dépouillé complètement le vieil homme, nous voulons dire le ministre.
Reparlant de son différend avec M. de Fitz-James, il informe Balleroy
que le duc a reconnu «l’absurdité des prétentions de son fils et
l’indécence des procédés de son homme d’affaires»; et le conflit s’est
terminé par un échange de «mots d’honnêtetés[552]».
Mais l’heure du départ a sonné pour les deux voyageurs; et la duchesse
l’annonce, le 20 avril, au chevalier qui est de passage à Paris. Elle le
prie, en conséquence, d’aller faire un tour à l’hôtel de la rue de
l’Université et de l’informer si la maison est en état de la recevoir.
Quand la mère et le fils furent partis, le duc, qui était malade, se
rendit, de son côté, sur les conseils de son médecin, à Bagnères. Le
temps était si mauvais qu’il ne pouvait se promener; il s’en consolait
au reversi, où il «perdait régulièrement 17 ou 18 sols, ce qui est
énorme[553]». Le déplacement de sa femme avait pour but l’établissement
d’Armand, comte d’Agénois. Un billet du père au chevalier énumérait les
alliances qui lui semblaient sortables pour son fils:
«Nous serions fort aises d’avoir Mˡˡᵉ d’Havré; et c’est de tous les
partis auxquels nous avons songé celui qui nous conviendrait le mieux à
tous égards. On a déjà fait quelques ouvertures à ce sujet, mais on a
demandé du temps pour une réponse positive. Je ne suis pas également
tenté de Mˡˡᵉ d’Harcourt à cause des ridicules de caractère et de figure
de la grand’mère et de son fanatisme pour M. de Choiseul et de la
passion effrénée du père pour le jeu. Vous raisonnerez de tout cela avec
Mᵐᵉ d’Aiguillon; et nous en parlerons quand vous serez ici[554].»
Déjà, le 25 février, le duc, à l’exemple de sa femme, avait prié
Balleroy qui voulait, très affectueusement, l’accompagner à Bagnères, de
remettre sa visite au mois de juillet; c’était le moment où «la
brillante et bruyante compagnie» affluait au château. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon
serait de retour.
Elle revint, en effet, avec son fils, sans avoir atteint le but que
s’était proposé son mari. Mais cet échec ne l’avait pas autrement
attristée: car elle écrivait au chevalier qui n’avait pu assister aux
vendanges d’Aiguillon: «Nous faisons la cérémonie du baptême de la
cloche de l’hôpital; et Mˡˡᵉ Massac, que vous connaissez bien, a invité
tout ce qu’elle a pu trouver; nous y allons en grand _in fiocchi_; et la
curiosité est grande et l’église petite[555]».
L’entrain de la femme finit par gagner le mari; et ce sera aux dépens de
ses hôtes, que le châtelain se mettra en gaîté: «Le comte de Chabrillan
paraît enchanté de la réception que les carabiniers[556] lui ont faite.
Il n’a jamais vu un corps aussi bien composé en officiers, hommes et
chevaux; mais, comme il n’est jamais parfaitement content, il se
désespère de ne pouvoir le mener à la guerre et gagner à sa tête le
bâton (de maréchal).»
Autre portrait... «Mᵐᵉ de Sérignac est arrivée ici pendant que nous
étions chez l’évêque de Condom; et nous l’y avons trouvée établie. Elle
m’a paru très enlaidie, ce que je ne croyais pas possible, mais du reste
la même qu’elle était et nullement embarrassée avec nous. Son mari qui
l’était venue chercher à Nérac et n’a pu parvenir jusqu’ici faute de
chemise, l’a obligée de nous quitter plus tôt qu’elle ne l’avait
projeté, mais elle nous a annoncé qu’elle reviendrait, dès qu’elle
aurait rempli le devoir conjugal et satisfait les désirs violents de son
cher époux[557].» Or, la dame ne revint pas: peut-être avait-elle été
piquée des épigrammes de la galerie; mais le duc se consola de «ses
rigueurs», le château étant abondamment pourvu de «filles et de
femmes[558]».
La duchesse était déjà repartie, depuis un mois, avec son fils, pour
Paris. Le duc, qui en informait Balleroy, ajoutait que leur séjour ne
s’y prolongerait pas, «Mᵐᵉ de Maurepas ayant sa société qui lui permet
de ne pas avoir besoin de ses proches[559]». Au reste, disait le duc
dans une autre lettre «ce voyage avait déplu à Mᵐᵉ d’Aiguillon autant
qu’à moi, mais elle ne pouvait s’en dispenser[560]».
