En bonne historiographe, Mᵐᵉ d’Aiguillon signale les illuminations du

mercredi «autour des terrasses... en feux de couleur... le portrait du

roi, celui de M. le Dauphin, de Mᵐᵉ la Dauphine, de M. et Mᵐᵉ le comte

et la comtesse de Provence, au milieu d’une gloire de feu»; le jeudi, au

théâtre, _la Reine de Golconde_ qui, comme spectacle, c’est-à-dire pour

la décoration et la beauté de la salle, était superbe; comme opéra,

c’était le plus mauvais de tous: il n’y a ni musique, ni paroles, mais

force cabrioles et décorations...»

Enfin le bal du lundi. La duchesse en est enthousiasmée: «Je n’avais pas

d’idée de la beauté de ce spectacle-là. La salle était superbe, éclairée

à merveille, remplie jusqu’en haut d’hommes et de femmes extrêmement

parés, le carré de la danse, de même environné de femmes très parées;

c’est le plus beau spectacle que j’aie vu de ma vie.»

Après ces fêtes, comme après celles du mariage du Dauphin, la politique

reprit ses droits. Le duc de la Vrillière, chargé de l’intérim des

affaires étrangères, restait inactif, alors que toutes les ambassades

frémissaient d’impatience devant les difficultés diplomatiques qui

surgissaient à l’horizon.

--C’est bien de tailler, disait Catherine de Médicis à ses fils: il faut

recoudre maintenant.

Mᵐᵉ Du Barry n’était pas une Catherine de Médicis. Et l’habileté toute

féminine dont elle usa, d’abord pour renverser Choiseul, puis pour lui

substituer d’Aiguillon, serait fort invraisemblable chez un esprit aussi

court, si l’on ne savait qu’elle suivait ponctuellement les instructions

de Maupeou et d’Aiguillon, et mieux encore, comme nous le croyons avec

M. Claude Saint-André, les conseils de sa très fine et très déliée

belle-sœur Mˡˡᵉ Claire-Félicité Du Barry[210]. Cette intelligente

personne était absolument dévouée à l’ancien commandant de Bretagne.

Elle avait compris de quel poids pouvait être pour la fortune de sa

famille le crédit d’un grand seigneur tel que le duc d’Aiguillon. Et,

certainement, elle ne dut pas être étrangère au second acte de la

comédie que la comtesse joua, pendant six mois, avec un monarque, chez

qui l’impatience de la volupté promise finissait toujours par l’emporter

sur la résistance d’une méfiance instinctive.

«C’est un fait certain et connu des amis de M. d’Aiguillon, raconte

Chamfort, que le roi ne l’a jamais nommé ministre des affaires

étrangères. Ce fut Mᵐᵉ Du Barry qui lui dit: Il faut que tout ceci

finisse; et je veux que vous alliez demain remercier le roi de vous

avoir nommé à la place. Elle dit au roi: M. d’Aiguillon ira demain vous

remercier de sa nomination à la place de secrétaire d’Etat des affaires

étrangères. Le roi ne dit mot. M. d’Aiguillon n’osait pas y aller. Mᵐᵉ

Du Barry le lui ordonna. Il y alla. Le roi le lui dit, et M. d’Aiguillon

entra en fonctions sur le champ[211].»

Cette nomination à la muette datait du 2 juin. Mᵐᵉ d’Aiguillon, alors à

Pontchartrain chez Maurepas, écrivait, le 8, à Balleroy:

«On vous a sûrement mandé que le voilà maintenant ministre des affaires

étrangères: il y a si longtemps que le public avait désigné cette

nomination que l’on a eu du reste le temps de réfléchir à ce que l’on

doit en penser.» La nouvelle ministresse ne paraît pas autrement ravie

de ce changement de fortune; elle dit sans phrase: «Mon parti est pris

et je sacrifie ma liberté aux volontés de mon maître... Je suis accablée

déjà de lettres plus plates et plus basses les unes que les autres, qui

m’inspirent pour le plus grand nombre des écrivains le plus profond

mépris, mais auxquelles il faut pourtant répondre comme si elles étaient

sincères.»

La duchesse était assez perspicace pour ne pas ignorer quel venin

distillait cette adulation.

Ce n’était pas que son mari ne fût pris directement à partie, au milieu

de son triomphe, par des libelles, des vaudevilles, des épigrammes,

presque tous anonymes, il est vrai. Le roi lui-même n’était pas épargné.

