comme à sa femme, de nouvelles inquiétudes, mais celles-ci d’ordre
privé. La perte était médiocre: le secrétaire d’État avait été servile
et plutôt malfaisant pour ses administrés: ayant dans son département
les lettres de cachet, il en avait abusé, et même au profit de belles
dames, prétendait la légende. L’homme ne valait guère mieux: vain,
présomptueux, ignorant et sot, il faisait peu d’honneur à l’intelligente
famille des La Vrillière. Le parent était taillé sur le même modèle:
après la mort de sa femme, la comtesse de Platen, dont il n’avait pas eu
d’enfants, il s’était acoquiné avec une intrigante qui avait épousé
Sabatin, commis des finances; et cette maîtresse, méchante et perfide
créature, qui lui avait donné plusieurs bâtards, avait éloigné peu à peu
de sa famille cet imbécile vieillard. Il avait soutenu d’Aiguillon,
pendant ses procès avec les Parlements, mais sans grande conviction, et
parce qu’il n’eût pas osé faire acte d’indépendance devant Louis XV.
Qu’il eût éprouvé moins d’embarras, s’il n’avait craint, d’autre part,
de rompre en visière avec Choiseul! La disgrâce de son neveu l’avait
trouvé aussi perplexe: mais il lui avait fallu, comme sa fonction le
voulait, porter l’ordre d’exil au «mauvais sujet» qu’avait désigné la
reine.
Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui, depuis la mort de sa fille, avait «donné beaucoup
d’inquiétudes[468]» aux Maurepas, avait dû sortir de son marasme pour
s’occuper de cette succession, sur laquelle, par parenthèse, elle
comptait fort peu. Comme elle l’annonce à Balleroy, après neuf mois de
silence, «la mort de M. de la Vrillière (27 février 1777) a donné
beaucoup à écrire».
«... Cet événement, tout prévu qu’il était, m’a fait de la peine;
c’était le frère de ma mère, dont je n’ai eu à me plaindre que de ses
faiblesses: tout le tort qu’il a jamais pu me faire ne vient que de
cette cause, d’autant qu’il était mené par des gens très mal
intentionnés.
Son testament était fort avantageux pour les Langeac (ses bâtards); mais
«très honnêtement, il l’avait révoqué huit jours avant sa mort». Tout ce
qui me fâche, c’est que cette révocation était au bas du testament et
subsiste; et c’est une preuve qui a été faite dans des termes bien
étranges. J’en suis fâchée pour sa mémoire et voudrais que l’héritage
fût moindre et qu’il fût imprimé(?).
On m’a mandé que ce qui l’a engagé au changement, était le
mécontentement où il était de cette vilaine petite race qui avait jeté
beaucoup d’amertume sur les derniers jours de sa vie.
Mes parents me mandent que je dois venir pour nos partages. Ma réponse a
été que, comme eux-mêmes ont pensé avec raison que je ne devrais pas
revenir, tant que l’affaire de M. de Guines ne serait pas jugée, qu’il y
aurait à craindre qu’on nous supposât des intrigues aussi faussement
qu’on l’a déjà fait, que nous croyons plus sage de rester ici, que nous
nous rapportons en entier à tout ce qu’ils jugeront approprié pour nos
affaires, que sur cela, je priais M. de Maurepas de me servir encore une
fois de tuteur[469]...»
Comme on voit, Mᵐᵉ d’Aiguillon était toujours préoccupée de l’affaire de
Guines. Elle y revient le mois suivant[470]:
«Vous me parlez de la requête de M. de Guines; mais vous ne savez pas:
1º que cette requête et la lettre qui l’accompagne et qu’il a envoyée à
tous ces messieurs du Parlement, est remplie d’atrocités personnelles
contre M. d’Aiguillon et qu’il a eu l’insolence d’envoyer à sa porte
(rue de l’Université) un paquet à son adresse, dont il a fait demander
un reçu du suisse, qui contient les deux derniers mémoires et la copie
de ladite lettre. J’en ai écrit à mes parents, pensant qu’il est plus
que temps de faire taire ce vilain chien enragé et que, actuellement que
son procès est fini, il serait possible de lui imposer silence. Il est
ennuyeux, quand on ne demande qu’à rester tranquille, de ne pouvoir pas
l’obtenir et d’être toujours en butte à une cabale infernale.
Si ma lettre arrive à temps et que vous puissiez voir M. de Maurepas,
vous me feriez plaisir de lui en parler sur le même ton...»
