C’était une assez vilaine histoire. Une intrigante, nommée
Saint-Vincent, que le maréchal avait quelque peu chiffonnée en son jeune
temps, avait mis en circulation pour trois cent mille écus de billets
souscrits à son profit par Richelieu. Celui-ci prétendit qu’ils étaient
faux et fit enfermer la Saint-Vincent. Le procès fut évoqué devant le
Parlement; et le maréchal put constater une fois de plus ce que valait
la haine des «robins». La faussaire fut acquittée. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon de
commenter l’arrêt, ainsi qu’un autre événement, non moins scandaleux,
survenu depuis peu dans la famille:
«Le pauvre maréchal finit d’une façon bien triste une carrière très
longue, très glorieuse et très brillante. Ce jugement est aussi injuste
qu’absurde. On me mande que Mᵐᵉˢ de Gramont, de Lyonne et de Chaulnes
ont sollicité indécemment pour cette scélérate de Saint-Vincent. Je le
croirais très facilement de ces trois femmes; mais quand des magistrats
se prêtent aux intrigues d’une cabale, c’est ce qui est incroyable et ce
qui révoltera tous ceux qui pensent honnêtement.»
Mᵐᵉ d’Aiguillon passe ensuite à l’autre scandale, la mésalliance de
Fronsac, le fils du maréchal: «Il fait un bien plat mariage, après avoir
refusé de très bons partis de filles de qualité. C’est le cas de dire:
_Entre tant de héros choisir un Childebrand!_
Il a 60.000 livres de rente, avant peu 200.000, duc et pair à deux
pairies, une belle charge, fils d’un homme qui a joué les plus grands
rôles, que les persécutions qu’il éprouve rendent plus grand encore aux
yeux des honnêtes gens... qui épouse Mˡˡᵉ Galliffet!! la transition est
un peu forte et ce n’est plus le cas de dire:
_La chute en est heureuse!_[447]»
D’ailleurs peu intéressant, ce Fronsac! C’était lui que Gilbert avait
flétri dans sa fameuse _Apologie_, joueur et libertin, se faisant
incendiaire pour enlever une fille, qu’il abandonnait après l’avoir
violée.
A ce moment, Mᵐᵉ de Maurepas qui tenait sa nièce au courant des
nouvelles familiales et lui avait annoncé, quelques mois auparavant, la
retraite définitive de son frère Saint-Florentin, duc de la Vrillière,
«s’arrangeant pour aller une fois encore la semaine à la Cour[448]», Mᵐᵉ
de Maurepas lui apprenait l’état très grave de cet oncle subitement
frappé de paralysie, et l’invitait à se rendre à Pontchartrain pour le
règlement futur de leurs intérêts respectifs. Mᵐᵉ d’Aiguillon fait part
de la nouvelle à Balleroy, prévoyant pour Saint-Florentin la même fin
qu’avait eue son beau-père, à la suite d’une attaque d’apoplexie. Elle
avait écrit à sa tante qu’elle s’en rapportait entièrement à elle et à
son mari de la question de partage. Cet oncle ne lui ayant jamais
témoigné--comme l’autre d’ailleurs--qu’une affection sans péril pour son
égoïsme, la duchesse revient bien vite à des sujets qui lui touchent
autrement au cœur. C’est encore de Chabrillan qu’il s’agit. Le pays lui
plaît, mais pas autant qu’elle l’eût espéré. Aussi est-il parti «en très
bonne santé: je prétends, ajoute-t-elle, qu’il ne tiendra pas huit jours
sans s’y ennuyer. C’est une si belle chose que la Cour!» dit-elle
malicieusement.
Enfin, elle renseigne Balleroy sur les distractions présentes
d’Aiguillon et sur les plaisirs qui l’attendent dans un avenir prochain:
«... Cette belle Candide nous a joué la _Servante maîtresse_ très
bien... Vous trouverez ma ménagerie fort augmentée. J’ai acquis un
perroquet qui fait les délices du château, surtout du maître. Je forme
une volière de toutes sortes d’oiseaux chantants, que je compte mettre
dans les bosquets. En attendant, ils sont tous dans la salle à manger en
cage; il y en a plus de 200, cela fait un beau bruit[449]...»