Toujours cachottier et mystérieux, suivant son habitude, le
correspondant de Balleroy ne donnait pas la moindre explication sur ce
nouveau voyage, entrepris presque au commencement de l’hiver.
S’agissait-il d’autres partis pour le comte d’Agénois? Ou les
négociations précédentes avaient-elles repris faveur? Mᵐᵉ de Maurepas,
toujours si dévouée aux intérêts de d’Aiguillon, avait-elle mal secondé
ces projets d’union? En un mot, quels sujets de mécontentement le neveu
pouvait-il avoir contre sa tante pour manifester à son égard autant
d’aigreur? Et n’était-ce pas, de la part de l’exilé volontaire, la
dernière des maladresses, à ce moment même où le vieux Maurepas
disparaissait pour toujours?
En effet le premier ministre de Louis XVI mourait à Versailles, le 21
novembre 1781[561]. Quand le duc d’Estissac, ami du défunt, vint
annoncer au roi, avec des larmes dans les yeux, le décès de Maurepas:
«Si vous faites une grande perte, lui dit Louis XVI, j’en fais, moi, une
bien plus grande». Mais l’influence de la comtesse, toujours si
considérable auprès du roi, ne pouvait-elle survivre à l’homme d’Etat?
Déjà, une année auparavant[562], et quelques jours après la mort de
Marie-Thérèse[563], Mercy avait envisagé l’éventualité de celle de
Maurepas et s’était préoccupé des candidats à une succession qui n’était
pas encore ouverte. De sa propre autorité, il avait pressenti
Marie-Antoinette à cet égard; et la princesse avait prié l’ambassadeur
de lui chercher «un sujet qui lui convînt ainsi qu’à la chose... Je ne
pourrais mieux m’en rapporter qu’à vous, lui disait-elle...».
Proposition illusoire! gémit Mercy-Argenteau qui se défend d’accepter
une telle responsabilité. «Sans cesse excité par la reine à lui dire ce
qu’il pense, il est perpétuellement déjoué par des alentours que le goût
immodéré de la dissipation rend nécessaires et qui par leurs
importunités obtiennent les choses les plus absurdes... Timide et
incertaine dans ses démarches», quand elle est livrée à elle-même,
Marie-Antoinette devient entreprenante et active..., dès qu’elle est
obsédée par sa société perfide et intrigante...»
Ce diplomate, qu’une pénible expérience a rendu enfin clairvoyant et
sage, est las d’une telle mobilité d’esprit qui tourne à l’incohérence:
peut-être même a-t-il constaté que cette prétendue franchise, après tant
de crises d’étourderie, masque une certaine dissimulation; et, dans son
découragement, il laisse entendre à son ministre qu’il serait bien aise
d’être remplacé.
Quant à d’Aiguillon, toujours terré dans son domaine, il ne semble pas
avoir regretté outre mesure son cher oncle, puisqu’il nous apparaît de
si belle humeur, au milieu de cette foule de «filles et de femmes» qui
le charment de leur présence.
XXIII
_Une «crillonnade».--La requête de «monsieur Lustucru».--Voyages à
Paris de Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Mission infructueuse de Balleroy auprès
de Mᵐᵉ de Maurepas.--Entrée sensationnelle à Paris.--Les Espagnols
devant Gibraltar.--Les travaux de Cherbourg.--Mᵐᵉ d’Aiguillon, la
politique et les voleurs.--Une créance sur Mᵐᵉ Du Barry.--Mariage
du duc d’Agénois avec Mˡˡᵉ de Navailles.--La petite vérole de Mᵐᵉ
d’Agénois et les perdreaux de Ruel.--«Laïus est mort».--Le procès
Linguet.--Morts successives du duc de Richelieu et
d’Aiguillon.--Mercier devant les caveaux de la Sorbonne._
A partir de 1782, la correspondance entre Balleroy et ses illustres amis
devient plus rare. Le chevalier n’en reste pas moins l’«attentif» aux
petits soins pour la duchesse, et l’homme de confiance de son ancien
chef. Il en est toujours récompensé par les compliments les plus
flatteurs, les billets les plus aimables, les invitations les plus
pressantes aux tirés du domaine d’Aiguillon.
