bourre de soupe, de chocolat et de salep: «Je prétends, réclame-t-elle,
qu’on m’empâte comme un dindon[508]». Mais, en vérité, elle n’a point le
temps de s’occuper de ces misères: elle est fermière maintenant: «Je
vous ferai manger des œufs, comme il n’y en a point, pondus par mes
poules... et des canards élevés à la brochette par moi». Les travaux
continuent: «le maître du château s’en occupe et s’en amuse». Mᵐᵉ Dubois
de la Motte s’extasie sur «la beauté du teint et sur la gaîté» de M.
d’Aiguillon. Mᵐᵉ de la Muzanchère qui vient d’arriver--c’était
fatal--est, elle aussi, en bonne santé et paraît plus raisonnable. Elle
lui apprend que le chevalier «a tout lieu d’espérer le cordon». On en
parlait déjà depuis longtemps, «je souhaite vivement qu’elle ait
raison[509]».
Le duc se préoccupe également pour son ami de «ce beau ruban rouge» et
il désire que le chevalier le tienne au courant de ses démarches.
Lui-même, à son travail de décembre, demandera la commission de
capitaine pour M. de Montaigle (sans doute un intime du chevalier),
mais il n’a pas le temps voulu; il faut qu’il attende l’an prochain.
Balleroy est un correspondant précieux pour le duc comme il l’est pour
la duchesse. D’Aiguillon le prie de s’arrêter à Veretz pour y jeter un
coup d’œil sur les travaux en cours et lui en parler quand il reviendra
au château[510]; de même, il le chargera un mois après d’un règlement de
comptes[511] avec le duc de Fitz-James.
C’est un homme vraiment accablé de besogne que M. d’Aiguillon. A peine
a-t-il le temps de se remettre d’embarras gastriques, à force d’eau de
Vals en bain et en boisson, qu’il est obligé de s’interposer de nouveau
entre Mᵐᵉˢ Dubois de la Motte et de la Muzanchère. C’est maintenant
celle-ci qui devient intraitable, «malgré toutes les promesses qu’elles
m’a faites à son débarqué de n’avoir aucune tracasserie avec personne,
ni même de l’humeur. Elle m’a fait deux ou trois querelles d’allemand,
sans rime ni raison et sur des sujets aussi importants que celui de la
comédie qu’elle veut jouer sans acteurs... Je l’ai rembarrée fortement,
afin qu’elle prenne son parti, ou de s’en aller, ou d’être plus douce et
moins exigeante; et je lui ai déclaré que je ne lui passerais rien et
lui ferais des corrections publiques sans ménagement, si elle m’y
obligeait par ses incartades... Je ne m’en flatte pas, à moins que mon
fils à qui elle fait les coquetteries les plus fortes et qui ne paraît
pas éloigné d’y répondre, ne vienne à mon secours; mais il est aussi
froid au moral qu’au physique et bien nigaud encore...»
Voudrait-il, par hasard, ce père aux mœurs faciles, ce galant seigneur
qui ne connut jamais de cruelles, que son fils se fît déniaiser pour
calmer l’humeur belliqueuse d’une invitée encombrante?
Et puisqu’il parle de ce jeune comte d’Agénois, le seul survivant de ses
six enfants et si peu ressemblant à cet autre d’Agénois qui, lui,
n’avait pas attendu le nombre des années, il remercie Balleroy de la
réponse qu’il a faite à des propositions de mariage pour son fils et le
prie instamment «d’y persister», si on remet la question en train avant
son retour à Paris. «Continuez d’affirmer que j’ai moins de désir que
jamais de reparaître à la Cour, bien loin d’en chercher le moyen ou le
prétexte.» Oui, ses «résolutions sont invariables»; et son bonheur et
son honneur exigent qu’il ne s’en écarte jamais. Aussi concluait-il sur
cette péroraison qu’Horace eût pu lui envier, mais qui nous rappelle
plus encore la morale de l’immortelle fable _Le Renard et les Raisins_.
