Si dure pour la belle-mère, Mᵐᵉ de Choiseul se tait sur la bru. Elle qui

se sacrifia toujours, sans jamais se plaindre, pour un époux volage,

autoritaire et prodigue, elle n’ignore pas que la femme du ministre

actuel n’est guère plus heureuse avec son mari. Si M. d’Aiguillon a pu

décider sa mère à la plus pénible des démarches, quelle pression ne

dût-il pas exercer sur l’esprit de sa femme, pour exiger une absolue

soumission aux caprices de ses visées ambitieuses! Désormais la

duchesse sera en quelque sorte la dame d’honneur de la favorite: le duc

entend qu’elle soit l’inséparable compagne de Mᵐᵉ Du Barry. Et Mᵐᵉ

d’Aiguillon subira cette contrainte avec une résignation qui semblera de

l’enjouement, tant elle s’applique à ne laisser voir à personne qu’elle

obéit à un ordre. Pidansat de Mairobert, observateur perspicace, quand

il n’est pas préoccupé de la fabrication de ses nouvelles scandaleuses,

a bien compris le caractère de Mᵐᵉ d’Aiguillon jeune[228]. C’est «pour

complaire à son mari», qu’elle fait une «cour assidue» à la protectrice

de cet époux peu scrupuleux. Elle y gagne l’insigne honneur d’une

«familiarité» qui la met souvent dans l’embarras. Un jour, elle

complimente, par bienséance, la comtesse Du Barry sur le goût exquis

d’une toilette qu’on vient de lui apporter. Là-dessus, la bonne fille

qu’est la maîtresse du roi, prend feu: elle court embrasser la duchesse

et la supplie, au nom de leur amitié, d’accepter la robe. Mᵐᵉ

d’Aiguillon se défend de recevoir un cadeau «qui ne convient pas à une

aussi vieille femme»--aveu qui ne lui coûte guère, et qu’on trouve

fréquemment dans sa correspondance. Sur ces entrefaites arrive le roi

qui donne gain de cause à la comtesse; et les courtisans de trouver

l’aventure plaisante.

Mᵐᵉ d’Aiguillon était donc devenue le chaperon de la Du Barry dans les

cérémonies officielles. L’année suivante, au décintrement du pont de

Neuilly (22 décembre 1772), la famille royale brillant par son absence,

«la favorite, écrit Mairobert, resta seule en possession de tous les

honneurs». On avait «dressé une loge» à son intention. Elle arriva dans

un carrosse dont le fond était occupé par la maréchale de Mirepoix et la

duchesse d’Aiguillon: elle se tenait sur le devant avec le comte de la

Marche, le seul prince du sang qui fût présent et qui lui servit

d’écuyer pour la circonstance[229].

Malgré son peu de goût pour la représentation, la femme du nouveau

ministre s’était décidée à «faire ses visites», puis elle s’était

«suivant l’usage livrée au public[230]».

De Fontainebleau où elle n’était «pas aussi bien logée qu’à Compiègne»,

elle continuait ses confidences à Balleroy qu’elle priait, par la même

occasion, de lui rapporter un manchon d’hermine doublé de taffetas[231].

Ce n’était pas sans une certaine ironie qu’elle recevait les courbettes

empressées de tous ces gens de cour qui l’avaient fuie comme la peste,

pendant les heures difficiles des Etats de Bretagne et du procès de

Paris: «tout ce qui est ici a passé chez moi indistinctement; même Mᵐᵉ

de Chauvelin, que vous avez vue à Compiègne si hautaine, est douce comme

un mouton et ne bouge de chez moi. Il n’y a que quatre femmes qui n’y

ont pas mis les pieds: Mᵐᵉ d’Egmont et sa grosse belle-fille[232] et

Mᵐᵉ de Duras». Elle est d’ailleurs animée du plus grand esprit de

conciliation; et les aphorismes qu’elle énonce pour en témoigner seront

repris cinquante ans plus tard par Brillat-Savarin: «Il ne faut changer

mon cuisinier: il met d’accord les gens les plus opposés: aussi je nomme

Martin le pacificateur de la cour». Toutefois l’attitude hostile de Mᵐᵉ

d’Egmont avait quelque peu altéré sa bonne humeur: «Ma chère cousine a

été ridicule avec moi; et il n’aurait tenu qu’à moi, si je n’avais pas

été plus sage qu’elle, d’avoir quelques scènes avec elle; mais je les ai

évitées avec soin; je respecte en elle le nom que je porte et la fille

d’un homme qui, depuis mon mariage, m’a toujours traitée en père...»