Dans tous les salons courait ce huitain sous le titre: _La Clique de Mᵐᵉ

Du Barry_:[212]

Par elle on devient ministre.

C’est, sur son ordre sinistre,

Que d’Aiguillon tient registre

Des élus et des proscrits[213].

Le public indigné crie;

Mais du roi l’âme avilie,

Sûre de son infamie,

Est insensible au mépris.

Il était cependant des outrages auxquels le nouveau ministre était plus

particulièrement sensible, et sa femme par contre-coup: ceux qu’ils

recevaient de leur propre famille, de ces Richelieu auxquels la duchesse

était si fière d’appartenir et qui ne se cachaient pas pour leur cingler

au visage leur insolent dédain.

La comtesse Septimanie d’Egmont, la propre fille du maréchal, leur

meilleur ami, était précisément de ces adversaires implacables, trop

hautaine et trop franche pour rien dissimuler de son aversion. Mᵐᵉ

d’Armaillé, biographe de la comtesse, explique cette animosité par la

rancune des «tyrannies intérieures» que Septimanie avait eues à subir du

fait de «ce personnage peu sympathique, son cousin d’Aiguillon[214]».

Peut-être Mˡˡᵉ de Richelieu avait-elle raison; mais oubliait-elle que

«la grosse duchesse» lui avait toujours témoigné une si vive sollicitude

et une si ardente tendresse, que sa bru et ses petites-filles en avaient

un instant pris ombrage? Cette bonne personne qu’était la douairière

avait voulu consoler Septimanie dans sa tristesse d’orpheline: car le

maréchal, si délicieux homme de cour, était un père autoritaire et

despote jusqu’à la dureté. Après s’être débarrassé de la surveillance de

sa fille adolescente, en la confiant à l’affection bruyante de sa

cousine d’Aiguillon, Richelieu avait marié Septimanie, sans même la

consulter, au comte d’Egmont, alliance qui flattait sa vanité. Cet

égoïste, d’une sécheresse de cœur égale à la fatuité de son esprit,

n’avait jamais pratiqué qu’à ce point de vue le culte de la famille. Il

semble que sa fille, quoiqu’en disent ses panégyristes, ne l’ait pas

mieux connu. En tout cas, dans une circonstance où les lois de la

solidarité familiale étaient en jeu, elle ne sut pas faire le sacrifice

de ses ressentiments à la reconnaissance dont elle aurait dû se sentir

pénétrée pour la douairière d’Aiguillon.

Il était d’usage, à la Cour, que la femme d’un ministre vînt, peu de

jours après la nomination de son mari, remercier le roi, accompagnée

d’une de ses plus proches parentes. La duchesse d’Aiguillon avait prié

sa cousine Septimanie de lui rendre ce service. Mᵐᵉ d’Egmont refusa

net, sous prétexte que le roi devait ordonner aux deux dames de faire

également visite, d’abord aux «princesses», puis à Mᵐᵉ Du Barry.

Entraînée par son exemple, la douairière se récusa, elle aussi. Le

maréchal de Richelieu s’emporta avec la dernière violence contre sa

fille: certes, ce n’était pas l’amour de la famille, mais l’orgueil du

nom qui excitait sa colère. Celui de la comtesse d’Egmont fut plus fort,

et la duchesse subit cet affront de se présenter devant le roi avec une

parente très éloignée, alors que son mari était déjà mal reçu par la

Dauphine. Le maréchal, exaspéré, chassa Septimanie de sa présence et, de

plus, exigea de la douairière qu’elle cessât de la voir et de lui

écrire.

Aussi intransigeante que son père, la comtesse ne désarma pas. Quand

elle devint la correspondante du roi de Suède, Gustave III, elle ne

cessa de vilipender, par écrit, son cousin d’Aiguillon:

«Son orgueil est tel, dit une de ses lettres, qu’il ne conçoit pas qu’on

puisse soupçonner l’art qu’il emploie, si grossier qu’il soit. Par

exemple, il croit qu’il lui suffit de dire à propos de la grande affaire

de Bretagne: «J’étais à Bannière (_sic_) quand M. de la Chalotais a été

arrêté», pour qu’on reste persuadé qu’il n’y a eu aucune part.»