«... Mes bosquets sont effectivement charmants, mes terrasses
charmantes, ma cour commence à se démasquer et à s’ouvrir, ma salle de
comédie s’élève à vue d’œil... Il faudrait que je fusse bien fol pour
troquer une aussi belle habitation où je jouis de la plus heureuse et de
la plus complète tranquillité contre ma triste maison de Paris ou
quelque coin de grenier à Versailles, où je serais continuellement
tracassé, persécuté et vilipendé[512].»
Ce mariage pour M. d’Agénois, était-ce celui auquel faisait allusion,
six mois auparavant, Mᵐᵉ d’Aiguillon, en ces termes: «Il n’est
nullement question du mariage de mon fils, et moins encore avec Mˡˡᵉ de
Polignac[513] qu’avec personne. Je n’y ai jamais pensé. Chabrillan m’en
a parlé quand il est venu ici, et, pour toute réponse, nous lui avons
dit que nous n’y songions pas».
Il s’agissait cependant de Mˡˡᵉ de Polignac. On en avait discrètement
causé.
Mais le bruit avait fait du chemin; et la _Correspondance secrète_ le
recueillait prestement pour le servir à ses abonnés en mars 1779.
Le projet de mariage entre le comte d’Agénois et la fille de la comtesse
Jules de Polignac avait été amorcé, prétendait la petite gazette, par la
comtesse de Maurepas dans l’intérêt de son neveu et de son mari.
--Mon fils est bien jeune, avait objecté le duc d’Aiguillon, mais la
volonté de la reine sera la mienne.
En tout cas, remarquait le rédacteur de la feuille satirique, dont nous
avons signalé déjà l’âpre hostilité contre le duc, le futur beau-père de
Mˡˡᵉ de Polignac ne mettait pas beaucoup d’empressement à la prendre
comme bru. C’était évidemment la tactique de ce soi-disant désabusé des
ivresses du pouvoir, et c’était aussi un acte de soumission aux ordres
de la reine, marque de déférence dont le bon apôtre pouvait espérer
tirer quelque profit.
Les négociations se prolongèrent quelque temps encore, mais les ennemis
de d’Aiguillon y coupèrent bientôt court en faisant agréer au roi le
mariage de Mˡˡᵉ de Polignac avec le comte de Gramont, fils du duc[514].
La comtesse de Maurepas, qui s’était vraisemblablement entremise pour
son petit-neveu, ne se découragea pas: travailler pour le jeune
d’Agénois, c’était travailler pour le duc d’Aiguillon. Elle fit tenter,
par des tiers, une démarche à Marly auprès de Marie-Antoinette: le comte
était en âge de se marier; mais il faudrait, pour favoriser cet
établissement, que son père eût la liberté de reparaître à la Cour.
La reine manda immédiatement au château M. de Maurepas et lui déclara,
en toute franchise, qu’elle ne saurait se rendre aux désirs de la
comtesse. Elle ne voulait revoir de sa vie M. d’Aiguillon. Mais, en
somme, le duc avait-il besoin «d’aller à la Cour» pour marier son fils?
Ce n’était pas qu’elle eût la moindre prévention contre ce jeune homme:
au contraire, elle l’accueillerait avec bienveillance, quand il lui
serait présenté, ne voulant pas l’envelopper dans la disgrâce
paternelle. En même temps Marie-Antoinette couvrait de fleurs Maurepas.
Le ministre, dûment chapitré par sa femme, insistait dans l’intérêt de
son neveu; mais il fut bien vite éconduit[515].
Le jeune coquebin était donc réservé à d’autres hyménées; mais il se
souvint plus tard de la conférence et de bien d’autres humiliations qui
devaient passer par-dessus la tête de son père pour l’atteindre.