D’autres haines, plus implacables encore et partant de plus haut, sur

lesquelles la duchesse se garde bien de s’expliquer, menaçaient déjà son

mari, trop fidèle allié de la Du Barry. M. d’Aiguillon devait son poste

de premier ministre à la maîtresse du roi: c’était de toute justice

qu’il intervînt en sa faveur dans la lutte qui s’engageait contre elle,

plus ardente que jamais: «il la gouverne moins par un ascendant décidé

que par la souplesse, les égards et les soins», écrit Mercy-Argenteau, à

Kaunitz.

Marie-Antoinette ne pardonna jamais à d’Aiguillon l’appui qu’il prêta à

Mᵐᵉ Du Barry.

Mesdames applaudissaient à des sentiments d’animosité qui se

retournaient contre la maîtresse de leur père; et, dans l’horreur que

celle-ci leur inspirait, elles en étaient arrivées à se rapprocher de

Choiseul, que l’expulsion des jésuites leur avait rendu plus

particulièrement odieux[233]. L’affectation qu’elles apportaient à

défendre le ministre disgracié ne pouvait qu’indisposer davantage Mᵐᵉ Du

Barry contre un homme qui s’était affirmé si résolument son ennemi. Au

reste, Louis XV n’attendait pas après des influences étrangères pour

prendre en grippe son ancien favori. L’exil triomphal de Chanteloup et

toutes les manifestations en l’honneur du vaincu dont une publicité

savante amplifiait l’éclat, avaient fini par énerver ce monarque,

parfois si ombrageux sous son apparente indifférence. Aussi, quand on

vint lui proposer d’enlever à Choiseul, un an à peine après sa chute, sa

charge de _colonel-général des Suisses et Grisons_ (et d’Aiguillon dut

participer à la manœuvre), Louis XV se laissa-t-il facilement persuader.

D’ailleurs, le principal intéressé, dès qu’il reçut l’ordre de se

démettre, ne put s’y tromper un seul instant. Vainement il avait cru à

la parole royale l’assurant, en 1762, qu’il resterait toujours titulaire

et possesseur de sa charge. Or, d’Aiguillon venait d’écrire à M. Du

Chatelet, l’ami et le représentant de l’ancien ministre, qu’elle n’était

pas «inamovible», déclaration confirmée en ces termes de la main même du

prince: «ce que dessus ma façon de vouloir[234]!» Et Choiseul d’en tirer

cette conclusion qui fait peu d’honneur à sa clairvoyance, si toutefois

elle est bien l’expression sincère de sa pensée: «Je n’ai commencé que

de ce moment à être vraiment l’ennemi personnel de M. d’Aiguillon et la

conduite du roi à mon égard achève l’opinion que j’avais de lui et le

dégoût que sa faiblesse cruelle m’inspirait[235]».

Les _Mémoires_, parus en 1790 sous le nom de Choiseul, sont consacrés en

grande partie, le deuxième volume surtout, à l’histoire des négociations

qui s’engagèrent et des correspondances qui furent échangées pour la

cession de ce brevet de colonel-général. La charge rapportait cent mille

livres[236] et les dettes du titulaire étaient énormes. Du Chatelet,

intermédiaire très actif et très dévoué, en dépit de tous les tracas que

lui valent la raideur et l’aigreur de Choiseul, a trop bien pénétré la

volonté arrêtée et irréductible du roi pour ne pas inviter instamment

son ami à donner sa démission. Enfin Choiseul cède. Les lettres de

continuer.