Mᵐᵉ d’Egmont reconnaît cependant que «si son amour-propre ne se trouve

point en opposition avec le bien, il pourra faire de grandes choses, nul

homme n’ayant plus de moyens pour réussir à ce qu’il entreprend, tant

par la fermeté de son caractère que par l’application et la suite qu’il

met aux affaires».

A vrai dire, les avis étaient bien partagés sur le rôle qu’allait jouer

d’Aiguillon, parvenu au pouvoir. Ils se ressentaient, en général, de

l’opinion qu’on s’était faite, vraie ou fausse, des affaires de

Bretagne. Horace Walpole, le familier du salon Du Deffand, déclarait

qu’«avec des talents médiocres, le nouveau ministre s’était hissé près

du trône en se faisant l’instrument de sa tyrannie».

Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d’Autriche, qui sera désormais

en relations suivies avec d’Aiguillon, en parle sur un ton moins

dédaigneux. Mais il le voit sous l’angle où l’envisage Mᵐᵉ d’Egmont:

peut-il oublier que Choiseul fut le grand artisan de l’alliance entre la

France et l’Autriche? Aussi écrit-il, le 22 juin, à Kaunitz, le ministre

des affaires étrangères de Marie-Thérèse:

«Il est de notoriété publique que M. d’Aiguillon a de l’esprit, un cœur

haineux et méchant, qu’il est intrigant, adroit, grand travailleur,

ennemi implacable, mais aussi ami très constant du peu de gens auxquels

il a voué ce sentiment. Son début vis-à-vis des ministres étrangers

annonce un grand désir de plaire; et il ne serait peut-être pas

impossible que, par nécessité et par système, il réformât en partie les

vices qu’on attribue à son caractère. Il y a grande apparence que, dans

les premiers temps, il s’occupera moins des affaires d’Etat que

d’intrigues de cour; et malheureusement, il y a ici, dans ce genre, de

quoi remplir la vie d’un homme[215].»

En effet, la première rencontre du nouveau ministre avec les

représentants des autres puissances leur avait laissé une impression

plutôt favorable. Elle s’était faite sous les plus heureux auspices et

sur un terrain où l’on se met presque toujours d’accord. D’Aiguillon

avait donné le 5 juin son premier dîner diplomatique; et Mᵐᵉ Du Deffand,

qui semble vouloir se tourner vers le soleil levant, décrit avec une

certaine complaisance la solennité. Cinquante-cinq convives prenaient

part au festin; et la douairière en faisait les honneurs avec sa bru.

Tous les diplomates avaient trouvé «la grosse duchesse» charmante,

simple et naturelle dans sa joie, «exempte de hauteur et de fausse

gloire et si éloignée d’être avantageuse que tous les partis sont

contents d’elle, l’estiment, l’aiment et lui veulent du bien[216]».

Pour n’être pas aussi démonstrative, la «joie» de sa belle-fille n’était

pas moindre. C’était, pour elle, comme la revanche des mauvais jours et

l’espoir d’une vie meilleure, sinon moins agitée, ce qu’elle eût

préféré, sans nul doute, à tout ce tumulte triomphal. Elle savait

reconnaître ses vrais amis. Belleval nous dit comme elle fut touchée de

la démarche du jeune officier «revenu de si loin» à Versailles pour lui

présenter ses félicitations; elle n’ignorait pas «le fond d’affection

qu’elle peut faire sur lui[217]».

Balleroy avait sa part, comme bien on pense, dans cette distribution,

entre intimes, de bonnes paroles. Le billet qu’elle lui adresse de

Versailles, le 8 juillet, témoigne assez de sa quiétude d’âme: elle ne

lui parle plus politique; elle le plaisante sur un sujet qui devait

revenir souvent dans leurs conversations. «Vous aurez encore le temps de

déchiffrer ma lettre: vous êtes assez habile pour cela»; puis elle a

d’autres préoccupations, mais qui n’altèrent en rien sa belle humeur:

«je ne compte retourner à Paris que mercredi matin; ma fille n’est pas

encore accouchée; je me flatte que, puisqu’elle a eu la complaisance

d’attendre jusqu’à présent, elle n’accouchera que mercredi; ce serait

faire les choses bien galamment...» Tout enfin serait pour le mieux, si

son mari n’était recrû de fatigue, avec ses exercices de chevau-légers.

