avait déserté avec armes et bagages. Il avait été bientôt arrêté, jugé
et condamné; il devait, dans les vingt-quatre heures, avoir «la tête
cassée», comme on disait alors. Carpentier était très aimé du régiment;
ses camarades s’émurent et Belleval, qu’on savait au mieux avec
d’Aiguillon, «courut» à son hôtel lui demander la grâce du déserteur.
--Ce n’est pas par moi, lui répondit le duc, que vous l’obtiendrez du
roi, mais par Mᵐᵉ Du Barry. Revenez tantôt avec votre supplique et je
vous mènerai chez elle.
A l’heure indiquée, Belleval, en grand uniforme, est reçu par
d’Aiguillon qui l’attendait et l’introduit chez la favorite, «comme un
homme devant qui les portes sont toujours ouvertes».
Quand Belleval pénétra dans le sanctuaire, ce fut pour lui un
éblouissement.
«Elle était, dit-il, nonchalamment assise, plutôt même couchée dans un
grand fauteuil et avait une robe fond blanc, à guirlande de roses que je
vois encore. Mᵐᵉ Du Barry était une des plus jolies femmes de la Cour...
et certainement la plus séduisante par la perfection de toute sa
personne. Ses cheveux qu’elle portait souvent sans poudre étaient du
plus beau blond. Ses yeux bleus, bien ouverts, avaient un regard
caressant et franc qui s’attachait sur celui à qui elle parlait et
semblait suivre sur son visage l’effet de sa parole. Elle avait le nez
mignon, une bouche petite et une peau d’une blancheur de la santé.
«Enfin on était bientôt sous le charme et c’est ce qui m’arriva si fort
que j’en oubliai presque ma supplique dans le ravissement où j’étais de
la contempler. J’avais vingt-cinq ans alors. Elle s’aperçut bien de mon
trouble que d’ailleurs le duc d’Aiguillon lui fit remarquer avec
beaucoup de finesse et en lui tournant un compliment comme il savait les
faire.»
Belleval se ressaisit et présenta sa requête avec une éloquence si
pressante, eu égard au peu de temps dont il disposait, que Mᵐᵉ Du Barry
lui promit de parler immédiatement au roi, lui laissant espérer la grâce
de son protégé.
--Monsieur le duc, ajouta-t-elle, sait bien que ses amis sont aussi les
miens et je le remercie de ne pas l’oublier.
Puis, après quelques questions obligeantes sur la famille de Belleval et
ses états de service, elle congédia les deux auditeurs en disant au
jeune officier qu’il «aurait bientôt de ses nouvelles».
«Elle tendit la main au duc d’Aiguillon qui la baisa en lui disant:
--C’est pour le capitaine-lieutenant. N’y aura-t-il rien pour la
compagnie?
Ce qui la fit rire et me valut la même faveur qu’au duc.»
Naturellement le _déserteur_ fut gracié[139].
Comment s’étonner si, après une telle audience, Belleval devint un
adorateur passionné de cette Déesse... des petits Appartements!
VIII
_Le Conseil accorde à d’Aiguillon l’évocation de son procès de
Rennes devant le parlement de Paris.--Appui prêté par Mᵐᵉ Du Barry,
malgré la résistance de Louis XV.--Le mémoire justificatif de
Linguet; un collaborateur masqué; récompense de Marmontel.--La
procédure du parlement de Paris.--Trêve
matrimoniale.--Incidents.--Reprise des séances: récit de Mᵐᵉ
d’Aiguillon.--Le roi arrête le procès.--La vengeance du
parlement.--D’Aiguillon entaché._
Les _Mémoires secrets_ publiaient, à la date du 12 mars 1770[140], comme
information, qu’on venait d’imprimer furtivement «la procédure de
Bretagne, ou procès extraordinairement instruit et jugé, au sujet
d’assemblées illicites, discours injurieux, subornation de témoins,
complots de poison et incident de calomnies, précédé d’un discours
préliminaire, où le duc d’Aiguillon est représenté comme l’ennemi
implacable, l’instigateur et presque le bourreau de six exilés, un sujet
indigne de la confiance de son prince, un chef de conjurés, un suborneur
de témoins, le fauteur d’un projet d’empoisonnement, le complice et
peut-être même le premier auteur de ces crimes».
Autant déclarer avec le fabuliste que la mort était seule capable
d’expier de tels forfaits.