Balleroy est bien partagé: sa correspondante ne lui mesure pas les
informations:
«Pour le coup, monsieur le chevalier, on ne peut pas se plaindre de la
disette de nouvelles; il y en a de toutes les couleurs. 1º _Le Grand
Pan_ est à bas, puisque M. Turgot est renvoyé: que vont devenir les
philosophes, les encyclopédistes, les économistes? Que va dire M.
d’Anville? Je ne vois que ceux-là qui puissent s’en fâcher. Ce qui est
sûr, c’est que ce ne sera pas moi; et quand on aurait changé le conseil
tout entier, je n’en serais pas plus triste.»
Le compliment n’est guère flatteur pour l’oncle Maurepas; mais nous
savons que la duchesse ne s’était jamais fait la moindre illusion sur
l’homme, ni sur le parent. Elle aborde ensuite un sujet qui répond aux
préoccupations immédiates de son mari.
A propos de Guines «qu’on accuse d’assez vilaines choses et qui n’est
pas encore jugé, on ne lui rend pas encore son ambassade; c’est donc que
l’on continue à être mécontent de lui».
Mais, la duchesse, partageant la sagacité de M. d’Aiguillon, prévoit que
l’intéressant accusé sortira de l’épreuve avec les honneurs de la
guerre: «On lui fait une grâce que des gens qui ont bien servi demandent
en vain; le roi lui écrit une lettre de sa main, comme en recevrait un
général qui aurait sauvé l’Etat!» Allusion rétrospective à la victoire
de Saint-Cast[450].
Le diplomate chagrin, qui représentait l’Autriche à la Cour de France,
gémissait de cette nouvelle saute dans l’esprit léger et fantasque de
Marie-Antoinette; encore voulait-il y trouver des circonstances
atténuantes: «la reine est obsédée par ses entours pour M. de Guines».
Cet heureux mortel est sur le point d’être nommé duc. Et Mercy estime
quelque peu excessive une telle faveur, s’affichant au milieu de courses
et de paris, à travers un débordement de plaisirs et un déchaînement de
dissipation auxquels préside la princesse de Guéméné. Au reste la
question Guines est devenue comme un champ clos où se combattent les
Choiseul et les d’Aiguillon: ceux-ci continuent à lancer des épigrammes,
des chansons, des libelles où le roi et la reine ne sont guère ménagés:
l’irritation n’en est que plus vive contre le duc d’Aiguillon[451].
Et maintenant que faut-il croire de la prétendue intervention de Lauzun
en faveur de Guines, alors qu’à la suite d’un conciliabule entre Coigny,
la reine et lui, Marie-Antoinette voulut abandonner l’ambassadeur?
Lauzun se serait énergiquement opposé à cette défection. Et la reine, se
rangeant à cet avis, aurait obtenu de Louis XVI que Guines fût admis à
se justifier. Or celui-ci avait su se disculper. Aussi avait-il été
décidé entre Marie-Antoinette et son mari, que le roi écrirait à Guines
pour lui dire qu’il était content de ses services et lui accorderait
ensuite le brevet de duc. Bien mieux, la reine aurait envoyé chercher
Guines, à neuf heures du matin, pour lui annoncer cette bonne nouvelle
et lui remettre en mains propres le titre royal[452].
Ce qui résulte de tous ces racontars d’antichambre, de ces luttes
d’influences dans les salons de Versailles, de ces intrigues mesquines
ourdies au fond des boudoirs, de cette petite guerre à coups de bons
mots, de couplets et de libelles, c’est qu’une nouvelle école naissait à
la vie politique: école de vice, de corruption et de décadence. Sur les
débris de cette société en décomposition qu’était la Cour de Louis XV,
s’élevait toute une génération de jeunes et fringants gentilshommes,
vaniteux, suffisants, arrogants, déterminés viveurs, jouisseurs
effrénés, sans morale, sans religion, sans scrupules, escrocs à
l’occasion, aussi besogneux qu’assoiffés de plaisirs, braves et même
magnifiques par destination, mais poussant jusqu’aux dernières limites
l’effronterie, l’impudence et le cynisme. Ils estimaient aujourd’hui
que, pour arriver à la Cour, il n’était plus nécessaire d’assiéger et
d’enlever le cœur des reines de la main gauche, puisqu’il s’en trouvait
une véritable, et combien séduisante, sinon d’une beauté accomplie, du
moins d’une élégance exquise, d’un charme capiteux, d’une grâce
incomparable, accueillant, avec ivresse, dans un délicieux sourire, les
flots d’encens montant jusqu’à elle. Et comme la conquête pour ces
jeunes seigneurs devrait en être facile! Quel être dépourvu de prestige
et de poésie, que ce mari lourd, épais et brutal, honnête homme par
instinct, ayant pris, dans une atmosphère imprégnée de philosophisme,
comme une vague intention de faire le bien, mais trop faible et trop mou
pour la suivre, qui n’avait ni la majesté du Roi-Soleil, ni la suprême
beauté de Louis XV et qui ne tenait des Bourbons que la gloutonnerie, la
frénésie de la chasse et la passion du vin.
