Cette «haine parlementaire» allait singulièrement justifier

l’appréciation, presque prophétique, de Condorcet.

La duchesse, dans sa lettre à Balleroy, qui dut partir fort tard le 29

juin, disait que le jour même, le parlement avait tenu une très longue

séance de onze heures du matin à neuf heures et demie du soir. Le

résultat en était resté indécis et confus: «Vingt avis s’étaient ouverts

plus biscornus les uns que les autres et plus impertinents envers le

roi.» De guerre lasse, on s’était ajourné au lendemain. Mais la duchesse

prenait facilement son parti d’orages qu’elle avait vus tant de fois

au-dessus de sa tête: «C’est l’affaire du roi, écrit-elle, ce n’est plus

la nôtre... Nous allons partir bientôt pour Véret.»

Pouvait-elle prévoir le coup de tonnerre qui allait si brusquement

retentir par tout le royaume?

Le 2 juillet, le parlement assemblé sans les princes et les pairs qui

s’étaient, sur les ordres de Louis XV, abstenus de siéger, rédigeait

les remontrances et l’arrêt, dont il devait être, dans un avenir

prochain, le mauvais marchand.

Il s’élevait contre l’abus de pouvoir qui interrompait le cours de la

justice, violait les formes les plus précises et garantissait l’impunité

aux gouverneurs de province; il retenait ces dépositions qu’avait

frappées de suspicion le gouvernement et, sans débats, sans même que

l’accusé eût été entendu, il fulminait cet arrêt célèbre qui entachait

d’Aiguillon et l’excluait des fonctions de la pairie; «ces lettres

patentes à lui données par le roi, étaient des lettres d’abolition».

On eût dit que l’auteur de la _Lettre d’un gentilhomme breton_, le plus

vigoureux des pamphlets dirigés contre le commandant de Bretagne, avait

eu comme le pressentiment de cet arrêt inique et l’avait frappé, par

anticipation, de flétrissure, quand il déclarait que retenir les La

Chalotais en exil, après les avoir pour ainsi dire réhabilités, était un

déni de justice: «Les commencements de preuves, déclarait le

pamphlétaire anonyme, ne sont pas des preuves».

Cet aphorisme, bien qu’émané d’un adversaire, se retournait contre

l’arrêt du parlement; car c’était également un déni de justice que

d’avoir noté d’infamie le duc d’Aiguillon, en violant, avec une telle

désinvolture, les lois de la raison et de l’équité[156].

Mais, dans ces affaires de Bretagne, les illégalités ne se comptaient

déjà plus.

IX

_Riposte de Maupeou: cassation de l’arrêté.--Pluie de couplets et

d’anecdotes satiriques.--Avanies prodiguées à Mᵐᵉ Du

Barry.--Insolences et mécomptes des parlementaires bretons d’après

Mᵐᵉ d’Aiguillon.--La journée du 3 septembre.--Louis XV revient aux

traditions de son bisaïeul.--Le sac du roi et le char de la

blanchisseuse de d’Aiguillon.--Indulgence et pitié.--Le Parlement

de Paris courbe la tête.--Mᵐᵉ d’Aiguillon et ses «chers Bretons»._

L’arme qui blessait d’Aiguillon atteignait du même coup la royauté.

Maupeou, tout satisfait qu’il dût être de la flétrissure du

fonctionnaire, ne pouvait cependant admettre qu’elle s’étendît jusqu’au

prince. Aussi envoyait-il à Saint-Hubert, pavillon de chasse où

séjournait volontiers Louis XV, l’arrêté du parlement avec un projet de

cassation que signa le roi et que le chancelier envoya immédiatement à

l’impression.

Cette riposte de Maupeou ne suffisait pas à laver d’Aiguillon de la

honte qu’il avait subie et que n’avait su lui éviter Mᵐᵉ Du Barry, si

bien préparée pourtant à ce rôle de sauveteur. La malignité des

libellistes en prenait texte pour cribler d’épigrammes la protectrice et

le protégé. Un couplet de vaudeville, écrit «sur l’air du _Déserteur_»

fait dire au duc:

Oublions jusqu’à la trace

De mon procès suspendu.

Avec des lettres de grâce

On ne peut être pendu.

Je triomphe de l’envie,

Je jouis de la faveur.

Grâces aux soins d’une amie,

J’en suis quitte pour l’honneur[157].

