Evidemment, la duchesse exagère: mais la fermentation d’un pays qu’elle

connaissait trop bien ne lui échappait pas; et malgré qu’un autre

théâtre, qu’un drame bien plus grandiose, s’imposent désormais à son

attention, elle ne cessera de suivre, parallèlement à l’action dirigée

par Maupeou contre le Parlement de Paris, le mouvement de la Cour de

Rennes, condamnée cependant à s’effacer dans l’ombre de sa grande sœur.

X

_Maupeou «la Bigarade».--Sa double action contre Choiseul et contre

le Parlement.--Le «beau pacte de famille».--Les larmes de Mᵐᵉ Du

Barry.--Remontrances du Parlement et refus d’enregistrer

l’édit.--Choiseul pressent sa disgrâce.--Duplicité de Louis

XV.--Lettres de cachet.--Impressions de la duchesse

d’Aiguillon.--Exil des parlementaires.--Le Parlement Maupeou._

Tous les fourbes ne sont pas nécessairement des hommes d’Etat; mais

combien d’hommes d’Etat sont des fourbes! Et Maupeou, «la

Bigarade[184]», en était un de première force, comme il était un homme

d’Etat supérieur. Il ne procédait pas par la ruse, ainsi que l’avait

fait Mazarin avec le Parlement de Paris, mais par la brutalité[185]: car

il avait conscience qu’il ne pouvait triompher autrement d’une

usurpation de pouvoir, encouragée par la mollesse du gouvernement et

menaçant d’amoindrir, voire d’asservir, l’autorité royale.

S’il avait tout d’abord usé de duplicité avec le duc d’Aiguillon, il

comprit bientôt qu’il faisait fausse route et que le procès, gagné ou

perdu, de l’inculpé découvrait la personne même du roi. D’où cette

suppression, par à-coups successifs et précipités, d’une procédure dans

laquelle il ne pouvait se flatter d’avoir le dernier mot; car il sentait

bien que le Parlement irait jusqu’aux dernières limites d’une inlassable

résistance, protégé qu’il était, et cette fois ouvertement, par le duc

de Choiseul.

Le ministre ayant partie liée avec les magistrats, Maupeou estima qu’il

devait combattre les coalisés simultanément. Ses auxiliaires, nous les

connaissons: le souci de leurs intérêts était le plus sûr garant de leur

loyauté.

Les escarmouches avaient commencé dès les premiers jours de 1770.

Choiseul, fastueux pour l’Etat comme il l’était pour lui-même,

dédaignait de tenir des comptes. Il avait reçu 64 millions, affectés au

département de la guerre et ne se pressait pas d’en spécifier l’emploi.

Terray, avisé et poussé par des ennemis du ministre, réclama cette

justification. La scène fut vive au Conseil; et Choiseul alla jusqu’à

offrir les diamants de sa femme[186], la petite-fille du riche financier

Crozat.

Maupeou l’attaqua sur un autre terrain. Il lui reprocha de vouloir

provoquer une guerre entre l’Angleterre et les puissances de la Maison

de Bourbon[187]. Il avait dû, sinon persuader, du moins être écouté

avec un certain intérêt; car Marie-Thérèse annonçait, dès le 1ᵉʳ

septembre, à Mercy-Argenteau, que la disgrâce de Choiseul était chose

résolue. Et l’ambassadeur d’Autriche, qui, de son côté, avait pris ses

informations, douta, pendant deux mois, du maintien de la paix.

C’était, d’ailleurs, l’opinion générale: «On parle beaucoup de guerre,

écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui se montre toujours pacifiste convaincue. Dieu

veuille que ce soit en vain! Mais, en vérité, nous n’en avons pas

besoin. C’est un produit du beau _pacte de famille_ qui a retardé la

paix d’un an et l’a rendue plus mauvaise[188]».

