l’éditeur de 1792 affirme avoir «adouci» les termes, pour «ne pas
offenser la reine dans une circonstance malheureuse», d’Aiguillon, avant
de partir pour Veretz où il se croyait tout d’abord exilé, aurait eu, à
Pontchartrain, devant Maurepas, l’attitude d’un homme découragé, aigri
et devenu particulièrement amer. Il lui aurait dit toute sa lassitude de
la vie combative qu’il menait depuis un an, son dégoût du parti de la
reine capable de la compromettre et d’en faire une aventurière, sa pitié
pour sa faiblesse à lui Maurepas. Et son bonhomme d’oncle de s’excuser:
«Je ne suis qu’un lourdier et je traîne le timon; j’ai besoin d’aide...
Aujourd’hui c’est Turgot dont le roi s’engoue, mais vous savez si
l’engouement d’un Bourbon peut durer; mais tout cela ne durera pas, il
faudra changer d’_adjudant_». Un rêve dont Maurepas donnait le mirage à
son neveu pour le faire patienter et à sa femme pour avoir la paix!
D’Aiguillon gagna l’Agenois avec la persuasion qu’il n’y resterait que
quinze mois... «et voilà cinq ans!» dit le rédacteur des
_Mémoires_[426].
Si le duc ne se plaignait pas, prétend Belleval, Mᵐᵉ de Maurepas jetait
feu et flammes; elle gourmandait son mari, elle écrivait à Mᵐᵉ
d’Aiguillon lettres sur lettres et combien tendres, combien
désolées[427]:
De Pontchartrain, ce lundi (12 juin 1775).
«Jugez de ma douleur, ma chère nièce; j’ai cru jusqu’à présent que
votre exil n’était que des propos. Je n’ai su qu’hier, après les
démarches que M. de Maurepas avait faites, que ce n’était que trop
vrai. J’espère que vous viendrez me voir ici. Que je suis fâchée
de n’être pas plus jeune! J’irais vous trouver dans quelque lieu
que vous soyiez; ne doutez jamais de ma tendre amitié; elle ne
finira qu’avec ma vie.
Dites mille choses tendres pour moi à M. d’Aiguillon; il doit
savoir l’intérêt sincère que je prends à lui.»
Les «démarches» de M. de Maurepas! Nous avons vu plus haut ses
«conférences» avec la reine, d’après l’abbé de Véri. Or, la
correspondance de Mercy les présente sous un tout autre jour.
L’ambassadeur d’Autriche parle d’une «audience» que le ministre a
demandée. Marie-Antoinette a bien traité Maurepas. Elle lui adresse
les compliments que nous savons. Elle estime sa droiture en regard
de la méchanceté et des intrigues de son neveu. Et le rusé courtisan
se tut, ajoute Mercy, mais assura la reine de son «respectueux
attachement[428]».
Et quel était cet exil d’Aiguillon pour lequel Marie-Antoinette
insinuait que le duc «n’y avait rien perdu»?
Une lettre de la comtesse de Boisgelin à Balleroy[429] va nous le dire:
6 juin 1775.
«... On ne sait pour quel crime on traite le duc d’Aiguillon si
cruellement. Le public prétend que la reine s’en prend à lui de ce
que le peuple n’a pas crié aux deux dernières revues. Vous ne
croirez pas plus que moi que c’est la raison d’un traitement aussi
dur...»
Et Mᵐᵉ de Boisgelin s’apitoyant sur la duchesse: «La pauvre femme se
désespère de ne pouvoir suivre son mari, puisqu’il venait de jeter en
bas le château d’Aiguillon où l’on est à le rebâtir; et il ne reste pas
même de quoi le loger seul avec quelques domestiques...»
On a vu avec quelle hauteur méprisante la reine affectait de traiter la
duchesse d’Aiguillon. La femme devait donc prendre sa part du châtiment
infligé au mari. N’était-elle pas déjà prête, d’accord avec son époux,
disaient les mauvaises langues, à «faire sa cour», elle aussi, à la
châtelaine de Saint-Vrain, qui lui offrirait, pendant une bonne partie
de l’été[430], une hospitalité princière--digne remercîment de celle
qu’elle avait reçue, à Ruel, de Mᵐᵉ d’Aiguillon, dans des circonstances
que la reine ne pouvait oublier?