N’est-ce pas le langage d’une femme sincère, qui «ne demanda» toute sa
vie «qu’à rester tranquille» et que le sort jeta toute sa vie également
au milieu d’un enchevêtrement d’intrigues, auxquelles sa droiture lui
défendit de participer et dont elle prétend son mari--bel exemple
d’héroïsme conjugal!--l’éternelle victime?
Elle revient à la succession de son oncle: elle ignore si
Châteauneuf--actuellement La Vrillière--sera compris «dans son partage»;
elle préférerait qu’il fût attribué à son cousin Du Châtelet[471].
L’hôtel de La Vrillière était, dit M. d’Aiguillon, le lot de Mᵐᵉ de
Maurepas; et le duc de Fitz-James, qui venait de perdre sa femme,
voulait l’acheter. Mais M. de Maurepas lui en demandait un prix trop
élevé[472]. Chemin faisant, cet oncle, qui connut toujours si bien ses
intérêts, reçoit de sa nièce ce coup de griffe que nous ne nous
expliquons pas: «il dérange sa santé par de nouvelles imprudences qu’on
ne pardonnerait pas à un jeune homme[473]». M. de Maurepas était un
goutteux endurci. Il n’avait jamais eu, et pour cause, paraît-il, la
réputation d’un coureur de guilledou, mais il aimait les fins dîners et
les vins généreux; les chroniques du temps en font foi.
D’autres soins, plus pressants, s’imposaient à la vigilance de Mᵐᵉ
d’Aiguillon: de graves inquiétudes sur la santé de son mari venaient
raviver des plaies, qui, pour être déjà anciennes, n’en restaient pas
moins saignantes.
Vraisemblablement l’affection bilieuse qui tracassait le duc et qui
s’était jadis accusée par ces irruptions de jaunisse, sur lesquelles la
malignité des libellistes s’était si souvent égayée, avait reparu plus
pénible et plus menaçante, depuis le passage de la mort dans le château
d’Aiguillon. Des infiltrations et des tumeurs s’étaient manifestées, qui
avaient résisté à l’emploi de topiques et de l’eau de Vals. Les médecins
de Montpellier (ils étaient quatre) que, sur les instances de sa
femme[474], le malade avait consultés, lui ordonnèrent de se rendre à
Bagnères, puis à Barèges[475]. Mᵐᵉ d’Aiguillon accompagna son mari.
Quelle fut la durée de la cure? Nous l’ignorons; mais les deux
baigneurs, car la duchesse, sans doute par amour conjugal, voulut suivre
aussi un traitement, séjournèrent presque trois mois dans les Pyrénées.
Nous devons à leur correspondance avec Balleroy de piquants détails sur
la vie balnéaire à cette époque et sur le monde qui la pratiquait.
Le duc se plaint du temps qui est «affreux»; mais il est satisfait de sa
santé; il est à peu près guéri. Son fils, qui est fort bien portant,
boit tous les jours deux verres d’eau; et «il mange, dort et danse plus
que jamais[476]».
La duchesse note l’effet des eaux--boissons, douches et bains--sur son
mari. Si celui-ci est enchanté de son traitement, elle ne l’est guère
du sien: convenait-il seulement à son affection du foie? «Je suis prise
de la tête aux pieds et écorchée comme saint Barthélemy. On dit: c’est
une preuve que les eaux chassent toutes les mauvaises humeurs qui sont
en moi. Ce sera là une belle opération surtout si elles chassent tous
les sujets d’humeur que j’ai et que je dois avoir[477].»
Les excursions lui font prendre ses maux en patience: «Ce pays est
singulier et très pittoresque; il y a entre autres une promenade qui
offre des points de vue frappants, tels que de voir des montagnes qui se
perdent dans les nues, qui sont toutes couvertes de neige et ne
produisent que des rochers, et de l’autre côté, des autres montagnes qui
sont aussi très hautes, mais cultivées jusqu’au sommet et couvertes de
maisons et qui toutes ont un petit jardin et un petit bois. L’intervalle
de ces montagnes est un grand chemin bordé des deux côtés par la rivière
qui forme deux canaux très rapides lesquels coulent sur des roches
formant des cascades naturelles[478].»