Choiseul n’allait pas jusque-là; car, si, dans les _Mémoires_ qui
parurent sous son nom, en 1790[141], il dit, à propos de cette instance
judiciaire: «J’ai cru que M. d’Aiguillon était déshonoré et je le
regarde encore comme tel», il ajoute, par manière de correctif: «mais je
n’ai jamais cru qu’on pût le faire pendre». Il plaide même, avec une
sorte de pitié dédaigneuse, les circonstances atténuantes en faveur d’un
adversaire qui, victime d’un atavisme vaguement défini, n’est peut-être
pas entièrement responsable de son indignité: «Il avait porté dans son
commandement le caractère malheureux de despotisme, de basse vengeance
et même de cruauté _avec lequel il était né_.» Mais Choiseul ne
l’était-il pas, lui aussi, responsable de ces prétendus excès de
pouvoir, pour en avoir si longtemps maintenu l’auteur dans son
commandement?
La situation devenait donc, sinon menaçante, du moins irritante pour
d’Aiguillon. Maupeou, par politique, beaucoup plus que par sympathie
pour le rival de Choiseul, estima que le procès devait être évoqué
devant le parlement de Paris; et, comme Maupeou, d’Aiguillon demanda et
obtint du roi, le 24 mars, cette juridiction qui était celle de ses
pairs[142].
Ce n’était pas sans peine que le Conseil s’était arrêté à cette
solution. D’abord le parlement de Rennes, à qui Louis XV avait
énergiquement refusé le rappel des La Chalotais, n’entendait pas qu’on
lui infligeât encore une nouvelle déception, en lui retirant le procès
de M. d’Aiguillon, cette proie sur laquelle il s’était rejeté avec
délices. Jusqu’au 17 mars, il s’obstinait à ne point s’en dessaisir,
sachant de reste que nombre de parlementaires parisiens étaient de cœur
avec lui[143].
D’Aiguillon, lui, ne pouvait oublier qu’à deux reprises différentes, en
1767 et 1769, il avait supplié le roi de lui laisser porter devant ses
pairs une plainte en règle contre ses accusateurs, et que chaque fois le
Conseil lui avait répondu par une fin de non-recevoir. Mais,
aujourd’hui, en présence de ces histoires de brigands auxquelles
semblait croire le duc de Choiseul, il ne pouvait point ne pas rompre ce
silence, que le roi, dans son horreur de tout bruit, avait si souvent
exigé de la longanimité de son représentant. Le maréchal de Richelieu et
la comtesse de Forcalquier--une amie bien chère[144]--appuyaient les
revendications de l’ancien commandant de Bretagne:
--Il lui faut, disaient-ils, une justification triomphante.
Dans le principe, Maupeou avait longtemps hésité: il savait le secret
des répugnances royales; et ce «Pantalon au regard faux et perfide»,
comme l’appelait Sénac de Meilhan, mais déjà tacticien consommé, se
demandait peut-être l’avantage qu’il pouvait tirer du salut ou de la
perte d’un homme que protégeait si visiblement la sultane favorite.
Ne lui avait-elle pas déjà donné une preuve indéniable de sa
bienveillance, alors qu’il négociait l’achat des chevau-légers[145]?
D’Aiguillon sut l’amener à lui en ménager une nouvelle, à cette heure
décisive pour sa fortune. Richelieu, adroit et complaisant, obtint de
Mᵐᵉ Du Barry des entrevues, où, sous prétexte de l’intéresser à un
procès, qu’au dire des contemporains elle eut toujours beaucoup de mal à
comprendre, d’Aiguillon continua sur elle ce travail d’emprise qui
devait le conduire au pouvoir. «Doucement tendre, peu à peu, il s’empara
d’elle. Sa mère, la vieille duchesse, «au regard fol», plaida aussi la
cause de son fils, avec une éloquence passionnée» qui parvint à
convaincre la comtesse[146].
Tant d’influences, et de si diverses natures, finirent par l’emporter.
Maupeou et les autres ministres opinèrent en faveur de d’Aiguillon.
--Vous le voulez, dit Louis XV, qui fit un dernier semblant de
résistance, au Conseil du 24 mars; vous verrez ce qui arrivera.
Maupeou le pressentait peut-être.
Toujours est-il que des lettres patentes ordonnèrent au parlement de
Rennes de passer les procédures à celui de Paris, qui fut convoqué, à
Versailles, où devait s’ouvrir, le 4 avril, ce procès célèbre, prélude
d’un plus célèbre encore.
