d’Aiguillon.» Sa «mauvaise volonté» des premiers jours venait de ses
appréhensions. Il craignait que Marie-Thérèse «n’accordât une trop haute
protection à M. de Choiseul». Mais il commence à parler avec un peu plus
de modération sur les affaires de Pologne; et Mercy ne désespère pas
d’en avoir raison, si «Madame la Dauphine veut bien appuyer ses
démarches[262]».
De fait, il semble que cette princesse, considérée par Kaunitz «comme un
mauvais payeur dont il faut se contenter de tirer ce que l’on
peut[263]», veuille maintenant en devenir un bon; car, à quelque temps
de là, rencontrant d’Aiguillon chez le roi, elle lui parle fort
longuement: «Jamais, confie le ministre à l’ambassadeur, je n’avais été
si bien traité[264]». Un autre jour, Mᵐᵉ Du Barry s’étant rendue à la
messe avec la duchesse d’Aiguillon, la Dauphine adresse d’abord la
parole à la grande dame, puis se tournant vers la favorite, elle donne
un tour si adroit à la conversation que les deux femmes peuvent se
croire également visées par la princesse. Le roi et Mᵐᵉ Du Barry étaient
aux anges[265].
Louis XV, fier de ce succès, encourage sa maîtresse à se présenter chez
la Dauphine; Mercy, à qui d’Aiguillon fait la confidence, approuve la
démarche pour «éviter toute fermentation dans la famille royale»; mais
il estime que la comtesse «devrait se contenter d’être bien reçue deux à
trois fois par an[266]».
Entre temps, l’acte diplomatique du 5 août consacre officiellement le
dépeçage hypocrite de la malheureuse Pologne; et d’Aiguillon conserve
l’attitude favorable déjà signalée par Mercy. Mais l’ambassadeur
d’Autriche se tient toujours sur ses gardes. Le caractère du ministre
français est trop faux et trop suspect aux yeux de Mercy, pour qu’on
puisse «s’en reposer sur ses assertions». D’Aiguillon, ne prenant
d’autre guide que «sa convenance personnelle», n’a «ni la force, ni le
génie, ni la connaissance des affaires pour résoudre un système».
Toutefois comme Louis XV reste inviolablement attaché à la politique
actuelle, son secrétaire d’État aux affaires étrangères ne «tentera pas
d’entreprises impraticables». Il s’accommodera même très volontiers de
l’alliance autrichienne, dès qu’il pensera y trouver sûreté et profit,
ce que d’ailleurs lui «laisse prévoir» son interlocuteur[267].
L’impératrice partage l’opinion de son représentant sur d’Aiguillon
qu’il surveille de près. Il constate que le Premier tient toujours «un
langage très modéré», quoique «la confection des arrangements relatifs à
la Pologne devienne une nouvelle mortification pour le ministre
français; mais le Roi Très Chrétien envisage ces mêmes arrangements avec
plus de raison et de justice[268]».
Ah! le beau bill d’indemnité pour la conscience de Marie-Thérèse! Mais
aussi quel triomphe pour l’adresse de l’ambassadeur!
Il parviendra également à prévenir les tracasseries que peut susciter
d’Aiguillon, si «malhabile» et si discrédité qu’il soit, par ses
démarches auprès de l’Angleterre, de même qu’il compte «barrer» à
Madrid, les «insinuations» du ministre[269].
Or, cet homme qui savait si bien se faire valoir et qui, somme toute,
n’avait eu qu’à enfoncer des portes ouvertes, n’avait pas prévu un
incident susceptible de démolir l’échafaudage de combinaisons qu’il
avait si artificiellement accumulées pour soutenir «l’alliance». Un
matin, la Dauphine lui montre, en lui demandant «le secret absolu», une
lettre que vient de lui adresser le comte de Provence[270]. C’était tout
une suite de conseils, écrits de la main du prince, pour apprendre à sa
belle-sœur comment elle réussirait à se concilier l’amitié du roi, la
considération de sa famille, le dévouement de la Cour et de la Nation.
Ils se résumaient ainsi:
1º Dépeindre, au monarque, le duc d’Aiguillon, «ce monstre», sous les
couleurs les plus noires; car c’est à lui qu’il faut imputer la discorde
où se débat la famille royale; il n’est pas question toutefois de la
liaison du ministre avec la favorite.
2º Pour que d’Aiguillon ne puisse inspirer aucune méfiance au roi sur la
correspondance de la Dauphine, cette princesse devra faire lire à Louis
XV les lettres qu’elle envoie et qu’elle reçoit.