XII

_Pronostics sur le futur ministère.--Dîners

diplomatiques.--Entrevue de Mercy-Argenteau avec la favorite et

Louis XV.--Echange de lettres aigres-douces entre Mᵐᵉ Du Deffand et

la duchesse de Choiseul.--Le dîner de Luciennes.--Jugement sévère

de la duchesse de Choiseul.--Au décintrement du pont de

Neuilly.--Conspiration de Mesdames contre la Du Barry.--Le régiment

des Suisses._

Le duc d’Aiguillon allait connaître un travail autrement difficile,

délicat et pénible que celui d’une cavalcade sur un champ de manœuvres,

un travail auquel il n’était pas suffisamment préparé, mais que son

ambition, servie par une présomption sans bornes, se croyait assuré de

mener à bonne fin.

Or la situation que lui avait laissée Choiseul était, à l’extérieur

comme à l’intérieur, enchevêtrée de telles complications, qu’eût-il

pratiqué une politique toute personnelle, ou continué celle de son

prédécesseur, il ne pouvait s’attendre à d’éclatantes victoires

diplomatiques. Et, de fait, dans les trois années de son ministère, il

ne compta guère que des insuccès et des échecs: son manque de décision,

sa crainte de déplaire et surtout sa complète ignorance de la mentalité

royale, ondoyante et diverse en son indolence voulue, le condamnaient

fatalement à cette politique sans résultats. Habile administrateur en

Bretagne, il devait être à Versailles le plus médiocre des ministres.

Son avènement avait exercé néanmoins l’imagination, toujours en éveil,

des courtisans. On lui prêtait, ainsi qu’à ses collègues, les

combinaisons les plus subtiles. On le voyait déjà, avec le chancelier et

M. de Boynes[218] «se porter au grand pouvoir» et travailler «longtemps

de front» à l’expédition des affaires. Mais, disait-on, des causes de

conflit divisaient Maupeou et d’Aiguillon: celui-ci, en prévision des

«troubles de l’Europe» qui pourraient «entraîner la France», demandait

au conseil des impôts que refusait le chancelier; mais son esprit souple

et avisé l’emporterait enfin sur l’autoritarisme de Maupeou pour être

mis à son tour en échec par la pondération de M. de Boynes[219].

Mᵐᵉ Du Deffand n’édifiait pas de moindres romans. Elle voyait déjà

Terray «sauter», pour s’être permis d’avoir payé, sans consulter le

ministre, les sommes dues à la Chalotais[220]. Or, c’était d’Aiguillon

qui, soucieux de se rendre populaire, avait pris l’initiative de faire

restituer ses pensions à l’exilé de Saintes.

Il mettait à profit les dîners que donnaient en son honneur «ses amis»,

pour pratiquer le plus largement possible avec les cours étrangères

cette politique d’apaisement qu’il avait inaugurée dès son entrée au

ministère. Le 28 juillet, à Compiègne, la duchesse de Valentinois, dame

d’atours de la comtesse de Provence, avait prié à souper, avec le duc et

la duchesse d’Aiguillon et le duc de la Vrillière, une partie du corps

diplomatique, le nonce, les ambassadeurs d’Autriche et de Sardaigne. Il

est vrai que, Mᵐᵉ Du Barry étant de la fête, Fuentès et Carracioli,

représentants de l’Espagne et des Deux-Siciles, s’étaient fait excuser.

Mercy-Argenteau a raconté la scène. C’était la première fois qu’il se

rencontrait avec la sultane favorite: à celle-ci le nonce et

l’ambassadeur de Sardaigne prodiguaient leurs grâces. Mercy attendit

qu’elle lui adressât la parole; et, très sensible à cet accueil, le

diplomate écrit: «Je reçus plus de distinction que n’en avaient éprouvé

les autres». Aussi, quand le duc d’Aiguillon, toujours dans l’esprit de

son rôle, le prit à part et l’avertit que le roi lui donnait un

rendez-vous pour le surlendemain chez Mᵐᵉ Du Barry, Mercy n’eut-il garde

d’y manquer. D’ailleurs d’Aiguillon l’y conduisit, et, sous prétexte

d’aller examiner des estampes dans une pièce voisine, laissa Mercy en

tête-à-tête avec la dame du logis, qui s’empressa de faire asseoir le

diplomate à côté d’elle et de lui conter ses doléances. Elle était

désolée «qu’on l’eût prévenue auprès de la Dauphine par les calomnies

les plus atroces, en lui attribuant des propos irrespectueux pour son

Altesse Royale», alors qu’elle avait «fait les plus justes éloges des

charmes» de la princesse.