Coup de griffe, en passant, au duc de Choiseul, le principal artisan de

ce fameux traité signé, le 15 août 1761, entre les rois de France,

d’Espagne et le duc de Parme, pour faire échec, par l’union des

puissances de la maison de Bourbon, à la supériorité de la marine

anglaise!

Rarement la duchesse d’Aiguillon prend à partie, même par voie

d’allusion, le premier ministre. Mais son mari allait, parallèlement à

Maupeou, entrer en guerre ouverte avec Choiseul, et suivant le mot de

Soulavie, «travailler à renverser le visir par la maîtresse».

«La coquine me donne bien de l’embarras» disait, en plaisantant,

Choiseul, de Mᵐᵉ Du Barry. D’Aiguillon avait, il est vrai, manœuvré dans

la coulisse, pour compliquer encore la situation, déjà difficile, du

«visir». N’ayant plus à se défendre, il pouvait prendre l’offensive. Un

homme qui l’a bien étudié et bien compris, Sénac de Meilhan, définit, à

souhait, le rôle de ce courtisan qui «possédait l’art et le jargon de la

galanterie[189]».

«Il fit insinuer par ses conseils à la Du Barry qu’elle n’aurait aucun

crédit tant que Choiseul serait au pouvoir et de le remplacer par un

homme qui jouerait, grâce à son rang, le même rôle et lui serait tout

reconnaissant de l’y avoir poussé.»

Bien stylée par d’Aiguillon, soufflée par Maupeou, cette femme, qui

n’avait été jusqu’alors qu’une bonne fille, devint une adroite

comédienne. Par intervalles, elle semblait toute mélancolique.

--Qu’avez-vous donc? disait le roi, qu’amusait d’ordinaire la bruyante

gaîté de sa maîtresse.

--Les Choiseul débitent des horreurs sur mon compte.

Et elle citait tel ou tel mot du ministre ou de son entourage. Elle

n’avait pas besoin d’inventer.

Un autre jour, elle versait des torrents de larmes: «Les vilains

Choiseul, disait-elle en sanglotant, me tourmentent.

--Patience, répliquait le roi, qui ne se décidait pas encore, cela

finira[190].»

A en croire Mᵐᵉ Campan, la Du Barry «sifflée par ses amis» (et c’était

Maupeou qui devait lui seriner l’air) se retournait contre le Parlement,

quand le roi restait irrésolu devant les manœuvres des magistrats. Elle

le menait alors devant le magnifique portrait de Charles Iᵉʳ par Van

Dyck, portrait acheté à Londres et devenu depuis la propriété de la

favorite. Quelle leçon que cette fin d’un roi qui avait fléchi devant

son Parlement!

La comtesse n’avait pas besoin de cette mise en scène--si tant est que

Mᵐᵉ Campan ne l’ait pas imaginée comme un avertissement

prophétique--pour inspirer à son royal amant l’horreur et la haine des

parlementaires. C’était déjà chez lui de l’atavisme. Puis, ne se

plaignait-il pas volontiers de ces «grandes robes qui prétendaient le

mettre en tutelle» et qui inscrivaient, en tête de leur programme, la

Convocation des Etats Généraux[191]?

Maupeou trouvait donc le terrain tout préparé pour mener à fond son

attaque contre les parlements.

Quelques jours avant la rentrée des magistrats, le 27 novembre, il

faisait signer au roi l’_Edit de règlement ou de discipline_--rappel de

la déclaration du 3 mars 1766--interdisant au Parlement de Paris toute

correspondance avec les autres parlements du royaume, la cessation du

service judiciaire, les démissions en corps. L’_Edit_ leur défendait

enfin de retarder la publication des édits royaux par l’ajournement de

leur enregistrement; Louis XV déclarait dans le même document qu’il ne

tenait sa couronne que de Dieu et qu’à lui seul appartenait le droit de

faire des lois.