XXII
_Illusions d’un ministre tombé: plan fantastique.--Le troisième
mariage du maréchal de Richelieu: vengeance filiale.--L’année des
évêques.--Oraison funèbre de Mᵐᵉ de Gisors et de M. de la
Vallière.--Débuts dans le monde d’Armand, comte
d’Agénois.--Félicitations réciproques de d’Aiguillon et de
Balleroy.--La chasse aux pintades et la «Dédicace» de la
comédie.--Nouvelle saison du duc à Bagnères: ses pertes énormes au
reversi.--Nouveaux projets de mariage pour le comte
d’Agénois.--Commérages mondains._
Il est certain qu’en 1779 un grand effort fut tenté pour enlever haut la
main le rappel du duc d’Aiguillon à la Cour. La Correspondance de
Mercy-Argenteau le dit assez; et nous en trouvons encore la preuve dans
les _Mémoires du ministère d’Aiguillon_, qu’il faut évidemment consulter
avec prudence, mais dont les assertions sont souvent corroborées par des
documents officiels.
Un moment, le duc crut si fermement au succès qu’il envoya un courrier à
son intendant pour lui réclamer dans le plus bref délai les fourrures de
la duchesse et pour lui faire commander une provision de vin[516].
C’était toujours Maurepas qui dirigeait la manœuvre; mais les _Mémoires_
ne parlent pas de sa femme; ils prétendent que l’unique Eminence grise
du ministre est un conseiller de Grand’chambre, M. d’Amécourt, ami de
Mᵐᵉ de Forcalquier, «la seule des nombreuses maîtresses de d’Aiguillon à
qui il ait accordé quelque confiance[517]».
Or, le retour de l’exilé était machiné comme un scénario de comédie:
dialogue entre le roi, la reine et Maurepas; monologue de Louis XVI;
puis scène finale consacrant l’abandon par Marie-Antoinette de ses
préventions.
C’est bien imaginé comme fantaisie; mais, le plan d’un nouveau ministère
pour 1780, consécutif à cette intrigue de théâtre et tel que l’exposent
les _Mémoires_, se rapproche beaucoup plus de la vraisemblance. On
dirait une réplique de la prétendue conversation qui s’était engagée
entre Maurepas et son neveu, quand celui-ci avait dû quitter Paris après
la revue du Trou-d’Enfer.
Aux termes de cette combinaison[518], d’Aiguillon était rappelé au
Conseil. Le neveu devenait alors le coadjuteur de l’oncle et «ferait
tout», pendant que M. de Maurepas irait donner à manger à ses carpes. M.
d’Aiguillon démontrerait au roi la nécessité d’étayer «la machine qui
croule»; et le prince lui répondrait: Vous n’en aurez que plus de
gloire; M. de Maurepas a fait ce qu’il a pu.
L’auteur du plan, après avoir jonglé avec toutes ces chimères, serre de
plus près son argumentation. Il est hors de doute, dit-il, qu’avec les
emprunts et le gaspillage dont souffre l’État, «le royaume va à sa
ruine». Pourquoi la reine veut-elle écarter l’homme qui ferait succéder
l’ordre à cette anarchie? Nul ne connaît mieux l’administration. Et quel
autre ministre pourrait-on lui préférer? Le cardinal de Bernis? Il
préfère rester à Rome. Choiseul? Il inspire au roi une antipathie dont
ce prince ne reviendra jamais. Marie-Antoinette, au lieu de s’occuper
d’affaires, serait chargée du «département des beaux-arts et des bonnes
œuvres»... Que la reine fasse terminer le Louvre; qu’on y trouve un
_Muséum_ préférable à ceux d’Italie. Les tableaux sont «cubiquement
empilés» dans le dépôt de Versailles; et les marines de Vernet
deviennent la proie des rats dans les combles du Luxembourg[519].