On sait en effet le mot prêté à la Du Barry et

rapporté--naturellement--à Marie-Antoinette; elle aurait appelé la

vigilance du vieux monarque sur les périlleuses inconséquences de cette

«petite rousse»; paroles imprudentes autant que cyniques, si jamais

elles furent prononcées;[221] car elles ne pouvaient que révolter la

pudeur de la femme et blesser cruellement l’orgueil de la future reine.

La Dauphine, poursuit la comtesse, «n’a cessé de me témoigner une sorte

de mépris».

Mercy lui prodiguant de bonnes paroles, Mᵐᵉ Du Barry entre en confiance,

et, le cœur sur la main, ne lui cache rien de son histoire. Elle lui

parle de son entrée à Versailles, lui dit comme elle s’ingénie à

désennuyer le roi et ce qu’elle pense des gens de la cour: si elle

s’exprime ainsi en toute liberté, c’est que sa belle-sœur,

«_surveillante qui la garde à vue pour le duc d’Aiguillon_», est

absente. Et cet aimable bavardage (au fait Mercy est-il bien exact?) se

continue jusqu’au moment où paraît le roi.

--Dois-je me retirer, Monsieur? dit-elle (elle ne l’appelle pas encore

la France).

Louis XV est seul avec l’ambassadeur. Lui aussi se plaint amèrement. Son

petit-fils est incapable de diriger la Dauphine, dont la jeunesse trop

exubérante a besoin d’être mise en garde contre les pièges qui

l’entourent. Aussi veut-il confier à Mercy-Argenteau la surveillance de

la princesse. Il remarque chez elle «des préventions et des haines qui

lui sont suggérées». Il invite donc le diplomate à «voir souvent»

Marie-Antoinette: il l’autorise même à lui parler en son nom.

Mercy trouve la mission délicate: il le dit. Le roi, embarrassé à son

tour, rappelle d’Aiguillon et la comtesse restés dans le cabinet de

toilette. Il se lève:

--Il est tard, je vais souper avec mes enfants.

Quand il est parti, le premier ministre et la favorite pressent Mercy

de revenir souvent causer aussi simplement avec le roi[222].

Louis XV, volontiers timide, n’avait pas dit à son interlocuteur d’où

venaient ces «préventions», ces «haines». Et Mercy, qui en connaît la

source et qui veut répondre à la confiance du roi, ne dissimule pas que

ses tentatives de conciliation trouvent du côté de Mesdames une

opposition irréductible.

En effet, ce n’étaient pas seulement de grandes dames, mais les propres

filles de Louis XV et surtout Madame Adélaïde, qui menaient la campagne,

poussant devant elles la Dauphine, déjà fort entraînée à subir cette

pression familiale. Mercy-Argenteau, redoutant un éclat, s’était

efforcé, le 31 juillet, après son entretien avec le roi, de faire appel

à la prudence de la jeune princesse, si impulsive de sa nature.

Reprenant le thème cher à Marie-Thérèse et à Kaunitz, Mercy redoublait

d’instances et de prières auprès de Marie-Antoinette, pour qu’elle eût

«l’air d’ignorer le vrai état de la favorite et la traitât sans

affectation comme toute femme présentée...» et surtout pour qu’à aucun

prix elle ne suivît «les directions de Mesdames». Il crut l’avoir

persuadée: car elle lui promit d’adresser la parole à Mᵐᵉ Du Barry,

lorsqu’elle entrerait au cercle de la cour. Et comme il la suppliait de

persévérer dans sa résolution, sans, bien entendu, en instruire

Mesdames, la Dauphine parut choquée d’une insistance qui semblait mettre

en doute la parole donnée. Il est vrai qu’elle ne la tint guère; car, le

11 août, alors que, suivant sa convention avec Mercy, elle s’approchait

de l’ambassadeur, debout à côté de la comtesse, elle rebroussa aussitôt

chemin: la voix impérieuse de Mᵐᵉ Adélaïde lui avait crié qu’il était

temps de partir; et la petite Dauphine avait suivi docilement sa tante.

