Après s’être exclusivement consacrée à l’accomplissement du pieux devoir

que lui imposait sa dette de reconnaissance, Mᵐᵉ d’Aiguillon reprit peu

à peu avec le chevalier de Balleroy le cours de ces entretiens

familiers, où se confondaient les nouvelles de la politique et les

incidents de la vie mondaine. Les préoccupations familiales tiennent une

certaine place dans ces causeries intimes: «Notre cousine de

Valentinois, écrit-elle le 26 juillet, est toujours très mal; les uns

disent que c’est une fièvre maligne, d’autres que sa tête est partie. Ce

qui est sûr, c’est qu’elle est très mal et qu’elle a un délire continuel

et très extraordinaire. Le dernier était de vouloir que son cocher fût

dans sa chambre, sur une chaise longue, coiffé en femme, avec un

couvre-pieds de dentelle, parce qu’il était en couches[112].»

C’est à quelques jours de là qu’elle chargera Balleroy, «en sa qualité

de grand veneur», de courir après les chiens et «leur gouverneur»,

expédiés d’Angleterre à Veretz et refusés par un garde à qui d’Aiguillon

avait omis d’en parler. Et, dans cette même lettre, la duchesse, le

cerveau toujours hanté des «affaires de Bretagne», ne peut s’empêcher

d’en parler, avec une pointe d’aigreur, inséparable désormais des

souvenirs que lui a laissés son séjour dans la province:

«M. de Broc[113] aura beau faire, il ne donnera jamais de courage à M.

le duc de Penthièvre[114], parce que ce n’est pas à son âge ce que l’on

acquiert. De plus, il est entouré de gens qui ont promis ou qui

souhaitent qu’il en soit ainsi. Je serai bien surprise, si je vois

sortir quelque coup un peu ferme de cette boutique. Il est l’homme du

royaume qui a les vues les plus droites et les plus honnêtes, qui est le

plus vertueux dans toutes les règles; mais il est faible par nature et

par principes; et vous conviendrez que ce n’est pas le moment de se

flatter de donner du nerf. Il y en a tant d’autres à qui il en manque.»

On ne saurait tracer un portrait plus exact et plus vrai de ce prince

estimable, mais toujours hésitant et irrésolu, que le sentiment de ses

responsabilités aurait dû faire partir, depuis longtemps, pour une

province dont il était le gouverneur titulaire, afin d’y étouffer le

désordre si savamment entretenu par ses propres cousins.

En s’exprimant avec autant de netteté et de fermeté, Mᵐᵉ d’Aiguillon

était absolument désintéressée. Elle avait dit un adieu définitif à la

Bretagne: «le sort de M. d’Aiguillon est décidé, écrivait-elle[115]. Qui

sera son successeur? Vraisemblablement M. de Duras.» En ce qui la

concerne, elle est fort aise que son mari soit débarrassé d’un aussi

lourd fardeau; il était «barré sur tous les points», partant impuissant

«à faire le bien». «Je suis ravie, répète-t-elle, qu’il soit dehors de

cette indigne galère.» Il ne s’éloigne pas cependant sans tristesse; il

avait des partisans, des amis qu’il laisse derrière lui. Et nous avons

dit avec quelle joie féroce les Chalotistes s’apprêtaient à les

persécuter. Aussi la duchesse priait-elle Balleroy d’exprimer à ces

fidèles tous ses regrets.

Le duc, moins sincère ou plus emphatique, donnait sa démission pour un

acte d’héroïsme. Il écrivait à sa nièce (?), Mˡˡᵉ de Vedec à Vannes, une

sorte de lettre apologétique, où il faisait sonner bien haut l’éclat de

son abnégation: «La place n’était plus tenable pour lui; et il compte

sur la bonté, sur l’esprit de justice de sa parente pour qu’elle

approuve «le parti forcé» qu’il a pris. Il devait _le sacrifice de sa

place à ses amis_ qu’il eût autrement «précipités dans la boue». Au

reste, il affirmait «n’avoir rien fait en Bretagne qui ne fût utile à la

loi»; et il n’avait pour amis dans la province que «les honnêtes gens,

les vrais serviteurs du roi, les bons citoyens[116].»