Ainsi pensait, ainsi même s’exprimait, sans la moindre contrainte, cette
jeunesse qui faisait litière de tous les grands sentiments et de toutes
les nobles idées, qui avait abjuré tous les cultes et principalement
celui de la famille, objet de son mépris et de ses risées.
Mais cette sainte piété, qui prépare les cœurs aux plus héroïques
sacrifices, parce qu’elle est la source vive de l’amour de la patrie,
n’était pas morte dans tous les cœurs. Avec quelle force et de quel
éclat elle brillait dans l’âme généreuse de la duchesse d’Aiguillon!
Les sanglots que lui arracha la mort prématurée de la marquise de
Chabrillan, victime elle-même de sa tendresse filiale, démontrent, de
reste, la puissance et l’étendue de cet amour maternel.
Sa lettre du 21 juin au chevalier de Balleroy est le cri exaspéré de la
douleur qui sera éternelle:
Aiguillon, ce 21 juin 1776.
«Je n’ai point de termes pour vous peindre ma douleur: l’affreux
spectacle que je viens d’avoir m’a rouvert ma plaie qui n’était
rien moins que fermée. Toutes les circonstances de la maladie de ma
fille sont si semblables à celles qui m’ont enlevé ma fille aînée
et qui sont toujours présentes à mon cœur, qu’à chaque instant je
voyais mes deux filles mortes et mourantes.
C’est un déchirement dont on n’a pas d’idée: l’une a passé au
moment de se former, cette humeur s’est jetée sur sa poitrine; et
sa malheureuse sœur a péri d’une fièvre de lait qui s’est de même
jetée sur sa poitrine.
Aussi le fait est que je les ai perdues toutes les deux, et que
c’est l’acharnement de nos ennemis et de la reine en particulier
qui l’ont tuée. Si on ne nous eût pas forcés à passer ici l’année
passée, nous aurions été à Veretz, où elle serait venue avec nous;
elle aurait été paisiblement faire ses couches à Paris, où elle
aurait eu tout le temps nécessaire pour faire passer son lait; elle
existerait encore; au lieu de cela, comme il y avait un an qu’elle
n’avait vu ni son père, ni moi, elle en avait la plus grande
impatience; elle s’est pressée et fait illusion à elle-même et est
arrivée pour périr sous nos yeux, victime de son attachement pour
nous et de la haine de M. de Guines; il est certain que nous sommes
assez malheureux, nos ennemis doivent être contents. Vous savez
mieux que personne combien nous étions heureux et contents ici; cet
événement empoisonne un lieu qui est et doit être notre retraite.
Je ne m’occupe qu’à diminuer ma douleur vis-à-vis de M. d’Aiguillon
et de lui faire croire que je me distrais. Je tâche de ne pas
augmenter sa douleur par la mienne. Je vois qu’il fait les mêmes
efforts; nous nous contraignons l’un pour l’autre; il en résultera
que nous en prendrons l’habitude peut-être, et véritablement nous
nous désespérons.
Il est impossible de recevoir plus de marques d’amitié que je n’en
ai reçu dans cette malheureuse occasion[453].»
C’est la première fois et ce sera la dernière, que, dans le cours de sa
correspondance avec Balleroy, la mère parlera avec cette véhémence de la
femme à qui elle attribue la mort de son enfant. Elle, d’ordinaire si
prudente, ne peut retenir l’explosion de sa colère.
Sa lettre du 8 juillet cristallise en quelque sorte la souffrance qui
fut toujours son lot et qu’elle a soigneusement cachée sous sa gaîté
coutumière, par égard et par amour pour son mari: «Cette perte affreuse
m’a rappelé la mort de ma fille aînée... j’ai pleuré en même temps tous
mes enfants... Il est dur, avant cinquante ans, d’avoir éprouvé tout ce
qui m’est arrivé». Moins que jamais, elle veut quitter Aiguillon: «Le
parti que nous prenons de rester ici est celui que je crois être le plus
sage, vu l’acharnement très actif de nos ennemis et la tranquillité plus
que passive de ceux qui sont à portée de prendre notre parti et qui même
le devraient.»