Le Parlement de Paris rentrait le 4 décembre. Son premier acte fut de

repousser l’édit; il est vrai qu’il l’enregistrait trois jours plus

tard.

Mᵐᵉ d’Aiguillon raconte le conflit. Le premier Président, écrit-elle,

avait été délégué auprès du roi pour lui faire «les remontrances les

plus vives». Et le prince lui avait répondu: «J’ordonne que mon

Parlement enregistre mon édit demain dans la journée; et je vous charge,

Monsieur, de m’en rendre compte à 7 heures du soir... Cette réponse ne

les a pas contentés: ils ont fait d’itératives représentations dans

lesquelles ils disaient qu’ils ne devaient, ni ne pouvaient enregistrer

l’édit». Mais le vendredi 7, au lit de justice à Versailles, le

chancelier «avait fait un beau discours» au nom du roi, pour démontrer

«l’attention de S. M. à veiller au bonheur du peuple, etc., etc.». Le

premier Président avait répliqué par «des lieux communs et très

platement...» L’édit avait été enregistré immédiatement; et «à midi et

demi tout était dit[192]».

Mais la duchesse ne dissimulait pas cette fois l’agitation des

Parisiens, surexcitée encore par les protestations des parlementaires

rentrés à Paris. De fait, la cabale philosophique et le parti des

Encyclopédistes se rangeaient résolument de leur côté, après les avoir

si rudement combattus. Mais, là encore, la question religieuse était en

jeu. Un prédicateur n’avait-il pas eu l’étrange idée d’appeler Mᵐᵉ Du

Barry, la nouvelle Esther et le duc de Choiseul le nouvel Aman? A ce

compte, Maupeou devait être le nouveau Mardochée. Aussi les chefs des

Philosophes, d’Alembert et Duclos, prirent-ils parti pour Choiseul

qu’ils avaient jusqu’alors cordialement détesté, et décidèrent-ils de

lui offrir un fauteuil à l’Académie, en le dispensant des visites

traditionnelles. L’homme d’Etat, qui était encore ministre, avait,

paraît-il, accepté la combinaison[193].

Cependant, le Parlement, escomptant l’appui de Choiseul, entendait avoir

le dernier mot dans ce conflit d’autorité. Le 10 décembre, il se

défendit formellement de rendre la justice, en dépit de cinq sommations

successives que lui fit adresser Maupeou.

«Les esprits sont si échauffés, dit la duchesse d’Aiguillon, qu’ils (les

parlementaires) prendront quelque parti violent; les esprits ne sont pas

plus calmes en Bretagne, suivant les dernières nouvelles; et l’évêque,

malgré son insolente confiance, et le duc sa sotte méchanceté, sont très

embarrassés[194].»

En présence de l’acharnement que mettait le chancelier à briser la

résistance du Parlement de Paris, Choiseul commençait à perdre sa belle

assurance. On parlait à la Cour de l’avènement prochain de d’Aiguillon.

Impatient d’en finir avec des commérages qui l’agaçaient, le ministre

écrivit au roi pour les lui signaler. Louis XV tint à rassurer Choiseul,

tout en lui donnant l’explication de l’intérêt qu’il portait à

d’Aiguillon: «Comment pouvez-vous croire, lui disait-il, qu’il puisse

vous remplacer!... Je l’aime assez, il est vrai, à cause du tour que je

lui ai joué, il y a bien longtemps; mais, haï comme il est, quel bien

pourrait-il faire[195]?»

Duplicité insigne et pure comédie! Car Sénac de Meilhan affirme que «le

roi haïssait le duc d’Aiguillon comme ayant été l’amant de Mᵐᵉ de

Châteauroux» et raconte en même temps par quelle voie détournée Louis XV

apprit à Mᵐᵉ Du Barry le succès, presque définitif, de sa campagne

contre le premier ministre.

«Un jour, elle le vit occupé à cacheter une enveloppe:

--Voilà, lui dit-il, une lettre qui vous intéresse.

