Le comte de Broglie, toujours fort aigri contre le ministre, n’en

continuait pas moins sa correspondance avec le roi. Il avait fini par

lui conseiller de se chercher, lui aussi, un gâteau. Allait-il se

montrer partisan d’une politique à la Choiseul, politique qu’il avait si

durement critiquée[297]? Ce qui n’est pas[298] douteux, c’est qu’il

travaillait à renverser d’Aiguillon, s’il ne pouvait le supplanter.

Même, s’il faut en croire l’_Espion dévalisé_, atroce pamphlet du maître

des requêtes, Baudoin de Guémadeuc, il avait projeté de «donner à Mᵐᵉ Du

Barry le chevalier de Jaucourt[299]». Le ministre en conçut un très vif

dépit, d’autant que l’officieux de Broglie avait obtenu, grâce à la

favorite, d’être envoyé au-devant de la future comtesse d’Artois, à la

place de son frère le maréchal. Cependant, Dumouriez, qui prétendit plus

tard avoir voulu protester contre l’abandon de la Pologne et l’inanité

des promesses faites à la Suède, Dumouriez, secrètement encouragé par

Louis XV, préparait, ou était censé préparer à Hambourg une expédition,

qu’étouffèrent dans l’œuf son arrestation et celle de Favier, autre

agent du comte de Broglie et presque son oracle.

C’était M. de Creutz, le ministre de Suède, seul admis du corps

diplomatique aux fêtes de M. d’Aiguillon et de la Du Barry[300], qui

avait donné l’éveil à celui-là[301]; c’était encore la maîtresse du roi

qui avait révélé à son ami le secret de son amant[302]. Et d’Aiguillon,

pour en saisir les preuves, d’organiser aussitôt cette contre-police que

le baron de Gleichen[303] considérait, à défaut de tout autre mérite,

comme le seul titre de gloire du ministre français. Seulement, si

d’Aiguillon avait pu intercepter la correspondance échangée entre

Dumouriez et Favier[304], ses agents avaient négligé de mettre sous les

scellés les papiers de Favier; et le secrétaire du comte de Broglie,

Dubois-Martin, s’empressa de les subtiliser. Le premier ministre, qui

jusqu’alors avait mené grand bruit, constatant l’embarras du roi fort

peu soucieux d’expliquer son rôle dans l’affaire, jugea prudent de ne

pas le presser davantage. Au reste Louis XV lui avait fait comprendre

l’inutilité de ces recherches, en mettant sous ses yeux des notes

insignifiantes qu’il tenait du comte de Broglie. Puis il avait nommé une

commission chargée d’enquêter sur les faits et gestes de Dumouriez,

Favier et consorts qui avaient pris le chemin de la Bastille.

Mais Broglie entendait dégager pleinement sa responsabilité de

l’aventure: «Vous me rendrez la justice de croire, écrivait-il à

d’Aiguillon, que je n’ai jamais trempé et ne tremperai jamais dans de

pareilles saloperies[305].» Et il exigeait du ministre son entière

justification, pendant qu’il affirmait au roi: «C’est beaucoup plus à

moi qu’au sieur Favier qu’en veut M. d’Aiguillon.»

Le conflit s’envenima. Les amis du ministre allèrent répandre partout

(c’est la version adoptée par le duc de Broglie) que le comte avait usé

du secret du roi dans son intérêt personnel. Broglie, furieux, d’autant

que Louis XV lui avait amoindri sa mission auprès de la comtesse

d’Artois, adressa au ministre un insolent défi, dont la duchesse

d’Aiguillon nous apprend ainsi le châtiment:

«_23 septembre._--Les nouvelles du jour sont l’exil du comte de Broglie

qui est envoyé à Ruffec apprendre à écrire et à parler. On dit beaucoup

qu’il a intrigué avec les gens qui sont à la Bastille. Tout ce que je

sais, c’est qu’il en est très capable et qu’il a écrit à M. d’Aiguillon

une lettre dont le style n’a pas plu au roi et qui lui a valu son

exil[306].»

