d’Aiguillon. D’autre part, Maurepas défendait, avec sa ténacité
coutumière, mais infiniment courtoise, le secrétaire d’Etat, pour lui
épargner un affront personnel et lui rendre sa chute moins rude, à
l’heure du remaniement général. Peut-être Maurepas, hypnotisé par la
perspective d’un contact journalier avec un collègue autoritaire et
ambitieux, ne fut-il pas suffisamment persuasif. Il devait cependant
plaider assez éloquemment la cause de son neveu, pour que le roi,
frappant du poing son bureau avec sa brutalité ordinaire, se soit écrié:
--Eh! parbleu, je sais qu’il fait bien, et c’est ce qui me fâche, mais
la porte par laquelle il est entré et les troubles que sa haine a
occasionnés[343]!
Tous les signes précurseurs de l’orage avaient dû ouvrir les yeux à
d’Aiguillon.
Peu de jours[344] avant que le duc ne donnât sa démission, la duchesse,
à la présentation chez la reine, avait subi la plus humiliante des
mortifications. Marie-Antoinette, aimable et gracieuse pour toutes les
dames, avait affecté de parler plus spécialement aux voisines de Mᵐᵉ
d’Aiguillon et non seulement n’avait rien dit à la duchesse, mais encore
«l’avait regardée sous le nez d’un air méprisant».
«Le duc et la duchesse d’Aiguillon, note Mercy-Argenteau, sont seuls
exceptés de la règle de bonté de la nouvelle reine[345].»
Au lendemain de la mort de Louis XV, l’ambassadeur de Vienne avait
insisté auprès de la jeune souveraine pour qu’elle ne pressât pas le
renvoi de l’homme qu’elle haïssait le plus, celui qui avait osé la
traiter, dans un cercle, de «coquette![346]» La reine ne devait pas
venger les injures de la dauphine. Malheureusement Mercy constatait, dès
le 17 mai, qu’elle était, au contraire, très disposée à ne pas mettre en
action le mot célèbre de Louis XII. Et la perspective du retour, qu’il
redoutait, de Choiseul, ne souriait pas davantage à l’impératrice-reine.
Mercy, qui avait l’illusion facile, crut avoir persuadé
Marie-Antoinette; mais il ne tarda pas à reconnaître son erreur. La
reine «n’a pu résister à sa petite animosité». Le roi voulait garder le
ministre; et c’est elle--preuve indubitable de son crédit--qui en a
obtenu le renvoi. «Le reste lui importe peu; car chez elle la
dissipation vient sans cesse effacer les impressions sérieuses[347].»
La nouvelle de cette démission, masquant mal une véritable disgrâce,
provoqua une explosion de joie plus insultante encore que celle de la
mort de Louis XV. Ce fut un feu roulant de chansons et d’épigrammes,
celle-ci entre autres:
Amis, connaissez-vous l’enseigne ridicule
Qu’un peintre de Saint-Luc fait pour les parfumeurs?
Il met dans un flacon, en forme de pilule,
Boynes, Maupeou, Terray sous leurs propres couleurs.
Il y peint d’Aiguillon et puis il intitule:
_Vinaigre des quatre voleurs_.
Quand le comte de Broglie apprit que son heureux concurrent «n’était
plus rien», il ne put modérer ses transports d’allégresse; mais, en
homme pratique, qui sait tirer parti de tout, il s’adressa, le 6 juin, à
Louis XVI pour lui offrir la correspondance secrète du feu roi. Le
nouveau lui répondit sèchement de la brûler[348]. L’année suivante, en
mai 1775, Broglie lui écrivait pour lui demander la communication des
pièces qui avaient précédé et suivi son exil à Ruffec. Louis XVI
l’invita tout simplement à se tenir tranquille: la procédure de
l’affaire de la Bastille, lui dit-il, a été brûlée[349].--Le feu purifie
tout; mais, dans l’espèce, il enlevait au comte de Broglie une partie de
ses moyens d’action contre l’ancien ministre de Louis XV.
Toutefois le procès de son beau-frère, le comte de Guines, ambassadeur
de France à Londres, allait lui offrir l’occasion de satisfaire plus
amplement sa rancune.