Le duc de Brissac prétendait que d’Aiguillon «avait sauvé sa tête, mais

qu’on lui avait tordu le col». Et Maurepas qui ne laissait jamais

échapper l’occasion de placer un mot, fût-ce aux dépens d’un parent ou

d’un ami, ajoutait: «Je crains bien que de tout ceci, il ne reste à mon

neveu que le jaune[158].» On sait que d’Aiguillon avait le teint

safrané.

Louis XV le voyait d’une autre couleur.

«--Comme il est pâle! disait-il, à son petit lever, en l’apercevant de

loin.

--Votre Majesté juge toujours les gens bien favorablement, répliqua le

duc d’Ayen: tout le monde le voit bien noir[159].»

Un mauvais plaisant eut, paraît-il, l’audace d’envoyer à d’Aiguillon un

dégraisseur auquel il persuada que le duc était très sourd et qui lui

cria en présence d’une brillante assemblée: «On m’a dit que vous me

demandiez pour laver les taches qui sont sur votre cordon bleu[160]».

Des faits autrement graves que le colportage de couplets ou d’anecdotes

satiriques ne pouvaient échapper à l’observation du principal intéressé.

La future reine de France, qui n’avait pas encore atteint sa quinzième

année, était manifestement prévenue contre Mᵐᵉ Du Barry: il ne manquait

pas de bonnes volontés pour remplir cet office, ne fût-ce que celle de

M. de Choiseul, d’autant mieux écouté de la Dauphine, que la fille de

Marie-Thérèse devait son mariage à ce partisan résolu de l’alliance

autrichienne. Aussi, dès le 9 juillet, donnait-elle à sa mère cette

impression de la Du Barry, qu’«elle était la plus sotte et la plus

impertinente créature qui fût imaginable». Marie-Antoinette s’était

trouvée à côté d’elle au jeu du roi: «elle lui avait cependant parlé

quand il le fallait[161]».

De leur côté, les ennemis de d’Aiguillon entendaient profiter de leur

victoire. L’arrêt du Parlement était à peine rendu, qu’ils le

répandaient dans tout Paris par des colporteurs, que pourchassait

vainement d’Hémery, l’inspecteur de police, chargé de la surveillance de

la librairie[162]. La rumeur publique voulait que la duchesse de

Gramont[163], sœur de Choiseul, traversant la Provence et le Languedoc

pour aller à Barèges, eût tenté de soulever les Parlements de ces deux

provinces contre la décision du conseil suspendant le procès de

d’Aiguillon. Et le maréchal de Richelieu avait eu à cet égard une

explication des plus vives avec le duc de Choiseul.

L’ambassadeur d’Autriche en France, Mercy-Argenteau, relate l’anecdote à

Marie-Thérèse, puis lui en raconte une autre, démontrant de reste

comment d’habiles courtisans savaient développer chez Marie-Antoinette

une antipathie qui trouvait là un terrain si propice et qui devait

bientôt rejaillir de Mᵐᵉ Du Barry sur d’Aiguillon. La dauphine avait vu,

non sans déplaisir, qu’on entraînait son mari dans les soupers du

pavillon de l’Hermitage, où le roi, revenant de la chasse, se

rencontrait avec sa maîtresse. Or, Mᵐᵉ de Noailles, dame d’honneur de

Marie-Antoinette, avait conseillé à la jeune princesse d’y accompagner

par politique le dauphin. Choiseul, qu’avait consulté la dauphine, avait

estimé que la place de Marie-Antoinette n’était pas aux soupers de

l’Hermitage, qu’elle «ne devait pas le demander», mais que «si le roi le

lui proposait, elle devait s’y prêter avec une apparence de

plaisir[164]».

Des avanies, visant plus directement la favorite, et de ce fait

autrement outrageantes, ne lui étaient pas épargnées par l’entourage et

surtout par la famille de Choiseul. La duchesse de Gramont, beauté

arrogante et superbe, qui avait convoité la succession de Mᵐᵉ de

Pompadour auprès de Louis XV, se faisait remarquer plus particulièrement

par son insolence envers Mᵐᵉ Du Barry. Si, certain jour, à Choisy, les

dames de la cour s’étaient refusées à laisser la maîtresse du roi

prendre place au milieu d’elles, c’est que la duchesse de Gramont était

une des instigatrices les plus actives de ce complot féminin. Sa

parente, la comtesse, n’était pas une des ennemies les moins acharnées

de Mᵐᵉ Du Barry; et les propos injurieux dont elle l’avait accablée lui

avaient valu un exil à quinze lieues de Paris[165].