Il s’agit du prix à débattre. Du Chatelet rend compte à Chanteloup de

ses conférences, tantôt avec Mᵐᵉ Du Barry, tantôt avec d’Aiguillon. S’il

faut en croire la favorite, le nouveau ministre ne témoigne d’aucun

«acharnement» contre son prédécesseur, elle encore moins; c’est le roi

qui estime intolérables les chroniques de Chanteloup. Au surplus,

«d’Aiguillon ne la gouverne pas; elle écoute tout le monde et ne fait

que ce qu’elle veut[237]».

Ce qui n’est pas douteux, c’est que Mᵐᵉ Du Barry se montra, dans la

circonstance, plus conciliante que Choiseul ne pouvait raisonnablement

l’espérer: «M. Du Chatelet, écrit Mᵐᵉ Du Deffand à Walpole, ne trouvant

pas de facilité auprès de M. d’Aiguillon, se détermina à parler à Mᵐᵉ

Du Barry, en qui il trouva plus de douceur et de facilité».

Choiseul, dont cette intervention humiliait la fierté, conservait son

ton cassant et son attitude de grande victime. Il crut devoir à son

orgueil de faire passer sous les yeux du roi, dans les salons de Choisy,

une lettre qui l’irritât au possible. Mais la favorite se tourna vers

d’Aiguillon et lui dit tout haut:

--Il faut bien que cela soit comme cela.

Enfin, après une conversation des plus animées entre Louis XV, sa

maîtresse et son premier ministre, le roi laissa tomber ces mots, en se

mettant au jeu:

--Cent mille écus argent comptant, soixante mille livres de pension dont

cinquante mille reversibles sur Mᵐᵉ de Choiseul[238].

D’Aiguillon fit part à Du Châtelet de la décision royale. Le

dédommagement dépassait les prévisions de l’ex-colonel-général[239];

mais son amour-propre sortait singulièrement froissé de l’aventure:

--Ni moi, ni Mᵐᵉ de Choiseul, écrit l’ancien ministre, ne fîmes de

remerciement. L’injustice et surtout la manière dure qu’on avait

employée nous dispensaient de la reconnaissance.

Dans l’origine, c’était le comte de Provence que Louis XV avait donné

pour successeur à Choiseul. Mais, devant l’opposition du Dauphin, la

charge fut attribuée au comte d’Artois.

N’importe, dans l’âme vindicative de d’Aiguillon, l’affaire du régiment

des Suisses dut être la contrepartie de celle du régiment du roi.

XIII

_Le partage de la Pologne et ses responsabilités.--Ambitions du

comte de Broglie.--Le cardinal de Rohan nommé ambassadeur à

Vienne.--Tactique autrichienne: condescendance de la

Dauphine.--L’amitié suédoise et le lyrisme de la duchesse

d’Aiguillon.--«Deux brigands et une dévote».--Les gémissements de

Marie-Thérèse.--L’irréparable.--Conseils du comte de Provence.--La

révolte de la Dauphine.--La vie à Fontainebleau.--La «croquante» de

Versailles.--Mort de «la grosse duchesse»._

Trop longtemps, le duc d’Aiguillon a supporté, à lui seul, devant

l’Histoire la responsabilité du partage de la Pologne. Certes ce fut,

sous son principat, que cette iniquité fut consommée; mais il la subit,

comme, cent ans plus tard, des ministres français signaient, contraints

et forcés, le traité qui arrachait à leur patrie l’Alsace-Lorraine.

Aurait-il pu, avec plus de décision et de fermeté, conjurer la

catastrophe? Rien n’est moins certain. Choiseul n’avait pas surveillé

d’assez près la coalition qui se formait dans le Nord: il avait trop

laissé décliner en ces pays lointains le prestige de la France. Surpris,

il voulut faire face au danger; il lança Dumouriez comme un brûlot; mais

il était trop tard. N’eût-il pas été atteint par la disgrâce, que tout

son brio de diplomate, toute sa vigueur d’homme d’État auraient échoué

devant l’irréparable.