Un autre homme d’Etat qui ne dissimula pas la satisfaction qu’il
éprouvait de la chute du premier ministre, son collègue, ce fut le
chancelier Maupeou, que devait bientôt atteindre la même disgrâce. Il
avait rendu, prétendait-il, les services les plus essentiels (ce dont il
était permis de douter) au duc d’Aiguillon; et il en avait été payé par
la plus noire ingratitude. Les anecdotiers ne tarissaient pas sur ce
sujet.
--Un coquin que j’ai sauvé de la roue! affirmait le chancelier devant
un «prince aussi recommandable par sa haute naissance que par son mérite
personnel».
--Parbleu, monsieur, répliqua le grand seigneur, ce n’est pas ce que
vous avez fait de mieux dans votre vie[350].
A ce moment même où le duc d’Aiguillon descendait un peu tardivement,
mais non sans dignité, du pouvoir, deux hommes--des prêtres--traçaient
de son caractère, de son rôle politique, de ses tendances, un portrait
qu’il nous a paru curieux et utile de conserver.
L’abbé de Véri, auditeur de rote à Rome, qui a laissé un journal inédit
où M. de Ségur a puisé de précieux renseignements, étudie surtout le
ministre:
«Les ambassadeurs étrangers, dit-il, reconnaissaient sa manière douce,
juste, toujours ouverte et son humeur accueillante avec les militaires.»
Dans la _Chronique_ de l’abbé Baudeau la note change. Si le diplomate
flatte son modèle, l’économiste noircit singulièrement le sien, bien
qu’avec certaines atténuations, pour paraître impartial. Baudeau
constate, à la date du 6 juin, que d’Aiguillon a refusé la pension de
vingt mille livres à laquelle il avait droit comme ministre: il n’avait
jamais servi, disait-il, le roi pour de l’argent[351].
«Ouais, objecte l’abbé, c’était par orgueil et pour placer ses
adulateurs.» Mais il ajoute:
«Il était parcimonieux pour la chose publique dans un règne de
gaspillage, vétilleux, absolu, travailleur, colère, rancunier,
présomptueux, petit et vindicatif à l’excès--tous les vices du cardinal
de Richelieu, sans en avoir l’esprit!»
XVI
_La comédie à Veretz.--Goûts et plaisirs champêtres.--Toujours les
affaires de Bretagne.--Rentrée en scène de la Chalotais--Epidémie à
Veretz et à Chanteloup.--Réintégration de l’ancien Parlement:
d’Aiguillon y prend place sans que personne proteste.--Ce qu’on
pense à Vienne de sa retraite.--Campagne de libelles contre la
reine: le duc d’Aiguillon en est, dit-on, l’inspirateur._
«La duchesse, dit la chronique de Baudeau, à la date du 2 juin, est
partie pour Veretz, à ce qu’on assure: elle y va sans doute préparer le
logement de son cher époux.»
La nouvelle était peut-être prématurée, mais en somme très
vraisemblable, l’air de la Cour devant paraître irrespirable à Mᵐᵉ
d’Aiguillon, depuis l’avanie que lui avait infligée la reine.
Quoi qu’il en soit, la châtelaine de Veretz était en pleine villégiature
dans le courant du mois d’août; car une lettre du 26, à l’adresse de
Balleroy, lui décrit, dans cette langue, simple, naturelle et parfois un
peu négligée, dont nous connaissons la saveur, la vie agréable que
faisaient à leurs invités les possesseurs de ce beau domaine. La comédie
de salon n’en était pas une des moindres distractions:
«Notre comédie a été jouée avant-hier et a très bien réussi. Je vous
assure que l’on voit très bien que le rôle de Crispin est héréditaire
(le duc et jadis son père remplissaient-ils donc supérieurement cet
emploi?); car mon fils, qui n’avait jamais vu de théâtre que de loin, a
très bien joué. Quant à la duchesse (nous ignorons quelle était cette
grande dame, à moins que ce ne fût Mᵐᵉ d’Aiguillon elle-même qui se
nommait Louise) il lui aurait fallu une autre taille et un autre son de
voix pour bien jouer son rôle; mais, malgré cela, l’ensemble a été très
bien. Pour petite pièce on a joué une petite scène détachée, en son
honneur, qui a amené une fête champêtre, pour lui souhaiter la bonne
fête, attendu qu’elle se nomme Louise...»
Ces divertissements étaient alors très fréquents sur les théâtres de
société, qui furent eux-mêmes si nombreux pendant le XVIIIᵉ siècle. Le
_Journal_ de Collé[352], les _Sociétés badines_ de Dinaux[353] en ont
abondamment parlé.
