Le parti des Choiseul appuyait le comte de Guines; et Marie-Antoinette

apportait à protéger l’ambassadeur une animation extraordinaire.

Mercy-Argenteau regrettait même que, «pour faire pièce à d’Aiguillon»,

elle témoignât autant d’intérêt à M. de Guines «dont il voulait bien

croire la cause bonne». Il eût préféré que la reine déjouât, sans bruit,

les intrigues du ministre déchu, qui avait eu l’habileté, par son

ascendant sur la comtesse de Maurepas, d’exciter la jalousie de son

oncle contre le crédit de Marie-Antoinette. Mais la reine, plus irritée

que jamais, avait exigé de son époux qu’il exilât d’Aiguillon dans ses

terres ou dans son gouvernement, avec défense de paraître de longtemps.

Le roi avait d’abord consenti; puis il s’était ravisé, en faisant

observer à la reine qu’il ne pouvait éloigner de Paris le duc

d’Aiguillon, au moment où il était aux prises avec le comte de Guines

qui avait laissé planer sur l’ancien fonctionnaire «les plus fâcheux

soupçons». La reine garda le silence; «mais assurément, ajoute Mercy,

c’est M. de Maurepas qui a dû suggérer ces réflexions au roi[387]».

Marie-Antoinette avait obéi, elle aussi, à des suggestions, mais d’un

tout autre genre et aussi perfides que cyniques. Si d’Aiguillon peut

être représenté par ses ennemis comme un «homme noir», méditant les

complots les plus affreux, Besenval, le conseiller de la reine, ne lui

est certes pas inférieur, devant l’Histoire, pour la dextérité et

l’astuce avec laquelle il ourdit les plus ténébreuses intrigues[388]. Il

fallait décider Marie-Antoinette à précipiter, de toute son influence

sur Louis XVI, l’écrasement définitif du ministre tombé:

«... Je lui représentai avec feu le danger qu’il y avait pour elle de

laisser une cabale aussi inquiétante, ayant à sa tête le duc

d’Aiguillon, dont le caractère méchant, vindicatif et profond devait lui

faire tout craindre... Je lui fis comprendre la nécessité d’éloigner un

tel homme. Je lui conseillai de mettre en avant, vis-à-vis du roi,

l’audace avec laquelle il avait poussé le comte de Guines, quoiqu’il ne

pût douter de la protection qu’elle lui accordait et de lui faire

comprendre qu’on ne devait jamais s’attendre à aucun repos, tant qu’on

laisserait un tel homme au milieu de Paris.»

Mais l’_arrivisme_ du personnage, pour parler la langue à la mode, se

trahit bientôt:

«L’intérêt de la reine aurait suffi pour me faire attaquer M.

d’Aiguillon; mais d’autres considérations m’y portaient encore, c’était

lui qui était l’auteur de la chute de M. de Choiseul. Il convenait, à

mon sentiment, de l’en punir. Je ne pouvais me flatter d’aucun espoir de

retour pour M. de Choiseul, tant que M. d’Aiguillon serait à portée de

pouvoir quelque chose; et en l’éloignant, je croyais rendre un grand

service à mes amis[389].»

Guines, «soufflé par le parti Choiseul[390]», venait d’envoyer «un

violent billet» à Louis XVI, pour lui demander justice contre les

procédés de M. d’Aiguillon. Celui-ci, «mis en cause», riposte par deux

lettres que Vergennes, son ami, soumet au Conseil, en présence de Louis

XVI. Maurepas fait savoir à l’intéressé, par sa femme, le résultat

négatif de la séance[391]. «On (le roi) m’a répondu qu’on ne pouvait

empêcher l’affaire de suivre son cours, qu’on lui (à Guines) avait fait

dire très fortement qu’on était mécontent du billet, mais qu’on ne

voulait pas faire de bruit de cette affaire. On a même ajouté d’un ton à

me fermer la bouche que vous ne devriez pas chercher de nouvelles

affaires. Je ne puis trop vous recommander le silence en ce moment.»