Elle supplie le prince de lui montrer au moins l’adresse; et elle lit:

_Au Roi d’Espagne_.

--Qu’ai-je de commun avec ce monarque? demande la favorite.

--Comme c’est Choiseul qui a donné l’idée du pacte de famille et que le

roi d’Espagne a la plus grande confiance en lui, je crois devoir, par

déférence, le prévenir avant de renvoyer le duc, ce qui ne tardera

pas[196].»

Bientôt, s’il faut en croire une anecdote, rappelée en juin 1774 par

l’abbé Baudeau, le ministre n’eut plus à douter de son sort[197]: «Peu

de jours avant son renvoi, il trouve la porte du roi fermée; et avisant

d’Aiguillon vers une croisée, il lui dit:

--Vous me chassez donc? J’espère qu’ils m’enverront à Chanteloup.

Vous prendrez ma place; quelque autre vous chassera; ils vous enverront

à Veretz; nous serons voisins; nous n’aurons plus d’affaires politiques,

nous voisinerons et nous en dirons de bonnes.

D’Aiguillon ne répondit rien.»

La disgrâce éclata. En se servant d’un billet de Choiseul, non daté, à

l’adresse des Jésuites (déjà le coup de la fausse dépêche!) Maupeou

avait su persuader au roi que son premier ministre excitait sous main le

Parlement dans sa révolte[198]. Et le 24 décembre, Choiseul recevait de

Louis XV cette lettre de cachet:

«J’ordonne à mon cousin, le duc de Choiseul, de remettre la démission de

sa charge de secrétaire d’Etat et de surintendant des Postes entre les

mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chanteloup jusqu’à

nouvel ordre.»

Le lendemain, Mᵐᵉ d’Aiguillon écrivait à Balleroy:

«Si vous avez quelques affaires à la guerre, aux affaires étrangères, ou

à la marine, différez-les, Monsieur le chevalier; car ces trois

départements sont actuellement nuls, les ministres qui les possédaient

ayant été exilés, l’un à Chanteloup et l’autre à Praslin, cela

s’appelle une nouvelle: aussi ne vous en dirai-je pas d’autre: en voilà

assez pour aujourd’hui[199].»

Malgré son empressement à lancer «la nouvelle», la duchesse avait été

devancée auprès de Balleroy; et peut-être le chevalier lui en avait-il

fait l’observation, non sans malice, car elle lui écrit, presque dix

jours après, et plus longuement, sur un sujet qui lui tient si fort au

cœur. Pour la première fois, elle n’a plus peur du cabinet noir; mais

elle donne l’impression exacte de l’inquiétude, de l’angoisse même

qu’elle ressentait auparavant de la présence de Choiseul aux affaires:

et comme elle parle tout aussitôt du contre-coup qui s’est produit en

Bretagne, à la chute du ministre, il semble que, par une association

d’idées bien excusable, la duchesse rende Choiseul responsable des

tribulations qui avaient assailli son mari pendant et après l’exercice

de son commandement.

«Je suis bien fâchée, Monsieur le chevalier, de n’avoir pas été la

première à vous apprendre la grande nouvelle; mais enfin, je respire et

je respire en paix, ce que je n’aurais jamais pu faire, tant que cet

homme y (_sic_) aurait été. Je suis comme des gens qui échappent d’un

violent orage, qui sur terre croient encore sentir l’agitation des

vagues. J’ai encore de la peine à le croire.» Le «petit faquin d’évêque

de Rennes, en apprenant la nouvelle» avait paru, mandait-on à la

duchesse, ne point s’en émouvoir; mais, «malgré toute sa fausseté, on

voyait la rage qui perçait... M. de Duras est arrivé à Versailles, le

jour de l’an, pour prendre son service: il m’a paru--et d’autres gens

que moi l’ont trouvé--qu’il avait le visage bien long: il ne l’a pas

autant qu’il le mérite et que je lui souhaite[200]».