Mais ce n’était peut-être pas «la comédie» qui plaisait le plus à la
duchesse dans cette vie de château. Nous avons dit ailleurs les goûts
champêtres de Mᵐᵉ d’Aiguillon qui cadraient si bien avec son humeur
plutôt indépendante. C’était la maîtresse femme qui s’entendait à
diriger, comme nos _gentleman farmer_ d’aujourd’hui, les plus vastes
exploitations. Et nous verrons plus tard comment elle sut transformer en
un séjour de rêve la triste et pauvre gentilhommière d’Aiguillon dans
l’Agénois.
Elle acceptait gaîment toutes les corvées de la ferme: «En votre
absence, la belle Candide[354] s’était avisée d’être malade. Comme
personne ne soignait les petits cochons, il a fallu que je les soignasse
moi-même.»
Elle ne... soignait pas avec moins de sollicitude l’humanité souffrante:
à l’exemple de toutes les châtelaines du temps, elle avait la douce
manie des «recettes» infaillibles contre telle ou telle maladie: elle
envoyait celles «de l’eau d’absinthe ou de coriandre» au chevalier qui
en ferait profiter sa sœur.
La retraite de son mari était de date encore trop récente, pour que Mᵐᵉ
d’Aiguillon se désintéressât complètement des affaires de la Cour.
Celles de Bretagne lui tiennent surtout au cœur. Elle admire M. de
Fitz-James[355] qui se défend de tenir les Etats, si on les fait
présider par l’évêque de Rennes. Et comme celui-ci est _persona grata_,
ce sera encore M. de Penthièvre qui aura «la plate faiblesse d’y aller».
Puis, elle jette un regard sur Versailles: «On me mande que M. de
Maurepas est plus brillant que jamais: je ne l’envie pas; grand bien lui
fasse!»
Sa perspicacité avait pénétré l’égoïsme du vieux courtisan sous ce
vernis d’affectueuse bienveillance dont il se piquait pour son
neveu[356].
Trois semaines après, Mᵐᵉ d’Aiguillon donne un souvenir aigre-doux à la
personnalité, alors bien oubliée, de La Chalotais, de qui elle
annonçait, dans une lettre précédente, le retour imminent en Bretagne:
«Je ne doute pas que vous n’ayez été sensible au plaisir de savoir que
M. de la Chalotais passait dans la ville que vous habitez[357].»
Louis XVI venait en effet de rendre au procureur général sa liberté et
sa place.
C’est encore un disgracié qui rentre en scène, à propos d’une épidémie
des plus graves dont la Touraine eut alors à souffrir. Veretz et ses
environs comptèrent plusieurs malades qui «tous s’en sont bien tirés».
Il n’en alla pas de même «à Chanteloup, où, sur quarante malades, il y
en a dix de morts, dont M. de Boufflers...» Ce grand seigneur n’avait
pas reçu les sacrements. M. de Choiseul, le châtelain, a «sûrement
oublié» avec «quel zèle ses sectateurs» agitèrent la question, pendant
«la maladie du roi[358]». C’était une allusion au conflit qui avait
marqué les dernières heures de Louis XV. D’Aiguillon et La Vrillière
demandaient qu’on retardât, pour ne pas épouvanter le moribond,
l’administration des sacrements. Le cardinal de la Roche-Aymon, qui la
voulait immédiate, obtint gain de cause[359], avec l’appui de La
Martinière, premier chirurgien du roi.
Cependant la saison touchait à sa fin. Les d’Aiguillon étaient rentrés à
Paris. Leur fille, Mᵐᵉ de Chabrillan, longtemps malade à Veretz, s’était
rétablie; et la duchesse, qui l’avait soignée, n’avait fait que passer
par Paris, où elle «n’avait même pas eu le temps d’entendre un acte
d’opéra», pour aller se reposer chez une amie, dans la calme solitude de
Trassey[360].