Dès lors, la reine d’un côté, Vergennes et Maurepas de l’autre, se

combattent, «à coups fourrés» dit Besenval, sous les yeux de Louis XVI,

assez faible déjà pour subir alternativement toutes les influences.

D’Aiguillon avait obtenu l’autorisation de faire imprimer sa

correspondance ministérielle pour répondre aux imputations de

Guines[392]: elle prouverait plutôt qu’il avait pris parti contre Tort

de la Sonde. Son adversaire, «pour le noircir», fait mettre sous les

yeux du procureur général du Châtelet des extraits de sa correspondance

diplomatique avec d’Aiguillon et prétend donner ce second mémoire à

l’impression[393]. Vergennes s’y oppose: il démontre fort judicieusement

au roi que si l’on accorde cette permission à Guines, d’Aiguillon pourra

la réclamer pour d’autres dépêches: alors où s’arrêtera un tel abus?

Louis XVI approuve son ministre. Mais Guines passe outre; et le Conseil

d’ordonner la suppression et la destruction du mémoire imprimé:

«Si vous avez été surpris, écrit, le 24 mai, Mᵐᵉ d’Aiguillon au

chevalier de Balleroy, du ton du premier mémoire du comte de Guines,

vous le serez un peu plus du deuxième: c’est un tissu de noirceurs et de

mensonges. Je joins à ma lettre l’arrêt du Conseil qui a été rendu à

cette vacation, qui a porté lui et ses protecteurs au dernier degré de

la rage. Ils remuent ciel et terre pour trouver quelques nouvelles

misères à faire et à dire. Je suis, sur cet article, comme le sage pour

la mort: je les attends sans les craindre[2]...»

La vaillante femme sait bien qu’elle et ses amis sont impuissants contre

les «protecteurs» qu’elle ne veut pas nommer et qu’elle ne nommera

jamais. Mᵐᵉ de Maurepas lui dira qu’«on ne put tenir» contre une reine

qui use de son ascendant sur son mari pour satisfaire sa haine.

Marie-Antoinette fit croire au roi que sa religion avait été

surprise[395], lui rappelant, dans un retour vers le passé, «la conduite

atroce» de d’Aiguillon contre La Chalotais, contre la Bretagne, contre

le duc de Choiseul «protecteur» de Guines. Et Louis XVI manda au

Chatelet qu’il n’improuvait pas la publication des mémoires de Guines

pour sa justification[396]. Louis XVI défendait seulement au comte

d’attaquer le duc d’Aiguillon; et le 2 juin, par 7 voix contre 6, le

Chatelet déclarait calomnieuses les accusations de Tort de la Sonde.

«La justice de Louis XVI, conclut Mᵐᵉ Campan, fit triompher l’innocence

du duc de Guines[397].»

Qu’en savait-elle? Jamais affaire ne fut plus embrouillée; et si Tort de

la Sonde, qui d’ailleurs en rappela, eut souvent des allures assez

louches, la conduite de son adversaire ne fut pas toujours bien

correcte. La protection presque tendre que lui accorda la reine était

encore une de ces imprudences qui furent si cruellement reprochées à la

femme; et ce fut grâce à ses instances qu’il reçut ce titre de duc dont

Mᵐᵉ Campan le décore un peu trop tôt.

La joie des vainqueurs fut insolente: «La sentence du Chatelet en faveur

du comte de Guines est imprimée en caractères gigantesques et se trouve

affichée à tous les coins de rue[398]».

Il semblait, en vérité, que la fatalité s’acharnât après d’Aiguillon.