3º Parler moins souvent en particulier à Mercy.
Mais déjà Marie-Antoinette n’était que trop disposée à suivre ces
conseils, sauf bien entendu le dernier, ou tout au moins à reprendre la
liberté de son attitude envers le duc d’Aiguillon. L’avant-veille de
cette confidence, le 12 novembre, à sa toilette, elle avait très
nettement demandé à Mercy-Argenteau s’il y avait «danger de
refroidissement entre les deux cours»; puis, sur la réponse négative de
son interlocuteur, elle avait fait une sortie très vive contre le
premier ministre qu’elle «dépeignait au naturel», soit du côté du
caractère, soit du côté des moyens d’agir et des talents[271].
Il semble que l’animosité, jusqu’alors si mal contenue de la Dauphine,
se soit principalement portée sur d’Aiguillon; car, quelques jours
auparavant, Mᵐᵉ Du Barry, survenue au moment du dîner, avec son
inséparable compagne, Mᵐᵉ d’Aiguillon, avait reçu de la princesse cet
accueil de bienveillante indifférence, qui se traduisait, d’ordinaire,
par une appréciation banale sur les variations climatériques de la
saison.
Évidemment la boutade de Marie-Antoinette, l’intervention inattendue de
son beau-frère durent faire trembler Mercy; mais il en fut quitte pour
la peur; car nous ne voyons pas que cette double manifestation
d’hostilité ait aggravé la situation. La correspondance de l’ambassadeur
jusqu’aux premiers mois de 1773 ne s’occupe guère que du cardinal de
Rohan. Les entrevues de Mercy avec d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du Barry
établissent que l’étourdi et présomptueux prélat eût été volontiers
sacrifié au mécontentement, chaque jour plus intense, de Marie-Thérèse
contre ce «panier percé»[272] (le nom que lui donnait le ministre), s’il
n’eût été de la dernière imprudence de froisser le maréchal de Soubise
et la comtesse de Marsan, grands partisans du chancelier Maupeou.
Pendant la marche ascensionnelle, quoique peu triomphale, de son époux,
Mᵐᵉ d’Aiguillon, cette victime du devoir, que nous voyons toujours à la
remorque de la Du Barry, attirait peu l’attention sur sa propre
personne. Elle s’effaçait, de la meilleure grâce, devant un maître aussi
franchement admiré que ponctuellement obéi, bien qu’elle goutât peu la
fièvre et l’agitation de la vie des cours. Et cependant comme elle se
trouve entraînée dans ce tourbillon! Elle est occupée, lors du séjour à
Fontainebleau, depuis huit heures du matin jusqu’à une heure après
minuit. Et cependant «elle n’a rien fait et dit des riens». Tout,
d’ailleurs, en cette résidence, se trouve «dans l’ordre accoutumé, on y
chasse, on y joue, on s’y promène, car il fait le plus beau temps du
monde... je le sais par ouï-dire, car je n’ai pas mis le nez
dehors[273]».
Mᵐᵉ d’Aiguillon continua-t-elle, à Versailles, cette série de dîners
magnifiques que son mari jugeait nécessaires à sa gloire, dîners dont
elle était la savante ordonnatrice et qui mettait en si puissant relief
le génie du cuisinier Martin? Présida-t-elle, par exemple, aux apprêts
du somptueux festin qui fut l’objet de cet écho des _Mémoires secrets_
du 13 février 1772[274]?
«On raconte que dernièrement à une fête que donnait le duc d’Aiguillon,
il se trouvait au dessert une croquante figurée représentant les
diverses parties de l’Europe et du globe auxquelles correspond son
ministère. Ce seigneur en offrit à Mᵐᵉ la vicomtesse de Fleury et lui
demanda ce qu’elle voulait. Après les petites simagrées des jolies
femmes:
--Eh bien! Monsieur le duc, s’écria-t-elle, donnez-moi la France, je la
croquerai aussi bien qu’une autre.»
Cette période de réceptions fut interrompue, dans le courant de l’année,
par un deuil dont souffrit cruellement la duchesse d’Aiguillon, et que
ravivait, en toutes circonstances, une sensibilité fort rare à cette
époque où la philosophie sceptique de la bonne compagnie prétendait
cuirasser le cœur humain contre les émotions les plus légitimes.