Ce dut être surtout à cette heure critique, dans le courant de juillet

1770, que l’alliance se scella définitivement, sous les auspices du

chancelier, entre la femme si cruellement offensée par les affronts «des

Choiseul» et l’homme, au cœur débordant de rancune, que le Parlement

croyait avoir marqué d’une flétrissure indélébile.

D’Aiguillon n’était pas parti pour Veretz, comme l’avait écrit la

duchesse; mais il était toujours sur les chemins, suivant de près une

affaire qui touchait si fort à son honneur, alors que sa femme, fidèle

au programme qu’elle s’était précédemment tracé, restait à Paris pour

surveiller les intérêts de M. d’Aiguillon et pour lui apporter, dès son

retour, le réconfort d’un accueil toujours souriant.

Nous ne voyons pas, à moins que ses lettres ne se soient égarées,

qu’elle ait appris ni commenté à son correspondant l’arrêt qui avait

noté d’infamie le duc d’Aiguillon et provoqué, de ce fait, un tel

retentissement dans le pays.

La première lettre que nous retrouvions de sa main, depuis ce coup de

foudre, date du 23 août 1770 et ne parle que des affaires de Bretagne.

Il n’avait pas suffi au Parlement de Rennes de voir «entaché» l’ancien

commandant de la province; il avait voulu encore protester contre les

lettres patentes du 27 juin qui en avaient suspendu le procès; et rêvant

d’une de ces coalitions, qui étaient la négation même du pouvoir royal,

il avait invité les autres Parlements à se fédérer pour demander des

explications au souverain sur la punition infligée aux deux procureurs

généraux de Rennes.

La réplique ne s’était pas fait attendre. Dix-huit bretons avaient été

mandés à la Cour où ils devaient se rendre le 20 août[166]:

«Je ne veux pas, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon à Balleroy, sur un ton d’aimable

ironie, que vous appreniez par d’autres que par moi la détention de

votre cher cousin, M. de Lohéac[167]: l’intimité qui était entre vous

vous y rendra sûrement très sensible. Voici le fait: Vous avez vu toutes

les sottises de notre Sénat breton et surtout celle des 18 membres qui

se sont distingués, à la tête desquels étaient MM. de Lohéac et La Noue:

ce qui a déterminé le roi à en faire justice. On dit qu’ils ont été

menés au Château de Vincennes. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils ont été

arrêtés en sortant de chez le roi... Ces messieurs s’étaient présentés,

la veille, chez tous les ministres qui avaient refusé de les voir. Ils

ont voulu aller voir le _Grand Couvert_. L’huissier leur a dit de la

part du premier gentilhomme qu’ils eussent à se retirer. Vous voyez

qu’ils n’ont pas été tant fêtés. On croyait que cette nouvelle ferait

plus de bruit à Paris... et tout ce que le crédit du ministre qui les

protège (Choiseul) a pu faire, ce fut de suspendre leur peine...

«... Ces messieurs nous ont fait l’honneur de faire brûler notre

mémoire (celui de Linguet) par la main du bourreau. L’arrêt est lui-même

un mémoire. Si je peux en avoir, je vous l’enverrai: il vous paraîtra

aussi plat qu’il est long[168].»

Fut-ce l’effervescence nouvelle de ces incorrigibles bretons; ou la

malveillance avérée des Parlements de Bordeaux et de Toulouse, en ce

même mois d’août à l’égard de d’Aiguillon[169]; ou bien encore

l’influence de la Du Barry à qui le duc avait enfin fait comprendre que

l’arrêt du conseil du 3 juillet n’était pas une solution[170], influence

qui précipita la détermination d’un «homme dont on n’obtenait jamais ni

un _oui_, ni un _non_[171]?»--Toujours est-il que Louis XV prit, le 2

septembre, une décision inattendue et que Maupeou reçut l’ordre, le même

jour, d’en préparer l’exécution.

Le 3, comme si le souvenir de son bisaïeul, entrant, botté et le fouet à

la main, au Parlement, pour lui dicter ses volontés, eût enfin secoué la

torpeur du plus indolent des monarques, Louis XV arrivait au Palais,

dans sa voiture de chasse, «ventre à terre, précédé des quatre

compagnies rouges et du vol[172]».