Ce dut être une décision pénible pour Louis XV, qui, tout égoïste qu’il

fût, affectionnait le comte de Broglie[307].

Car il savait pertinemment qu’il sacrifiait en lui un serviteur zélé et

qu’il était lui seul le vrai coupable, puisque, à force de vouloir

multiplier sa correspondance secrète, sans même en prévenir son

principal agent, il l’avait embrouillée au point de la rendre

inextricable. D’Aiguillon en avait profité pour compromettre Broglie

auprès de Mercy. Il lui reprochait d’avoir usé du secret royal pour

combattre l’alliance autrichienne (les lettres de Favier exaltaient la

Prusse). L’ambassadeur de Marie-Thérèse, qui avait fait jadis de Broglie

le confident de ses inquiétudes[308], s’indigna de ce qu’il appelait une

trahison. L’impératrice-reine et le Dauphin lui donnèrent raison.

Et cependant comme cette disgrâce dérouta toutes les prévisions! Peu de

jours auparavant, le bruit avait couru dans les galeries de Versailles

que le comte de Broglie serait appelé à recueillir la succession de M.

d’Aiguillon. Mercy en avait fait pressentir l’éventualité à

l’impératrice; et Marie-Thérèse lui avait répété à peu près dans les

mêmes termes que le 2 août: «M. le duc d’Aiguillon, tout _mauvais sujet_

qu’il est (le mot du Dauphin) nous convient mieux, dans les

circonstances présentes, que le comte de Broglie[309].»

Le ministre et son amie avaient compris le danger: ils oublièrent leurs

querelles. Mais d’Aiguillon n’en restait pas moins soupçonneux, inquiet,

agacé: car la crainte perpétuelle de se compromettre paralysait ses

moyens d’action. Il se sentait épié par des ennemis puissants et se

croyait trahi par ses plus fidèles auxiliaires. Le _cabinet noir_ dont

il usait largement, à l’égal d’ailleurs des autres ministres européens,

lui réservait souvent, à côté d’indications utiles, d’amères déceptions.

C’est ainsi que la correspondance de Septimanie d’Egmont avec le roi de

Suède l’avait désagréablement surpris. Sa chère cousine ne le ménageait

pas et l’accusait formellement d’avoir abandonné la Pologne pour une

misérable question d’écus[310]. Elle faisait en outre un éloge immodéré

de Choiseul. Passe encore, se dit d’Aiguillon; mais la comtesse

d’Egmont transmettait des nouvelles politiques à Gustave de la part de

Creutz! C’était intolérable. Et d’Aiguillon de s’en expliquer avec

l’ambassadeur de Suède. La scène vaut la peine d’être contée.

Le duc avise Creutz dans l’appartement du roi, le serre entre deux

portes, le saisit par un bouton de son habit et l’apostrophe:

--Comment voulez-vous que je réponde des secrets de votre maître,

puisqu’il passe son temps à les écrire aux belles dames de Paris?

--Oh! balbutia le Suédois, des bagatelles!

--Vous les connaissez donc? Et vous en avez parlé à la comtesse

d’Egmont!

Creutz, apeuré, court chez Septimanie et la supplie d’être à l’avenir

plus prudente[311].

D’Aiguillon n’est guère plus heureux avec Rohan. Cet écervelé

ambitionne, lui aussi, la place de premier ministre[312]. Et cependant

le duc a pour lui des trésors d’indulgence. Il ferme les yeux ou accepte

la misérable justification du prélat sur sa piteuse crédulité à Vienne,

sur ses fredaines dans les boudoirs et ses fraudes à la douane.