La fin, si touchante, de cette pauvre jeune femme, accourue, avant que
sa santé ne fût rétablie, auprès de ses parents en exil, avait ému les
âmes sensibles à la Cour et à la Ville[454]. Le roi, dit Moreau, écrivit
au père qu’il pouvait quitter la tombe de sa fille[455]. Nous ne croyons
pas qu’un autre mémorialiste ait signalé le fait. Mais ce qui est
certain, c’est que l’Histoire réserve à Marie-Antoinette, seule,
l’honneur d’avoir spontanément réclamé le rappel de l’homme qu’elle
détestait, dès qu’elle apprit la situation, très grave, de Mᵐᵉ de
Chabrillan.
Le 20 juin, Mᵐᵉ de Maurepas adressait, toute affaire cessante, ce billet
à sa nièce:
«M. de Maurepas écrit à M. d’Aiguillon et lui mande que la reine, étant
touchée d’apprendre la maladie de votre malheureuse fille, est venue
chez le roi, où était M. de Maurepas et lui a dit qu’elle lui rendait
toute liberté et qu’il pouvait venir à Paris et dans tous les lieux
qu’il voudra, excepté la Cour. Si votre fille avait sa guérison, quel
plaisir j’aurais[456]!»
La lettre de Maurepas, expédiée de Marly et datée du même jour, est
conçue à peu près dans les mêmes termes: «quel que fût l’événement», la
reine «touchée enfin de votre situation» consentait etc...[457]
La dépêche envoyée, le 14 juillet, par Marie-Antoinette à
Marie-Thérèse[458] est très explicite: «Dès que j’ai su qu’elle (la
marquise) était en danger, j’ai trouvé que si M. d’Aiguillon venait à
perdre sa fille, il serait inhumain de l’obliger à rester dans l’endroit
où sa fille était morte. J’ai demandé au roi de lui laisser la liberté
d’aller partout où il voudra, excepté la Cour. Le roi me l’a accordé.»
Il est donc bien certain que Marie-Antoinette n’a pas attendu, comme
l’ont prétendu quelques historiens, la mort de la malheureuse jeune
femme survenue dans cette même journée du 20 juin, pour demander le
rappel de d’Aiguillon. Mais ce qui est non moins exact, à en croire
Mercy, c’est que la reine n’eut pas, la première, l’idée de cette
démarche. La comtesse de Polignac--une nouvelle amie--et le duc de
Guines l’avaient incitée à la faire «par politique». Ne valait-il pas
mieux, disaient-ils, prévenir un acte de clémence qui eût peut-être
accordé à d’Aiguillon sa grâce tout entière, en n’en demandant pour lui
que la moitié[459]?
Et le confident de l’impératrice démontre combien
Marie-Antoinette--aussi faible en cela de caractère que Louis XVI--se
laissait diriger par cette tourbe d’intrigants des deux sexes qui
aspiraient à devenir les maîtres de la Cour: «Je trouvai la reine fort
persuadée de l’adresse et de la sagacité de ses conseillers; mais sa
surprise fut grande, quand je lui fis voir la loucherie et la mauvaise
foi qui avaient dicté ces conseils.» Mᵐᵉ de Polignac et M. de Guines
n’étaient que des ambitieux, uniquement soucieux d’accaparer les bonnes
grâces de Maurepas. Et moi, disait avec amertume Mercy-Argenteau, en
s’adressant à Marie-Antoinette, quand je voulus m’employer également
pour M. d’Aiguillon, Votre Majesté «n’a mis aucunes bornes à ses
déclarations trop publiques et trop sévères!» Etait-ce une amende
honorable? En tout cas, l’ambassadeur termine sur ce mot: Il me semble
que la reine m’a «écouté avec attention[460]». Naïf diplomate, sous la
maussade apparence de sa défiance perpétuelle! Mais combien imprudente
cette jeune souveraine, qui devait expier plus tard si tragiquement dans
des angoisses familiales aussi douloureuses que celles de Mᵐᵉ
d’Aiguillon, les erreurs et les caprices d’une volonté, impatiente de
toute contrainte, qu’asservissait cependant à d’indignes courtisans la
soif immodérée des plaisirs.