De plus graves soucis préoccupaient son mari. Maupeou était tombé[361]
et l’ancien Parlement rappelé. L’opinion publique attribuait à Maurepas
l’honneur de cette réintégration: aussi le «Mentor» de Louis XVI, comme
on se plaisait à le nommer, avait-il été acclamé à l’Opéra, le 8
novembre[362]. C’était le 12 que devait se réunir le Parlement, en
présence du roi. D’Aiguillon n’hésita pas. Malgré l’exclusion dont il
avait été frappé en 1770, hautain comme il l’était, et vraisemblablement
assuré de l’appui de Maurepas, il entra au Parlement; et pas un
conseiller ne protesta. Mais l’émotion fut grande dans Paris: «On a vu
avec étonnement M. le duc d’Aiguillon prendre place, comme pair de
France, dans une assemblée où toute la nation est persuadée qu’il ne
devrait paraître que pour essayer de se justifier[363]».
Il bravait ainsi le sentiment public. Peut-être voulut-il continuer
l’expérience, mais alors avec le roi et la Cour, quand il se présenta le
28 décembre, à Versailles, pour faire signer à Louis XVI son travail sur
les chevau-légers. Descendu chez Maurepas, il était passé, par
l’Œil-de-Bœuf pour entrer dans le cabinet du roi. Louis XVI l’avait fort
bien accueilli; il lui demanda même, après lui avoir donné sa signature,
s’il n’avait pas quelque requête à lui adresser. D’Aiguillon, toujours
avec sa superbe ordinaire, se contenta de reployer son portefeuille et
de dire «qu’il bornait toute son ambition à présenter personnellement
ses hommages au roi». Et il sortit: l’Œil-de-Bœuf était plein de
courtisans qui attendaient, montre en main, pour calculer le temps
qu’aurait duré l’audience. Louis XVI, à ce spectacle, fit entendre son
«gros rire». D’Aiguillon était remonté chez son oncle, et, après
quelques visites, était reparti pour Paris, «où il resta tout
l’hiver[364]».
Sa démission n’avait laissé aucun regret à Vienne. Je suis bien aise,
écrivait, le 16 juin, Marie-Thérèse à sa fille, de la retraite de MM.
d’Aiguillon et La Vrillière[365], sans lettre de cachet «méthode dure».
Toutefois, nous l’avons vu, Mercy n’avait pas dissimulé, dès la première
heure, son appréhension du lendemain. Puis, la haine furieuse, et comme
inassouvie, de Marie-Antoinette contre l’ex-ministre, l’inquiétait; et
l’impératrice-reine (lettre du 15 août) s’étonnait de cet «esprit de
vengeance». Mercy, tout en rendant hommage à la «bonté» naturelle de la
jeune femme, avait constaté combien cette aversion pour d’Aiguillon
avait arrêté les élans de franchise dont l’avait jusqu’alors honoré la
reine. Et Marie-Thérèse, qui voit se perdre ainsi tous les efforts de sa
politique, peint d’un trait une mentalité qui n’a échappé, ni à la mère,
ni à la souveraine. Le «caractère» de sa fille est à la fois «indécis et
volontaire» (lettre du 13 octobre).
D’autres soucis travaillent Mercy-Argenteau, par exemple la direction
que d’Aiguillon prétend donner désormais à sa vie. On le signale comme
un des meneurs les plus redoutables de la cabale formée contre la
reine[366]. L’aventure romanesque de Beaumarchais en Autriche semble
corroborer cette imputation.
L’auteur, déjà célèbre, du _Barbier de Séville_, aussi ardent faiseur
d’affaires que fécond remueur d’idées, était parti, sous l’anagramme de
Norac, pour l’Allemagne, afin d’y négocier, avec un certain Angelucci,
l’achat d’une édition tout entière d’un pamphlet dirigé contre
Marie-Antoinette[367]. Or, son vendeur, un juif d’insigne mauvaise foi,
après s’être fait largement payer, s’était enfui, emportant un
exemplaire de cette atroce publication. Beaumarchais avait raconté,
depuis, sur le mode tragique, toutes les péripéties de son histoire de
brigands. Mais, sur le moment, les autorités autrichiennes, qu’elle
avait trouvées incrédules, avaient mis le négociateur en état
d’arrestation. Mercy, à qui l’aventure avait paru également étrange, en
avait causé avec Sartine; et l’ancien lieutenant de police, alors
ministre de la marine, avait déchargé de toute culpabilité le
«délicieux» Beaumarchais, comme aimait à l’appeler le prince de Kaunitz,
pour laisser retomber par insinuation la responsabilité du pamphlet sur
le duc d’Aiguillon[368].