Pour de grands seigneurs habitués aux splendeurs de Veretz, la nouvelle
résidence imposée au duc était donc inhabitable. «Aiguillon n’était ni
bâti, ni meublé!» déplore l’historien Moreau. Et la duchesse se lamente
autant qu’elle s’indigne. La disgrâce qui vient de s’abattre sur son
époux est d’une rigueur inouïe. M. de Maurepas, M. de Choiseul lui-même
«dont le feu roi avait plus d’une raison de se plaindre» avaient été
envoyés dans leurs terres, et lui M. d’Aiguillon est exilé à deux cents
lieues de Versailles «dans un endroit non bâti et où je ne puis pas
aller[431]».
Elle y courut.
«J’ai su des nouvelles de votre arrivée par votre fille et par Mᵐᵉ de
Laigle, lui écrit, le 3 août, Mᵐᵉ de Maurepas. Vous devez avoir reçu
deux lettres de moi. Vous êtes, à ce que l’on m’a dit, très mal logée
avec toutes les incommodités possibles. Jugez de ma peine de ne pouvoir
vous en tirer. J’espère toujours avant l’hiver pouvoir faire parler aux
gens qui vous tiennent éloignés sans aucun sujet[432]...»
Une correspondance très active, surtout de la part de la comtesse de
Maurepas, dut s’engager entre elle et sa nièce.
Les lettres de celles-ci, relatives à cette néfaste période, ne se
trouvent pas dans les archives Chabrillan qui en contiennent déjà si peu
de la duchesse à d’autres époques. Ont-elles été détruites par Mᵐᵉ de
Maurepas? Ont-elles disparu pour des motifs que nous ignorons? En tout
cas elles ont existé: car celles qui subsistent de la comtesse répondent
à des missives reçues, témoin celle où l’oncle fait savoir au neveu
qu’il peut aller prendre, sans permission, les eaux de Bagnères,
puisqu’il n’a pas de lettre de cachet. Et ce billet encore, si
intéressant dans ses premières lignes, pour l’histoire de la disgrâce
qui frappa le ministre de Louis XV.
Versailles, 22 août 1775.
«M. de Maurepas n’écrit pas à M. d’Aiguillon (toujours l’homme
prudent que hante la terreur du Cabinet noir) tant qu’il n’aura pas
quelque chose d’agréable à lui mander, à l’égard des motifs qui
l’ont éloigné; car il n’y en a point; il est difficile de les dire.
Lorsque nous avons été à Bourges, je suis encore à savoir
pourquoi; on dit que c’était pour des chansons dont nous n’avons
jamais entendu parler. Il en est de même des discours que l’on vous
prête qui seront bien prouvés qu’ils ne sont pas de vous.
... Si nous pouvons obtenir votre liberté, je crois que M.
d’Aiguillon fera bien de n’en point profiter cet hiver pour Paris:
il sera encore question de la maudite affaire de Guines; et il
serait à craindre qu’on ne le fît encore parler...
Il (évidemment Maurepas) a trouvé la reine avec la même
résistance.»
En vérité, la comtesse fait un peu trop l’innocente. Elle ne pouvait
ignorer que son mari avait été bel et bien disgrâcié pour ces «chansons
dont elle n’a jamais entendu parler», sinon pour le couplet qui
fleurissait à l’excès Mᵐᵉ de Pompadour, du moins pour une infinité
d’autres que le ministre récoltait par les soins de la police, quand il
ne les composait pas lui-même[433]. Et même, en dépit de l’âge et de la
plus élémentaire prudence, il s’amusait encore à ces menues bagatelles.