C’était comme une reprise de l’éternelle affaire de Bretagne, qu’elle

s’affirmât par la réhabilitation des soi-disant victimes de l’ancien

commandant ou par l’apparition de nouveaux ennemis dans les rangs de

ses propres défenseurs. Tel Linguet qui se plaignait de n’avoir pas été

suffisamment rémunéré par un client ingrat et superbe au point de ne

plus le reconnaître, une fois son procès gagné[399]. En outre, Linguet

avait été singulièrement persiflé, quand il était allé demander à

Maurepas la permission d’écrire contre d’Aiguillon: le vieil homme

d’Etat lui avait conseillé de se méfier de ses emportements. «--Ah!

Monseigneur, s’écria le publiciste, je vois qu’on vous a égaré sur mon

compte. Eh bien! je prends acte de vos préventions.»

Et Maurepas, ouvrant toute grande la porte de son cabinet:

--Vous êtes témoins, Messieurs, que je donne à M. Linguet la permission

de prendre acte de mon penchant à croire qu’il est quelquefois au delà

du vrai et que ses talents l’égarent[400].

Le gazetier, qui avait conté l’anecdote, annonçait un autre jour[401]

que La Chalotais venait de recevoir, à titre de compensation, 100.000

francs, 8.000 livres de pension, le titre de marquis et pour son fils

celui de Président. Mais il avait dû renoncer à «ses prétentions et

griefs contre d’Aiguillon...».... «Cela semblerait prouver que ce duc

avait agi en Bretagne par ordre du feu roi, ou que le monarque avait

approuvé les procédures de ses représentants en Bretagne. Cependant

l’odieux qui a rejailli de cette affaire sur MM. d’Aiguillon et de

Calonne subsiste toujours dans l’opinion publique.»

Mais des outrages plus sanglants, des humiliations plus pénibles, une

chute plus profonde, et celle-ci définitive, attendaient le duc

d’Aiguillon. Or, cet homme de cour, rompu cependant à toutes les

intrigues, n’avait jamais eu, pour sa propre destinée, la clairvoyance

dont sa femme était supérieurement douée. Les événements qui se

précipitaient auraient dû lui ouvrir les yeux; et ses oreilles restaient

obstinément fermées aux avertissements que ne lui ménageaient pas de

prudentes amitiés. Il se flattait qu’il reviendrait au pouvoir. Sa

fierté, réveillée par des voix autorisées, l’en avait fait, il est vrai,

spontanément descendre. Et la rapidité avec laquelle il fut remplacé ne

démontra que trop que sa révocation était imminente. Son optimisme

personnel en fut à peine effleuré: «J’avoue, disait-il à Belleval, que

la haine dont la reine me poursuit, après m’avoir honoré jadis de

quelque bienveillance, m’a trouvé moins résolu». Il était persuadé que,

s’il n’avait dépendu que du roi, il serait resté: «il n’est pas besoin

de s’adorer pourvu que les affaires de l’Etat marchent[402]». Faut-il

rappeler, d’après les _Mémoires du ministère d’Aiguillon_, ce rêve d’un

projet qui le ramenait au pouvoir pour en faire le coadjuteur de son

oncle? Sa belle confiance escomptait toujours l’avenir.

Le 24 septembre 1774, il avait annoncé à ses chevau-légers que la

compagnie serait passée en revue par le roi et qu’elle «irait au sacre

de Sa Majesté le printemps prochain».

Et Belleval, qui reçoit, en 1775 (avril), les confidences de son

commandant, déplore «l’état d’aveuglement où l’esprit le plus subtil

reste couvert de nuages». D’Aiguillon, sans prendre autrement garde au

sentiment du roi qui le tolère, ni à «la haine de la reine», qui ne le

tolère pas, organise, avec son faste ordinaire, pour les fêtes du sacre,

de luxueux préparatifs dont s’indigne Marie-Antoinette. Il annonce à ses

officiers qu’ils seront reçus à Reims, dans son hôtel et à sa propre

table. Mais tout à coup il reçoit un ordre qui le relève de son service

à cette fête grandiose. C’est le «coup de tonnerre» précurseur de la

tempête. Et quel désarroi parmi les chevau-légers! Belleval en esquisse

un leste croquis[403]. Le comte de la Coste lui apprend, dans la Grande

Galerie de Versailles, qu’il doit commander la compagnie à la cérémonie

du sacre: communication toute confidentielle. Mais les officiers

pressentent l’événement. Le duc de Villequier vient à Belleval qu’il

sait ami de d’Aiguillon et tente vainement de le faire parler. Mais le

lendemain:

--Eh! eh! la guêpe est écrasée. Il n’y a plus de coups d’aiguillon à

craindre.

Belleval s’échauffe:

--Parlons sérieusement, dit en riant Villequier. Aussi bien il serait

puéril de vouloir «cacher aujourd’hui ce que chacun sait».

Et Villequier lui confirme les nouvelles de la veille. Il lui annonce

que la reine, en raison de son estime pour Choiseul, l’a fait inviter au

sacre.

--Sans doute, ajoute-t-il, «si le roi avait été abandonné à lui-même,

il aurait gardé M. d’Aiguillon, malgré la violence du parti que son

imprudence avait laissé se former et grandir contre lui». Ce n’est pas

qu’il soit «un homme d’Etat», mais il a «l’esprit fin et adroit»;

courtisan délié, il avait une intelligence capable de le faire louvoyer

au milieu des écueils de l’entourage hostile de la reine.

Il fallut, pour enlever à d’Aiguillon ses dernières illusions, l’insulte

suprême de la revue du Trou-d’Enfer (le 30 mai), où les devoirs de sa

charge l’obligeaient à défiler, à la tête de sa compagnie. Quelques

jours auparavant, il était allé prendre les ordres de la reine pour

cette revue:

--Que n’allez-vous à Saint-Vrain, solliciter ceux de Mᵐᵉ Du Barry? lui

répondit durement Marie-Antoinette.

L’ancienne maîtresse de Louis XV avait obtenu depuis peu la permission

de quitter l’abbaye de Pont-aux-Dames où elle était exilée, pour la

résidence de Saint-Vrain située près d’Arpajon; et d’Aiguillon, à qui

ses ennemis faisaient un crime de cet acte de reconnaissance, était allé

présenter ses hommages, ainsi qu’il l’avait appris à Belleval, à la

châtelaine de Saint-Vrain[404].

Le «capitaine-lieutenant» des chevau-légers était donc venu de Paris au

camp de Marly pour la revue du Trou-d’Enfer. Le bruit de son exil avait

atteint le _rinforzando_ que Beaumarchais donne à la rumeur de la

calomnie; et la reine avait annoncé qu’elle s’abstiendrait de paraître,

si d’Aiguillon était présent. La compagnie était enchantée que le roi

n’eût pas interdit à son commandant de remplir son emploi[405].

Mais, au moment de monter à cheval, le duc reçoit ce billet de

Maurepas[406]: «Quand le roi passera, ne lui remettez pas le papier»,

c’est-à-dire «les grâces à demander», une liste que connaissait bien

Belleval, car son protecteur lui promettait souvent d’y faire figurer

son nom.

D’Aiguillon ne comprend rien au message de Maurepas, et perd la tête

lorsque, en arrivant sur le terrain de la revue, il aperçoit, contre

toute attente, le carrosse de la reine et partout une foule énorme de

curieux.

Le défilé commence. Au passage des chevau-légers devant le roi,

d’Aiguillon remet au prince «le papier». Louis XVI ne le regarde pas: le

parti de Guines affirma même plus tard qu’il l’avait refusé[407]. Mais

voici le capitaine-lieutenant, à la tête de sa compagnie, devant le

carrosse de la reine; Marie-Antoinette abaisse vivement le store de la

portière. Les Mémoires de d’Aiguillon disent même qu’«elle tira la

langue» à l’ex-ministre... «Les cheveux me dressent sur la tête quand

j’aperçois cet homme-là», déclare-t-elle le soir de la revue[408].