Il était de mode, à cette époque, pour un grand seigneur, d’amener avec
soi quelques-uns de ses familiers aux stations balnéaires où l’on
fréquentait: c’était une petite cour qu’on se formait pour se garantir
de l’ennui. Les d’Aiguillon n’avaient voulu, en raison de leur deuil,
qu’une «société très bornée». Ils avaient, parmi leur commensaux, deux
dames que nous retrouverons bientôt au château d’Aiguillon, MMᵐᵉˢ
Dubois de la Motte et de la Muzanchère, qui ne pouvaient vivre côte à
côte sans se disputer. L’une d’elles, Mᵐᵉ Dubois de la Motte, semble une
caricature: elle est «parée, ajustée, coiffée comme pour une fête, et
très affligée d’avoir un aussi petit nombre d’admirateurs; il est vrai
que les gens se moquent d’elle[479]». Mᵐᵉ d’Aiguillon est toujours sur
le qui-vive avec ces deux femmes, «ne s’étant pas jetée dans le grand
monde qui est très nombreux ici», d’autant qu’il s’y trouve des
personnages peu faits pour donner bonne opinion des gens de Cour, «le
prince de Salm et le duc de Mazarin qui vivent dans la plus mauvaise
compagnie en tout genre[480]».
Comme le fait se présente fréquemment dans les villes d’eaux,
d’Aiguillon avait subi une rechute pour avoir abusé des douches. Le
médecin de Bagnères lui prescrivit de les cesser et lui défendit d’aller
à Barèges. Le mieux s’accentua: «Je ne vous parle pas de ma santé, écrit
la duchesse; elle ne peut être mauvaise quand M. d’Aiguillon se
rétablit[481]».
Le duc était guéri et revint au commencement de septembre dans son
château, ramenant Mᵐᵉ Dubois de la Motte, pour ne pas la laisser en
présence de Mᵐᵉ de la Muzanchère restée à Bagnères[482].
Pendant leur cure, les d’Aiguillon s’étaient tenus assez éloignés du
monde extérieur (comme souvent la Faculté le recommande à sa clientèle),
pour n’être pas ressaisi par ces liens de toute nature dont il est si
difficile de se détacher.
Un mois avant de partir, la duchesse avait encore commenté avec
indignation le dénouement définitif de «l’incroyable et atroce affaire
de M. de Richelieu, finie par un jugement tout aussi incroyable et aussi
atroce. Rien ne prouve mieux la justice de sa cause que la peine que ces
juges ont eue pour trouver une tournure pour le condamner aux dommages
et aux frais. Enfin il en est quitte pour de l’argent; et c’est beaucoup
qu’avec de telles gens l’honneur soit sauf[483]».
Aussitôt son retour, ce furent de nouvelles obligations mondaines qui
vinrent la reprendre, le mariage d’une parente avec M. de Galibert
«amoureux comme un roman... C’est encore un secret, mais qui ressemble à
celui de la Comédie[484]». Elle s’occupait avec Mᵐᵉ de Flesselles et Mᵐᵉ
de Caen de tous les achats de ce Galibert «qui se ruinerait, si elle n’y
mettait bon ordre». Il fallait bien amuser «le grand châtelain», qui
allait beaucoup mieux et qui daignait en convenir[485].
Lui, déclarait au chevalier de Balleroy qu’il ne voulait pas remettre
les pieds à Paris. Son obstination irritait Maurepas qui obéissait
évidemment aux directions de sa femme et ne voyait pas d’autre moyen
pour d’Aiguillon de recouvrir sa pleine et entière liberté[486].
Avait-il seulement fait part à son neveu de la démarche qu’il avait
tentée, et vraisemblablement à l’instigation de la comtesse, auprès du
futur empereur Joseph, de passage à Versailles, pour qu’il obtînt de sa
sœur le retour du duc d’Aiguillon à la Cour? L’auguste visiteur ne s’y
était pas engagé. D’autre part, Marie-Antoinette, très vivement
sollicitée par les amis de Choiseul, se défendait de faire entrer le
châtelain de Chanteloup dans le ministère: elle savait la répulsion de
son mari pour Choiseul; mais le parti de cet homme d’Etat, qui entourait
la reine, lui représentait qu’après la mort de Maurepas il n’y avait,
pour le remplacer, que «deux sujets, le duc de Choiseul ou le duc
d’Aiguillon». Et Mercy, qui raconte ces incidents au jour le jour dans
une sorte de gazette adressée à Marie-Thérèse, de s’écrier: Idée neuve
qui lui aura été suggérée par Coigny et par Esterhazy! En attendant il
priait l’archiduc de signaler à sa sœur le piège qui s’ouvrait sous ses
pas[487].