Il s’adressait plus particulièrement à l’entourage de la reine sur
lequel il décochait ses traits les plus acérés. Il en déclinait
hautement la paternité: sinon, dit Belleval, on l’eût «déchiré». Seul,
d’Aiguillon était épargné; il est vrai que Mᵐᵉ de Maurepas n’eût pas
toléré que son neveu fût chansonné par son mari[434].
Parfois elle assaisonnait ses lettres d’un grain de philosophie; il
fallait bien revigorer un homme qui sortait de Bagnères et lui prouver,
par un exemple familial, que l’exil, à l’occasion, peut devenir un
brevet de santé:
«Vous savez, par mon expérience, qu’on peut vivre sans cela (la rentrée
en grâce). M. de Maurepas a été cinq ans sans pouvoir aller à Paris, et
s’en est fort bien porté.»
La saine raison, l’énergie et le sens pratique de Mᵐᵉ d’Aiguillon
devaient exercer une influence salutaire, non tant sur la santé, qui
resta toujours précaire, que sur le moral affaibli de l’homme politique,
encore meurtri de sa chute. Tout manquait à ce château d’Aiguillon qui
commençait à sortir des ruines de l’ancien. Et il fallait des prodiges
d’économie domestique, pour assurer rapidement à la nouvelle demeure le
grand air, la confortable opulence, l’attrait irrésistible et jusqu’aux
aspects pittoresques de l’inoubliable Veretz.
La châtelaine entreprit cette tâche avec l’esprit de suite, le goût, la
persévérance qui la caractérisaient, s’inspirant toujours de cet orgueil
du nom, mitigé d’une tendresse presque maternelle, dont le trait le plus
saillant était de laisser croire que le maître et seigneur du logis
était l’ordonnateur suprême de toutes ces magnificences. Elle, se
réléguant de la meilleure grâce au second plan, n’était plus qu’une
simple intendante, voire la fermière du château. C’est ainsi que nous
assisterons, dans sa correspondance, aux efforts continus, aux
développements successifs, aux améliorations progressives qui devaient
transformer une propriété, négligée jusqu’à l’abandon, en un domaine
prospère qu’allait ruiner de nouveau et bouleverser de fond en comble la
tempête révolutionnaire.
Nous n’avons aucune lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon, nous retraçant les
premières heures de ce que nous appellerions volontiers la période
d’incubation, c’est-à-dire les travaux d’installation et d’aménagement
qui suivirent l’arrivée des exilés dans les décombres du vieux manoir.
Mais il fallait que l’ensemble en fût assez satisfaisant pour que les
propriétaires en aient fait les honneurs, à deux reprises, pendant l’été
et l’automne de 1775, à la comtesse Du Barry[435].
Naturellement, la malignité publique s’empara de la nouvelle et la
grossit (sans jeu de mots) à plaisir. Nous en retrouvons l’écho dans un
pamphlet du temps. L’ignoble auteur des _Entretiens de l’autre monde_
fait dire à Turgot dans son Dialogue avec Louis XV: «Elle (la Du Barry)
a déjà eu la liberté d’aller à son château de Luciennes. Il paraît que
le duc d’Aiguillon en est toujours amoureux. Non seulement, pendant son
dernier séjour à Paris, il n’a pu contenir sa passion, au point d’en
devenir plus odieux à la reine et de se faire donner un ordre de se
retirer dans ses terres de Gascogne; mais, souffrant trop d’être éloigné
de cette beauté, il l’a engagée à venir le voir. La bretonne duchesse,
accoutumée à ses infidélités, s’est prêtée à ce concubinage; et le bruit
général est que Mᵐᵉ Du Barry est grosse des œuvres du duc[436].»
Nous avons cru devoir transcrire intégralement cette infâme calomnie
dirigée contre Mᵐᵉ d’Aiguillon, parce qu’elle est la seule que nous
ayons jamais trouvée à son adresse. Les pires ennemis du ministre,
Marie-Antoinette elle-même, n’ont jamais écrit une ligne, ni dit un mot
qui pût faire soupçonner la duchesse de la plus vile complaisance.