La première séance fut solennelle et magnifique: nos pères aimaient
l’apparat judiciaire. Le 7 avril, le procureur général concluait--et
l’assemblée adopta cette solution--à l’annulation des procédures de
Bretagne. Tout était à recommencer; informations, réassignations et
auditions de témoins; et du 16 avril au 7 mai, ce fut une série
interminable de dépositions--entre autres, celles d’Hévin et de
Cornulier de Lucinière--rebrassant, avec quelle animosité, les
accusations d’assassinat, des crimes les plus vils et les plus odieux,
qui mettaient infailliblement d’Aiguillon au ban de la société.
L’émotion fut intense. Maupeou se rappela le mot du roi: car ce n’était
pas seulement le procès d’un agent de l’autorité, mais celui de cette
même autorité qui s’instruisait en public.
«Le gouvernement, écrit Linguet, à titre d’avocat-conseil, était donc
forcé d’arrêter cette explosion formidable.»
D’Aiguillon avait, en effet, choisi pour rédiger les mémoires
justificatifs qu’il voulait présenter au parlement, cet homme, dont la
personnalité stimulait déjà singulièrement la curiosité publique. Assez
froidement accueilli, lors de ses débuts, par d’Alembert qui s’était
défendu d’appuyer sa candidature à l’Académie, Linguet avait juré une
haine éternelle aux Encyclopédistes. Il avait fait une active campagne
contre leurs idées philosophiques et leurs doctrines d’économie
politique, dans des livres où il avait donné libre cours à la fougue de
sa polémique outrancière qu’avivait encore l’âpreté d’un esprit
naturellement paradoxal et sarcastique. Puis, estimant sans doute que
ses contemporains ne lui décernaient pas assez de couronnes, il se fit
inscrire au barreau, où son plaidoyer en faveur du chevalier de la
Barre--cher pourtant aux philosophes--avait trouvé, à juste titre,
nombre d’approbateurs, quand d’Aiguillon lui confia sa défense.
S’il faut en croire un passage fort intéressant des _Mémoires_[147] de
Marmontel, le duc ne fut que médiocrement satisfait du travail de
Linguet; il en déplorait le ton déclamatoire et le verbiage ampoulé.
C’étaient ses propres expressions qu’un certain Garville, «honnête
homme» et grand ami de la Clairon, citait à Marmontel, chez Mᵐᵉ
Geoffrin.
--J’ai appris, disait-il, à connaître M. d’Aiguillon au cours de mes
voyages en Bretagne et je suis convaincu que le procès qui lui est
intenté est tout simplement «une affaire de parti et d’intrigue.
Malheureusement il n’a pu trouver pour avocat qu’un enfant perdu»,
Linguet, «de qui le talent n’est pas encore formé».
C’était le duc d’Aiguillon qui parlait, en ces termes, à Garville de son
défenseur et du mémoire qui l’avait si fort mécontenté.
--Mais, lui répliquait son interlocuteur, «voyez un homme de lettres...»
--Ils sont tous contre moi, interrompait le duc.
C’est alors, dit Garville, en s’adressant à Marmontel, que je «vous ai
nommé comme un ennemi-né de l’injustice et du mensonge».
Aussitôt le duc d’embrasser Garville: «Vous me rendrez le plus grand des
services, si vous engagez M. Marmontel à travailler à mon mémoire».
L’invite était formelle et pressante; et peut-être bien la rencontre de
«l’homme de lettres» avec le confident de M. d’Aiguillon n’était-elle
pas aussi fortuite que semble vouloir le dire le narrateur.
En tout cas, Marmontel déclare solennellement:
«--Ma plume ne se refuse pas à servir une bonne cause. Je veux connaître
celle du duc d’Aiguillon pour savoir si je dois travailler pour lui:
qu’il me confie ses papiers. Je m’emploierais de même à servir la cause
de l’homme du peuple (toujours l’humanitarisme vrai ou faux du XVIIIᵉ
siècle!). Je ne mets à mon acquiescement que deux conditions, que le
secret me sera gardé et qu’il ne sera jamais question de lui à moi de
remercîments ou de reconnaissance; je ne veux même pas le voir.»
Le petit couplet en l’honneur de la fierté et de l’indépendance du
lettré serait le plus joli du monde, s’il n’avait reçu, et même dans
cette occurrence, de forts accrocs, hélas! trop humiliants pour le
siècle de la philosophie.