La «grosse duchesse» était morte subitement, au sortir du bain, d’une
indigestion, prétendent les _Mémoires secrets_, qui signalent le décès à
la date du 15 juin et font l’oraison funèbre de la défunte sur le ton
moqueur dont ils sont coutumiers:
«Beaucoup d’esprit, très instruite et fort entichée de la philosophie
moderne, c’est-à-dire de matérialisme et d’athéisme.»
Et la maligne gazette rappelait que la douairière était la protectrice
attitrée de l’Encyclopédie et des Encyclopédistes. L’abbé de Prades,
auteur d’une thèse des plus hardies, avait dû à la grosse duchesse un
asile et des secours qui lui avaient permis de se soustraire au
fanatisme de ses ennemis.
Nous avons vu précédemment[275] quels regrets Mᵐᵉ d’Aiguillon avait
donnés à la mémoire de sa belle-mère. Six mois après, le souvenir des
bienfaits reçus lui arrachait encore des larmes, alors qu’elle «était
allée en Sorbonne», dans cette église dont les caveaux servaient de
sépulture aux Richelieu[276]. C’était là encore que reposaient les
cendres de «ce qu’elle avait le plus aimé», des enfants qu’elle avait
perdus. «Il a fallu tout mon courage, gémit-elle, pour y être sans qu’il
y parût; j’y suis parvenue: il n’y a eu que mes enfants qui s’en soient
aperçus... Plus j’ai souffert et plus j’ai été aise que M. d’Aiguillon
n’ait pas pu y venir. Je craignais ce moment-là pour lui...[277]»
Joli trait de tendresse conjugale! Attention délicate pour un homme à
qui la seule politique donnât vraisemblablement de l’émotion!
XIV
_Un mauvais jour de l’an pour Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Conseils de
prudence.--Les galas de d’Aiguillon et de Mᵐᵉ du Barry: «le noir
serpent» et l’œuf d’autruche.--On s’écrase chez Mᵐᵉ
d’Aiguillon.--Bouderies entre le ministre et la favorite.--«Le
mauvais sujet».--Confidences de Mˡˡᵉ Chon: Mercy-Argenteau
serait-il berné?--L’intrigue Narbonne.--Réconciliation des deux
alliés.--La contre-police de d’Aiguillon: Dumouriez et consorts
embastillés.--L’exil du comte de Broglie, d’après Mᵐᵉ
d’Aiguillon.--Indiscrétions de Septimanie.--Récriminations de
Rohan.--Insuccès diplomatiques du premier ministre._
L’affaire de la Pologne était moins instante. De ce fait,
Marie-Antoinette crut avoir retrouvé sa liberté d’allures; et le parti
d’Aiguillon ne tarda pas à s’en apercevoir.
Aux réceptions officielles de janvier 1773, Mᵐᵉ Du Barry s’était
présentée chez la Dauphine, accompagnée de ses deux dames, la maréchale
de Mirepoix[278] et la duchesse d’Aiguillon, et, de plus, flanquée de
Mˡˡᵉ Chon, sa belle-sœur. La princesse ne leur dit pas un mot.
Seulement, la fine mouche, pressentant quelque orage, prit les devants,
et, dans une lettre qu’elle écrivait, le 13 janvier, à sa mère: Je
crois, insinue-t-elle, que M. d’Aiguillon a voulu persuader à Mesdames
Du Barry qu’elles avaient été mal traitées... J’ai parlé à tout le monde
en général... Mais le ministre ne s’est jamais plaint de moi pour
lui[279].
En tout cas, écrit de son côté Mercy, «je n’en fus pas quitte à si bon
marché vis-à-vis de M. d’Aiguillon, qui me dit, entr’autres choses
piquantes, qu’il semblait que Mᵐᵉ la Dauphine eût le projet de narguer
le roi par la façon dont elle traitait les personnes qu’il affectionnait
le plus». A son tour, Mercy se fâche: il réplique qu’il ne faut pas
rejeter «l’odiosité» du conflit sur la princesse, qui serait en droit de
suivre l’exemple de son époux et de ses tantes à l’égard de la favorite.
Il conclut qu’on a lieu d’être «satisfait de la Dauphine», mais que si
elle était forcée de «se révolter», il répéterait au roi son entretien
avec d’Aiguillon. Aussitôt celui-ci de se radoucir, de protester de «son
zèle pour la Dauphine»; mais, «il désirerait qu’elle employât, pour
plaire au roi, toutes les grâces dont la nature l’a douée[280]».