Assurément son sacrifice fut volontaire. Depuis tantôt dix ans,

d’Aiguillon avait trop souvent réclamé son rappel pour n’en avoir pas

envisagé quelquefois l’éventualité comme un soulagement. Mais, par la

force des choses, ceux-là mêmes qui n’en voulaient pas entendre parler,

durent s’y résigner; et comme dit fort bien M. Marcel Marion,

d’Aiguillon fut «sacrifié à l’espérance chimérique de rétablir le calme

en Bretagne[117]».

VII

_La première rencontre de d’Aiguillon avec Choiseul: présence

d’esprit de la duchesse.--Le régiment du roi: lettre de Mᵐᵉ

d’Aiguillon à Louis XV.--Mᵐᵉ Du Barry devient l’alliée de

d’Aiguillon.--Maupeou et Terray négociateurs du

traité.--D’Aiguillon capitaine-lieutenant des chevau-légers: le

«beau cortège» de la duchesse.--Un amoureux fou mais platonique de

la Du Barry.--Le déserteur._

Le rédacteur des _Mémoires du ministère du duc d’Aiguillon_ dit que le

commandant de Bretagne «visait, en 1768, au ministère». Cette ambition

datait assurément de plus loin; car, déjà--toujours d’après les

_Mémoires_--le Dauphin l’avait «porté pour la marine[118]». En tout cas,

Choiseul pressentait depuis longtemps dans le duc d’Aiguillon un

redoutable rival, puisque, systématiquement, il l’obligeait à rester en

Bretagne, ployant sous le faix de l’impopularité, jusqu’à ce que la

situation n’y fût plus tenable.

La lutte entre les deux adversaires allait donc s’engager, plus ardente

et plus directe, sur un terrain moins éloigné, mais autrement périlleux,

celui de la Cour.

Ces hommes s’étaient rencontrés, pour la première fois, dix années

auparavant, en complète opposition, dans une circonstance mémorable, où

la duchesse d’Aiguillon avait témoigné, pour le plus grand bien de son

mari, de cette sagacité et de cet esprit de décision qui la

caractérisaient.

C’était dans les premiers jours de janvier 1757. Damiens venait de

frapper le roi. La duchesse était restée à Paris, pendant que son mari

luttait désespérément contre les États de Bretagne, s’obstinant à

refuser les subsides qu’il leur réclamait pour la guerre. Mᵐᵉ

d’Aiguillon suivait ces débats irritants, dont le dénouement semblait

devoir s’éterniser, quand l’attentat de Damiens fit surgir dans son

esprit une inspiration soudaine. Le mercredi 5, à 10 heures du soir,

elle expédie à son mari un courrier porteur d’une lettre, qui lui

apprend la nouvelle, et lui indique peut-être le parti qu’il en doit

tirer. L’homme, voyageant à franc étrier, arrive à Rennes dans la nuit

du jeudi au vendredi. D’Aiguillon fait assembler immédiatement les

États, trace un tableau à la fois si terrifiant et si émouvant des

horreurs d’un tel régicide, qu’en moins d’un quart d’heure les États

renoncent à leurs prétentions, accordent au roi plus qu’il ne demande et

décident qu’ils «enverront des députés en Cour» attester leur

«sensibilité» et leur loyalisme.[119]

D’Aiguillon renvoie aussitôt à sa femme le même courrier avec le

résultat de la séance. Et quand les délégués arrivent peu de temps après

à Versailles, ils y sont acclamés et fêtés avec un enthousiasme qui

tient du délire.