Evidemment l’inconséquence du prélat rend sa concurrence peu dangereuse;

mais son brusque rappel, impatiemment désiré par Marie-Thérèse,

rejetterait les Rohan dans le camp de Maupeou. Et le cardinal se pose en

victime: «On m’a cherché toutes les chicanes, jusqu’à vouloir éplucher

ma comptabilité![313]» Sa famille appuie ses revendications. Si

d’Aiguillon continue à rester neutre, le prince de Soubise, qui l’accuse

de «mauvais vouloir», exigera le retour immédiat de son parent, et le

ministre n’y saurait consentir qu’autant que le prélat rentrerait en

France disgracié[314].

Somme toute, l’année 1773 avait été plutôt mauvaise pour le prestige du

secrétaire d’Etat aux affaires étrangères; et Mercy soulignait

malicieusement les échecs successifs d’une politique s’ajustant trop

volontiers à la nonchalance du maître. La difficulté de «faire rentrer

le prince de Parme dans ses devoirs envers le roi d’Espagne»; l’obstacle

apporté par l’Angleterre à l’armement de Toulon[315]; la probabilité de

la paix entre la Turquie et la Russie laissant à cette dernière

puissance les mains libres: autant d’atouts dans celles de l’Autriche

qui devaient rendre son alliance précieuse et nécessaire pour la France,

but impatiemment poursuivi par Marie-Thérèse et favorable à l’extension

de son empire[316].

Il n’était pas jusqu’à la Curie romaine, d’ordinaire dans les meilleurs

termes avec le gouvernement du Roi Très Chrétien, qui ne lui donnât de

l’ennui. C’était surtout depuis l’expulsion des Jésuites. D’Aiguillon

qui passait pour leur ami et qui savait la dévotion de Louis XV si

souvent assiégé par la peur de l’enfer, avait préparé, avec Maupeou, une

déclaration rappelant la congrégation, mais en la mettant sous

l’autorité épiscopale. Or, les partisans des Jésuites étaient trop

exclusifs; et le savant ouvrage de M. Frédéric Masson démontre, de

reste, combien les négociations étaient épineuses[317] et le peu de

chances qu’elles avaient d’aboutir.

Aussi s’explique-t-on le jugement, peut-être trop sévère, car il ne

tenait pas assez compte des difficultés de l’heure, que portait

Marie-Thérèse, sur le premier ministre de son «bon frère» le roi de

France: «Doué de peu de génie et de talent et harcelé par les faits, il

ne se trouve pas en mesure de nous susciter des embarras. Notre besogne

serait bien plus difficile, si le duc de Choiseul, si bien intentionné

qu’il était, se trouvait encore en place.»

Soit; mais quel bénéfice la France avait-elle tiré de l’alliance

autrichienne?

XV

_Comment d’Aiguillon devint ministre de la guerre.--Louis XV au

Conseil.--Nouvelle attitude de la dauphine.--Projet de rappel de

l’ancien Parlement.--Maladie et mort de Louis XV: départ de Mᵐᵉ Du

Barry; les carrosses de Ruel.--Sérénité de d’Aiguillon.--Nouveaux

brocards contre les anciens favoris.--Maurepas ministre d’Etat sans

portefeuille.--Démission, acceptée, de

d’Aiguillon.--Marie-Antoinette veut que le roi l’exile.--La joie du

comte de Broglie et de Maupeou.--Deux portraits de d’Aiguillon._

Le 20 janvier 1774, écrit l’auteur des _Mémoires du ministère

d’Aiguillon_, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères était «à

l’apogée» de sa fortune. Le roi avait retiré le département de la guerre

à Monteynard, compromis dans l’aventure de Broglie, pour le confier par

interim à d’Aiguillon. La duchesse conte assez plaisamment ce coup de

théâtre:

Ce lundi (sans date).

«Eh bien! Monsieur le chevalier, voilà donc encore votre ami

surchargé d’affaires. Hier, après le Conseil, le roi l’appelle et

lui dit: Je vous charge du département de la guerre, jusqu’à ce que

j’aie trouvé quelqu’un qui me convienne. Je vous avertis que cela

est difficile et que j’en trouverai difficilement. Il lui répondit:

--J’obéis aux volontés de Votre Majesté et je désire vivement

qu’elle trouve quelqu’un à qui remettre ce dépôt.