Or, Marie-Antoinette, que sa mère tenait toujours en haleine par
l’intermédiaire de Mercy-Argenteau, n’était pas femme à se désintéresser
de la marche des affaires. Et ses entours ne l’eussent pas permis. Elle
avait signifié catégoriquement à Maurepas qu’elle ne voudrait voir de
sa vie M. d’Aiguillon. Il était donc impossible de lui imposer la
présence du «coadjuteur», ce personnage providentiel qui allait «tout
remettre en état».
Celui-ci dut être avisé confidentiellement de l’échec d’une manœuvre
qu’il était censé ignorer. En tout cas, pour ne pas démentir l’apparente
fermeté de son attitude, et surtout pour obéir à un sentiment de
bouderie difficilement avouable, d’Aiguillon s’obstina à passer encore
près de trois années loin de Paris, dans un séjour que d’ailleurs
l’ingéniosité de sa femme rendait chaque jour plus vivant, plus animé,
plus délectable.
«... Nos santés, écrit la duchesse, vont assez joliment dans ce moment;
et nous ne sommes occupés que de bals, de comédies. Hier, il y a eu bal;
aujourd’hui on joue la _Métromanie_, suivie de la _Servante
justifiée_[520] et d’un ballet-bouffon de la composition de mon fils,
demain bal et après souper[521].»
Un événement mondain, s’il en fut, vint apporter un nouvel aliment,
mais... des plus légers, à la conversation des hôtes du château: le
mariage du maréchal de Richelieu (c’était le troisième) avec une jeune
veuve, Mᵐᵉ de Roothe: le vieux galantin avait quatre-vingt-deux ans;
mais il avait toujours de la vaillance. La légende veut qu’étant rentré
à son hôtel après la bénédiction nuptiale, pour changer de vêtements, il
ait jeté son cordon bleu sur le lit de grand apparat et dit à son valet
de chambre:
--Va, le Saint-Esprit fera le reste.
Mᵐᵉ d’Aiguillon ne semble pas très édifiée de cet appétit sénile: «Le
mariage de M. de Richelieu m’a surpris, comme vous pouvez bien le
croire; je suis fort aise qu’il ait bien pris dans le monde; je vous
avoue que je craignais le contraire; je fais des vœux pour que le parti
violent qu’il prend serve à faire le bonheur de ses dernières
années[522]».
Le duc, lui, plaint Fronsac «qui paiera chèrement le plaisir de son père
de jouir pendant quelques années d’une compagne aimable et de vivre en
meilleure compagnie[523]».
Le malin vieillard avait cru faire pièce à son misérable fils; mais
celui-ci se vengea odieusement, le Saint-Esprit ayant opéré contre toute
attente; il soudoya une femme de chambre de la maréchale qui lui fit
absorber, sans qu’elle s’en doutât, une boisson abortive[524].
Richelieu ne connaissait plus d’obstacles: à l’exemple des jeunes maris,
très fiers de montrer partout leur femme, il voulut promener la sienne
dans son gouvernement; et la duchesse blâme cette nouvelle crânerie: «Je
pense sur le voyage de M. de Richelieu tout comme Madame la maréchale;
et je crois qu’un aussi grand voyage entrepris à son âge et pour un
sujet tel que celui d’une nouvelle salle[525] peut paraître étrange. Je
crois aussi que, vu les circonstances, il éprouvera à Bordeaux des
désagréments de la part du Parlement et nommément du premier président
avec lequel il est brouillé... Si quelqu’un peut le faire changer
d’avis, ce ne peut être que Madame la maréchale qui a du crédit sur son
esprit et qui le voit journellement».
La duchesse est trop loin pour lui adresser des observations qui aient
quelques chances de succès. D’ailleurs il est fermement résolu à
entreprendre son voyage puisqu’il vient d’informer M. d’Aiguillon de son
itinéraire: il passera par Lyon où «il a demandé un logement à
Flesselles», prendra le chemin du Languedoc pour s’arrêter à Aiguillon
et, de là, se rendre à Bordeaux[526].