Quelques amis, plus fidèles au culte du souvenir qu’au souci de leur
bien-être et même de leur intérêt personnel, vinrent, à la fin de 1775,
consoler les solitaires dans leur retraite d’Aiguillon; entre autres M.
de Flesselles, qui devait finir si misérablement, le 14 juillet 1789, à
l’Hôtel de Ville de Paris, comme prévôt des marchands. Les services
qu’il avait rendus, en dépit de quelques désaccords passagers[437], au
duc d’Aiguillon, pendant les affaires de Bretagne, lui avaient valu
l’intendance de Lyon, après celle de Rennes.
XIX
_Rappel imprévu du comte de Guines.--Pronostic qu’en déduit
d’Aiguillon.--Conférence significative d’un ami de d’Aiguillon avec
Maurepas.--Les fidèles courtisans du malheur.--Informations
parisiennes: le procès Saint-Vincent et le mariage de
Fronsac.--Opéra et ménagerie.--«Le grand Pan est à bas».--Mercy
voit avec peine l’engouement de la reine pour le comte de
Guines.--La nouvelle école de courtisans.--Mort de Mᵐᵉ de
Chabrillan: lettre désespérée de la mère.--Emotion de
M.-Antoinette.--Rappel de d’Aiguillon à Paris._
L’année 1776 devait marquer pour Mᵐᵉ d’Aiguillon l’époque la plus
douloureuse de sa vie; car la mort, et dans quelles cruelles
circonstances! allait lui arracher sa fille bien-aimée, en ce château
même, où pour elle, pour son mari--ses deux grandes affections!--elle
savait évoquer, ainsi qu’une fée de sa baguette magique, les spectacles
les plus variés et les plus attrayants.
Le duc souffrit, lui aussi, de cette perte irréparable; mais comme tous
les ambitieux et les ambitieux qui affectent de ne plus l’être, il fut
moins profondément touché au cœur que sa femme. L’année avait mal
commencé pour ses espérances: il avait constaté une fois de plus
l’égoïsme de son oncle, bien que dissimulé sous les plus belles
promesses et sous les plus chaudes protestations: le bonhomme, nous le
verrons, trouvait le duc fort heureux dans son exil d’Aiguillon et
l’invitait à s’y tenir en repos, regrettant de ne pouvoir l’imiter, mais
non sans l’amuser de ses entretiens avec le roi et la reine, qui
n’étaient nullement disposés à faire rentrer en grâce le courtisan
banni.
Et depuis, faut-il le dire, d’Aiguillon avait pu sentir, au milieu de
ses larmes, sourdre en son cœur l’espoir des revanches futures: car la
mort de sa fille avait levé son ordre d’exil.
* * * * *
Le comte de Guines avait été subitement rappelé de son ambassade.
C’était, prétendait la princesse de Guéméné, qui était alors la favorite
de Marie-Antoinette, pour «avoir compromis la Cour de France au sujet du
_Pacte de famille_». Choiseul, auteur du traité, déclarait que la
conduite du comte était sans excuse; si Guines avait été son fils, il
eût demandé, à titre de grâce, qu’on ne lui fît pas son procès, mais
qu’on l’enfermât pour longtemps à la Bastille[438].
Le duc d’Aiguillon, tout en se défendant de sortir de sa tour d’ivoire,
épiait, avec un intérêt passionné, les faits et gestes du comte de
Guines. C’était par lui qu’il avait connu l’amertume des heures d’exil;
et on lui laissait entendre qu’il lui devrait peut-être de goûter les
joies du retour! Aussi le contenu de sa lettre du 25 février 1776 au
chevalier de Balleroy[439] ne roule-t-il, pour ainsi dire, que sur la
corrélation de ses intérêts avec ceux du comte de Guines.