Le duc de Broglie le reconnaît dans son _Secret du roi_, de même qu’il

y fait le procès en règle de d’Aiguillon, qu’il accuse presque

d’aveuglement et d’imbécillité. Il est vrai qu’il est un peu juge et

partie dans l’affaire: car il semble sous-entendre qu’un de ses

ancêtres, le comte de Broglie, aurait pu sauver la situation, s’il avait

été appelé alors au secrétariat des affaires étrangères.

Le comte de Broglie était le principal agent, très perspicace, il faut

le reconnaître, de la politique secrète, que menait, à l’insu du cabinet

de Versailles, le roi Louis XV, ce prince déconcertant, qui paraissait

indifférent aux tractations de ses ministres, alors qu’il en

contrecarrait la plupart du temps la stratégie diplomatique par des

instructions données à des acteurs restant dans la coulisse[240].

Aussitôt Choiseul disgracié, le comte de Broglie s’était mis sur les

rangs pour lui succéder[241]: il était cependant un des bons amis de

d’Aiguillon; mais le roi, estimant sans doute le mystérieux concours du

comte trop précieux pour s’en priver, avait fait la sourde oreille.

Broglie, lassé d’une besogne sans gloire et sans profit, se retourna

vers d’Aiguillon, dès qu’il le sut pourvu du ministère et lui écrivit,

le 8 juin 1771, pour postuler l’ambassade de Vienne. Mais le successeur

de Choiseul, dit amèrement le duc de Broglie, «n’y voulait avoir un

ambassadeur qui comprît une ligne politique et fût en état de la suivre,

pour la raison très simple que n’ayant lui aucune politique, il ne

pouvait lui plaire qu’un autre en eût à sa place[242]». Peut-être aussi

avait-il appris par son alliée, Mᵐᵉ Du Barry, les compétitions d’un ami

dont il ignorait encore le rôle auprès de Louis XV.

Assurément, le poste, alors vacant, de Vienne exigeait un diplomate

avisé, actif et très ferme, sans cesser un instant d’être souple et

conciliant. Le ministre qui remplissait alors par intérim ces fonctions,

M. Durand, était un homme de réelle valeur, mais il n’était pas _né_.

D’Aiguillon eut donc la malencontreuse idée d’envoyer à Vienne le

cardinal de Rohan, un très grand seigneur, mais le personnage le moins

propre à s’acquitter avec succès de la délicate mission qui lui était

confiée. Ce prélat bellâtre, infatué de son nom et de son titre, était

étourdi, frivole, dissipé, libertin, fastueux jusqu’à la plus folle

prodigalité, incapable de la moindre direction politique et dépourvu de

tout scrupule. D’Aiguillon, en le nommant, s’était attiré les bonnes

grâces de la puissante maison de Rohan, du prince de Soubise et de la

comtesse de Marsan; mais pouvait-il ignorer combien ce choix était

déplorable, étant donnés le caractère et les principes de Marie-Thérèse,

cette impératrice qui avait une si haute idée de ses devoirs comme

souveraine et que la dignité de sa vie avait toujours imposée au respect

de l’Europe?

A vrai dire, cette rigidité de mœurs n’excluait, ni les calculs

ambitieux qui ont le pressentiment des annexions futures, ni les

accommodements de conscience qu’expliquent, qu’excusent au besoin les

intérêts supérieurs de l’État.

Ceux-ci, néanmoins, n’exigeaient-ils pas qu’en présence d’un nouveau

ministre, évidemment prévenu contre la politique de son prédécesseur,

son plus mortel ennemi, on lui prodiguât toutes les promesses, on lui

consentît toutes les concessions susceptibles d’endormir sa défiance?

Tactique, en vérité bien superflue, que révèlent les réponses de Mercy

aux instructions précises de sa souveraine! Car notre secrétariat des

affaires étrangères ne savait pas appuyer sa conception d’une Pologne

intangible et libre, d’un ultimatum inflexible; et d’autre part, Louis

XV ne se désintéressait que trop de ses devoirs de roi.