Cependant la duchesse s’est fait un cas de conscience d’écrire à son
cousin: «... Je n’espère pas qu’il se rende à mes représentations,
puisqu’il a résisté à celles de sa femme, qui a plus d’empire que moi
sur son esprit». Mais, s’il y persiste, «il ne prendra pas sa route par
le Languedoc... parce que nous irons le joindre à Fronsac, pour lui
éviter la peine de venir ici...[527]»
Autrement, le maréchal eût trouvé au château d’Aiguillon nombreuse et
brillante compagnie: les invités que nous connaissons déjà, puis le
comte de Chabrillan «gras comme un moine et frais comme une rose», et
l’évêque de Bayeux «bon et honnête homme» depuis longtemps attendu[528].
Car cette année aurait pu s’appeler l’année des évêques: les châtelains
en reçurent plusieurs. Le duc avait su conserver la dilection du clergé
qui l’avait toujours considéré, et pour ses attaches avec le Dauphin,
père de Louis XVI, et pour les outrages dont l’abreuvaient toujours
parlementaires et philosophes, comme un des plus solides défenseurs de
l’Église.
C’étaient encore, parmi les prélats si bien accueillis à la petite Cour
de l’ancien ministre: l’évêque de Vendôme qui aura, l’an prochain, la
visite des amphytrions quand ils iront en Touraine[529]; l’évêque de
Condom, «tout triomphant d’avoir gagné son procès», qui les attend à sa
maison de campagne[530]; Monsieur de Verdun «qui mange et boit comme de
coutume[531]» et qui doit être, avec Mᵐᵉ d’Aiguillon marraine, le
«parrain» pour le mariage de la fille d’un métayer: «Vous voyez Monsieur
le chevalier, que ni les changements de ministres, ni les nouvelles
publiques ne nous dérangent de nos occupations champêtres[532]».
Ce qui n’empêche pas la bonne duchesse de gloser tout à son aise sur les
nouvelles qui lui parviennent et dont Balleroy est assurément avisé:
telles la mort de Mᵐᵉ de Gisors et de M. de la Vallière: «la première
mérite les regrets de ceux qui l’ont connue; car, quoique dévote et
sévère, elle était on ne peut pas plus vraie: je n’ai jamais, dans aucun
temps, ni circonstance, eu qu’à me louer d’elle. Quant au deuxième, il
sera oublié aisément, à moins que l’on ne regrette un tripot de jeu de
plus dans Paris[533]».
En ce moment, une grave question préoccupait chez Mᵐᵉ d’Aiguillon, et la
mère, et la grande dame: les débuts de son fils. Armand, comte
d’Agénois, était entré dans sa vingtième année: si le père ne le
trouvait pas suffisamment dégourdi, la mère signalait en lui une âme
d’artiste. Mais, jadis, l’éducation d’un jeune gentilhomme exigeait des
connaissances un peu plus étendues; et l’avenir d’un futur d’Aiguillon
ne pouvait se borner à l’horizon trop restreint des collines de
l’Agénois. Quatre années auparavant, au plus fort de la disgrâce,
l’intermédiaire inconnu, de qui nous avons cité la longue et curieuse
lettre, y mettait ce post-scriptum: «J’avais oublié de vous dire que M.