--Je vous répète que je serai difficile et que de travailler avec

vous me le rendra encore davantage.

Après ce beau discours, il est sorti. Vous jugez les courbettes et

les sots compliments qu’il a reçus. Moi qui quittais le roi, je ne

l’ai appris que chez moi, en rentrant, parce que je suis une bête,

car il n’avait cessé de me rire au nez toute la journée. Simplement

j’avais jugé qu’il était de bonne humeur[318].»

Moreau, dans ses _Souvenirs_, reproduit à peu près en ces termes le

dialogue du roi et du ministre. Rien de plus naturel: il allait

volontiers aux nouvelles chez le duc, dont il enregistrait ensuite les

confidences. Et nous citerons, à cet égard, l’idée que lui donnait

d’Aiguillon de la mentalité royale, les jours de Conseil, de même que

nous avons recueilli, dans la correspondance de la duchesse, le croquis

du prince en ses heures de familiarité.

«C’était un homme, disait d’Aiguillon à Moreau[319], quelque temps après

la mort de Louis XV, qui, sans beaucoup d’esprit, avait un jugement

droit et une telle habitude des affaires qu’il voyait d’ordinaire très

juste. Dans certains conseils où les ministres dissertaient à perte de

vue sur l’état de l’Europe ou les intérêts de ses princes, il avait

l’air distrait ou dormeur; mais, tout à coup, sortant de là, il

s’écriait: vous venez tous de battre la campagne: il n’est point

question de ceci ou de cela; ce n’est pas de telle manière qu’ils

agiraient: voici, au contraire, ce qu’ils feraient. Et il devinait

toujours bien.»

«Ce fut, le dimanche, au soir, 30, consigne Moreau dans son _Journal_ à

la date du mercredi 2 février, que le roi le nomma (le duc) au sortir du

Conseil. J’ai été voir M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon qui m’ont accueilli. Toute

la terre était chez eux. Le ministre avait l’air honnête et affable, Mᵐᵉ

d’Aiguillon le contentement même[320].»

Mais cette nouvelle faveur ne surprit personne. Le prince de Croÿ[321],

la dauphine[322] avaient prévu la disgrâce de Monteynard, dont ils

rendaient responsable celui qui devait en profiter.

Quel jugement lumineux! s’écrie Mercy-Argenteau, en signalant à sa

souveraine la déclaration de Marie-Antoinette, deux mois avant la chute

du ministre de la Guerre. En effet, le 23 octobre, Mercy était venu

présenter à la dauphine les doléances de d’Aiguillon, navré que la jeune

princesse n’adressât plus un mot à sa femme au cercle de la cour. Et

Marie-Antoinette avait répondu à l’ambassadeur qui la suppliait d’user

de ménagements envers les d’Aiguillon, que ni l’un ni l’autre n’avaient

à se plaindre d’elle. Le comte de Broglie et ses émissaires étaient

seuls coupables, disait-elle, de la fermentation qui régnait dans le

ministère; et le duc d’Aiguillon «n’inculpait si gravement Monteynard

que parce qu’il convoitait sa place».

Au surplus, Marie-Antoinette devait y gagner. Car, d’Aiguillon, à peine

pourvu de son nouveau poste, avait prié Mercy d’assurer la dauphine

«qu’il se ferait une loi de lui obéir en tout». Marie-Antoinette l’avait

pris au mot; et les grâces avaient suivi de près les

recommandations[323]. Depuis, sa mère l’avait exhortée à reconnaître ces

témoignages de déférence par de notables concessions[324]. Aussi bien la

princesse n’avait pas fait preuve jusqu’alors de beaucoup de

discernement, ni de modération, au cours de ses relations avec le

ministre[325]. Elle n’en mit pas davantage, s’il faut en croire

Mercy[326], dans le nombre et dans le choix des protégés dont elle

encombra les bureaux de la guerre. Peut-être était-ce de l’espièglerie?