Sa version du rappel de l’ambassadeur est aussi vague que celle de la
princesse de Guéméné: une correspondance, interceptée, entre Choiseul
et Guines, qui aurait piqué le roi, était cause de tout le mal; et c’est
probablement Turgot qui, en sa qualité de surintendant des postes, avait
découvert le pot aux roses. Le secret des lettres n’en était jamais un
pour le gouvernement. D’Aiguillon le savait mieux que personne. Mais il
était persuadé que Guines, quelque coupable qu’il pût être, se
justifierait et qu’il serait renvoyé à son poste avec une gratification
et la promesse du premier cordon bleu disponible. Quant à son procès, il
ne sera pas jugé, ce qui le laisse, lui d’Aiguillon, fort indifférent,
bien qu’on lui dise qu’il recouvrera sa liberté, à l’ouverture des
débats. Alors, aurait déclaré la reine à M. de Maurepas, il lui serait
loisible d’aller où bon lui semblerait, sauf à Paris. Il n’en profitera
certes pas; mais il n’en gardera ni humeur, ni mépris. Au reste, sa
réinstallation à Veretz lui coûterait trop cher, et il y serait
espionné; puis il a fort à faire à Aiguillon. Il termine sur un coup de
patte à l’adresse de Maurepas. Bien qu’il n’ait pas eu à se louer de son
oncle, il serait fâché qu’il lui arrivât malheur, crainte de pire.
Quelques jours après, la lettre, non signée, d’un ami, dut le confirmer
dans l’opinion peu flatteuse qu’il avait de son oncle. Sans nul doute,
d’Aiguillon avait envoyé cet ami pour tâter le terrain; mais la réponse
de son confident lui fit comprendre combien était chimérique l’espoir
qu’on entendait lui donner de lier ses destinées à celles de Guines,
puisque la reine le croyait, lui ou ses partisans, les auteurs du rappel
de son protégé. D’ailleurs, nous publions intégralement cette
conversation de l’ami anonyme avec Maurepas, qui dessine à souhait la
silhouette de l’homme d’Etat, ne laissant dans l’ombre aucune de ses
finesses, de ses subtilités, de ses roueries, pour ne pas dire de ses
mensonges[440].
Paris, 11 mars 1776.
Je prends mes mesures pour que cette lettre vous arrive sans
obstacle. Je n’ai pas cru devoir attendre une occasion pour vous
faire passer les détails que vous y lirez de la part d’un grand
nombre d’amis qui soupirent après votre retour.
Je fus samedi à Versailles avec le plan de votre château dans ma
poche. Je passai près d’une heure avec M. de Maurepas. Je lui
montrai sur le papier les incommodités que vous avez éprouvées
pendant l’hiver; il s’y est montré sensible et m’a dit:
«--Vous les avez laissés en bonne santé?
--Ils se portaient à merveille.
--Mᵐᵉ d’Aiguillon a été fort incommodée de la grippe. Est-ce vrai?
--Elle a gardé le lit trois à quatre jours. Ils paraissent décidés
à ne pas quitter Aiguillon.
--Je penserais volontiers comme eux; ils y sont de grands
seigneurs. A Veretz, ils ne seraient que des bourgeois. Je sais ce
que c’est que l’exil; ils ont au moins l’agrément d’être chez eux.
Moi, on m’envoya dans un pays où je ne connaissais personne.
--Cela est vrai; mais vous étiez chez votre ami; et votre famille
vint bientôt vous y joindre, de sorte que vous étiez comme à
Paris.
--Ils sont toujours éloignés, mais je suis charmé qu’ils soient
contents.
--Il est bien étonnant, Monsieur le comte, que sous votre
gouvernement, qui n’est que liberté, on retienne un citoyen, un
homme d’Etat, sans lui en dire les raisons.