La disgrâce de Choiseul était le prélude du coup d’état que Maupeou

méditait contre le Parlement de Paris. Ce dénouement était inévitable:

si l’imprévoyance du premier ministre, le désordre qui régnait dans

toutes les administrations, le gaspillage et la gabegie dont la Cour

était la première à donner l’exemple, avaient amené le déficit creusé

dans les finances, il fallait, pour le combler, une nouvelle série

d’impôts; et le chancelier savait que le Parlement se refuserait

énergiquement à les voter. Ce fut la cause, non avouée, mais réelle, qui

détermina Maupeou.

En outre, les Etats de Bretagne menaçaient de lui donner de nouveau de

la tablature. Un pamphlet, répondant au Mémoire de Linguet, avait

reproduit les éternels griefs des Bretons contre un homme «qui était

l’auteur des troubles de la province, du procès de M. de la Chalotais et

des autres magistrats», un homme «qui avait tout mis en usage à Rennes

et à Saint-Malo pour faire périr les détenus et surtout M. de la

Chalotais».

Les Etats n’avaient pas, il est vrai, osé couvrir de leur approbation un

tel factum; mais leur propre réponse au Mémoire de Linguet n’en avait

pas été moins frappée, le 2 janvier 1771, d’un arrêt du Conseil, comme

«attentatoire à l’autorité du roi et contenant des propos injurieux

contre une personne honorée de la confiance de S. M. et dont elle a de

tout temps approuvé l’administration.»

Estimant qu’il n’avait plus de ménagements à garder avec des magistrats

qui pratiquaient une politique d’irréductible obstruction, qui allaient

même jusqu’à refuser l’impôt, Maupeou leur envoya, dans la nuit du 19 au

20 janvier 1771, par des mousquetaires, une dernière sommation d’avoir à

reprendre leurs fonctions. Les récalcitrants, bientôt suivis d’une

minorité à qui la frayeur avait arraché tout d’abord une sorte de

soumission, durent partir pour l’exil; et le 24 janvier, Maupeou

confiait à une Commission du Conseil d’Etat le soin de rendre

provisoirement la justice. Sans tenir compte des protestations que

formulèrent aussitôt les autres Chambres de la Cour et les Parlements de

province, Maupeou reconstitua péniblement celui de Paris avec des

membres de la Cour des Aides et des juristes de mince notoriété. On sait

quelle pluie de quolibets, d’épigrammes, de satires, de libelles se

déchaîna sur ce nouvel organe judiciaire, sur son initiateur Maupeou, et

sur ses zélateurs. Ce fut, en quelque sorte, un recommencement des

affaires de Bretagne. Presque toute la France fit partie de l’opposition

anti-gouvernementale: il n’y eut pas jusqu’aux princes du sang--excepté

cependant le prince de Condé--qui ne se montrèrent hostiles à l’œuvre du

chancelier: mais celui-ci était enfin le maître; et, moins d’un an

après, la pacification était presque complète.

XI

_Six mois d’attente!--«Le tyran breton le deviendra de toute

l’Europe».--Le futur roi de Suède à Ruel: enthousiasme de la

«grosse duchesse».--L’«Agrippine» de Mᵐᵉ Du Deffand et le

«triumvirat» du Président de Brosses.--Mariage du comte de

Provence.--Comment Mᵐᵉ Du Barry fait entrer d’Aiguillon au

Ministère; ce qu’en pense la duchesse; ce qu’en pense le

public.--Hostilité de la comtesse d’Egmont; avanie subie par Mᵐᵉ

d’Aiguillon et colère de M. de Richelieu.--Débuts du nouveau

ministère.--Appréciation de Mercy-Argenteau._

La lettre, dans laquelle Louis XV évoquait, pour rassurer Choiseul, le

souvenir du «bon tour qu’il avait joué» à d’Aiguillon, retarda de six

mois, dit M. Marcel Marion, l’entrée de l’ancien commandant de Bretagne

au ministère.--La Vrillière était devenu, par intérim, secrétaire d’Etat

aux affaires étrangères.