D’Aiguillon voulut-il encore donner une dernière preuve de son aveugle

résignation aux antipathies irréductibles de la dauphine, en témoignant

de son irritation contre l’ineptie, les exigences et la légèreté de la

favorite? C’est Mercy-Argenteau qui l’affirme[327]; il est vrai qu’il

est seul à signaler le fait; et nous nous en étonnons à bon droit; car

nous ne voyons pas que d’Aiguillon ait jamais eu vis-à-vis de Mᵐᵉ Du

Barry, même dans la disgrâce, d’autres sentiments que ceux de la

déférence et de la gratitude.

Parvenu enfin à la situation prépondérante qu’avait occupée Choiseul,

d’Aiguillon tenta de réaliser un projet qui s’imposait depuis longtemps

à son esprit et que la fatalité, s’attachant à la plupart de ses

conceptions, devait faire échouer: la restauration intégrale, sous son

principat, de l’ancien Parlement. Les magistrats qui le composaient

l’ayant frappé de flétrissure, c’eût été une noble revanche, bien

inattendue chez un homme à qui son intraitable orgueil conseillait les

plus implacables représailles. Voulut-il plutôt faire pièce à Maupeou?

Toujours est-il qu’à la fin de décembre 1772, dans le but d’une

réconciliation des exilés avec le pouvoir royal, il rapprocha d’abord de

Louis XV la maison d’Orléans, puis obtint de ces princes qu’ils

remissent au souverain un mémoire tendant au retour de l’Ancien

Parlement. La mort du roi dans les premiers jours de mai et «la

disgrâce de d’Aiguillon, le 2 juin, firent échouer le plan[328]» du

ministre. Louis XVI, en signant l’ordre de rappel, devait seul

bénéficier de la popularité qui récompense toutes les mesures

d’apaisement.

Dès que Louis XV était tombé malade (il était alors à Trianon avec Mᵐᵉ

Du Barry), d’Aiguillon, pénétré du sentiment de sa responsabilité, avait

décidé la comtesse à faire transporter le roi à Versailles. C’était

l’avis du chirurgien La Martinière. Lorry, médecin de M. d’Aiguillon,

avait conseillé d’avoir recours à celui de Mᵐᵉ Du Barry, Bordeu; et la

favorite était restée seule, avec le premier ministre, au chevet du

malade[329]. Toute la cour était en émoi. La foule se pressait aux

portes des appartements. Le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la

chambre, après avoir consulté La Borde et d’Aiguillon, vient annoncer

que le roi entend rester seul. Mais les ducs de Bouillon et de Liancourt

refusent de se retirer, et l’intérieur du palais reste envahi.

Le 4, le roi s’entretient longuement avec le duc d’Orléans et M.

d’Aiguillon. Puis, vers minuit, il s’adresse à Mᵐᵉ Du Barry: «Je ne veux

pas recommencer Metz. Dites à M. d’Aiguillon de venir me parler demain

matin à dix heures.» D’après le _Journal de Hardy_, il avait déjà

précisé sa volonté: «Arrangez votre retraite avec M. d’Aiguillon; j’ai

donné des ordres pour que vous ne manquiez de rien.»

Le lendemain, le ministre était auprès du souverain: «Elle partira, lui

dit Louis XV, honnêtement, à quatre heures du soir, en évitant les

duretés de Metz et Mᵐᵉ la duchesse d’Aiguillon la mènera à Ruel.»

