carrés(?)» qu’elle se propose d’établir dans
sa propriété, et de la «situation de son économie de Ruel qui assurément
va mieux que la sienne à Ek, où il est entouré d’un grand lac». (Lettre
du 23 juin). Il est tout à fait tranquille, maintenant que ce travail
est «achevé sans accident ni événement fâcheux». Mais le voici dans des
transes nouvelles, depuis qu’il sait par la gazette «qu’une femme près
de Paris a été attaquée dans sa maison». (Lettre du 30.)