Le lendemain, le duc, qui voulait décidément faire contre mauvaise

fortune beau jeu, déclarait à Belleval qu’il «supportait légèrement

cette dureté».

Il n’était qu’au commencement de son calvaire.

[Illustration: Revue du Trou d’Enfer à Marly

(d’après Moreau et Le Paon)]

Le 5 juin, trois jours avant le sacre, Marie-Antoinette mande Maurepas

et lui tient ce langage[409]: «Monsieur, je ne vous vois point avec

peine avoir la confiance du roi. Je connais votre probité, la droiture

de vos intentions et votre désintéressement. Mais je ne puis vous

déguiser que vous me trouverez contraire à tout projet de voir votre

neveu dans ce pays-ci. J’ai lieu d’être mécontente de lui depuis

longtemps. Vous l’avez soutenu et nous avons combattu l’un contre

l’autre. Vous avez tenu des propos sur tout cela; j’en ai tenu de mon

côté qui ne vous auront pas contenté. Laissons votre neveu loin d’ici et

oublions de part et d’autre nos propos mutuels.»

Maurepas, pris au dépourvu, se confond en vagues protestations. La reine

redouble de véhémence. Elle déclare qu’elle a obtenu du roi

l’interdiction pour d’Aiguillon de se rendre à Reims et son ordre d’exil

dans ses terres.--Mais, demande Maurepas, quels sont les nouveaux torts

de mon neveu?

--Qu’importe? La mesure est comble. Il faut que le vase renverse.

--Mais, Madame, il semble que si le roi doit faire du mal à quelqu’un,

ce ne saurait être par vous.

--Vous pouvez avoir raison; et je compte dorénavant n’en plus faire,

mais je veux faire celui-là.

--Puis-je dire, Madame, que c’est votre volonté et non celle du roi?

--Soit, je prends tout sur moi.

Maurepas se rendit auprès de Louis XVI, qui, dès les premiers mots,

déclara qu’il ne voulait se mêler de rien et qu’il laissait à sa femme

le soin de régler le lieu et la durée de l’exil[410].

Est-il vrai que Guines et les Choiseul représentèrent à la reine que

Maurepas n’allant pas au sacre, les intrigues continueraient et que «des

courriers se croiseraient de Veretz à Pontchartrain[411]?» Ou bien que

d’Aiguillon, se sachant relégué à Veretz, ne tint aucun compte de cet

ordre et ne bougea de Paris[412]. Toujours est-il que, dans une

troisième et dernière conférence avec Maurepas, Marie-Antoinette lui

signifia que l’ex-ministre eût à prendre le chemin d’Aiguillon en

Agénois[413]. Ce fut La Vrillière qui remplit officiellement cette

mission auprès de son neveu, comme il s’était acquitté d’une semblable,

l’année précédente, auprès de Mᵐᵉ Du Barry.

Quand ce faible et irrésolu monarque qu’était Louis XVI fit, au moment

de son départ pour Reims, ses adieux à Maurepas, il eut comme conscience

de sa mollesse, il regretta l’ordre d’exil et parlait déjà de revenir

sur sa décision. Maurepas refusa net.

--Oubliez tout, dit-il au roi, ne songez plus qu’à la cérémonie de

Reims, moi, j’irai me tranquilliser à Pontchartrain avec mes carpes.

Votre Majesté me fait espérer qu’elle me donnera des nouvelles qui me

tiendront lieu de tout. Mon neveu est sujet trop respectueux pour rien

faire qui puisse déplaire à la reine: il partira dans quelques

jours[414].

Il est vrai que le roi n’avait pas consenti à signer de lettre de

cachet[415]. Et la reine s’attribuait tout l’honneur de cet «ordre

verbal»[416], qu’elle estimait moins dur et moins «barbare, quoique

lui-même s’en fût servi[417]».