Mais laissons la parole à Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui, le lendemain, racontait

la scène au chevalier:

«Voilà donc enfin le roi tout à fait roi, Dieu soit loué! Sa Majesté a

été hier au Parlement et voici le détail de la bonne besogne qu’il y a

faite: il a ordonné qu’on lui apportât toutes les minutes et autres

papiers ci-dessus nommés (les informations relatives aux affaires de

Bretagne) et les a fait mettre dans un sac qu’il avait apporté tout

exprès, ainsi que le registre sur lequel était l’arrêt du 2 juillet, et

celui dans lequel ils demandaient réparation au roi...» Avant cette

opération, Louis XV avait répondu aux remontrances du Parlement sur la

détention des magistrats de Rennes, qu’ils avaient été justement punis

et qu’il sévirait contre tous ceux qui imiteraient leur conduite. Quand

il eut enlevé jusqu’à la dernière pièce d’une procédure aussi

filandreuse qu’elle avait été irritante, le roi signifia au Parlement

qu’il eût à «se retirer dans ses chambres pour y remplir sa seule

fonction, qui est d’administrer la justice». La duchesse avait remarqué

le discours du chancelier, au nom du roi, discours «très long et très

fort[173]». Elle ajoute que Paris «n’a pas applaudi généralement» à cet

acte d’autorité. Mais en vérité «la folie et l’insolence des parlements

étaient poussées trop loin». Elle s’étonne cependant que le maréchal de

Richelieu n’ait pas agi aussi énergiquement avec celui de Bordeaux.

Pourquoi n’a-t-il pas fait biffer sur le registre du Parlement un arrêt

identique à celui du 2 juillet, quoiqu’il en eût l’ordre? Il faut qu’il

ait eu quelques raisons particulières qu’il est difficile

d’élucider[174].

Quand Mᵐᵉ d’Aiguillon dit que «Paris n’a pas applaudi généralement»,

elle est, en vérité, bien indulgente, car le roi avait à peine enlevé

«le sac qu’il avait apporté avec lui», que les épigrammes pleuvaient de

nouveau dru comme grêle, sur la Du Barry et son obligé. Cette peste de

Mairobert ouvrit le premier le feu[175]. Avec quel luxe de détails il

décrit l’élégant «vis-à-vis» donné, prétend-il, à la comtesse par

d’Aiguillon reconnaissant! Cette voiture surpasse en magnificence les

carrosses envoyés jadis à Vienne pour la dauphine (encore une cause

d’animadversion, si l’anecdote est vraie, contre le duc et son amie).

Sur les panneaux, les armoiries de la dame avec son fameux cri: _Boute

en avant!_ Et que de galantes peintures! Colombes se becquetant sur des

nids semés de roses; cœurs transpercés de flèches, au milieu des

attributs de Cupidon coquettement enguirlandés. Les housses du siège des

cochers, les supports des laquais par derrière les roues, les moyeux et

jusqu’aux marchepieds, tout était du dernier fini. D’Aiguillon l’avait

payé, paraît-il, 52.000 livres. Il eut la douleur de constater que la

comtesse ne s’en servait pas. Le roi l’avait trouvé trop somptueux pour

sa maîtresse et celle-ci le bouda. Que l’anecdote fût vraie ou fausse,

un bel esprit la saisit au vol et la métamorphosa en huitain:

Pourquoi ce brillant vis-à-vis?

Est-ce le char d’une déesse,

Ou de quelque jeune princesse?

S’écriait un badaud surpris,

--Non!... de la foule curieuse

Lui répond un caustique... non!

C’est le char de la blanchisseuse

De cet infâme d’Aiguillon.

Alors que Louis XV opérait son coup de force, Choiseul était en

villégiature, au château de la Ferté, chez le banquier de la cour,

Laborde. Mais son parti veillait. Estomaqués, un instant, par la séance

du 3 septembre, comme l’avaient été les d’Aiguillon par l’arrêt

déshonorant du Parlement du 2 juillet, les Choiseul s’étaient ressaisis,

pour abominer, avec moins d’anecdotes, il est vrai, «l’infamie, les

bassesses et les fourberies» de leurs adversaires. Mᵐᵉ Du Deffand avait

envoyé à Walpole «l’imprimé du Parlement», le bulletin qu’elle avait

reçu de «la grosse duchesse» (la douairière d’Aiguillon) n’étant «ni

exact, ni fidèle[176]». Et ce qui avait le plus particulièrement irrité

les amis de Choiseul, c’est que le chancelier, dans son discours, avait

représenté d’Aiguillon comme «honoré de la confiance du roi et chargé de

ses ordres»; c’est qu’il avait déclaré «sa conduite irréprochable».