Dans une nouvelle lettre à Balleroy, d’Aiguillon se montrait cependant
plus explicite. Il le priait de l’aider à détruire cette calomnie qu’il
prétendait dicter au roi les conditions de son retour, en exigeant une
réparation authentique des injures qu’il avait subies. Non: il rentrera
simplement à Paris quand on lui permettra d’exercer les devoirs de sa
charge; mais, ignorant les motifs de son exil, il attend que la vérité
fasse connaître son innocence[488].
Or, au milieu des rêves d’ambition qu’il poursuivait, sous les
apparences d’un renoncement inspiré par son orgueil, cet égoïste avait
fini par constater que sa malheureuse femme se consumait de tristesse et
de douleur. «L’état moral» de la duchesse, écrivait-il, reste toujours
le même; et il redoutait que «cet absorbement continuel dans ses tristes
ressouvenirs ne détruisît à la fin sa santé; et malheureusement rien ne
peut la distraire quoi que je fasse». Il ne voyait donc pas que c’était
au contraire sa femme qui s’était toujours sacrifiée et qui se
sacrifiait encore pour le soigner et pour «le distraire[489]».
XXI
_Programme de fêtes pour 1778.--Quelques invités et
habitués.--Balleroy, toujours l’empressé commissionnaire.--Ferme et
château.--Nouvelles du jour: mort de Jean-Jacques; procès du comte
de Broglie, «le vilain petit homme»; les châtelains et la guerre
des Insurgents.--Une lettre de d’Aiguillon à Mᵐᵉ Du Barry.--Autre
année théâtrale; fêtes et bals.--D’Aiguillon donne également ses
commissions à Balleroy.--Il fait le juge de paix au
château.--Projets de mariage pour le comte
d’Agénois.--Marie-Antoinette signifie de nouveau à Maurepas sa
résolution de ne plus voir d’Aiguillon à la cour._
Le «Grand Châtelain», sincère ou non, se tient parole: il a dit un
solennel adieu à la Cour et à la Ville, aux affaires et à la politique:
il va s’enfermer un certain nombre d’années dans son domaine
d’Aiguillon.
Sa femme, qui a compris le désarroi de cet homme, réduit à une «société
bornée» après avoir vu ses salons regorger d’adulateurs, a su, par un
sursaut d’énergie, sortir de son «absorbement» pour préparer, avec son
entrain des jours heureux, des occupations et des plaisirs au maître,
oisif et ennuyé, sevré aujourd’hui de ce qu’il appellera demain «les
mouvements de la Cour».
Des invitations sont lancées, pour l’hiver de 1778, aux fidèles que
n’effraie pas une villégiature en un si lointain pays. Et Balleroy, cet
obligeant commissionnaire
[Illustration:
Cliché Lauzun.
Plan de la Ville et du Château d’Aiguillon à la fin du XVIIIᵉ siècle.
Mémoires de P. Verdolin, édités par M. René Bonnat 1907]
qu’on n’avait pas mis depuis longtemps à contribution, expédiera à la
châtelaine, soucieuse de s’approvisionner aux meilleures marques, des
poudres parfumées, des vinaigres de rose, de sauge et de millepertuis,
achetés chez «notre ami Maille», fournisseur des têtes couronnées[490].
Des réponses arrivent. On attend Mᵐᵉ d’Esparbès «qui aime le jeu autant
que la dévotion». Les Flesselles ne peuvent venir. Et Desnos, l’évêque
de Verdun[491], vieil ami de trente ans, retarde son voyage de quelques
jours pour assister aux débuts de Mᵐᵉ de la Muzanchère comme premier
rôle dans _La Bohémienne_[492].
Il n’est pas inutile de faire connaître cette dame, qui était veuve,
comme d’ailleurs son ennemie personnelle et rivale, Mᵐᵉ Dubois de la
Motte, née de Boisgelin de Cucé.
Le mari de celle-ci, d’une très bonne famille de Bretagne, ainsi que M.
de la Muzanchère, s’était montré, avec lui, un des plus chauds partisans
de l’ancien commandant. Quant à sa femme, elle avait, comme nous l’avons
vu, beaucoup de prétentions, mais son tempérament combatif la rendait
insupportable.
Mᵐᵉ de la Muzanchère n’était guère plus traitable. Mais c’était une
amazone des temps héroïques, une manière de Lucrèce... à rebours, dont
certaine aventure avait défrayé, pour la plus grande joie des curieux,
les échos de la chronique scandaleuse.