Mais un revirement était possible. Et c’était pour s’assurer une

neutralité bienveillante, autant que pour maintenir l’alliance des deux

pays, que Marie-Thérèse d’abord, puis son ambassadeur, s’efforçaient

d’amener la Dauphine à montrer moins d’hostilité contre Mᵐᵉ Du Barry et

contre le duc d’Aiguillon. Mercy n’en prisait pas mieux celui-ci qu’il

appelait «ministre médiocre à petites ruses et manœuvres sourdes». Mais

il se faisait fort d’y porter remède, si Mᵐᵉ l’archiduchesse «moins

légère et moins obstinée» dans sa conduite envers Mᵐᵉ Du Barry «lui

donnait un peu de jeu[243]». Les instances de Mercy auprès de

Marie-Antoinette finirent par obtenir gain de cause. Le 1ᵉʳ janvier

1772, quand Mᵐᵉ Du Barry, accompagnée de la maréchale de Mirepoix et de

Mᵐᵉ d’Aiguillon, se présenta chez la Dauphine, celle-ci dit à la

duchesse, en regardant la favorite: «Il y a bien du monde

aujourd’hui[244]». Et chacun, dans l’entourage du premier ministre, de

célébrer la grâce, l’aménité, la modération de la jeune princesse. En

vérité, on se contentait de peu. Par contre, la coterie de Mesdames

était indignée; et les filles du roi firent grise mine à leur nièce.

Cependant, malgré ses tâtonnements, ses incertitudes, son désir de ne

déplaire à personne, d’Aiguillon avait encore un certain respect des

traditions. Il ne pouvait oublier par quelle ligne de conduite son

illustre ancêtre, le cardinal de Richelieu, avait assuré la

prépondérance européenne de la France et rendu son propre nom immortel.

Il était, par exemple, telles amitiés séculaires qu’il fallait

pieusement conserver, tel engagement sacré qu’il importait de tenir. La

Suède attendait les subsides, promis, de la grande nation, dont elle

défendait les intérêts politiques dans le Nord.

Mais, hélas! le trésor de la France était vide. Creutz, l’adroit

ministre de Suède à Versailles, écrivit alors au roi Gustave d’envoyer à

Louis XV «une lettre touchante, une très flatteuse à Mᵐᵉ Du Barry et une

pleine de confiance et d’amitié à M. d’Aiguillon[245]». En dépit de Mᵐᵉ

d’Egmont, qui ne voulait donner son portrait au roi de Suède que si le

jeune souverain s’engageait à ne pas réclamer celui de la comtesse Du

Barry, Gustave suivit le conseil de son ministre et reçut les subsides.

D’Aiguillon continua cet accord amical; et le coup d’état du 19 août

1772, qui libéra le roi de Suède du joug de sa turbulente noblesse, et

qu’avaient si bien préparé les conseils de Vergennes, le représentant de

la France, fut presque un triomphe pour d’Aiguillon. Aussi la duchesse,

chez qui nous avons déjà signalé la préoccupation constante de l’honneur

du nom, écrivait-elle, sur le mode lyrique, elle d’ordinaire si simple

de ton et si naturelle d’allure:

«... Je ne vous manderai aucunes nouvelles d’ici: celle de Suède les a

toutes absorbées: je ne doute pas du plaisir qu’elle y a fait. Votre

amitié vous fait partager tout ce qui est à la gloire de M. d’Aiguillon.

Il est vrai que le nom de Gustave et celui de Richelieu ne peuvent se

séparer pour les grandes choses. Il est plaisant que la France n’ait

bien secondé la Suède que sous le règne d’un Gustave et le ministère

d’un Richelieu[246].»

Par contre, Mᵐᵉ d’Aiguillon ne parle jamais de la gloire de son époux en

Pologne.