Mercy, plus d’un mois après[369], signale de nouveau le bruit public
attribuant au ministre déchu une part très active dans la campagne de
libelles dirigée contre la reine. C’est ainsi que M. de Ségur[370]
représente d’Aiguillon, rentré à Paris, las, découragé, aigri et
devenant le centre d’une opposition féroce: d’où cette nuée d’écrits
injurieux qui, suivant l’expression de Mercy «se sont répandus contre le
gouvernement, et en particulier, en vue de nuire à la reine[371]».
XVII
_Influence et crédit de Mᵐᵉ de Maurepas.--Ses appels au calme et à
la patience.--D’Aiguillon «embusqué» dans son hôtel.--Procès du
comte de Guines.--Ce qu’était Tort de la Sonde.--Rôle de
d’Aiguillon: griefs de Guines.--La reine prend parti pour
l’ambassadeur de France à Londres.--Besenval excite M.-Antoinette
contre d’Aiguillon.--Mémoires de Guines «tissus d’horreurs et de
mensonges».--Guines gagne son procès.--La reine exige de Louis XVI
l’exil du duc d’Aiguillon.--Incidents de la revue du Trou
d’Enfer.--Entrevue de Maurepas avec la reine.--D’Aiguillon devra
partir pour l’Agénois._
Les d’Aiguillon, au moment où leurs adulateurs de la veille
s’éloignaient d’eux, le lendemain, pour mieux faire leur cour à la
reine, trouvèrent un défenseur hardi, généreux, infatigable dans la
personne de leur tante, Mᵐᵉ de Maurepas, la digne sœur de la comtesse de
Plélo. Jusqu’alors elle s’était tenue discrètement à l’ombre, la
disgrâce si longue de son mari l’ayant privée de tout crédit. Mais le
soleil était revenu; et Mᵐᵉ de Maurepas avait reconquis une influence
qu’elle allait mettre au service de son neveu; car si elle était, comme
l’a fort bien dit Linguet, «toute puissante sur l’esprit de son mari,
elle était elle-même aveuglément soumise à toutes les impressions de
l’ancien commandant de Bretagne[372]. Enfin, elle avait la plus tendre
affection par sa nièce, accourait la soigner quand elle avait «ses
hépatiques (coliques)» et ne cessait de lui répéter dans ses lettres:
«Vous savez que je vous considère comme ma fille; croyez-le bien, nul ne
vous aime plus que moi». Et nous verrons, d’après sa correspondance,
avec quelle sollicitude elle embrassa la cause de Mᵐᵉ d’Aiguillon à
l’heure de l’adversité. Elle s’attristait cependant, elle la sérieuse
compagne de l’homme le plus léger du monde, à l’idée que sa nièce pût
douter du zèle de M. de Maurepas pour la défense de ses intérêts:
«Je suis pénétrée de douleur, lui écrit-elle, que vous croyiez que M. de
Maurepas ne mette pas toute la vivacité qu’il doit aux affaires qui vous
intéressent. M. d’Aiguillon doit savoir mieux que personne qu’on ne fait
pas parler les rois comme on veut. Nous serons toujours occupés de
saisir le moment qui pourra vous être utile[373].»
Son neveu perdait patience; peut-être n’avait-il, lui aussi, qu’une
médiocre confiance dans la sincérité d’un homme qui n’avait jamais pensé
qu’à lui[374]: «J’ai fait lire vos lettres à M. de Maurepas, disait
encore la tante à sa nièce; il prend aussi vivement que moi tout ce qui
peut intéresser M. d’Aiguillon... Au nom de Dieu, qu’il (le duc) se
calme! Tous les honnêtes gens lui rendent justice!»
Eh quoi! cet homme qu’on représente toujours si froid et si maître de
lui, se serait-il échappé en paroles violentes, dont ses ennemis,
empressés à les reproduire, pourraient se faire une arme contre lui?
L’hypothèse est admissible; car Augeard[375] affirme l’avoir vu, en
maintes circonstances, une fois par exemple à propos de Maupeou, entrer
dans une colère effroyable, presque convulsive, rappelant quelque peu
les crises de fureur dont, au dire de certaines chroniques, le cardinal
de Richelieu était coutumier.