Donc, dès le lendemain, Garville apporte les papiers. Marmontel y
découvre la preuve que «le procès n’est qu’une persécution suscitée par
des animosités personnelles». Il prend alors le mémoire de Linguet, le
«refond, y met de l’ordre et de la clarté, en élague les métaphores
incohérentes», complète enfin le travail d’un «nouvel exorde (celui de
Linguet était trop impertinent) et d’une conclusion également nouvelle,
la première n’étant pas suffisamment serrée».
D’Aiguillon, enchanté, «fait venir Linguet et le prie d’adopter les
changements» qu’il a introduits dans le mémoire.
Linguet jette feu et flamme: «C’est, dit-il, un homme de l’art qui a mis
la main à mon ouvrage: vous voulez me déshonorer, car je n’entends être
l’écolier de personne. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre: ce
n’est plus moi.»
D’Aiguillon, le personnage si hautain et si vaniteux, se voit obligé de
subir ces rebuffades, «puisqu’il ne pouvait trouver d’autre avocat». Il
finit donc par apaiser Linguet, qui reprend son mémoire pour y mettre la
dernière main. Il refait l’exorde et la conclusion, mais il conserve
l’ordre suivi par Marmontel et ne rétablit pas les bizarreries de style
biffées par le correcteur.
Nous avons cru qu’il ne serait pas indifférent au lecteur de connaître
le dénouement de cet épisode de la vie littéraire au XVIIIᵉ siècle.
Linguet, écrit Marmontel, parvint à savoir le nom du confrère qui avait
ainsi rhabillé sa prose: il fut dès lors «son plus cruel ennemi».
Quant à Marmontel qui, si l’histoire est exacte, serait le premier
apôtre de la réhabilitation du commandant de Bretagne, il ne tarda pas,
de son propre aveu, à rabattre quelque peu de son attitude républicaine
vis-à-vis le duc d’Aiguillon. L’obligeant Garville redoubla si fort ses
instances qu’il décida Marmontel à venir dîner chez son client de
circonstance; et celui-ci, quelque temps après, lui adressait, _manu
propria_, ce succulent poulet:
«Je viens, monsieur, de demander pour vous au roi la place
d’historiographe de France, vacante par la mort de M. Duclos. Sa Majesté
vous l’a accordée. Je m’empresse de vous l’annoncer. Venez remercier le
roi.»
* * * * *
Quoi qu’il en soit, le «secret» exigé par Marmontel fut bien «gardé»;
car les malicieux rédacteurs des _Mémoires_ dits de Bachaumont, toujours
à l’affût des échos scandaleux, ne soufflent mot de ce passage à la
teinture de l’œuvre de Linguet. Lorsqu’ils signalent l’apparition de
celle-ci dans leur article du 21 juin 1770, ils démontrent, quoique
plutôt hostiles à l’ancien commandant de Bretagne, avec quelle habileté
l’avocat avait fait valoir la cause de son client. D’après Linguet, le
duc avait su concilier les exigences de l’Etat avec les intérêts de la
province, à tel point que ses ennemis eux-mêmes n’avaient osé lui
refuser leurs éloges; mais le défenseur n’avait pu «dissimuler que, dans
la septième tenue des États, en 1768, le duc d’Aiguillon n’eut pas le
même succès et que, le trouble parvenu à son comble, il crut devoir, par
une retraite prudente, prévenir un plus grand et plus long désordre».
C’était alors la conviction qu’avait l’avocat[148] ou qu’il prétendait
avoir. Car, depuis, quand il fut en contestation avec le duc pour le
chiffre de ses honoraires, il s’infligea à lui-même le plus sanglant
démenti dans des invectives restées classiques: palinodie écœurante, que
constate, non sans une joie maligne, dans ses _Souvenirs_, Brissot de
Warville, et qu’y vient confirmer une anecdote des plus piquantes. Le
futur conventionnel avouait, en effet, que d’Aiguillon «défendu par les
mémoires de Linguet ne lui semblait pas coupable» et il les appelle, ces
«mémoires», un «monument éternel de honte et d’infamie». A Mᵐᵉ Lem qui
les lui avait reprochés, Linguet n’avait-il pas eu le cynisme de
déclarer:
«--Pourquoi les États de Bretagne ne se sont-ils pas adressés à moi? Je
les aurais défendus![149]»
Le parlement de Paris avait pris en main leur cause, de façon si
ostensible, et dans un esprit de malveillance si prononcé contre
d’Aiguillon, que, le 8 mai, le chancelier enjoignait, de l’ordre du roi,
au premier président d’apporter la grosse de l’information, close la
veille. Le 9, le parlement obéissait, mais avec cette raideur dont il
était coutumier: il usait de son arme familière,--les remontrances--pour
déclarer solennellement que «l’honneur ne se rétablit pas par voie
d’autorité» et qu’«interrompre la procédure serait porter préjudice à
l’accusé, au bien de la justice et au service du roi».