--Il ne les saura jamais, car il n’y a pas de pourquoi. La reine
est irritée contre lui; et elle ne cesse en toute occasion de lui
lancer des brocards, sur lui et sur son parti qui a fait rappeler
M. de Guines; et tant que la reine et M. de Guines vivront, cette
princesse pensera toujours de même. Le roi me l’a dit souvent: ils
ne voient dans ce qui arrive à M. de Guines que les menées de M.
d’Aiguillon et de ses partisans; et ils ont toujours M. d’Aiguillon
à califourchon sur le nez. Le roi est tout le premier à dire qu’il
n’y a aucun rapport entre un homme à 200 lieues de Paris et un
homme rappelé de son ambassade. Mais la reine est aigrie par ses
entours et surtout par Mᵐᵉ de Guéméné qui est la favorite. Le duc
de Choiseul se remue aussi tant qu’il peut. Il a des conférences
avec la reine. Ils ont été au bal de l’Opéra, masqués tous les
deux, en dominos noirs; et cette princesse est toujours entretenue
dans les dispositions les plus défavorables. On travaille aussi,
autant que pour vous (??) à l’éloigner de moi. En public elle me
traite honnêtement, parce qu’elle ne peut, à cause du roi, se
comporter autrement; mais, dans le particulier, son maintien est
bien différent.
Je crois qu’on ne me rend pas justice à Aiguillon.
Cependant j’ai fait pour lui tout ce qu’il m’a été possible de faire et
des choses mêmes qu’ils ignoreront toujours. A Fontainebleau,
connaissant les dispositions peu favorables de la reine pour moi, j’ai
mis en avant M. de Muy[441] et l’abbé de Vermond[442] pour rompre la
glace sur ce qui regardait M. d’Aiguillon. Ils lui en parlèrent tous
deux avec douceur et vivacité. Ils me rapportèrent qu’elle paraissait
étonnée que je ne lui en eusse pas parlé le premier. Je me rendis chez
elle. Je lui dis que j’avais voulu lui donner une marque de mon respect,
en ne prononçant pas devant elle un nom qui pourrait lui déplaire, mais
que, puisqu’elle le trouvait bon, je prendrais la liberté de lui
représenter que M. d’Aiguillon, ayant bien servi l’Etat, était traité
comme un homme qui l’aurait trahi, que, passant dans l’Europe pour la
douceur et la bienfaisance mêmes, il y aurait de la gloire de rendre la
liberté à un prisonnier qui était uniquement le sien, voulant lui faire
entendre que le roi n’y avait aucune part, que tout le monde avait les
yeux sur elle et que je la suppliais de rendre ses bontés à un homme qui
n’avait aucun reproche à se faire. Elle me parla de l’affaire de M. de
Guines. Je l’assurai et lui donnai ma parole que M. d’Aiguillon ne
reparaîtrait pas à Paris, tant que cette affaire ne serait pas finie; et
j’insistai fortement sur ce que sa gloire était intéressée à finir cette
captivité.
--Il n’est pas encore temps, me répondit-elle sèchement. Nous verrons
par la suite.
Quelques personnes m’ont parlé depuis et m’ont engagé d’aller
directement au roi; mais comment faire une pareille démarche, malgré la
reine et en dépit d’elle? Elle n’est pas praticable. Si cette princesse
me donnait mainlevée, le sort de M. d’Aiguillon serait bientôt décidé.
Le roi n’a rien contre lui et m’en a parlé cent fois: il connaît et
estime ses talents. Mais M. d’Aiguillon a un péché originel vis-à-vis du
roi, quoique j’aie travaillé inutilement à le faire oublier à ce prince:
c’est Mᵐᵉ Du Barry. J’ai eu beau lui représenter que le besoin d’une
protectrice puissante et ensuite la reconnaissance l’avaient forcé à
s’attacher à elle. Il m’a répondu que c’était toujours un vilain moyen
de parvenir. Croiriez-vous qu’on a poussé la méchanceté à l’égard de Mᵐᵉ
Du Barry et de M. d’Aiguillon, jusqu’à dire qu’elle était grosse de lui?
Mais cela est tombé et n’a pas été jusqu’au roi; car il ne m’en a pas
parlé. Cette femme avait demandé permission de venir à Paris dans un
couvent; on le lui avait accordé, mais je ne sais pourquoi elle n’a pas
profité de cette grâce. Le Roué est à Paris; le roi le sait et trouve
bon qu’il y reste.