On annonce un jour--en 1766 ou 1767--à Mᵐᵉ de la Muzanchère, parente de
l’évêque de Nantes, la visite de l’évêque de Saint-Brieuc, Monseigneur
de Girac, fils d’un second président au bailliage d’Angoulême. Le
prélat, qui avait trente-six ans à peine, était un mondain fort empressé
auprès des dames et grand amateur de théâtre: c’était lui qui plaçait
les billets pour les représentations de la Clairon. Fut-ce sous ce
prétexte qu’il s’introduisit chez Mᵐᵉ de la Muzanchère, fort jolie femme
et très séduisante? Toujours est-il qu’il la serrait de très près, quand
soudain survint le mari. La jeune femme s’élance sur l’épée du
gentilhomme, la tire hors du fourreau et va la planter dans la cuisse de
son trop bouillant adorateur. On ne parla bientôt plus à la Cour que de
cet exploit, d’autant que M. de Girac, après avoir été le grand ami de
M. d’Aiguillon, en était devenu un des plus acharnés adversaires[493].
La duchesse ne dit pas à son correspondant si Mᵐᵉ de la Muzanchère, à
qui le rôle de bohémienne devait certainement convenir, était aussi
tragique au théâtre qu’à la ville. Elle ne lui donne plus de nouvelles
qu’en juin. A cette époque, la santé de son mari ne lui laisse plus
d’inquiétudes[494]. Mais celle du chevalier s’est trouvée fortement
atteinte. La duchesse l’invite à venir «se refaire» au château
d’Aiguillon qu’il devait avoir déjà visité; car elle lui annonce qu’il
«y trouvera bien des changements dans les constructions». Les travaux
actuels sont exécutés par un «maçon» (entrepreneur) qui «a travaillé à
l’Orangerie de Versailles et qui a fait tous les bassins de Veretz». A
la fin du mois d’août on commencera la salle de comédie[495]. La
basse-cour ne lui donne pas moins de soucis que le temple consacré à
Thalie et à Melpomène: «la mode est aux canards»; la duchesse en aura
bientôt une centaine[496].
Il est probable que le chevalier alla tuer, à cette époque de l’année,
«les perdreaux et les lièvres» du propriétaire d’Aiguillon, car la
correspondance ne reprend qu’en décembre avec Balleroy, qui passa
l’hiver à Paris.
Ses hôtes ne paraissent pas avoir pris un bien vif intérêt aux nouvelles
du jour: tout au plus quelques mots jetés de-ci de-là laissent voir
qu’ils ne les ignorent pas. Ainsi la duchesse qui connaît ses auteurs et
les cite à l’occasion, sans avoir la moindre prétention au bas-bleuisme,
a su la mort de Rousseau:
«Jean-Jacques a fait à votre ami M. Girardin une grande galanterie en
allant mourir chez lui. Il manquait vraiment à son jardin anglais un
tombeau; il en aura un véritable, puisqu’on dit qu’il le fait enterrer
dans une île de son jardin, que sûrement il décorera de tous les
ornements convenables[497].»
Un procès du comte de Broglie, pendant au Châtelet, éveille dans
l’esprit de la duchesse un mouvement d’humeur: «Tant que ce vilain petit
homme existera, il tracassera et tourmentera son prochain[498]».
Un mot dans la même lettre sur un fait de guerre: «Je suis humiliée du
_Te Deum_ chanté à Versailles: c’est un ridicule pour la nation[499]».
L’expédition d’Amérique trouvait, au surplus, la duchesse assez froide:
«--Je prends peu d’intérêt, comme bien savez, aux insurgents et pas
beaucoup plus aux Anglais[500].»
Le duc se prononçait plus catégoriquement, s’il faut en croire les
_Mémoires_ publiés sur son ministère: «M. d’Aiguillon a toujours dit que
c’était une faute que la guerre entreprise contre l’Angleterre en 1778,
à la sollicitation de Sartine (qui était alors ministre de la
marine)[501]».
En ce moment où la France jouait une si grosse partie, l’ancien
secrétaire d’État aux affaires étrangères dut ronger son frein d’être
confiné dans sa retraite d’Aiguillon. Se fût-il prononcé, s’il était
resté au pouvoir, pour la politique de neutralité? Laissa-t-il voir aux
siens son dépit de n’être plus employé? Nous ne pouvons que le supposer.
Car le langage de la duchesse a pris un ton inaccoutumé d’amertume et
d’aigreur, qui s’exhale à tout propos. Son pessimisme devient plus
sombre encore, à la suite d’une escroquerie au jeu commise par le
général Smitt à la table du roi et «du premier prince du sang». Le fait
ne se présentait que trop souvent. «Il faut se flatter, dit Mᵐᵉ
d’Aiguillon, que cette démence ne durera pas, et s’il y a quelqu’un à
être tout à fait perdu, je souhaite que ce soit plus tôt que plus tard,
afin qu’il ne soit plus question de jeu quand mon fils entrera dans le
monde[502].»