Une trève de courte durée interrompit ces premières hostilités.
Louis XV mariait le Dauphin, son petit-fils, avec l’archiduchesse
d’Autriche, Marie-Antoinette, fille de l’impératrice-reine
Marie-Thérèse. Dans les fêtes mêmes qui marquèrent cette nouvelle
alliance entre deux maisons si longtemps rivales, les ennemis de
d’Aiguillon trouvèrent amplement matière à exercer leur malignité contre
l’ancien commandant de Bretagne. Ils se montraient dans les allées,
brillamment illuminées, du parc de Versailles, alors que Choiseul
donnait le bras à la princesse de Beauvau[150], d’Aiguillon offrant
gracieusement le sien à l’ancienne maîtresse du Roué. Et qui sait?
peut-être signalèrent-ils le couple odieux, par une allusion perfide, à
l’adolescente, qui, devenue femme et plus tard reine de France, devait
envelopper dans la même exécration le favori et la favorite de Louis XV.
Car, si chastement que l’eût élevée sa mère, la future Dauphine ne
pouvait ignorer en quel milieu les exigences de la diplomatie
l’appelaient à vivre. Mais, Marie-Thérèse, qui avait un sens politique
si développé, lui avait recommandé une extrême prudence, la meilleure
forme de déférence que la jeune épousée dût observer envers un roi et un
vieillard.
S’il faut en croire les _Anecdotes de la comtesse Du Barry_[151] qui
parfois sont bien informées, des émissaires de M. de Choiseul auraient
tenté de dissuader la maîtresse du roi d’assister à l’«entrée» de la
Dauphine; ces officieux l’engageaient même à prétexter une saison à
Barèges, pour éviter une rencontre qui pourrait désobliger la jeune
princesse.
--Ah! madame, lui dit Richelieu, ignorez-vous les dangers de l’absence?
Et d’Aiguillon d’appuyer fortement l’argumentation de son cousin.
«Ils avaient raison, conclut le rédacteur des _Anecdotes_; car la chose
se passa fort bien.»
En apparence peut-être, mais nous ne serions pas autrement surpris si
les intrigues de cour, toujours souterraines et mystérieuses, n’avaient
agi dans le sens que nous indiquions plus haut.
* * * * *
Les fêtes officielles du mariage étaient à peine terminées que le
parlement, impatient de reprendre la piste, faisait prier le roi, le 26
mai, de lui donner son jour pour prononcer sur deux requêtes qu’il avait
reçues, l’une de d’Aiguillon, l’autre de la Chalotais qui se portait
partie civile.
--Je répondrai, dit Louis XV, quand j’aurai la grosse de la seconde
information.
Le parlement s’ajourne au 19 juin, mais avec le vague pressentiment que
se préparait un coup de force, d’ailleurs proposé au Conseil par
Maupeou.
Le 19, les gens du roi viennent annoncer que le prince «parlerait» le
27. Louis XV ne «parla» que le 28.
Ici nous laisserons «parler» aussi Mᵐᵉ d’Aiguillon: car elle a très
véridiquement retracé la physionomie de la journée. Dès le lendemain, le
29, elle écrit au chevalier; elle est encore sous l’impression de
l’événement; et l’émotion qu’elle en éprouve n’altère ni la fermeté de
son esprit, ni la souplesse de sa belle humeur. Elle montre combien,
dans ces heures critiques, elle reste à la hauteur de son devoir,
multipliant ses bons offices auprès de son mari et prêchant d’exemple,
par son attitude énergique, mais enjouée, à cet homme que semble effarer
la nécessité de prendre une décision.
Elle dit tout d’abord à son confident combien elle est «affairée,
quoique n’ayant rien à faire» et s’excuse d’être en retard avec lui: ne
s’est-elle pas «persuadée que qui n’écrit pas de mémoires, ne doit pas
écrire?»