Quelques jours auparavant, la correspondante de Balleroy avait insisté

sur la signification véritable d’un acte qui exaspérait le parti

Choiseul:

«Je comprends que vous ayiez été très aise en apprenant le détail de la

_journée_ du 3: en vérité, on peut, à mon avis, l’appeler _journée_; car

c’est une vraie victoire que le roi a remportée sur les ennemis de son

autorité, victoire dont je fais plus de cas, que de celles de tous les

conquérants, en ce qu’elle peut et doit procurer la paix et qu’elle n’a

fait répandre que de l’encre et non du sang. Enfin, de ce moment, si le

roi veut soutenir ce qu’il a fait et seulement ne pas vaciller, il

redevient roi, et, en vérité, il ne l’était pas.»

Après cet hommage, si ferme et si net, rendu au principe d’autorité, la

duchesse revient à ses «chers bretons», qui, quoiqu’elle en ait, la

préoccupent toujours. Une nièce de Lohéac, protégée de Mᵐᵉ d’Aiguillon

vraisemblablement à cause de sa parenté avec Balleroy, Mˡˡᵉ de

Quéhillac, vient d’écrire à la grande dame. Sollicitée par un autre de

ses oncles, M. de Goyon, de tenter une démarche auprès de la duchesse,

pour qu’elle intéressât La Vrillière (Saint-Florentin)[177] à la cause

de Lohéac, Mˡˡᵉ de Quéhillac s’en était d’abord défendue, ne sachant si

M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon ne déclineraient pas une telle mission. Puis,

cédant à un mouvement de pitié, et pour n’être pas taxée d’indifférence,

elle avait déféré au désir de Goyon. La duchesse lui répondit par une

«lettre ostensible»--terme employé jadis pour désigner ce que nous

appelons aujourd’hui une «lettre ouverte».

Celle de la duchesse prouve une bonté d’âme, une générosité plus fortes

que le juste ressentiment d’outrages et d’humiliations si longtemps

endurés. Depuis que M. d’Aiguillon a quitté le commandement de Bretagne,

écrit sa femme, il ne s’est plus mêlé en rien des affaires de la

province, sinon pour rendre service aux hommes «dont il connaît les

bonnes qualités». Il ignore donc «la punition» que le roi, «très

mécontent», se réserve d’infliger au Parlement de Bretagne; mais par

amitié pour Mˡˡᵉ de Quéhillac, Mᵐᵉ d’Aiguillon ira recommander à la

bienveillance de son oncle M. de Lohéac.

Quelle délicatesse et quel tact chez cette femme que sa correspondance,

sa conduite, toute sa vie enfin présentent comme une énergique! Elle

laisse à son mari, ce personnage plutôt haineux et vindicatif, l’honneur

d’une décision, dont elle assurera, messagère officieuse, l’exécution.

Mais, comme chez elle, l’esprit d’observation, que nous savons très vif

et très aiguisé, ne perd jamais ses droits, elle termine sur ce trait le

récit de son anecdote: «M. de Goyon en a été très reconnaissant, mais il

n’a pas donné un écu à sa nièce; seulement elle a ainsi acquis le droit

de lui dire tout ce qu’elle veut». Droit de bien maigre rapport: car Mᵐᵉ

d’Aiguillon dut pourvoir, toujours en considération de Balleroy, à

l’établissement de Mˡˡᵉ de Quéhillac; et ce fut pour la duchesse un de

ses plus cruels soucis. Sa protégée était d’une famille où les facultés

mentales étaient fort mal équilibrées; et ses prétentions pécuniaires

étaient si bizarres et si exorbitantes que Mᵐᵉ d’Aiguillon s’en lamente

à maintes reprises au cours de sa correspondance avec Balleroy.

Le 4 septembre, le Parlement de Paris s’était assemblé. Encore tout

étourdi du coup qu’il venait de recevoir, il se débattit dans une lutte

longue et ardente sans pouvoir prendre de décision. La séance fut remise

au lendemain; et ce fut le 6 seulement que se terminèrent les débats. Le

parti de la modération l’avait emporté. D’un commun accord, on

«ajournait l’affaire au 3 décembre». Mais la cour rendait en même temps

un arrêt pour protester contre le piège tendu à sa bonne foi et contre

les agissements, injurieux pour elle, du chancelier et du contrôleur

général[178].