Le prince de Croÿ, racontant par le menu ce départ historique, qui ne

devait pas avoir, comme celui de la Châteauroux, un lendemain, ajoute,

en guise de commentaire: «Le duc d’Aiguillon jouait un très gros jeu

vis-à-vis de la famille royale et de madame la dauphine, très décidée

là-dessus si le roi manquait...[330]» Des ennemis du régime insinuaient

que Ruel était bien près de Versailles et que si Louis XV «en revenait»,

l’ami de la Du Barry la ramènerait promptement au maître.

En tout cas, le duc qui savait le roi irrémédiablement perdu, témoignait

d’une belle crânerie, en prenant, pour ainsi dire, sous son égide, la

favorite odieuse au futur règne. Et cette crânerie, c’était un acte de

reconnaissance honorant les deux alliés, quelles que puissent être leurs

erreurs ou leurs fautes devant l’Histoire. Au reste, le premier ministre

ne fut pas seul à donner cette preuve publique de sa gratitude envers la

femme qui avait si généreusement contribué à son salut et collaboré à sa

fortune. Après que la duchesse d’Aiguillon eût emmené Mᵐᵉ Du Barry,

plusieurs gens de cour allèrent présenter leurs devoirs à l’exilée; de

mauvaises langues s’amusèrent à dénombrer les douze ou quinze carrosses

stationnant à la porte du château de Ruel. On s’enquit du nom des

propriétaires; et longtemps après, dans les antichambres du nouveau roi,

on les désignait comme autant de candidats à la disgrâce, en disant:

c’était un des carrosses de Ruel[331].

Et cependant que de racontars odieux, que d’ignobles calomnies, ne

répandirent pas les ennemis de d’Aiguillon--les cendres du feu roi à

peine refroidies--pour démontrer que le ministre cherchait à se faire,

de son ingratitude envers sa bienfaitrice, un titre à la bienveillance

du nouveau régime!

En bon économiste, exécrant, à l’exemple de ses amis les philosophes,

celui qu’on disait affilié aux jésuites, l’abbé Baudeau consignait dans

sa chronique manuscrite, cette anecdote qu’il tenait de «quelqu’un assez

instruit»: «D’Aiguillon avait fait investir la Du Barry de maréchaussée

à Ruel, avait fait dire à Mᵐᵉ Adélaïde qu’elle n’échapperait pas et

avait mandé au nouveau roi que l’intention du défunt était qu’elle fût

mise dans un couvent, puisqu’elle avait le secret de l’Etat[332]».

L’historiette suivante appartient à la même catégorie d’informations:

Louis XV, agonisant, avait remis secrètement à d’Aiguillon trois

millions pour Mᵐᵉ Du Barry; et le dépositaire infidèle s’était empressé,

aussitôt la mort du roi, d’aller porter au petit-fils les millions de

l’aïeul[333].

Ce qui est certain, c’est qu’au lendemain d’un trépas ruinant l’édifice,

laborieusement construit, de sa fortune, d’Aiguillon affecta ou garda

une inébranlable sérénité. Sa compagne, si perspicace, si courageuse, si

aimante, lui avait, la première, donné le conseil de résigner

immédiatement ses fonctions[334]. Il voulut attendre quelques jours.

Croÿ, qui était avec lui en relations suivies, constate, à maintes

reprises, cette fermeté de l’homme d’Etat conservant le sourire à

l’approche de la disgrâce. Pendant la maladie de Louis XV, Croÿ avait

dîné chez le ministre, «il y avait trois tables et cinquante personnes».

Après la mort du roi, «tout Paris avait couru chez d’Aiguillon qui

faisait bonne mine à mauvais jeu[335]».

Et cependant, avant même que son sort fût décidé, ses anciens ennemis,

les Choiseul, les philosophes et les encyclopédistes, les parlementaires

et les vengeurs de la Chalotais, Maupeou et son groupe de fidèles, la

reine et la famille royale, puis toute une nuée de nouveaux adversaires,

le comte de Broglie et ses associés, des académisables évincés[336], des

journalistes étrangers frappés d’exclusion, des auteurs dramatiques tels

que Beaumarchais, atteints par la censure; enfin des courtisans aspirant

aux faveurs du nouveau régime et des libellistes de l’ancien soucieux de

placer avantageusement leur prose ou leurs poésies venimeuses,

partaient en guerre contre le favori--l’idole aux pieds d’argile.