Mᵐᵉ Du Barry ne put dissimuler au roi le dépit qu’elle avait ressenti

d’un tel affront, et Louis XV qui, de bonne foi, avait supposé à

l’ambassadeur d’Autriche une influence réelle sur l’esprit de

Marie-Antoinette, lui dit, le lendemain, d’un ton moqueur:

--M. de Mercy, vos avis ne fructifient guère; il faudra que je vienne à

votre secours[223].

D’autre part, les débuts de d’Aiguillon qu’avait accueillis, avec une

certaine faveur, la diplomatie étrangère, avaient rencontré plutôt de la

méfiance chez les Choiseul. Et même la duchesse avait failli se

brouiller avec Mᵐᵉ Du Deffand, après un échange de lettres où elle

s’était départie quelque peu de son aménité coutumière, dans une note de

vivacité et d’aigreur que ne méritait pas sa correspondante. Mᵐᵉ de

Choiseul lui avait écrit le 9 juillet[224] que, si elle respectait la

mère, elle n’était pas éblouie de la politesse qu’affectait le fils. «Je

suis seulement ennuyée d’en entendre parler. Il fait le mort, mais gare

à la résurrection! Car les bons ne seront pas assis à sa droite.» Du

fait même de cette déclaration, Mᵐᵉ Du Deffand, qui rêvait peut-être

d’accommodements futurs, s’était crue autorisée à des avances qu’elle

trouvait toutes naturelles:

«Je dirai à Mᵐᵉ d’Aiguillon tout ce que vous me dites d’elle,

mande-t-elle à la duchesse de Choiseul. La fortune de son fils ne lui

tourne pas la tête: c’est une très aimable femme.»

La dame de Chanteloup se montra excessivement froissée que sa

correspondante eût répété un éloge qui serait «une bassesse indigne

d’elle», car elle aurait «l’air de quémander la bienveillance» de la

douairière.

Pendant un long mois, la «petite-fille» et la «grand’maman» disputèrent,

à perte de vue, sur cette question de... point d’honneur, qui semblait

tout de même au bon abbé Barthélemy, intermédiaire bénévole entre les

deux parties, un raffinement de «délicatesse» chez la duchesse de

Choiseul. Mais cette exagération de susceptibilité allait trouver en

quelque sorte sa justification dans un de ces petits événements de cour,

qui prenaient alors les proportions d’un gros scandale et dont parle

incidemment une lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon au chevalier de Balleroy. La

femme du ministre raconte à son confident ses petites misères. Elle a

souffert d’un rhume qui «dégénéra en fluxion sur un œil qu’elle eut

poché» pendant quelques jours:

«Comme j’étais engagée à dîner chez Mᵐᵉ Du Barry à Luciennes avec tout

le corps diplomatique et que ma belle-mère devait y débuter, j’avais

fort à cœur de n’y pas manquer. J’ai imaginé de mettre ma tête sur de

l’eau bouillante pour finir plus tôt cette fluxion. La chaleur de l’eau

et peut-être la disposition m’ont fait porter le sang à la tête.» Ce

beau remède lui valut presque une attaque d’apoplexie. Elle eut un

«étourdissement suivi de perte de la parole» et des «douleurs dans la

tête qui la firent crier comme une femme qui accouche». Aussitôt on la

saigna; elle garda le lit le samedi et le dimanche; et «le lundi, j’ai

été à Luciennes, de là à Versailles où j’ai donné à souper et le mardi

à dîner[225]».

Le «début» de la «grosse duchesse» à Luciennes fait sensation. Le clan

des philosophes en reste abasourdi, Mᵐᵉ Du Deffand, qui, jusqu’alors,

n’a cessé de rompre des lances en l’honneur de la «sœur du pot», semble

fort embarrassée pour annoncer une telle défection à la «grand’maman».

Elle lui écrit le 1ᵉʳ octobre: «La mère du Bacha (c’est le nom dont elle

se plaît à flétrir d’Aiguillon) est franche, désintéressée; tous ses

sentiments sont honnêtes. Elle fit hier une action qui ne vous paraîtra

pas une preuve de ce que je dis. Elle dîna chez la sultane. Il y avait

huit jours qu’elle résistait au Bacha. Elle se serait brouillée avec

lui, si elle avait persisté à résister[226].»

Mᵐᵉ de Choiseul triomphe: «Vous avez beau dire, Mᵐᵉ d’Aiguillon s’est

souillée et je rabats de l’estime. Il n’y a point d’autorité, ni de

considération qui puisse excuser une infamie[227].»

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 9 / 30 段