Mais la duchesse est le plus souvent maintenant à Paris: il faut bien
produire M. d’Agénois et ne pas négliger Mᵐᵉ de Maurepas. Et le duc,
toujours mécontent et boudeur, sans vouloir le paraître, n’écrit que de
loin en loin, soit pour se plaindre de sa tante, soit pour jouer au
propriétaire surmené de besogne.
Mᵐᵉ d’Aiguillon était rentrée au mois de janvier. Elle dit à Balleroy
tout son bonheur de revoir son époux et de partager avec lui les
devoirs de l’hospitalité. Ils ont en ce moment les évêques d’Agen, de
Condom et de Couseran--la province mitrée--; et pour les divertir, ils
leur donneront les _Caquets_ et le _Devin de village_[564]. Il était
alors très bien reçu qu’on offrît à des prélats, sur un théâtre de
société, la représentation de telle ou telle pièce en vogue.
Beaumarchais, quand il protesta, vers la même époque, contre
l’interdiction de son _Figaro_, disait qu’il l’avait fait jouer devant
une «assemblée de prélats» qui en avait félicité l’auteur.
Avant son départ pour Paris, Mᵐᵉ d’Aiguillon commente, suivant son
habitude, une nouvelle qui lui arrive de la capitale et qui a trait à la
guerre maritime engagée entre la France et l’Angleterre: «Il est
certain, monsieur le chevalier, que le général Crillon nous a donné là
une très bonne crillonnade et que, dans le temps qu’il n’était connu que
pour cet amphigouri, on ne se serait pas douté qu’il dût si bien faire
parler de lui. Je souhaite qu’il réussisse aussi bien à Gibraltar, si on
l’y envoie...» Elle croyait d’ailleurs à une paix prochaine; et, après
avoir rappelé tous les services rendus à l’Etat par son mari, annoncé
l’affluence des habitués au château, elle terminait sur cette petite
phrase: «Monsieur Lustucru, de grognante et de gourmande mémoire, vous
présente requête pour lui apporter une provision de gimblettes et de
croquignoles[565]».
M. le chevalier disait connaître son Molière et pratiquer le fameux vers
Jusqu’au chien du logis il s’efforce de plaire.
Quinze jours après, le duc lui écrivait pour l’instruire de la gravité
de ses occupations: les solliciteurs étaient si nombreux qu’il se voyait
obligé de _sérier_, comme on dit aujourd’hui, ses invitations: nous
relevons, entre autres noms, sur sa liste, ceux de Coniac, Saint-Aignan,
d’Esterno, Tinténiac, beaucoup de noblesse de Bretagne[566], l’ancien
«bailliage d’Aiguillon».
Depuis le retour de sa femme au château--sans doute au printemps--le
duc, visiblement tourmenté par les nouvelles qu’elle avait rapportées de
Paris, avait chargé son confident d’une mission délicate auprès de Mᵐᵉ
de Maurepas. La «négociation» avait été «malheureuse»; il n’en
remerciait pas moins le négociateur: «Il est bien difficile, concluait
d’Aiguillon, de persuader à des gens de leur âge, prévenus, opiniâtres
et accoutumés au despotisme le plus absolu dans leurs famille et
société, qu’ils ont tort». L’autoritarisme de Mᵐᵉ de Maurepas
s’expliquait, étant donnée l’influence qu’elle avait toujours exercée
sur l’esprit de son époux.
Il s’agissait, ainsi que le laisse comprendre la lettre de d’Aiguillon,
d’affaires d’intérêt; et les vieillards, même ceux qui ont, comme Mᵐᵉ de
Maurepas, des trésors de tendresse pour leurs neveux, sont bien souvent
intraitables sur les questions pécuniaires. Mais Mᵐᵉ d’Aiguillon, quand
elle serait auprès de sa tante, reprendrait la conversation et saurait
quelles étaient les exigences et les appréhensions de la vieille dame,
«pourvu que celle-ci en parlât préalablement à M. Amelot[567]».
Ce fut à cette époque que «Mᵐᵉˢ Du Barry» furent reçues au château. Mᵐᵉ
d’Aiguillon y signale simplement leur présence, à propos d’un dîner
donné pour l’évêque d’Agen[568]. Et quelques jours après, elle annonce
au chevalier son départ, le 17 ou le 18, «si elle n’a la maladie à la
mode (la grippe)», pour arriver à Paris le 22 ou le 23. Elle demande en
même temps: «Que dites-vous de la prise de Gibraltar? Il faut convenir
que M. de Crillon a eu une heureuse étoile[569]!» Une étoile bientôt
éteinte! La nouvelle était fausse.