Mais, par contre, ce qu’elle en lit! «Tout autre genre de littérature
est banni de chez moi: le code et le code criminel, voilà les livres que
l’on trouve dans mon boudoir et sur ma toilette.» Aussi dans quelle
solitude vit-elle! «Depuis votre départ, je n’ai vu qui que ce soit le
soir: je reste seule jusqu’à dix heures, dix heures et demie que M.
d’Aiguillon revient et cause avec moi jusqu’à près de minuit.» Comme son
mari rentre très fatigué--elle n’ose dire très déprimé--elle s’efforce
de le distraire: elle court toute la journée «pour attraper quelques
nouvelles ou quelques histoires qui puissent l’amuser un moment[152]».
Mais, sous ce badinage de surface, sa perspicacité reste toujours en
éveil et son raisonnement immuable: «Ce qui peut nous arriver de mieux
serait d’être jugé.»
Malheureusement «le ministère n’a pas pensé de même» ajoute-t-elle sans
commentaires. Et elle résume, à l’intention de son correspondant, les
divers épisodes du «lit de justice» qui s’est tenu la veille, «pour
faire enregistrer les lettres patentes par lesquelles le roi arrête la
procédure et défend de la continuer». Là-dessus, «le chancelier a fait
un beau discours» (la pointe d’ironie est à peine sensible) pour
expliquer la pensée du prince. «Le roi, dit-il, qui n’avait pas permis à
M. d’Aiguillon, l’an passé, malgré ses instances, de rendre publiques
les requêtes qu’il lui avait présentées, a voulu, cette année, savoir
quelles étaient les accusations. Il a permis, en conséquence, que les
instructions se fissent avec le plus grand appareil judiciaire. Mais,
très surpris de voir que quelques témoins avaient parlé de choses
étrangères au sujet et compromis ainsi l’administration, il défendait la
suite de cette affaire et ordonnait le silence le plus absolu.»
Ici se place un incident assez piquant:
«Comme, au moment de l’enregistrement, le duc d’Orléans avait paru y
mettre quelque obstacle, le roi lui a dit qu’il lui permettait ainsi
qu’aux autres pairs d’aller au Palais, mais qu’il lui ordonnait, au cas
où l’on parlerait de cette affaire, de lever le siège et de sortir.»
Une consolation restait à la duchesse, c’est que «dans les lettres
patentes, le roi disait qu’il n’avait jamais vu dans la conduite de M.
d’Aiguillon que le plus grand zèle pour son service et pour le bien de
l’État[153]».
Pas plus qu’elle, aucun des amis, ni même des ennemis de M. d’Aiguillon
n’avait été dupe de cette solution inattendue. En vain, Louis XV
avait-il justifié publiquement le représentant de sa politique; en vain,
pour lui donner une preuve nouvelle de sa confiance, l’avait-il emmené
souper avec lui à Marly. Le duc n’en était pas moins victime d’un déni
de justice. Et son entourage en exprimait très haut son mécontentement;
Mᵐᵉ Du Deffand le note dans ses lettres. Le chevalier d’Abrieu,
secrétaire intime de d’Aiguillon, de Laigle, le vicomte de Barrin,
Becdelièvre, Tinténiac et combien d’autres déplorent un tel
dénouement[154]. De la Guerre en écrit à la duchesse. Tous stigmatisent
la perfidie de Maupeou qui a voulu faire coup double, et contre
d’Aiguillon, et contre le parlement.
Voltaire, lui-même, écrit que le duc d’Aiguillon fut victime d’une
persécution publique et acharnée presque semblable à celle dont mourut
Lally. Avait-il oublié par hasard la _galéjade_ que lui avait inspirée
le cure-dent de la Chalotais? Ou ne vaut-il pas mieux croire qu’il
obéissait au premier élan de son cœur qui le portait d’instinct vers
les victimes de l’injustice et de la calomnie? Et puis l’affection, un
peu aveugle, qu’il avait toujours vouée à Richelieu, ne pouvait-elle
rejaillir sur un des plus proches parents de son héros?
Pour nous, autrement précise est l’opinion de Condorcet, quand il écrit
à Turgot, le 29 juin, le même jour que la duchesse à Balleroy: «S’il est
vrai que le parlement de Rennes l’ait (le duc d’Aiguillon) calomnié en
1764 et n’ait cessé de le faire calomnier depuis, j’avoue que la haine
parlementaire est aussi cruelle que le despotisme ministériel[155].»