XX
_Arrêt dans la correspondance.--D’Aiguillon refuse de rentrer à
Paris.--L’opinion publique n’en dénonce pas moins ses intrigues
avec son oncle pour revenir à la Cour.--Action persistante de Mᵐᵉ
de Maurepas dans l’intérêt de son neveu.--Le buste de Louis
XVI.--La succession de La Vrillière et «la vilaine petite
race».--Irritation de la duchesse contre Guines.--Une saison à
Bagnères dans la plus stricte intimité.--Mᵐᵉ d’Aiguillon «écorchée
comme saint Barthélemy».--«Mauvaise compagnie» des gens de
Cour.--Retour au château: nouvelles récriminations du châtelain;
«absorbement continuel» de la châtelaine._
La commotion avait été trop violente, le deuil était trop récent et trop
profond chez les d’Aiguillon, pour que, même dans un milieu où les
obligations mondaines créaient de tyranniques exigences, la vie du
château n’y restât de longtemps suspendue. Encore n’y reprit-elle, en
1777, que pour un petit nombre d’intimes, mais à porte entre-baîllée,
dans la tristesse des voiles funèbres, devant le souvenir sans cesse
rappelé de l’enfant à jamais disparue.
Plus de correspondance pendant près de neuf mois. La duchesse a brisé sa
plume; et il semble que le duc se soit désintéressé de la politique. Par
un sentiment de fierté très légitime, il avait refusé, «comme un
déshonneur[461]», cette demi-grâce qui lui interdisait de remplir une
des fonctions les plus précieuses de sa charge, celle de travailler
personnellement avec le roi. Il préférait, disait-il, vivre dans la
solitude et ne reviendrait à Paris que «si jamais le soin de ses
affaires l’y appelait». Ce fut son oncle qu’il chargea de «voir le roi
et de lui porter ses mémoires (pour les chevau-légers)». Maurepas les
lui retournait «approuvés et signés sans difficulté[462]».
Paris n’en préjugeait pas moins, en ce moment, les secrètes pensées du
neveu. Les Noëls pour l’année 1777, qui couraient déjà par la ville, le
confondaient avec l’oncle dans le même couplet:
D’Aiguillon à l’intrigue
Se borne maintenant.
Le Mentor pour lui brigue
Poste très important;
Et ce vieillard, dit-on,
Un peu dans la démence,
Voudrait auprès de son poupon
Placer le Docteur d’Aiguillon
Pour enterrer la France.
De son côté, Hardy consignait, dans son _Journal_, les échos des
réflexions bourgeoises sur ce croisement de menées souterraines,
auxquelles se trouvait encore mêlé un homme que ses amis espéraient
enfin rendre sympathique par l’étendue même de ses malheurs:
«Quelques personnes mêmes regardaient le rappel de M. d’Aiguillon comme
une preuve de crédit qu’avait encore le sieur comte de Maurepas, en même
temps qu’ils imaginaient que son séjour dans la capitale pourrait bien
influencer sur les intrigues qui avaient pour but d’écarter le duc de
Choiseul que la reine paraissait désirer voir remonter au
ministère[463]...»
Hardy ajoutait que «s’il fallait s’en rapporter à des personnes qui se
disaient bien instruites, quoique le parti du duc d’Aiguillon se
fortifiât de jour en jour, au point que le roi, Monsieur et Mesdames de
France étaient notamment décidés en sa faveur, ledit comte de Maurepas
mettrait encore obstacle à ce qu’il rentrât dans le ministère, par la
seule crainte qu’il avait que son rétablissement ne vînt à diminuer le
crédit dont il jouissait fort tranquillement».
La détermination, réelle, de M. d’Aiguillon avait dû quelque peu
déconcerter Mᵐᵉ de Maurepas, non pas que la résolution des exilés lui
parût inexplicable; elle avait très vivement partagé leur désespoir et
même voulu arracher sa nièce au séjour qui lui en ravivait à toute heure
les transports; mais ce qu’elle ne pouvait comprendre, c’est que son
neveu coupât ainsi les ponts derrière soi. Elle qui s’était attachée si
étroitement à la fortune de M. d’Aiguillon, jusqu’à défendre sa cause en
pleine adversité et à lui assurer le concours d’un homme aussi ondoyant
que M. de Maurepas, elle verrait donc s’écrouler l’édifice si
laborieusement construit de ses propres mains!