Celui-ci, vers la fin de 1771, soit qu’il fût hanté des souvenirs de la

politique d’antan, soit qu’il voulût répondre aux «cajoleries» de

Frédéric, s’était avisé de lui faire connaître «les pourparlers qui lui

étaient offerts du côté de Vienne et de Saint-Pétersbourg». Et,

naturellement, le roi de Prusse ne l’avait pas laissé ignorer à

Marie-Thérèse. Mais, quand Mercy, quelque peu interloqué, vint demander

au ministre si ce fait était réel, d’Aiguillon en convint très

volontiers, et, par réciprocité, s’empressa de montrer à l’ambassadeur

sa correspondance avec Frédéric, qui le priait «de ne pas s’opposer à la

prise de possession de Dantzick[247]».

Louis XV expliquait ainsi cette double indiscrétion au comte de Broglie:

«C’est pour marquer toute notre confiance à la Cour de Vienne que M.

d’Aiguillon a communiqué la lettre de Prusse à M. de Mercy et pour juger

si elle ne voudrait pas avoir sa part du gâteau, comme il y a tout lieu

de le croire[248]».

En tout cas, au point de vue des usages diplomatiques, le procédé

n’était pas banal. Certes, il justifie l’irritation hargneuse de Mercy,

dans sa dépêche du 23 janvier à Kaunitz; il exprime le très vif désir de

trouver «le moyen de retirer Mᵐᵉ Du Barry de la dépendance de M.

d’Aiguillon» pour être débarrassé au plus tôt de «cet homme faux,

vindicatif et méchant».

Mais, en somme, cette... franchise, qui était presque une pantalonnade,

n’apprenait rien aux puissances intéressées, puisque, d’après la

correspondance de Frédéric, bien avant le départ de Rohan pour Vienne,

le projet de partage de la Pologne était arrêté entre la Russie et la

Prusse, avec le consentement tacite de l’Autriche[249]. On comprend donc

le mot de Louis XV, déjà renseigné par de Broglie sur cet accord, ainsi

que le sera d’Aiguillon, le 12 février, par Gaulard de Saudray, chargé

d’affaires à Berlin[250]. Aussi, avons-nous peine à croire qu’à la même

époque Mercy-Argenteau ait tenté, avec beaucoup de mystère toutefois,

mais sans succès, une démarche auprès du successeur de Choiseul, pour

donner plus de cohésion à l’alliance austro-française et empêcher ainsi

le partage de la Pologne, «marché qui révoltait la conscience de

Marie-Thérèse et fut le remords de sa vie[251]». A quoi bon resserrer

les liens de l’alliance, puisque d’Aiguillon avait écrit, le 6 février,

à Rohan: «le roi n’a contracté qu’une obligation formelle, celle de

secourir la Maison d’Autriche si elle est attaquée dans ses

possessions[252]»? Et de l’avis même de M. de Broglie, grand admirateur

de Marie-Thérèse, l’impératrice-reine, qui occupait déjà une partie de

la Pologne, espérait bien continuer et «finir» la conversation sur la

base de l’_uti possidetis_. Ces scrupules, un peu tardifs et si

atténués, de Marie-Thérèse, mettaient en joie son cynique voisin de

Potsdam. Il en écrivait à d’Alembert qu’il savait un écho complaisant:

«L’impératrice Catherine et moi sommes deux brigands; mais cette dévote

d’impératrice-reine, comment a-t-elle arrangé cela avec son confesseur?»

Marie-Thérèse avait donc, par grâce d’Etat, la conscience absolument

tranquille; et la correspondance de Mercy-Argenteau le démontre de

reste, comme elle nous fait assister aux tergiversations, aux

inquiétudes et surtout à la veulerie de ce malheureux d’Aiguillon, qui

pressentait l’imminente catastrophe, mais ne savait l’enrayer: tout au

plus risquait-il une épigramme pour prouver qu’il n’était pas dupe de la

comédie.

«M. d’Aiguillon traite les affaires sans énergie, sans nerf et sans

vues: son génie le porte à employer des petits moyens de

fausseté...[253]»

Mercy note en même temps les intrigues de Cour qui se nouent autour des

deux antagonistes, le ministre des affaires étrangères et le chancelier

Maupeou. Le roi les estime peu et ne semble guère disposé à intervenir

dans la lutte[254].