Précisément, à la même époque, venait de succomber en duel Adolphe Du
Barry, un neveu de la comtesse, que d’Aiguillon avait jadis nommé
cornette surnuméraire[503] de sa compagnie de chevau-légers, à la place
de Pecquigny, devenu, par la mort de son père, duc de Chaulnes. Il
écrivit à Mᵐᵉ Du Barry cette lettre de condoléances, d’une correction
parfaite, qui fait honneur à des sentiments de reconnaissance, dont se
gaussait alors si volontiers la nouvelle école des politiciens du
temps[504]:
«J’ai bien imaginé, Madame la comtesse, que vous étiez aussi
touchée qu’affectée de la perte cruelle que vous avez faite; et je
n’ai point voulu ajouter, à la douleur que vous en ressentez,
l’importunité d’un compliment.
J’ai prié Mˡˡᵉ Du Barry (Mˡˡᵉ Chon) de vouloir bien y suppléer et
de vous renouveler dans cette triste occasion les assurances bien
sincères de la part que je ne cesserai de prendre à tous les
événements qui vous intéressent.
Je me flatte que vous n’en doutez point et que je n’ai pas besoin
de vous répéter ma profession de foi à cet égard, dont vous devez
être depuis longtemps convaincue de la vérité.
Mᵐᵉ la vicomtesse Du Barry est certainement fort à plaindre dans ce
moment, mais je connais trop bien votre tendresse pour elle, pour
ne pas être persuadé que vous vous empresserez à adoucir son
malheur et qu’elle trouvera auprès de vous les secours et les
consolations qui lui sont nécessaires. Une amie telle que vous
dédommage de tout; je désire que le triste spectacle qu’elle vous
donnera et les soins que vous lui donnerez n’altèrent pas votre
santé et qu’elle soit toujours aussi bonne et aussi brillante qu’on
m’assure qu’elle l’est actuellement.
Conservez-moi toujours vos bontés, Madame la comtesse, et ne doutez
jamais de ma reconnaissance, de mon attachement et de mon respect.
LE DUC D’AIGUILLON.
Mᵐᵉ d’Aiguillon me charge de vous témoigner toute sa sensibilité.
Aiguillon, ce 16 décembre 1778.»
L’année se termina sur une série de représentations dont Mᵐᵉ d’Aiguillon
salue les interprètes d’une critique assez dure et d’un mot quelque peu
osé qui, depuis, a conquis son droit de cité dans les coulisses de nos
salles de spectacle.
«Notre théâtre s’est ouvert hier par l’_Épreuve_ (_villageoise_) et la
_Famille extravagante_; nos actrices qui sont Mᵐᵉ de Galibert et MMˡˡᵉˢ
de Signac, de Fontette, Turpin et Notest (?) ont joué assez mal, surtout
la première qui a _joué comme un cochon_. Vous le croirez aisément...»
Puis la duchesse donnait au chevalier sa liste de commissions:
«... Faites-moi le plaisir de m’acheter l’_Élite des Almanachs_, un
_Recueil général des costumes et des modes_ chez Desnos, rue
Saint-Jacques (4 livres 10 sous) broché, le _Bijou des Dames_ avec les
nouvelles coiffures de 1778 et le _Souvenir à la Hollandaise_ qui a pour
frontispice les coiffures _à la Belle Poule_ et à l’_Insurgent_[505].»
Ce fut encore par des représentations théâtrales que les châtelains
inaugurèrent la nouvelle année, devant un public d’anciens amis venus de
loin et de connaissances, toutes récentes, accourues des environs. Dès
le 1ᵉʳ janvier, Mᵐᵉ d’Aiguillon donne à Balleroy, après les compliments
les plus tendres, le programme des fêtes...: «les nouvelles d’ici sont
l’ouverture de nos théâtres... Dimanche, nos bals recommencent; vous
êtes encore à temps pour y venir danser une allemande[506]».
Et trois semaines après: «Nos comédies vont leur train; heureusement nos
acteurs n’ont pas été enrhumés... M. de Clairfontaine, en dansant un
menuet avec Alexandrine, s’est cassé le tendon d’Achille; et lundi il
s’est fait emballer dans sa voiture et a voulu retourner à Agen pour se
guérir[507]».