Mais voici la duchesse aux portes de la «bonne ville». Son entrée ne
laisse pas que d’y faire sensation:
«Il n’y a que moi, je crois, qui arrive de 200 lieues, à pied, à Paris.
C’est exactement ainsi que j’ai fait mon entrée. Une des petites roues a
cassé net à Bourg-la-Reine, à cinq heures du matin, par un très vilain
temps. Je n’en suis pas moins partie...»
Vainement elle cherche un fiacre... déjà à cette époque!... Mais elle
continue son chemin: «A huit heures, nous sommes arrivés avec mon fils,
M. d’Abrieu, Mˡˡᵉ Delong (sans doute une femme de charge), mes chiens et
moi, à la barrière où je harangue le commis de l’octroi pour qu’il
n’arrêtât pas ma voiture. Il m’a d’abord pris pour fort mauvaise
compagnie»; et l’éloquence de la voyageuse eût été sans doute en pure
perte sans la croix du chevalier d’Abrieu et l’uniforme du comte
d’Agénois.
Mᵐᵉ d’Aiguillon écrit du jardin de Madrid où demeure sa tante: «Nous
avons tous les soirs, et même à dîner, les courtisans désœuvrés de la
Muette[570]». Elle annonce le bruit du jour, la banqueroute du prince de
Guéméné: «On dit qu’il emporte 28[571] millions. La maison de Rohan a
toujours voulu trancher du souverain; dans cette occasion, ce n’est pas
du bon côté; elle et les siens y sont pour la forte somme[572].»
Elle est retournée à Paris, dans son hôtel, d’où elle écrit à Balleroy
que le démon de la chasse entraîne un peu partout: «J’ai voulu, monsieur
le chevalier, vous laisser le temps de détruire tout le gibier de la
terre où vous êtes, pour ne prendre pour vous écrire que le moment où je
vous crois fatigué de carnage. Ne les tuez pas tous; laissez-en pour
renouveler vos plaisirs pour l’année qui vient». Et, sans plus de
préambule, la narratrice défile son chapelet de nouvelles: «On vous a
mandé que les Espagnols avaient pris ce généreux parti vis-à-vis les
Anglais; ils les ont laissé passer tranquilles, à leur barbe, jeter neuf
vaisseaux dans le port de Gibraltar, faire une promenade dans la
Méditerranée[573]». Elle note les impressions de la population
parisienne en présence d’une campagne menée avec autant d’incapacité et
d’inertie, et passe, sans autre transition, à des affaires d’ordre
privé. Malgré les «mots d’honnêteté» échangés entre M. d’Aiguillon et M.
de Fitz-James, celui-ci est encore à payer les dettes de son fils. Puis
la duchesse parle théâtre: «Les nouvelles des spectacles, dont vous
jugez bien que je suis plus instruite par mon fils que par moi, sont
qu’il y a eu hier aux Italiens deux pièces nouvelles, que toutes deux
sont tombées à plat, avec justice, ce dit-on[574]».
* * * * *
La correspondance de 1783 est en déficit. Celle de 1784 se réduit à
trois lettres. Mais nous y découvrons cet intéressant détail que le duc
d’Aiguillon a renoncé enfin à son splendide isolement. Il est revenu à
Paris; et il en écrit au chevalier qui, lui, n’y est plus: «Le duc
d’Harcourt (gouverneur de la Normandie) mettra sûrement du zèle, de
l’activité et de l’économie dans la direction des travaux de Cherbourg;
mais, à en croire la marine, la réussite est physiquement impossible; et
tout l’argent qu’on y emploiera est inutilement perdu; je souhaite
qu’ils se trompent et ce ne sera pas la première fois[575]». D’Aiguillon
voyait encore Mᵐᵉ de Maurepas; car il dit l’avoir ramenée de la Comédie
à sa maison de Madrid.
Le chevalier était sans doute à Balleroy, dans le château ancestral; car
Mᵐᵉ d’Aiguillon lui écrit sur le ton moqueur qui lui est propre: «_Votre
province_ est dans ce moment favorisée du ciel, puisqu’elle possède Mᵐᵉ
de Flamarens et tous ses charmes, Mᵐᵉ Seguin (?) et toutes ses grâces,
Mᵍʳ l’archevêque de Bourges et toute sa sueur[576]».