Lorsque le procès criminel fut évoqué devant le Parlement, d’Aiguillon

vint y siéger, en sa qualité de pair. De son côté, le comte de Choiseul,

alors en mission à Venise, partit aussitôt, pour se rendre à Versailles

où il ne tarda pas à se rencontrer avec le duc. Celui-ci, suivant son

habitude, très hautain et très rancunier--peut-être avait-il sur le cœur

les perpétuelles avanies des États bretons--déclarait formellement que

«le fanatisme des énergumènes du Parlement avait armé le bras du

parricide et qu’on en avait de bonnes preuves». Il faisait ainsi

indirectement sa cour au Dauphin. Le comte de Choiseul répliquait qu’il

apportait, lui aussi, des «preuves», non moins «bonnes», mais de Rome,

où il avait appris que les jésuites, surtout ceux de la Silésie,

n’étaient pas étrangers au crime. Choiseul abondait dans le sens de la

Pompadour, qui méditait déjà l’expulsion des Jésuites et qui, en

attendant, avait fait déclarer la guerre à la Prusse[120].

Nous avons vu, dans les chapitres précédents, comment cette opposition

de principes avait dégénéré peu à peu, chez les deux hommes d’État, en

rivalité politique, dissimulée d’abord par l’attitude réciproque du

fonctionnaire et du ministre, dans un conflit où l’autorité royale était

en jeu. Mais l’un et l’autre, dès qu’ils eurent les mains libres, ne

tardèrent pas à démasquer leurs batteries. Les adversaires devinrent des

ennemis mortels.

Des conflits d’influence avaient marqué les premières escarmouches. Une

coutume, qui n’est pas prêt de tomber en désuétude, voulait que tout

ministre gorgeât de faveurs ses créatures. Choiseul n’avait pas manqué

à la règle. Et d’Aiguillon[121], qui s’était «morfondu» en Bretagne,

pour reprendre l’expression des _Mémoires_, réclamait énergiquement,

mais vainement, des compensations, en raison même du prodigieux surcroît

de dépenses qu’avait entraîné pour lui chaque tenue des États. Il avait

jeté ses vues sur le _Régiment du Roi_. Sa femme écrivit directement à

Louis XV pour solliciter cette grâce. Comme elle allait toujours droit

au but et que son horreur de l’intrigue lui faisait mépriser les petits

moyens, elle ne parla ni des tracasseries, ni des humiliations dont le

Parlement de Rennes avait abreuvé son mari; elle rappela simplement les

services de d’Aiguillon, l’affaire de Saint-Cast et les promesses de

Belle-Isle, alors ministre de la Guerre, qui n’avait pu lui accorder le

bâton de maréchal, parce qu’il était depuis trop peu de temps lieutenant

général, mais qui lui eût réservé la première place vacante. Belle-Isle

était mort trop tôt pour tenir ses engagements. La lettre de la duchesse

fut remise au roi par la reine.

Mais Duras insinua au contrôleur général Laverdy que l’octroi d’une

telle distinction à un personnage aussi impopulaire que l’était

d’Aiguillon, ferait renaître les troubles en Bretagne. D’autre part,

Choiseul, qui avait son candidat, dit tout haut «à son café»: La reine

demande pour M. d’Aiguillon, moi pour M. Du Chatelet, nous verrons qui

l’emportera. Et naturellement ce fut le protégé de Choiseul, Du

Chatelet, qui eut la préférence: faveur que ne put pardonner au premier

ministre le duc d’Aiguillon, chez qui «la suffisance et la prétention»

n’avaient d’égale que «la nullité du mérite»--les termes mêmes de

Choiseul[122].

Mais l’ancien commandant de Bretagne allait bientôt avoir dans son jeu

un atout imprévu qui devait lui assurer une éclatante revanche.

A ce moment même, Mᵐᵉ Du Barry, remarquée du roi à Compiègne, puis

«frénétiquement» désirée par lui, se voyait engagée, un peu malgré elle,

dans la mêlée des compétitions politiques.