A l’avènement de Louis XVI, avait déjà couru cette épigramme--jeu de

mots par à peu près--d’ailleurs inoffensive.

Les Barils s’enfuirent,

L’Aiguillon ne pique plus,

La Vrille est usée,

Le Pouls est lent.

Toutes les histoires de brigands qu’avaient ressassées les pamphlets

parisiens et français pendant les affaires de Bretagne retrouvaient un

regain d’actualité; et la chronique de Baudeau les reproduit avec une

rare complaisance.

Mais, en dépit de ces sollicitations plus ou moins directes, Louis XVI

ne prenait pas parti:

«Le roi, qui ne parle pas, écrivait Marie-Antoinette à sa mère, le 11

mai 1774, n’a pas dit un mot sur le choix d’un ministère. Il ne me

semble pas disposé à garder M. d’Aiguillon, l’âme damnée de la comtesse

Du Barry et qui a trop de penchant pour la Prusse. J’ai mis en avant le

nom de M. de Choiseul qui serait bien pris du pays, mais on ne m’a point

répondu; on ne me paraît pas lui être favorable[337].»

Le surlendemain, arrivait de Pontchartrain à Choisy le vieux comte de

Maurepas[338]: le roi l’avait nommé «ministre d’Etat sans portefeuille».

D’Aiguillon avait ménagé cette brillante rentrée à son oncle par

l’entremise de Mᵐᵉ Adélaïde[339]. Le ministre disgracié de Louis XV

était resté plus de vingt-cinq ans éloigné de la Cour: il était

septuagénaire.

--Je ne vous trouve pas changé, lui dit aimablement la tante du roi.

Les frères de Louis XVI ne virent pas sans appréhension l’apparition de

ce revenant. Il leur semblait qu’il dissimulât derrière sa caducité la

personnalité très vigoureuse et très agissante de M. d’Aiguillon.

Peut-être celui-ci nourrissait-il cette arrière-pensée[340]. Nous

saurons bientôt si elle fut jamais justifiée.

En tout cas, les 20 et 26 mai, l’ancien ministre de Louis XV travaillait

encore avec Louis XVI. «Il paraissait aussi radieux que le chancelier»,

dit l’abbé Baudeau.

Huit jours après, éclatait dans Paris la nouvelle de son départ:

«Le 6 juin, écrit en son journal le prince de Croÿ, je reçus une lettre

très curieuse de ma belle-fille, du 3, qui portait que, le 2, M. de

Maurepas était allé chez M. d’Aiguillon pour lui faire entendre qu’il

fallait donner ses deux démissions, que celui-ci lui avait demandé s’il

était porteur d’ordres, que M. de Maurepas l’avait assuré que non, mais

qu’il l’avertissait en ami qu’il était temps[341].

Sur quoi, le duc d’Aiguillon était monté au Conseil, à l’ordonnance, et,

avant de commencer, avait dit au roi que, ses services ne paraissant pas

lui être agréables et que, le bien de la chose demandant la confiance du

maître, il lui remettait sa double démission des deux ministères... que

le roi avait paru désirer qu’il les gardât encore, disant qu’il lui

fallait encore voir et se mettre au courant de son administration...

mais que le duc ayant insisté, le roi les avait prises en lui disant

qu’il pouvait garder sa charge de capitaine des chevau-légers et qu’il

la lui verrait exercer volontiers[342]...»

Pour être si bien renseigné, ce fin renard de Maurepas avait dû écouter

aux portes de Mᵐᵉ Adélaïde.

Mais il savait aussi à quoi s’en tenir sur les sentiments de

Marie-Antoinette à l’égard de son neveu.

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 12 / 30 段