XVIII

_Impatience et joie exubérante de la reine.--Réaction de l’opinion

publique en faveur de l’exilé.--Fausse philosophie de d’Aiguillon:

billet à Balleroy, entretien avec Maurepas.--«Il n’y a rien perdu»,

le mot de Marie-Antoinette justifié.--Les lettres de Mᵐᵉ de

Maurepas.--La tâche de Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Voyage de Mᵐᵉ Du Barry:

l’anecdote des «Entretiens de l’autre monde»._

«Il partira dans quelques jours», avait dit Maurepas à la reine. Or,

Marie-Antoinette n’avait eu de cesse que M. d’Aiguillon fût déjà sur le

chemin de l’exil. Un courrier de La Vrillière était venu réveiller

Maurepas: «Rien ne m’a plus étonné que l’empressement de la reine à

savoir M. d’Aiguillon parti: il faut qu’on lui ait fait encore quelque

noire méchanceté», écrivait à sa nièce la femme du ministre. Un autre

émissaire avait couru chez la duchesse: «Que les ennemis du duc se

rassurent, dit Mᵐᵉ d’Aiguillon, il est parti ce matin[418]». Noble et

fière réponse qui laisse pressentir avec quelle dignité la vaillante

fille des Plélo s’efforcera d’adoucir pour son époux les rigueurs de la

disgrâce.

Jusqu’au dernier moment, elle avait douté de la catastrophe: elle ne

voulait pas que leur ami Balleroy pût y croire: «Cependant, à tout

hasard, lui disait-elle, je vous donne part qu’il n’en est rien, le roi

ayant dispensé M. d’Aiguillon d’aller à son sacre, et lui avancé son

voyage pour Veretz de huit jours.» Elle notait en passant que «le procès

de M. de Guines n’était rien moins que fini, puisque Tort en appelait».

Marie-Antoinette exultait de joie: «Ce départ, écrit-elle le 13 juillet

au comte de Rosemberg, est tout à fait mon ouvrage. La mesure était tout

à fait à son comble (l’avait-elle assez répété?). Ce vilain homme

entretenait toutes sortes d’espionnage et de fort mauvais propos. Il

avait cherché à me braver plus d’une fois dans l’affaire de Guines;

aussitôt après le jugement (le 2 juin) j’ai demandé au roi son

éloignement. Il est _vrai que je n’ai pas voulu de lettre de cachet;

mais il n’y a rien perdu_; car, au lieu de rester en Touraine, comme il

le voulait, on l’a prié de continuer sa route jusqu’à Aiguillon qui est

en Gascogne[419].»

Cette prétendue clémence n’était donc qu’un raffinement de vengeance

féminine. On en saura tout à l’heure le motif.

La persécution, si justifiable que le prétende le persécuteur, finit par

donner l’auréole des martyrs à ses victimes, fussent-elles les moins

sympathiques du monde. Ce fut le cas de l’exilé. L’opinion publique

réprouva un tel acharnement. Et Besenval le remarque d’un ton pincé: «Le

sentiment de vengeance et de justice fut étouffé par une compassion

philosophique que les femmes, qui s’étaient érigées en législateurs,

outrèrent, ainsi qu’elles outrent toujours à tort. On n’entendit que

les mots de _tyrannie, justice exacte, liberté du citoyen et loi_[420]».

Le public, note Belleval[421], blâma la sévérité du roi:

«M. d’Aiguillon n’était pas plus coupable alors qu’en quittant le

ministère. Aussi lui écrivait-on que «la partie n’était pas perdue et

qu’il y avait lieu de profiter de ce mouvement de l’opinion qui se

déclarait pour lui». Il répondit qu’il était au-dessous de lui

d’implorer sa grâce et qu’il laissait ses amis libres de faire pour lui

ce que bon leur semblerait. La question de retour fut proposée et

agitée; et la reine faiblit devant le bruit de la Cour et de la

ville...»