Au dire de Sénac de Meilhan, elle avait chargé un ami de cet intendant

de déclarer à Choiseul qu’elle désirait vivre en bonne intelligence avec

lui. Le ministre accueillit assez dédaigneusement de telles avances. Il

promit, dans les termes les plus vagues, d’accorder les «grâces» qui lui

sembleraient justes et raisonnables[123]. En réalité, il détestait et

méprisait la nouvelle sultane. Il prétendit, depuis, que le choix du

prince l’avait écœuré; il le trouvait indigne d’un «aussi grand

monarque». Après la mort de son amie, la marquise, il avait discrètement

autorisé, même dans ses entours, les espérances de nobles dames

impatientes de la remplacer. Mais aucune n’avait eu l’heur de plaire

absolument au roi. Louis XV avait des goûts bourgeois. Son ministre ne

chercha pas à les combattre; et le prudent Hardy va jusqu’à

dire--toujours suivant son habitude, d’après la voix publique--que

Choiseul les encouragea même, mais en opposant «au Soleil levant» (un

mot du premier commis Cromot)[124] un astre, un peu moins éclatant, mais

cependant de belle apparence, la femme du docteur Millin[125].

Certes la Du Barry n’avait ni la marotte des hautes conceptions

politiques, ni les rêves d’ambition mondiale auxquels Mᵐᵉ de Pompadour

avait sacrifié les soins d’une santé précaire et la durée d’une vie déjà

compromise. Elle était dans tout l’épanouissement d’une saine et

triomphante beauté: et, devenue, avec sa joyeuse humeur de bonne fille,

son esprit avisé de grisette parisienne et ses appétits de courtisane à

la mode, la maîtresse en titre du «plus grand roi du monde», elle

trouvait la place à son goût et prétendait la garder. Aussi l’orgueil

revêche de Choiseul lui donna-t-il à réfléchir. Et puisque ce ministre

hautain lui faisait grise mine, elle chercha autour d’elle d’autres

alliés, dût-elle les prendre dans les rangs ennemis.

«A Fontainebleau, dit M. Claude Saint-André, d’Aiguillon arriva,

le premier, dans le salon de la favorite, aussi amoureux

qu’intéressé[126].»

D’Aiguillon était donc tout indiqué. Mᵐᵉ Du Barry lui accorda ses

faveurs, dit nettement Choiseul.

Dans le portrait élégant que, d’après Brissot[127], Mirabeau a laissé de

la dame, le célèbre tribun est moins affirmatif. Il avait les meilleures

raisons pour ménager un client comme l’était le rival de Choiseul. Aussi

écrivait-il: «Le duc d’Aiguillon avait une marche réglée, l’esprit

d’ordre, de la suite dans le travail, un plan accommodé aux

circonstances (un opportuniste de la veille!). Il était aimable sans

être frivole. On prétendait qu’il avait imité le duc de Choiseul, qui

commença par lier sa destinée à Mᵐᵉ de Pompadour de la manière

accoutumée. Si cela n’est pas vrai, c’est bien vraisemblable; lorsqu’on

signe en tête-à-tête un traité d’alliance, il n’est pas à présumer qu’on

oublie les préliminaires.»

Le raisonnement est humain. Puis d’Aiguillon savait plaire aux femmes.

Qu’il fût le fils de la grosse duchesse ou le neveu de la comtesse de

Maurepas, il était, pour l’une comme pour l’autre, un homme délicieux,

pourvu de toutes les qualités, orné de toutes les vertus. Dans des

régions moins familiales, c’était, en dépit de son teint «jaune», le

beau gentilhomme, le séducteur irrésistible.

Quoi qu’il en soit et sans affirmer, avec la coterie des Choiseul, que

le duc était l’amant de la Du Barry, ni conclure, comme M. Vatel, qu’il

était simplement son ami, leur intérêt commun les avait amenés à signer

ce «traité d’alliance» dont parle Mirabeau, et qui, lui, était bien

réel.

Deux hommes l’avaient secrètement préparé: le chancelier Maupeou et

l’abbé Terray, contrôleur général.