de Maurepas m’avait beaucoup parlé de M. d’Agénois: il me dit que votre
intention était de rester à Aiguillon; mais sans doute vous ne garderiez
pas toujours cet enfant auprès de vous». L’invite était évidente. Nous
ne voyons pas que les parents l’aient relevée.[534]
Mais, dès le commencement de l’année 1780, le duc avait obtenu pour son
fils la survivance des chevau-légers[535]. Et, probablement, Maurepas,
qui avait gardé dans sa mémoire les promesses de la reine à l’adresse du
jeune d’Agénois, dut insister auprès de son neveu et de sa nièce pour
que leur fils fût présenté à la Cour[536]. C’eût été folie que de
bouder encore pour le compte et au détriment de M. d’Agénois. La
grand’tante dut évidemment le recevoir à Pontchartrain, l’interroger et
commencer son éducation de courtisan. Peut-être revivrait-elle un jour
dans la personne de ce dernier descendant mâle des La Vrillière et des
Plélo. Et sans doute le débutant répondit aux espérances de Mᵐᵉ de
Maurepas, car sa mère le laisse entendre à Balleroy, mais sur un ton
aigre-doux, qui reflète l’arrière-pensée, amère et revêche, du
politicien évincé: «On lui (à son fils) a su gré de n’être pas de la
plus grande maussaderie... On s’imaginait qu’un homme de son âge qui,
depuis cinq ans, était dans le fond d’une province, devait être une
espèce de petit sauvage... Et ma tante m’a mandé sérieusement que ce qui
l’avait le plus surpris, c’est qu’il était très bien élevé. Elle avait
oublié sûrement qu’il l’avait été par son père, qui a bien autant qu’un
autre ce qu’il faut pour cela[537]».
De son côté le duc avait répondu aux félicitations de Balleroy pour la
survivance, par des compliments qui visaient le nouveau grade acquis par
le chevalier: cette distinction autorisait le bénéficiaire à postuler un
gouvernement ou tout au moins une «grâce pécuniaire». Mais d’Aiguillon
eût regretté de le voir partir pour «les guerres d’outre-mer».
Décidément, il n’était pas «Américain», ainsi qu’on appelait alors les
amis des «insurgents»[538]. Vers la fin de l’année, il reparlait à
Balleroy de son différend, qui n’était pas encore terminé, avec le duc
de Fitz-James, et témoignait son mécontentement de «la plate et
indécente contestation» qui lui était opposée. Ce n’était pas pour
réclamer l’intervention du chevalier (il ne demandait peut-être pas
autre chose) mais pour que son porte-parole fût édifié sur la conduite
de Fitz-James[539].
Afin de n’en pas perdre l’habitude, la duchesse continue à entretenir
son correspondant de ces menus détails, petites anecdotes et grands
embellissements, qui furent de tout temps l’accompagnement obligé de la
vie de château.
A quelques «chiffonnages près», M. d’Aiguillon va bien; quant à elle,
«on dira bientôt, comme la princesse de Talmont, qu’elle a une santé
ignoble[540]». Plus tard, le duc se trouvera pris d’une «forte fonte de
cerveau». Aussi a-t-il «une grande et grosse perruque à trois marteaux
qui lui fait la tête la plus ridicule. Comme elle est pareille à celle
de M. de la Vrillière, je prétends que c’est un effet de sa succession
qu’il s’est approprié. Comme il en est presque quitte, il nous flatte de
reprendre bientôt ses cheveux à l’ordinaire».
Innocente plaisanterie digne d’inspirer un livret d’opéra-bouffe dans le
genre de ceux qu’élaborait le jeune M. d’Agénois!
Entre temps, Mᵐᵉ d’Aiguillon pensait au plaisir favori du chevalier:
«Quand vous viendrez, je vous ménage une chasse fort agréable, c’est la
chasse aux pintades; j’en ai 80 lâchées et nées dans les îles, qui,
l’année prochaine, peupleront même beaucoup et se reproduiront partout.
On les chasse comme des perdrix; et elles deviennent sauvages très
aisément. Ces 80 là sont les produits de 8 paires... C’est fort joli à
voir; elles vont par petites troupes de 8 à 10...»
Les travaux d’agrandissement et d’amélioration se poursuivaient, à peine
interrompus par la pluie: des constructions nouvelles s’élevaient: «on
commence les communs, on achève la Comédie[541]».
La _Comédie_! c’était la grande affaire. La duchesse avait trouvé pour
son mari la distraction par excellence:
«Je suis, en ce moment, écrit le duc, très occupé de ma salle de
spectacle, dont nous devons faire l’ouverture le 31. Elle est réellement
très belle: et je suis persuadé qu’elle aura le succès le plus complet
et que vous en serez content, lorsque vous la verrez: ce qui ne sera
jamais aussi tôt que je le désire[542].»