De fait, Choiseul était à peine tombé, que la voix publique lui

désignait déjà pour successeur le duc d’Aiguillon.

«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe, écrit Mᵐᵉ Du Deffand:

cela veut dire qu’il aura les affaires étrangères.» Et la duchesse de

Choiseul lui répond, non sans malice, que ce serait son vœu le plus

cher, si le Parlement, du même coup, reprenait le procès de M.

d’Aiguillon[201].

Voltaire s’en inquiétait dans sa retraite: «Nomme-t-on toujours le duc

d’Aiguillon? demandait-il. On peut être très entaché par le Parlement et

bien servir le roi». Opinion que ne lui pardonna pas facilement

Choiseul.

Or, dans la correspondance saisie chez le chevalier de Balleroy, nous ne

voyons pas la moindre allusion à des bruits qui circulaient, avec

insistance, aussi bien dans les cercles mondains que dans les sphères

politiques. Il semble même que la duchesse d’Aiguillon--à moins que ses

lettres n’aient disparu--ait cessé d’écrire, pendant quelques mois, au

chevalier. Et pourtant, des événements s’étaient produits, dans

l’intervalle, qui devaient éveiller en sa mémoire des réminiscences bien

flatteuses pour l’honneur du nom--légitime orgueil dont elle n’avait pu

se défendre, depuis qu’elle était entrée dans la maison des Richelieu.

Sa belle-mère, la «grosse duchesse», ne s’était même pas fait faute

d’évoquer la grande ombre du cardinal, quand elle avait reçu, le 9 mars,

dans son château de Ruel, Gustave de Suède, avec le duc et la duchesse

d’Aiguillon, le comte de Maurepas et le duc de Nivernois[202]. Au cours

d’un souper, «arrangé comme par hasard», n’avait-elle pas souhaité la

bienvenue, «en vers vigoureux», au prince voyageur, au nom du Cardinal?

[Illustration: Le Château de Ruel et ses jardins

d’après Israël Silvestre]

Mᵐᵉ Du Deffand note un convive de plus, d’ailleurs bien indiqué pour la

circonstance: le maréchal de Richelieu. Le comte de Haga--le futur

Gustave III--attendait précisément, ce jour-là, un frère de l’ancien

ambassadeur de Suède, M. de Scheffer qui fut un grand ami des

d’Aiguillon, au temps de leur prospérité et qui, nous le verrons plus

tard, leur resta fidèle dans les mauvais jours[203].

La duchesse de Choiseul ne put s’empêcher de remarquer, dans sa réponse

à Mᵐᵉ Du Deffand[204], que le prince «ménageait bien les d’Aiguillon». A

son point de vue, elle était dans le vrai; et M. Vatel a dit, avec juste

raison, que le comte de Haga avait agi, en cette occurrence, comme un

«fourbe parfait», donnant de l’encensoir aux deux partis opposés. Il

envoyait le matin ses compliments à Chanteloup, soupait le soir à Ruel,

et, le lendemain, obtenait l’insigne honneur d’offrir un riche collier

au petit chien de Mᵐᵉ Du Barry.

La veille de ce fameux souper, il avait reçu à sa table les d’Aiguillon;

et Mᵐᵉ Du Deffand, qui était du repas, en écrit à Mᵐᵉ de Choiseul, avec

une abondance de maladresse, dont elle n’allait pas tarder à se

repentir: «Rien de si aimable que le roi... Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère)

est toujours très gaie... elle est charmante, elle ne tire point tout à

elle, quoique très parlante... elle m’a mis en valeur autant qu’elle a

pu... Après le souper, Mᵐᵉ d’Aiguillon fit chanter la _Chanson des

Philosophes_[205]».