Mais, pour revenir à M. d’Aiguillon, il fait fort bien de rester où il
est: il y est grand seigneur; il a chez lui de la compagnie; et, suivant
ce que vous me dites, il est heureux. Mais à quoi s’occupe-t-il? Car les
soirées sont longues. Il ne monte point à cheval, il ne chasse point; et
un esprit aussi actif que le sien ne peut demeurer à rien faire.
--Il s’occupe dans son cabinet; il vit de souvenirs et vaque à ses
affaires.
--Le séjour qu’il fera dans ce pays ne peut que les améliorer; car
elles ne sont pas entièrement en bon ordre. La retraite n’est pas un mal
dans les circonstances où nous sommes. Je me trouverais mieux à
Fontainebleau qu’ici: quand on est tourmenté de la goutte comme je le
suis, la prison (?) est maussade. Nous sommes dans une crise vis-à-vis
le Parlement. J’espère que nous nous en tirerons, en ne nous mettant
point en colère[443].»
Voilà, M. le duc, la solution (?) de la conversation que j’eus samedi
avec M. de Maurepas. A l’en croire, il se donne de grands mouvements
pour vous; mais la reine arrête d’un côté les efforts de ses démarches;
et il cherche, dit-il, délicatement, à faire oublier au roi les liaisons
avec Mᵐᵉ Du Barry qui sont la seule prévention que ce prince ait contre
vous.
* * * * *
Quel peut bien être le narrateur de cette scène si vive, si animée, si
piquante, qui appartient à l’Histoire et qui relève par intervalles de
la Comédie, ces deux interprétations de la vie et de la pensée humaines
ayant tant de fois entre elles de nombreux points de contact?
Est-ce Flesselles, La Noue, Fontette, Balleroy, Belleval??... un petit
groupe, mais tous des cœurs sincères, amis dévoués et courtisans du
malheur[444].
Notre anonyme terminait ainsi sa lettre:
«Dès le mois de septembre ou d’octobre, si je suis libre, monsieur le
duc, la disgrâce d’un ami est une raison de plus pour moi de lui donner
toutes les preuves qui sont en mon pouvoir de mon fidèle attachement et
de ma reconnaissance.»
Mais, à toute époque de l’année, à toute heure du jour, la porte de la
maison était ouverte et la table servie, comme aux temps heureux de
Veretz et de l’hôtel d’Aiguillon, pour ces hôtes que n’effrayait pas le
ruban de 200 lieues qui les séparait de Versailles.
Nous en retrouverons les noms, les portraits, les habitudes et même les
aventures dans les lettres de la duchesse dont la gaîté, le naturel, la
vivacité d’impression contrastent avec le ton gourmé, mystérieux, morne
et presque mélancolique des épîtres maritales.
Si, comme l’affirme l’auteur des _Mémoires_, Mᵐᵉ d’Aiguillon ne s’est
jamais mêlée d’aucune intrigue politique, elle n’en a pas moins conservé
sa liberté d’appréciation sur les hommes du jour et sur leurs actes;
elle dit son mot, comme jadis à propos des affaires de Bretagne; elle
enregistre nouvelles et informations, elle rédige, en outre, la
chronique du château, le tout pour ce brave chevalier de Balleroy, où
qu’il soit, en garnison, chez son frère en Basse-Normandie, ou encore
dans son petit appartement du faubourg Saint-Germain.
M. de Maurepas se préoccupait, nous l’avons vu, d’une crise au
Parlement. «On me mande, écrit la duchesse au chevalier, qu’il y a eu un
lit de justice, j’en suis très aise, dans l’espérance que Messieurs,
n’ayant plus de discussions, ni de remontrances à faire, s’occuperont
de l’affaire de M. de Richelieu dont j’ai la plus grande impatience de
voir la fin[445].»
Elle attendait alors sa fille et son gendre. Mais il paraît qu’on
voulait faire un crime à Chabrillan de cette visite.
Aussi prend-elle la mouche: «Il vient ici en droiture; je trouverais
bien plat qu’il crût avoir besoin de feindre un autre voyage; il peut
sans embarras afficher sa liaison avec nous: il ne peut être blâmé de
qui que ce soit[446].»