Paris, loin «d’applaudir», s’était révolté... «généralement». La

province avait suivi le mouvement. «Tous les parlements se donnent la

main, écrit Mᵐᵉ Du Deffand; ils marquent leur mépris et leur indignation

contre le chancelier; le contrôleur général rendra bientôt sa déroute

complète[179].»

La circonspection du Parlement de Paris déconcerta bien des gens, dit le

libraire Hardy[180]. Et comme s’ils avaient eu la prescience de

l’avenir, les mécontents regrettèrent que les parlementaires n’eussent

pas porté un coup plus vigoureux «pour ne pas laisser au chancelier le

temps de faire de nouvelles entreprises et de couronner son plan

destructif de l’autorité des magistrats».

L’effervescence, ainsi que l’écrivait Mᵐᵉ Du Deffand, n’en couvait pas

moins dans tous les parlements de province, au détriment des

représentants de l’autorité royale. Et la duchesse d’Aiguillon, si

indulgente qu’elle fût, ne pratiquait pas assez le pardon des injures

pour ne pas éprouver un malin plaisir à voir patauger dans le plus

effroyable gâchis les politiciens de Bretagne et le successeur de son

mari, naguère si durs, si injustes, si méprisants vis-à-vis de M.

d’Aiguillon. Tenue au courant des affaires de la province, elle en

devisait allègrement avec Balleroy[181].

En vain, disait-elle, a-t-on pu apaiser l’agitation qui menaçait de

reprendre, en avisant la noblesse que sa turbulence «donnerait gain de

cause» à ses puissants ennemis. «Cet expédient a déjà réussi deux ou

trois fois; mais tout s’use à la longue»: sachant qu’ils sont redoutés

du commandant, ces brouillons finiront, à la tenue des Etats, par

«s’échapper; et aucun frein ne pourra les arrêter... Je compte que ce

sera sur la demande du roi et à la rentrée du Parlement qu’on jouera les

grands jeux». Mᵐᵉ d’Aiguillon ne «le regrette pas». «Il est juste que ce

gentil prélat, ainsi que vous l’appelez (Girac l’évêque de Rennes) et le

premier commissaire (Duras) ressentent les biens de la paix qu’ils ont

mis dans cette province... Ce qui ne laissera pas que de les y

acheminer, c’est que l’on me mande que l’évêque et le premier

commissaire sont brouillés à tout jamais avec l’intendant. Faux et sot,

comme il est, il peut leur donner du fil à retordre... Quand il est

question de nuire, il n’y a pas de sot qui ne trouve de l’assurance...»

La duchesse n’a plus d’autre pensée que la Bretagne. Toutes les lettres

qui vont se succéder jusqu’à la rentrée du Parlement de Paris sont

uniquement consacrées au malaise intérieur d’une province dont les

hommes politiques prétendent singer l’Angleterre (l’anglomanie était

alors fort à la mode). Or le Parlement britannique rentre le 20

novembre. Celui de Rennes ne tardera pas à reprendre séance. Les Etats y

comptent bien. «En attendant, on pelote... On a nommé une commission

pour répondre au mémoire de Linguet.» Les évêques se récusent; celui de

Rennes tout le premier, «parce que M. d’Aiguillon est son plus mortel

ennemi». Et la duchesse de protester. «Le fat! ce serait lui faire trop

d’honneur que d’avoir pour lui d’autre sentiment que celui du mépris.»

Le haut clergé se refusant d’ailleurs à siéger dans cette commission,

«trois abbés Chalotinistes» furent nommés qui durent «travailler à

force» et nous «verrons leur bonne besogne: elle ne m’inquiète pas

beaucoup[182]».

Les distractions des villégiatures suburbaines ne détournent guère Mᵐᵉ

d’Aiguillon de son unique pensée: il est vrai qu’elle se trouve dans la

«thébaïde» d’Aulnay[183], la propriété de Mᵐᵉ de Laigle, dont la

solitude ne lui est pas désagréable: «ce n’est pas la beauté du lieu, je

n’en connais pas de plus triste; ce n’est pas la beauté du temps, il en

fait un à ne pas mettre le nez dehors». Elle n’en pense pas moins à «la

chère Bretagne».

«Il me semble, dit-elle, que les cartes se brouillent tant qu’elles

peuvent; et je vous avoue que je n’en suis pas fâchée... M. de Duras et

le joli évêque sont dans le plus grand embarras: Dieu les y maintienne!

On dit que l’on envoie 40 bataillons en Bretagne...»

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 7 / 30 段