Et--brusque changement de langage--à un mois de là, en corneille

étourdie qui abat des noix, Mᵐᵉ Du Deffand s’écrie: «Mᵐᵉ d’Aiguillon me

parut fort sérieuse; je me figure qu’elle est occupée de tous les

changements qui pourront arriver. Je lui trouve bien des rapports avec

Agrippine, avec la différence que le trône de son Néron ne lui aura pas

coûté de crimes, mais elle pourra bien être une de ses victimes[206]».

On n’est pas plus obligeant[207].

Au reste, par un singulier contraste, en ce siècle léger et futile, où

la plaisanterie a souvent tant de grâce, et le scepticisme de si fine

ironie, la note mélodramatique vibre à plaisir. Elle se continue sur le

mode romain, dans les lettres du Président de Brosses, qui, bien

entendu, en sa qualité de parlementaire, abomine les ennemis de la

«grande robe[208]»:

«Voilà donc le _triumvirat_ bien établi (Maupeou, d’Aiguillon, Terray)

et cordialement uni, si ce n’est dans l’intérieur, du moins pour tout

détruire au dehors.»

Ce pacte n’était pas officiel, puisque d’Aiguillon n’était pas encore

ministre; mais il se laissait pressentir par le crédit et la faveur dont

jouissait déjà le rival de Choiseul. Ses amis commençaient à en éprouver

les effets. La duchesse nous l’apprend dans la première lettre que nous

trouvons d’elle en 1771. Elle vient d’«embrasser son mari de tout cœur»,

heureuse que le duc ait pu rendre service au chevalier. Et en même

temps, comme elle a été, malgré elle, «dans les fêtes jusqu’au cou»,

elle lui décrit méthodiquement celles qui ont accompagné le mariage du

comte de Provence avec une princesse de la maison de Savoie. Elle fait

un portrait fort exact de cette fille de sang royal[209]:

«J’ai été à Choisy attendre le roi qui nous a amené Mᵐᵉ la comtesse de

Provence qu’il est de mode de trouver épouvantable. Moi, qui, comme bien

savez, ne suis pas la mode, je ne la trouve pas mal; elle est petite,

assez bien faite, surtout une belle gorge; elle a les yeux noirs comme

jais, fort grands et fort beaux, les cheveux noirs bien plantés,

peut-être un peu bas, mais qui ne choquent, le teint de brune, mais uni

et mat, le nez gros, la bouche un peu avancée et la forme du visage

longue. Ce qui choque au premier coup d’œil, ce sont ses sourcils qui

sont très arqués et qui s’éloignent de ses yeux et lui donnent, quand

ses yeux sont baissés, par la distance qu’il y a, l’air chinois. Quand

elle a les yeux ouverts, cela choque moins, parce que ses paupières qui

sont grandes et fort noires, remplissent l’intervalle. En tout, elle a

de la physionomie, et l’air de bonté et d’esprit, ce qui fait que sa

figure est, à mon gré, loin de déplaire.» Et, raison qui prime toutes

les autres, «le comte de Provence en est fort content». La duchesse

parle de la cérémonie nuptiale, avec cette sincérité et cette

indépendance d’allures que ne sauraient entamer les cailletages de cour:

«Le mariage s’est fait à midi; et il y a eu, le soir, appartement et

banquet... Il est encore de mode de dire qu’il n’y avait personne: ce

que je puis vous dire en toute vérité, c’est qu’il y avait des barrières

depuis l’appartement du roi jusqu’à la chapelle, et que, derrière, sur

des gradins, il y avait du monde à s’étouffer, qu’à la chapelle tous les

gradins derrière les travées étaient pleins, ainsi que le bas de la

chapelle (il me semble que cela s’appelle du monde) et que, pour le

banquet, je voulus aller voir la salle et qu’il me fut impossible

d’entrer, tant la foule était grande.»

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 8 / 30 段