Marie-Thérèse morigène vertement sa fille. Déjà, en souvenir sans doute
des prévenances qu’elle-même avait prodiguées à Mᵐᵉ de Pompadour, elle
avait écrit, le 30 septembre 1771, à Marie-Antoinette: «Vous ne devez
connaître ni voir la Barry d’un autre œil que d’être une dame admise à
la Cour et à la société du roi».
Aujourd’hui elle veut que, «sans affectation», Marie-Antoinette «adresse
quatre à cinq fois par an la parole à la favorite», elle ne «saurait
mieux confondre M. d’Aiguillon[281]».
Mais, en vérité, ce pauvre Mercy a fort à faire avec l’humeur changeante
de son «archiduchesse». La semonce de Marie-Thérèse a-t-elle eu raison
de l’intransigeance de la jeune femme? Celle-ci a-t-elle «réparé» comme
elle l’avait promis à son conseiller intime? Toujours est-il que, quinze
jours après la mercuriale de la mère, la fille «se conduit avec plus de
sagesse, de prudence et de succès que ne semblent le comporter son âge»,
les ennuis dont l’accablent ses entours et les «vilaines intrigues» qui
l’enveloppent[282].
Deux mois plus tard, le vent a tourné; et voici que notre ambassadeur,
désorienté, explique, la mort dans l’âme, à sa souveraine, tous les
efforts qu’il a tentés, en pure perte, pour rendre un peu de stabilité à
un esprit aussi mobile. Il s’est évertué à lui faire comprendre,
s’autorisant en cela de toutes les règles de la diplomatie, qu’elle ne
doit laisser jamais «apercevoir aux gens qu’elle les a démasqués»,
attendu qu’elle «doit un jour gouverner ce royaume[283]».
Toutefois, ces piqûres d’amour-propre étaient loin de décourager ceux
qu’elles blessaient si sûrement. Ils n’en sentaient que mieux la
nécessité d’«affirmer hautement leur ligue», pour nous servir d’un mot
de Pidansat de Mairobert. D’où ces deux fêtes magnifiques que se
donnèrent réciproquement à Versailles les d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du Barry,
fêtes que le chroniqueur décrit avec complaisance, et dans ses
_Anecdotes_, et dans les _Mémoires de Bachaumont_[284].
C’était à son hôtel de la place d’Armes, que la femme du ministre avait
reçu, le 18 février, la maîtresse du roi, au milieu d’un cercle de
grandes dames richement parées. Dans les salons aménagés avec un goût
exquis, on avait joué des petites pièces de circonstance, dansé un
ballet, qu’avait suivi un superbe souper; et cette brillante soirée
s’était terminée par un bal masqué d’un entrain extraordinaire. Parmi
les divertissements, la _Fête villageoise_, due à la plume alerte de
l’abbé de Voisenon, l’oncle de Mᵐᵉ Favart, avait été plus
particulièrement applaudie. L’auteur y parlait d’un certain «serpent
noir», où le roi, présent à la fête, voulut voir le chancelier Maupeou.
L’application était peut-être exacte. La haine grandissait chaque jour
entre les deux anciens alliés; et la galerie comptait les coups:
«On dit, prétend Mᵐᵉ Du Deffand, que le chancelier _chancelle_, que le
duc d’Aiguillon _aiguillonne_... que le combat est un combat à mort. Le
ciel en soit loué, qu’ils périssent tous deux...[285]»
Or, Maupeou saisit, comme le roi, l’allusion, mais trouva la
plaisanterie mauvaise, et la reprocha très âprement à Voisenon qui,
l’année précédente, avait écrit des couplets en son honneur.
La politesse que rendit la comtesse à d’Aiguillon dans un hôtel acheté
par elle à Versailles, était plus encore l’apothéose de la maîtresse du
logis, apothéose à laquelle le spectacle coupé, porté sur le programme,
offrait un cadre complaisant[286]. Un œuf d’autruche occupe le centre du
grand salon: une voix appelle Mᵐᵉ Du Barry dans cette direction; et, dès
qu’elle s’approche, Cupidon sort tout armé de l’œuf. Ce qui signifie
qu’un seul regard de la comtesse fait éclore l’amour. Mais ce
«proverbe»--ainsi qu’on dénommait les allégories mythologiques, alors si
fort à la mode--en comportait un second de sens moins précis ou passible
tout au moins de double sens, car les mauvais plaisants de la Cour
pouvaient en appliquer le mot à d’Aiguillon aussi bien qu’au roi:
l’Amour perdait son bandeau, démonstration évidente de la tendresse
«éclairée (!!)» du prince pour la déesse de ce délicieux palais[287].
La correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon avec M. de Balleroy ne dit mot de
ces fabuleuses réceptions. D’ailleurs, nous avions déjà remarqué combien
elle est sobre de détails, quand il s’agit de Mᵐᵉ Du Barry. L’impression
qui se dégage d’abord (et nous l’avons également signalée) du compte
rendu que la duchesse croit devoir donner au chevalier de toutes ces
fêtes officielles, c’est son profond dégoût pour la basse adulation des
courtisans courant s’aplatir devant l’idole que, la veille encore, ils
salissaient de leurs injures. En effet dans ce même mois de février
1773, quelle ruée d’appétits serviles aux sportules ministérielles! La
lettre suivante, adressée au prince Henri de Prusse, en dit plus que de
banales déclamations sur une telle frénésie:
«L’empressement de se rendre chez M. le duc d’Aiguillon continue
tellement qu’on se cogne et se serre de tous côtés. Il y a tous les
jours autant de monde qu’il y peut en tenir. On s’appuie l’un sur
l’autre en se haussant sur la pointe du pied pour être aperçu. M. le
prince de Tingry, enterré dans la foule, élève la voix tout à coup en
criant:
--Je ne sais si Mᵐᵉ la duchesse m’entrevoit, mais je lui rends mes
hommages bien sincèrement[288].»
Que de palinodies et même sur le degré le plus rapproché du trône! La
Dauphine qui, malgré l’étourderie naturelle à son âge et à son
caractère, est entretenue par son entourage dans un état perpétuel de
méfiance, s’inquiète de la «façon de penser et d’agir» du comte de
Provence, l’homme aux petits papiers[289]. Le voici maintenant en
rapports continus, par un commis des affaires étrangères, avec le
«monstre», ainsi qu’il appelait d’Aiguillon dans ses instructions à sa
belle-sœur. Aussi l’ombrageux Mercy-Argenteau, consulté par
Marie-Antoinette, lui conseille-t-il fort sagement, lui qui a peut-être
pénétré le louche et tortueux personnage qu’est déjà le comte de
Provence, «de ne jamais mêler dans ses entretiens avec lui aucune
confidence, ni discussion, sur des matières d’intrigue, ni sur les
différentes personnes qui y sont intéressées[290]».
Dans cette correspondance secrète qu’il entretient avec
l’impératrice-reine et qui, à côté de commérages insignifiants, ouvre
souvent sur l’histoire du temps des horizons inattendus, l’ambassadeur
d’Autriche ne définit pas autrement l’esprit, les vues, les tendances,
les projets du comte de Provence; mais nous ne serions pas surpris si
les conférences mystérieuses qui rapprochaient le frère du roi du
premier ministre ne se rattachaient pas à une nouvelle intrigue où le
duc d’Aiguillon, tremblant toujours pour la solidité de son crédit,
s’était embarqué fort inconsidérément.
Depuis quelque temps, il était en froid avec la trop nombreuse et trop
avide parenté de Mᵐᵉ Du Barry. Il s’était très nettement refusé, après
l’abbé Terray,--honnête homme ce jour-là--à payer les dettes de jeu du
_Roué_. Et Mˡˡᵉ Chon en avait pris de l’humeur, d’autant que sa
belle-sœur avait approuvé la résistance du ministre des affaires
étrangères[291]. Mais la comtesse n’en avait pas moins une absolue
confiance dans cette astucieuse personne qu’était Mˡˡᵉ Chon. Aussi
d’Aiguillon, redoutant une rupture définitive et voulant la prévenir en
se créant des titres essentiels à la gratitude de Mᵐᵉ Du Barry,
proposa-t-il à la maîtresse de Louis XV de la «faire rentrer en grâce
auprès de la famille royale». Le comte de Provence était tout désigné,
en raison de l’amitié que lui témoignait Mᵐᵉ Adélaïde, pour favoriser la
combinaison du ministre; et vraisemblablement d’Aiguillon dut le
pressentir à cet égard; mais l’intermédiaire qu’il jugea plus apte
encore à le seconder directement fut la comtesse de Narbonne, dame
d’atours de Mᵐᵉ Adélaïde, fort en faveur auprès de la fille de Louis XV.