A notre avis, Belleval, que sa chaude amitié incita peut-être à cette

démarche, s’abuse sur la prétendue «faiblesse» de la reine. La fille des

Césars était trop férue de son autorité, trop absolue et trop pénétrée

de la sûreté de son jugement, pour ne pas persister dans sa résolution,

même en présence des protestations de l’opinion publique.

Puis elle se voyait enfin émancipée du joug de sa mère, et de plus, elle

avait conscience de l’infériorité intellectuelle de son époux. Comme une

autre Marie-Thérèse, elle gouvernait déjà. Dans les deux lettres qu’elle

écrivait à Rosemberg, cet ami d’enfance, elle affectait une indépendance

d’allures et un ton d’autorité vraiment étranges: elle s’était constitué

une petite cour «d’hommes aimables», et, de son boudoir, faisait marcher

la machine gouvernementale: «Nous allons être débarrassés de M. de la

Vrillière». Elle avait vu Choiseul à Reims et lui avait parlé, sans que

le roi l’ignorât, mais assez adroitement pour n’avoir pas l’air d’en

demander la permission au «pauvre homme» (elle appelait ainsi Louis

XVI).

Marie-Thérèse, qui se plaignait déjà amèrement de la «vivacité,

légèreté, inapplication, entêtement» de sa fille, sent qu’elle lui

échappe et ne peut retenir son indignation, surtout après la lecture de

la missive adressée à Rosemberg, qu’elle n’avait «connue, disait-elle,

que par tradition»:

«... Je l’ai fait copier, écrit-elle à Mercy, pour vous l’envoyer...

J’avoue que j’en suis pénétrée au fond du cœur. Quel style! Quelle façon

de penser! Cela ne confirme que trop mes inquiétudes. Elle court à

grands pas à sa ruine, trop heureuse encore, si, en se perdant, elle

conserve les vertus dues à son rang! Si Choiseul vient au ministère,

elle est perdue, il en fera moins de cas que de la Pompadour à qui il

devait tout et qu’il a perdue le premier...»

A ces sinistres prédictions qui se terminent sur une révélation

inattendue, l’archiduc Joseph avait voulu joindre une sévère

admonestation à sa sœur. Ce ne fut qu’un projet de lettre; mais le ton

en était vraiment dur: «De quoi vous mêlez-vous, ma chère sœur, de

déplacer des ministres, d’en faire envoyer un autre sur ses terres, de

faire donner tel département à celui-ci ou à celui-là, de faire gagner

un procès à l’un, etc..... Vous êtes-vous demandé une fois par quel

droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de la monarchie

française... Quelles études avez-vous faites[422]?»

Marie-Thérèse brûla le brouillon de cette épître quelque peu cavalière,

quoique fort sensée. Mais elle invitait Mercy à redoubler «d’assiduités»

auprès de Marie-Antoinette: elle pressentait toutefois «l’éloignement»

de son autre agent, l’abbé de Vermond: alors, gémissait-elle, «ce serait

la perte totale de ma fille».

Au reste, la principale victime que l’impératrice-reine trouvait

elle-même trop rudement frappée, semblait accepter sa disgrâce avec un

sang-froid et un détachement philosophiques trop beaux pour être

sincères. Il adressait, le 7 juin[423], ce billet au chevalier de

Balleroy:

«Ce n’est plus à Veretz que je vous donne rendez-vous, mais à Aiguillon

où l’on m’envoie, sans que je puisse deviner la cause d’un traitement

aussi rigoureux, auquel je ne devais pas m’attendre après les services

que j’ai été assez heureux de rendre dans tous les genres depuis plus de

quarante ans. Vous serez mal logé; mais je compte sur votre amitié. Vous

tirerez mes lièvres et mes perdreaux; et je les mangerai[424].»

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 14 / 30 段