Le premier était une créature de Choiseul. C’était un ambitieux «d’une

froide scélératesse», dont le visage, au teint blême, reflétait toute la

bassesse d’âme[128]. Choiseul en appréciait cependant l’activité et

l’intelligence: «Il n’y a personne, disait-il, plus capable que lui

d’être chancelier: au reste, s’il se conduit mal, je le chasserai».

Maupeou connut-il le propos? En tout cas, ce fut Choiseul qui fut

«chassé» avant Maupeou.

L’abbé Terray, l’âme damnée du chancelier[129], valait moins encore;

c’était un audacieux coquin, cynique, impudent, fripon, sans conscience

et sans foi, fondant sa fortune et celle de ses entours sur les plus

odieuses exactions et sur la dilapidation des deniers publics. Ce qui ne

l’empêchait pas, dans son effronterie, d’exagérer le déficit du Trésor,

pour en perdre plus sûrement l’agent responsable, le duc de Choiseul.

D’Aiguillon, déjà peu sympathique, entrait donc en rapport avec Mᵐᵉ Du

Barry sous les auspices de deux fâcheux parrains. Il est vrai qu’il

amenait avec lui l’élite du parti dévot qui comptait parmi ses chefs le

maréchal de Richelieu et le duc de la Vauguyon. Et ce n’est certes pas

un des spectacles les moins piquants pour l’observateur, que l’aspect de

cette jolie et fringante Mˡˡᵉ Lange, marchant, la main dans la main,

avec les amis des Jésuites, à l’assaut d’un gouvernement qui, par

l’expulsion des fils de Loyola, avait assuré l’avènement de ceux de

Jansénius, c’est-à-dire des Parlementaires.

Au reste, la politique a des raisons que l’honnêteté ne connaît pas. Il

avait fallu, pour hâter la chute du favori, que l’aimable fille (et c’en

était bien une) qu’était la Du Barry, eût pris rang à la Cour, qu’elle

fût _présentée_. Et Belleval, notant un bruit d’antichambre, dit, à la

date du 20 décembre 1768, que Richelieu, d’Aiguillon et Bertin, l’un des

prédécesseurs de Terray, «mènent la présentation de la comtesse[130]».

L’ambition--suggérée--de la petite modiste devenue grande dame, ne fut

complètement satisfaite que le 22 avril 1769. L’opération avait été

laborieuse. Quand ce pince-sans-rire de Richelieu avait envoyé, suivant

les règles de l’étiquette, le duc de la Vauguyon annoncer officiellement

la présentation de la comtesse à Madame Adélaïde, la princesse lui avait

brusquement tourné le dos[131].

La protection de la Du Barry (car maintenant elle n’était plus une

protégée) arrivait fort à propos pour d’Aiguillon.

Choiseul, sur la demande des États, avait rétabli l’ancien Parlement de

Bretagne[132], le 12 juillet 1769, et celui-ci, qui avait encore sur le

cœur sa disgrâce, s’entraînait à une campagne de revendications avec

l’exilé de Saintes, La Chalotais, non moins vindicatif que ces Bretons,

dont les pamphlets toujours virulents, échappaient aux «lacérations» et

aux «brûlures judiciaires» indéfiniment réclamées par d’Aiguillon[133].

Le duc obtenait, entre temps, de Louis XV, une compensation qui devait

quelque peu adoucir les cuisantes blessures d’un amour-propre si prompt

à s’ulcérer.

Il avait jeté son dévolu sur le régiment des chevau-légers. Or, son

rival le demandait pour le vicomte de Choiseul. Mais, affirme Belleval,

qui paraît bien informé, Mᵐᵉ Du Barry «a parlé très fort au roi pour le

duc d’Aiguillon»; et le prince n’a «rien à lui refuser». Au surplus, le

candidat de Mᵐᵉ Du Barry «a beaucoup d’esprit et de finesse; il connaît

le Roi et la Cour en homme qui l’a pratiquée toute sa vie».

En effet, Louis XV, après les tergiversations dont il était coutumier,

s’était décidé à nommer d’Aiguillon au commandement des chevau-légers.