Quelle curieuse figure que celle de la sœur de Mᵐᵉ de Plélo! Restant
volontiers dans l’ombre, comme l’ambassadrice de Danemarck, à ce point
que la plupart des historiens ne l’ont pas connue, elle n’en avait pas
moins cette préoccupation intéressée de la politique que ne connut
jamais sa sœur et qui s’appelle vulgairement de l’ambition. Mais de
l’ambition dans le noble sens du mot. Elle voulut travailler à la
grandeur des La Vrillière et à la gloire des Plélo; non pas pour elle,
mais pour les héritiers de ces deux noms et de ces deux familles.
Le rôle de cette femme active et intelligente n’a pas échappé à ses
contemporains, bien que, depuis la disgrâce, si longue, de son mari,
elle vécût peu à la Cour et qu’elle dirigeât plus volontiers de sa
chambre les opérations dont elle attendait le triomphe des siens.
C’est ainsi qu’avec les conseils et l’aide de l’abbé de Véri[464], au
dire de certains mémorialistes, elle soutenait le crédit de Maurepas,
pour le plus grand profit de son neveu d’Aiguillon, sur qui s’étaient
reportées toute son affection et toutes ses espérances.
L’exil de l’un avait en quelque sorte coïncidé avec le rappel de
l’autre. Et nous avons vu par quelles savantes manœuvres, en présence de
l’hostilité irréductible de Marie-Antoinette, Mᵐᵉ de Maurepas s’était
efforcée de stimuler le zèle intermittent de son mari, de calmer
l’irritation de son neveu, d’encourager les amis de d’Aiguillon, de
contre-carrer ses ennemis et cependant de ne pas mécontenter la reine.
Toutes occasions lui étaient bonnes pour mettre en jeu l’intervention de
Maurepas. Et nous trouvons une nouvelle preuve de cette habile tactique
dans deux anecdotes que nous empruntons encore au journal de Hardy.
Quand La Vrillière tomba en paralysie, Maurepas se rendit un jour chez
la reine, pour lui dire combien, dans une affaire toute privée, la
présence de son neveu devenait nécessaire à Paris. «Je ne consentirai
jamais au retour du duc d’Aiguillon, répondit la reine. Il s’est montré
mon ennemi personnel; et je répudierai comme mes ennemis tous ceux qui
oseront me parler en sa faveur[465].»
La démarche du ministre était cependant très rationnelle; mais la
judiciaire de Marie-Antoinette, entretenue dans son entêtement par la
coterie qui la dominait, était brouillée depuis longtemps avec la
logique. Mᵐᵉ de Maurepas se le tint pour dit. La mort, si cruelle, de
Mᵐᵉ de Chabrillan avait bien amené une sorte de trève. Mais l’habile
manœuvrière, avant de reprendre la campagne, voulut savoir si son mari
avait encore le crédit nécessaire pour la recommencer. Elle s’avisa en
conséquence d’une démonstration lui permettant en quelque sorte de tâter
le terrain. Elle fit persuader au roi de donner son buste à Maurepas,
qui en serait grandement honoré. C’était de tradition, depuis tantôt
deux siècles, chez les maîtres de la France, d’octroyer libéralement un
exemplaire de leur effigie à ceux de leurs sujets qu’ils en jugeaient
les plus dignes. Maurepas reçut donc de son souverain ce royal cadeau et
en témoigna une telle joie devant le prince, que celui-ci s’en montra
tout ému. La preuve était faite pour Mᵐᵉ de Maurepas, «le point central
et le nœud gordien de toutes les intrigues de la Cour», suivant l’image
quelque peu compliquée de l’honnête libraire[466].
On voulait donc servir ce neveu, malgré son obstination à s’enfermer
dans son castel de l’Agenois. Aussi fallait-il le garer de toutes les
chausse-trappes qui pourraient guetter son passage, si le désir lui
revenait de reprendre le chemin de Paris. Maurepas avait craint un
instant que d’Aiguillon ne fût impliqué dans l’affaire de la Cahouet de
Villers, une des femmes de la reine, qui avait jadis contribué à la
fortune de la Du Barry. Il s’agissait d’une de ces escroqueries qui
prirent si souvent la reine pour point de mire et dont l’_affaire du
collier_ devait être la synthèse la mieux réussie. Maurepas en fut
quitte pour la peur[467].