Vers la fin de l’année, elle se décide à faire le voyage de Ruel, une
terre qu’elle n’aime pourtant pas, disait jadis la grosse duchesse. Elle
y va «prendre des alignements pour des plantations». Les promenades sont
belles et le parc regorge de lapins (ceci à l’intention du chevalier),
et brusquement: «Je ne vous parlerai pas politique, 1º parce que je n’y
entends rien, 2º parce que cela m’ennuie. Je ne vous parlerai pas plus
de voleurs, quoiqu’on en raconte de superbes histoires[577]».
Par une coïncidence assez curieuse, Mᵐᵉ Du Barry, qui avait précisément
passé à Ruel les premières heures de sa déchéance, réglait, dans cette
même année 1784, ses comptes avec M. d’Aiguillon. Le roi venait de
rembourser les millions qui étaient dus à l’ancienne maîtresse de Louis
XV. Mᵐᵉ Du Barry paya donc au duc 227.000 livres qu’il lui avait prêtés
sous le nom de Binet de Beaupré. Il avait même fait opposition pour le
montant de cette somme sur toutes les valeurs appartenant à
l’ex-favorite. Et M. Vatel en déduit cette assertion, un peu aventurée,
que si M. d’Aiguillon avait été réellement l’amant de la Du Barry, il
n’aurait pas exercé une aussi rigoureuse répétition[578].
* * * * *
Le dossier Balleroy ne contient également, pour l’année 1785, que trois
lettres des d’Aiguillon; et ce sont les dernières. Elles nous apprennent
un nouvel événement survenu dans la famille, événement qui lui permet
d’espérer qu’elle ne s’éteindra pas du côté mâle: le duc d’Agénois[579]
s’est marié avec Mˡˡᵉ de Navailles. Mais le jeune ménage a cependant
éprouvé une déception: «Mᵐᵉ d’Agénois n’est plus grosse: elle en a pris
tout de suite son parti». Son médecin l’a trouvée en bon état. «En
conséquence, elle a été inoculée[580] hier matin. Elle est établie au
Gros-Caillou. M. d’Aiguillon y passe toutes les journées; et son mari
est établi avec elle: elle est très contente et jamais il n’y a eu un
tel zèle... Je l’ai vu partir (sans doute de l’hôtel d’Aiguillon) avec
attendrissement, mais je me suis bien gardée de le faire paraître[581]».
A son tour, le duc tient son ami au courant de la santé de sa bru, dont
il estime que «le caractère s’est un peu plus développé». Veut-il dire
(car c’est toujours le même homme de qui l’allure, le geste et la parole
sont volontiers énigmatiques), veut-il dire que la nouvelle duchesse
d’Agénois est moins sotte?... En tout cas l’inoculation a réussi: la
jeune femme ne sera pas marquée. Mais il a eu encore d’autres
tracasseries: le procès des Langeac (les bâtards de La Vrillière) sera
prochainement jugé; la santé de Mᵐᵉ de Maurepas est dérangée et il part
pour Madrid. Puis il tympanise le beau-père de son fils. Comme il attend
Balleroy pour chasser les perdreaux de Ruel, il tâchera de les lui
conserver «contre la rage de M. de Navailles qui, entre mille
prétentions, a celle d’être un grand chasseur: il n’a pas celle d’être
un bon père, à peine a-t-il vu sa fille dans sa maladie quoiqu’il dise
l’aimer à la folie[582].»
Mᵐᵉ d’Aiguillon était restée depuis quelque temps à Madrid auprès de sa
tante. Elle n’en est pas moins à l’affût des nouvelles et fait part au
chevalier de son butin:
«Je ne vous parle pas seulement de la mort de notre voisin de
Touraine[583]:
_Laïus est mort; laissons en paix sa cendre_.
Vous savez que c’est M. Du Châtelet qui est exécuteur testamentaire.
S’il trouve moyen de payer ses dettes[584], je le tiens bien habile.
On dit qu’elles iront à huit millions...
La reine vient mardi à Paris et doit aller à l’Opéra et le soir voir les
illuminations[585]. Vous ne serez pas fâché d’apprendre que
l’ambassadeur d’Espagne tira hier un feu d’artifice sur le toit de sa
maison, ce qui effraya un peu ses voisins, surtout M. de la
Reynière[586].»