La duchesse en fait part, le 24 septembre, à Balleroy: «Ce n’est que

d’avant-hier que M. d’Aiguillon a reçu la lettre du roi par laquelle il

lui accorde les chevau-légers. Jusque-là, il n’y avait que des

apparences et des vraisemblances; et par cela seul, il était bien

difficile d’en rien dire et encore moins d’en écrire avec le _peu de

sûreté de la poste_ (toujours la hantise du cabinet noir). Vous

trouverez sûrement que cette charge est fortement payée: douze cent

mille francs! C’est bien de l’argent, mais, par la suite, c’est un si

grand avantage pour mon fils que c’est à cela que nous avons sacrifié

notre aisance actuelle[134].»

Cependant, la réception tardait: «cela dépend, disait plaisamment la

duchesse, de son habit qui est très long à broder[135]».

Pour n’être pas encore officielle, la nomination n’en était pas moins

certaine. Le bruit s’en était répandu dans le public et Belleval, qui se

savait _persona grata_, vint complimenter le nouveau commandant[136],

mais d’Aiguillon, toujours mystérieux et toujours cachottier,

l’accueille d’un propos narquois:

--Il y a donc des sorciers dans votre pays; et peut-être en êtes-vous

un?

Belleval insiste: il se porte garant de la respectueuse sympathie de ses

camarades.

--Peut-être, fait d’Aiguillon qui, vraisemblablement en Bretagne, est

devenu Normand; je ne dis ni oui, ni non. En attendant, mon cher

marquis, gardez au dedans de vous-même l’impression que peut faire

naître notre conversation et n’en sonnez mot à personne. Soyez persuadé

que je serai particulièrement charmé, si je suis votre capitaine, de

pouvoir m’occuper de vous satisfaire et de vous être agréable.

Voilà bien le grand seigneur, cérémonieux et méfiant que nous

connaissons, multipliant les chut! chut! autour d’un secret qui est, en

somme, celui de Polichinelle.

Mais son bel habit est enfin brodé; et la réception officielle fut un

triomphe pour le mari et... pour la femme. La duchesse est aux anges, et

son écriture n’en est que plus illisible.

Fontainebleau, 20 octobre 1769.

«... M. d’Aiguillon est tout à fait en possession de la compagnie de

chevau-légers. Il a été reçu mercredi. Voici comment cela s’est passé.

La troupe a monté à cheval à 10 heures, ayant à leur tête les officiers

de service actuel. Deux de ceux qui n’en sont pas sont venus prendre M.

d’Aiguillon et sont montés à cheval avec lui pour rejoindre les autres.

Le roi est venu à 11 heures à cheval. M. d’Aiguillon l’a suivi et s’est

rangé à côté de lui, en face de la troupe à qui le roi dit:

--Mes chevau-légers, je vous donne mon cousin le duc d’Aiguillon pour

capitaine-lieutenant; et je vous ordonne de lui obéir en ce qui concerne

mon service.

Ensuite, en partant, le roi lui a fait un geste de la main rempli de

bonté. Les maréchaux de Soubise et de Richelieu se sont avancés et ont

reçu son serment: après quoi, il s’est mis à la tête de la troupe et l’a

emmenée au pas. Il leur a donné à dîner. En tout ils étaient 80.

J’ai été les voir, quand ils sont sortis de table, et leur ai dit toutes

les gentillesses dont j’ai pu m’aviser: je me suis rappelé toute ma

coquetterie des États... Ils m’ont ramenée chez moi et j’ai traversé

toutes les rues à leur tête, ce qui faisait un beau cortège. Voilà une

description exacte...»

En tout cas, elle ne manque pas d’un certain brio, qui était bien dans

le caractère ferme et décidé de la duchesse; mais nous ne voyons pas que

le beau régiment ait donné, avec la fougue brillante qui lui était

familière, le temps de galop traditionnel en pareil cas. Le duc «l’a

emmenée au pas». Un court billet de la duchesse nous révèle le secret de

cette paisible allure.