Ce qui est certain, c’est que d’Aiguillon était resté tout l’hiver, à
Paris[376], «embusqué dans ce fastueux hôtel[377]» de la rue de
l’Université qu’il avait hérité de son père[378]. La cour de l’ancien
ministre avait bien diminué; mais les amis qui la composaient étaient si
dévoués au maître que Mercy en dénonçait les noirs complots. La
«cabale» avait même recruté des adhérents de marque, avec le cardinal de
Rohan et ses parents, entraînés par Mᵐᵉ de Maurepas, au grand déplaisir
de l’impératrice, qui trouvait excessives les rigueurs de sa fille
contre d’Aiguillon[379]. Et la duchesse, toujours attentive aux plaisirs
de son mari, donnait chaque soir, à ses fidèles, le régal de la comédie,
comme à Veretz, sur un théâtre de société[380].
Mais, Marie-Antoinette, qui «attribuait l’odieux de la désaffection
populaire[381]» à d’Aiguillon et à son groupe, s’était offusquée des
fréquentes réunions de ce cercle frondeur et s’était juré d’en perdre le
chef. L’incident de Guines lui fournit l’occasion cherchée.
Une «note sur la vie politique de Barthélemy Tort de la Sonde, habitant
de Bruxelles» fixe le début de ce conflit, où personne n’eut raison,
excepté peut-être l’homme sur qui s’amassaient tant de colères, et
principalement celle de la reine: M. d’Aiguillon.
«J’ai été mis à la Bastille en 1770, déclare Tort de la
Sonde,--d’ailleurs un parfait aventurier--à la réquisition du fameux duc
de Guines, alors ambassadeur de France en Angleterre, parce que je
m’étais fortement opposé à ce qu’il volât 300.000 livres à MM. Bourdier,
Chollet et Thélusson, banquiers de Londres.
Après être sorti de la Bastille en 1771, j’ai attaqué
l’escroc-ambassadeur au Parlement. La reine et toute la canaille
illustre de la Cour ont pris parti pour lui. J’ai fait justice des uns
et des autres, en publiant contre eux les plus sanglants mémoires, dans
des moments où les prétendus patriotes d’aujourd’hui faisaient les plats
valets et n’osaient pas trop regarder un grand seigneur en face[382]...»
Moreau, qui consacre plusieurs pages à cette affaire[383] et qui fut, il
faut le dire également, un des partisans les plus dévoués de l’ancien
ministre, expose, en quelques lignes, et avec impartialité, le différend
divisant le comte de Guines et son secrétaire Tort de la Sonde.
Celui-ci avait joué sur les fonds anglais, il avait perdu et s’était
refusé à régler les différences. Arrêté sur l’ordre de Guines, il
prétendit n’avoir opéré que pour le compte de l’ambassadeur. Il resta
huit mois à la Bastille; mais les créanciers anglais, qui voulaient être
désintéressés, appuyaient la version de Tort, l’homme de paille,
assuraient-ils, du comte de Guines. La «permission de rendre plainte»
contre le diplomate français fut accordée par le Conseil. D’Aiguillon
qui était alors aux affaires étrangères, mais qui ne s’y trouvait pas au
moment du conflit entre Guines et Tort de la Sonde, avisa l’ambassadeur
de la requête obtenue contre lui. Mais déjà Sartine, lieutenant de
police, avait ouvert une instruction, avant que Guines ne fût rentré en
France, procédure que lui reprocha d’Aiguillon. Le ministre fit mieux
encore: il offrit à l’ambassadeur d’arrêter la plainte. Guines lui-même
en convient dans ses Mémoires. Son procès ne commença réellement qu’en
août 1773. Il se dit victime d’une machination de son ministre qui
aurait prévenu contre lui le roi, au lieu de le soutenir, lui l’envoyé
de Louis XV[384].
Naturellement, d’Aiguillon avait pour adversaires le comte de Broglie,
Dumouriez, Favier et «tous les gens qu’il avait fait enfermer à la
Bastille». De Broglie, «rentré en grâce[385]», allait partout clabaudant
que si M. de Guines, son beau-frère, se trouvait lésé dans sa défense,
il devait en rendre responsable l’ancien secrétaire d’Etat aux affaires
étrangères. Et précisément il venait «d’imprimer que Tort n’ayant pas
d’ordres verbaux à objecter contre lui, les preuves testimoniales
étaient périmées dans l’intervalle de ces quatre années (1771-1774) et
qu’il ne lui était plus possible de se défendre aussi avantageusement en
1775 qu’il l’eût fait en 1771; enfin que M. d’Aiguillon avait corrompu
ceux qui avaient déposé dans l’instruction secrète[386]».