Ainsi l’adversaire acharné, l’ennemi implacable du duc d’Aiguillon,
Choiseul, qui, renversé par lui, avait réussi à l’abattre à son tour,
était mort, sans avoir pu remonter au pouvoir, malgré l’appui, non
dissimulé, de Marie-Antoinette. C’est qu’il était aussi odieux au roi
que d’Aiguillon l’était à la reine. Non pas que Louis XVI ait jamais
partagé contre Choiseul la prévention de certain parti qui le
représentait, suivant une note de Soulavie[587], comme _l’e.d.s.p._,
(_l’Empoisonneur de son père_), c’est-à-dire du Dauphin, fils de Louis
XV. Le roi, très dévot, éduqué par M. de la Vauguyon[588] et Mesdames,
ne pardonnait pas à Choiseul d’avoir été l’amant de la Pompadour, de
même que son vrai grief contre d’Aiguillon était la liaison du ministre
avec la Du Barry.
Le duc retourna-t-il jamais dans ce domaine qu’il avait habité pendant
près de huit années consécutives, qu’il avait amélioré, embelli et qui,
grâce à l’habile gestion d’une femme d’un dévouement infatigable, lui
avait permis de tenir une petite cour, moins brillante, il est vrai, que
celle de Choiseul, mais digne de son nom et de sa maison?
Nous ne voyons nulle part qu’il ait repris le chemin d’Aiguillon. Et il
n’en eut certes pas la pensée. Il était maintenant à Paris et l’espoir
lui était revenu en y fixant désormais ses pénates. Pourquoi ne
serait-il pas plus heureux que Choiseul, maintenant surtout que ce
formidable adversaire avait disparu?
Tombé du pouvoir, l’ambitieux, fût-il doué d’une perspicacité géniale,
s’illusionne toujours plus que personne. Il ne tient compte ni des
leçons du passé, ni des contingences futures. Il se croit victime des
injustices humaines, mais trop indispensable à la marche des affaires
pour ne pas obtenir un jour ou l’autre une éclatante réparation.
D’Aiguillon n’avait-il pas, dans sa propre famille, un exemple de ces
retours inespérés de la fortune? Maurepas, son oncle, après une disgrâce
qui avait duré plus d’un quart de siècle, n’était-il pas mort, les mains
au gouvernail?
La vie que traîna désormais d’Aiguillon, toujours malade, soit à Paris,
soit à Ruel, n’a pas assez occupé l’Histoire, pour qu’elle ait gardé les
moindres traces des faits et gestes du politicien déchu, pendant les
trois ou quatre années qui précédèrent sa mort. Les Mémoires du temps
citent à peine son nom: encore cet éphémère souvenir n’est-il qu’un
vague écho de l’interminable procès que soutenait le duc contre Linguet.
L’attitude du grand seigneur vis-à-vis du publiciste ne s’était pas
modifiée. Cet orgueil, renforcé de mépris, voulait ignorer le faquin
qui, se croyant insuffisamment payé pour ses peines et services, osait
attaquer un descendant du grand cardinal devant le Parlement. Le
journaliste, si âpre dans ses revendications, après s’être montré si peu
scrupuleux comme avocat, n’était guère intéressant; mais le duc et pair
qui apportait à défendre ses louis un tel esprit de chicane, l’était-il
davantage? En tout cas, Linguet n’était pour lui qu’une _espèce_ et sa
réclamation une fadaise. Dans leur correspondance avec Balleroy, ni le
duc, ni la duchesse ne soufflent mot d’un procès qui défraya si
longtemps les conversations de la Cour et de la Ville.
Persuadé que d’Aiguillon l’avait fait rayer du barreau, le 11 février
1774, par un arrêt du parlement Maupeou, Linguet entendit lui imputer la
responsabilité de toutes ses disgrâces. L’occasion lui parut favorable,
en 1786, une fois que le duc fut rentré à Paris, de lui intenter un
procès. Marie-Antoinette en tressaillit de joie. Et alors que, forçant
l’entrée de la grand’chambre, à la tête de 300 avocats nouvellement
inscrits, Linguet prononçait, au milieu d’une foule immense, une
plaidoirie triomphale, des amies de la reine notaient fidèlement tous
ces incidents d’audience que la malignité publique allait appuyer de si
perfides commentaires.
Linguet était-il si convaincu de la bonté de sa cause? On dit qu’à son
heure dernière, presque sur les marches de l’échafaud, il reconnut ses
torts envers d’Aiguillon.