«M. d’Aiguillon est encore à Fontainebleau. Il en revient mardi,

escortant le Roi à la tête des chevau-légers. Il prendra Sa Majesté à la

Cour de France et la conduira jusqu’à Choisy: la course est un peu

forte, _n’étant pas habitué d’être à cheval_. Aussi j’ai de l’impatience

qu’elle soit finie. Il donne, en attendant le roi, une _halte_ aux

troupes qui sont d’autant plus sensibles à cette attention, qu’ils ne

sont pas gâtés sur cet article, M. de Chaulnes (son prédécesseur qui

venait de mourir) ne leur ayant jamais donné un verre d’eau[137].»

Belleval rend compte, lui aussi, dans ses _Souvenirs_, de la cérémonie

d’investiture, mais en termes techniques et surtout plus concis. Par

exemple, il nous en apprend ce que dut ignorer Balleroy de sa

correspondante, les préliminaires; et l’information est d’autant plus

vraie qu’il la tient de Mᵐᵉ d’Aiguillon elle-même[138]. Il était

constant que le roi avait promis à Choiseul les chevau-légers pour le

vicomte, son parent; et quand Mᵐᵉ Du Barry vint le harceler avec la

candidature de d’Aiguillon, il ne sut comment se dédire vis-à-vis d’un

ministre qui exerçait encore sur lui un si grand empire. Il opposa à sa

maîtresse sa parole:

--Tant mieux, répliqua Mᵐᵉ Du Barry; c’est une raison pour me

l’accorder. Ne faut-il pas punir Choiseul de ses méchancetés à mon

égard?

Le roi ne put réprimer un sourire.

--Allons, allons, dites à M. d’Aiguillon qu’il a ma parole.

C’était Mᵐᵉ Du Barry qui avait rapporté la conversation à la duchesse.

Et Belleval, en la consignant pieusement dans son journal, de l’appuyer

de cette conclusion doucement ironique: «Ce qui prouve que les paroles

des rois ne sont pas toujours des paroles d’évangile».

Au reste, n’ayant qu’à se louer de la bonhomie bienveillante de son

commandant, alors qu’il voyait en Choiseul un grand seigneur si hautain

et si sec, Belleval glisse légèrement sur la nature des relations qui

s’étaient établies entre d’Aiguillon et la Du Barry. Il les tient plutôt

pour deux alliés devenus deux amis. Et si la comtesse se rend aussi

fréquemment chez la duchesse, c’est en raison du sentiment très vif que

celle-ci lui inspire, du fait même de son accord avec le duc.

Mᵐᵉ d’Aiguillon n’est pas moins discrète. A peine cite-t-elle une ou

deux fois, et incidemment, le nom de Mᵐᵉ Du Barry dans ses lettres à

Balleroy. Nous aurons l’occasion de reparler de son attitude à la Cour

devant la favorite, attitude qu’on sent commandée par le mari, mais qui

n’était pas dépourvue d’une certaine gratitude affectueuse. Si

d’Aiguillon était monté jusqu’au faîte des grandeurs, c’était bien à Mᵐᵉ

Du Barry qu’il le devait.

Et il a fallu que cette femme, en dépit de l’obscurité de sa naissance,

de l’indignité de ses débuts et du laisser-aller de sa vie à la Cour,

eût encore des qualités de charme et de bonté exceptionnelles, pour que

les libellistes qui la traînèrent si volontiers dans la boue, en aient

éprouvé quelque remords: car leurs pamphlets ignominieux rapportent des

faits qui sont tout à la louange de la favorite royale.

Bien avant M. Vatel, dont le livre restera classique, Belleval commença

la réhabilitation--quoique le mot soit un peu gros--de Mᵐᵉ Du Barry à

laquelle il avait voué un culte, qui fut presque de l’adoration, dans

des circonstances qu’il n’est pas inutile de faire connaître.

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 5 / 30 段