Et Mercy admire la grandeur d’âme de Mᵐᵉ de Narbonne, gardant si peu
rancune à d’Aiguillon d’avoir voulu la faire chasser jadis du service de
la princesse, qu’elle se dévoue aujourd’hui aux intérêts du premier
ministre. Il est vrai que le duc lui avait promis, en cas de réussite,
de l’intéresser[292] dans le renouvellement des fermes générales et
d’attribuer la mairie de Bordeaux à son fils--le futur et le dernier
conseiller de Napoléon. M. d’Aiguillon, s’exclame Mercy, ignore donc le
peu d’influence de Mᵐᵉ Adélaïde, «caractère faible, inconséquent, léger»
sur l’esprit de la Dauphine? Mais l’obligeante Narbonne entretient par
ses mensonges les illusions du ministre. Vain espoir en effet: un jour
Marie-Antoinette, à qui son mentor recommande instamment de «ne jamais
parler de ce qui pourra se dire dans la famille royale sur le compte de
M. d’Aiguillon» lui rapporte un mot très significatif de son mari à Mᵐᵉ
Adélaïde. Cette princesse l’entretenait des pourparlers du ministre; le
Dauphin lui répondit sèchement:
«--Ma tante, je vous conseille de ne point vous mêler dans les intrigues
du duc d’Aiguillon; c’est _un mauvais sujet_[293].»
«Mᵐᵉ Adélaïde, écrit Mercy-Argenteau, en eut la parole coupée[294].»
Marie-Thérèse s’indigne, à son tour, des «démarches du ministre aussi
déplacées que ses lumières sont bornées». Mais elle est «tranquille»,
parce qu’elle voit que son ambassadeur met sa fille en «bon chemin».
Ainsi encouragé, Mercy provoque les confidences de Mˡˡᵉ Chon, devenue
l’ennemie de M. d’Aiguillon. Elle lui dit «tout ce qu’il veut». Elle se
gausse de la présomption de l’homme d’Etat qui prétend «amener à ses
vues» la famille royale par l’intermédiaire de Mᵐᵉ de Narbonne. Et elle
a prévenu sa belle-sœur, (elle le lui répète même devant l’ambassadeur),
qu’elle serait «la dupe» de ce chimérique projet. Lui, Mercy-Argenteau,
s’étonne. Mᵐᵉ Du Barry et M. d’Aiguillon le tourmentèrent jadis pour
qu’il combattît l’influence de Mᵐᵉ Adélaïde sur la Dauphine et pour
qu’il inspirât à Marie-Antoinette une salutaire défiance contre les
manœuvres de Mᵐᵉ de Narbonne. Il réussit. Et voici maintenant qu’on suit
«des voies que l’on avait pris tant de soin à détruire!» La favorite est
toute déconcertée et prie le diplomate étranger de l’aider à sortir
d’embarras.
Entre temps Mᵐᵉ Adélaïde, sur le conseil de sa confidente, écrit au roi;
et celui-ci de lui répondre aussitôt, en l’invitant à user de son
ascendant sur l’esprit du Dauphin pour l’engager à se montrer plus
sociable, etc... Colère de la Dauphine, partagée par la famille royale,
contre Mᵐᵉ Adélaïde, colère si peu dissimulée que cette princesse
déclare à Mᵐᵉ de Narbonne (et Mercy tient le fait de Marie-Antoinette)
que, tout en l’aimant beaucoup, elle «se brouillerait avec elle,» si
cette dame continuait à l’entretenir «d’idées suggérées par M.
d’Aiguillon et par la comtesse Du Barry». A quelques jours de là, le duc
somme l’intermédiaire de remplir sa mission; et Mᵐᵉ de Narbonne est
obligée de reconnaître qu’elle a trop présumé de son crédit. Le
ministre, à la fois irrité et mortifié, la tance de la belle façon: il
avait promis à Louis XV qu’elle emporterait l’affaire haut la main: à
elle maintenant de s’en tirer comme elle pourra[295].
Il faut dire que Mercy tenait de Mˡˡᵉ Chon toute cette histoire qui
d’ailleurs était la fable de Paris[296]. Mais nous ne serions pas
autrement surpris que la malicieuse créature l’eût quelque peu
enjolivée, pour se divertir aux dépens du bonhomme, avec la complicité
de Mᵐᵉ Du Barry et de M. d’Aiguillon, dont l’affection réciproque, un
instant ébranlée, s’était mieux que jamais ressaisie; car un intérêt
commun et pressant leur commandait d’être en ce moment plus unis que
jamais.