On devait l’inaugurer par le _Joueur_ et le _Babillard_[543]. Mais cette
«dédicace[544]», comme l’appelle Mᵐᵉ d’Aiguillon, fut reculée jusqu’au
milieu de janvier. Le même mois, le second spectacle se composa de la
_Métromanie_ et des _Chasseurs et la Laitière_[545]. La duchesse répète
le mot de son mari: «Vous serez content de la salle: elle est belle et
dans le genre noble». Le duc y revient pour la troisième fois: «Notre
nouvelle salle de spectacle a eu le plus grand succès. Elle fait
l’admiration de toute la province. Elle est effectivement belle,
agréable et commode. Il est vrai qu’elle m’a coûté un peu cher, mais
elle est payée et je n’y pense plus[546]». Et, à propos de tous ces
divertissements, comédies, concerts, bals, qui se succèdent au château,
le maître du logis a un de ces mots topiques où perce la mélancolie de
l’ambitieux rêvant d’autres plaisirs et d’autres jouissances: «Mon fils
se croit au comble du bonheur et n’imagine pas qu’on puisse être plus
heureux qu’il l’est». Mais si, doit penser intérieurement le père, quand
on détient seul le pouvoir.
Le théâtre vient de fermer sur une «superbe» représentation: celle de
_Mazet_ et des _Vacances du procureur_, suivie d’un non moins «superbe»
ballet. Et la duchesse annonce une grande nouvelle à Balleroy: elle se
décide à faire le voyage de Paris avec son fils en avril ou en mai. Or,
comme elle tient à voir le chevalier pendant le mois qu’elle doit rester
dans la capitale, elle le prie d’ajourner à l’automne sa villégiature
d’Aiguillon: «il verra ainsi les vendanges, chassera les petits oiseaux
et les pintades; elle mandera tous les lièvres du pays; et c’est à
Aiguillon la plus belle saison du monde[547]».
Puis elle passe à d’autres sujets, continuant la conversation avec sa
verve ordinaire, à bâtons rompus et sur ce ton de franchise dont elle
ne saurait se départir.
«... Je trouve que le Parlement s’est éveillé un peu tard sur le danger
des jeux de hasard: il serait à souhaiter pour le bien des familles
qu’ils y eussent pensé plus tôt; mais c’est le cas de dire qu’il vaut
mieux tard que jamais. Il y a longtemps que M. de Genlis tenait tripot.
Quant aux ambassadeurs, je doute qu’il soit du droit des gens de leur en
laisser tenir: ce droit me semble bien dangereux[548].
... Peu m’importe qui commande l’escadre, pourvu qu’il fasse bien; et je
doute qu’il y en ait un de meilleur que M. d’Estaing[549].»
Mᵐᵉ d’Aiguillon avait, avant tout, les sentiments d’un «citoyen», comme
on disait alors: «... Je désire que les changements qu’il y a eu et que
l’on dit qu’il y aura encore dans le ministère soient pour le mieux. Je
ne prends intérêt, comme bien vous savez, ni aux partants, ni aux
arrivants, ni même aux demeurants: je ne souhaite que la prospérité et
le bien de l’État[550].»
L’imprévu et le pittoresque sont le charme de cette correspondance
écrite à la diable: «Vous vous trompez, monsieur le chevalier, en disant
que le maréchal de Tonnerre n’a pas de maladie: il en a une incurable
qui est quatre-vingt-quatorze ans. Je ne me soucie pas d’aller à cet
âge; mais je souhaite que certain Lorrain, de vos amis, y parvienne. Il
en prend le chemin. Adieu, monsieur le chevalier; c’est au milieu de
douze ou quinze vases, ou pots de fleurs, que je vous assure de la
sincérité, etc...[551]»