Déjà l’ambassadeur d’Autriche avait signalé, dans sa lettre du 23

janvier à Kaunitz, la «guerre très rude» que préparait le

chancelier[255] au ministre «généralement haï» et dont «le despotisme»

commençait à fatiguer la favorite.

Cependant, le bruit s’est répandu en France de l’accord conclu entre les

trois puissances. D’Aiguillon veut parler haut et ferme à Mercy; mais il

est bien obligé de baisser de ton: l’argent manque, la France est

discréditée et l’Angleterre lui refuse son concours[256]. Il n’en écrit

pas moins à Rohan le 5 mai, après avoir reçu les dépêches de Kaunitz et

de Marie-Thérèse, transmises par l’ambassadeur que, la Cour de Vienne

gémissant sur la triste nécessité où elle se voyait réduite de donner

les mains à l’arrangement prusso-russe, le roi ne pourrait sans doute

que gémir avec elle[257].

«J’ai lieu de croire, dit Mercy, blessé de ce persiflage, à M. de

Kaunitz, j’ai lieu de croire que vous serez surpris de la médiocrité du

langage tenu par M. d’Aiguillon à cette nouvelle importante. Depuis que

M. d’Aiguillon traite les affaires de l’Etat, sa réputation d’homme

d’esprit s’éclipse chaque jour davantage; je crois que l’on ne doit être

en garde que contre sa bonne volonté qui ne peut même pas produire de

grands effets dans la position où tout se trouve maintenant à la

Cour[258].»

D’autre part, d’après l’abbé Georgel[259], secrétaire de Rohan, le

cardinal, que l’évidence obligeait à parler, adressait à son ministre

cette fameuse dépêche qui renforçait le croquis esquissé par

d’Aiguillon, en accentuant d’un trait plus vif la duplicité de

l’impératrice: «Elle paraît avoir les larmes à son commandement; d’une

main, elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, de l’autre elle manie

le glaive des négociations». Toujours au dire de Georgel, le ministre

des affaires étrangères avait eu la coupable indiscrétion de montrer

cette dépêche à Mᵐᵉ Du Barry et la favorite en avait fait des gorges

chaudes dans ses salons, laissant croire qu’elle en était la

destinataire.

Le duc de Broglie accepte l’anecdote comme authentique dans son _Secret

du Roi_. Mais Vatel la déclare controuvée. L’ambassadeur de France se

serait permis une telle inconvenance, que Marie-Thérèse, déjà très

mécontente de la légèreté et des incorrections du cardinal, en eût

aussitôt exigé le rappel. D’ailleurs, la correspondance de Marie-Thérèse

et de Mercy-Argenteau ne fait aucune allusion à cette mystérieuse

dépêche, qui, par parenthèse, ne se trouve pas au dépôt des affaires

étrangères. C’est à se demander si celle que nous avons citée de M.

d’Aiguillon sur les «gémissements» de l’impératrice-reine, n’aurait pas

quelque peu stimulé l’imagination, naturellement très vive, de l’abbé

Georgel[260].

Mercy avait surtout pour instruction de bien persuader au ministre

français que l’Autriche resterait en état d’infériorité devant la Prusse

et la Russie qui arrondissaient leur domaine, si elle ne suivait leur

exemple... la part du gâteau dont Louis XV parlait au comte de Broglie!

«Le Roi Très Chrétien, écrit l’ambassadeur, envisage cet objet d’un œil

de justice et de modération...» «Et, concluait-il, il ne restera plus

qu’à calmer les effets de l’amour-propre du duc d’Aiguillon qui est

piqué du triste rôle qu’il joue dans le début de son ministère.» Mais

pour le «ramener», il faudrait que lui, Mercy-Argenteau, pût compter sur

l’accueil que la Dauphine, préalablement «avertie» par sa mère, ferait à

la comtesse Du Barry[261].

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 10 / 30 段