d’Aiguillon allait paraître en qualité de premier commissaire, était
urgente: la tradition voulait que cette réunion fût biennale, en raison
du vote des impôts. Et l’aristocratie bretonne, bien que peu satisfaite
de l’issue du procès Chalotiste, avait conscience que son ennemi en
revenait à Rennes singulièrement amoindri. Aussi lui ménageait-elle de
nouvelles et désagréables surprises. D’Aiguillon s’y attendait
d’ailleurs et s’y préparait peu philosophiquement, nous dit Belleval[85]
admis dans son intimité. Le 9 octobre 1766, le jeune officier avait été
prié à souper par la duchesse; et comme il n’était pas de service, il
s’était rendu à l’invitation, d’autant que le duc, ainsi que la
duchesse, lui avaient «toujours témoigné beaucoup de bonté». Ce soir-là,
d’Aiguillon avait convié quelques amis. Il leur annonça qu’il avait pris
congé du roi pour aller tenir les États de Bretagne. Il n’en était pas
autrement charmé, et il l’avouait d’un ton si piteux que tout le monde
se mit à rire.
--Et vous, le premier, dit-il, en marchant sur Belleval, vous, monsieur
le rieur, «allez-y donc à ma place, si cela vous amuse ou si vous croyez
que je plaisante: j’aimerais mieux brider des ours que des Bretons.
«Je lui répondis, continue Belleval, que je le croyais sur parole et
qu’il s’entendait mieux que moi à faire le service du roi, attendu que
je ne sais ni brider les ours, ni les Bretons.»
Avant de risquer toutes ces plaisanteries, on s’était assuré qu’il ne se
trouvait aucun fils d’Armor dans l’assemblée. L’entrée de la marquise de
Guesbriant mit fin à ce badinage, que la duchesse n’eût d’ailleurs pas
toléré, en présence de cette dame, sa parente, qu’elle aimait beaucoup
et qu’elle avait présentée au roi pour être dame d’honneur de la
princesse de Lamballe.
La Noue, un fidèle, lui aussi, de M. d’Aiguillon, n’était guère plus
optimiste que le principal intéressé. Il confie ses inquiétudes et même
ses angoisses à Fontette[86], de passage à Rennes, où la duchesse le
reverra avec plaisir, car elle le «maintient honnête et galant homme».
La Noue ne tarit pas d’éloges sur Mᵐᵉ d’Aiguillon: «C’est une femme
pleine de sens, de connaissance, bonne, vraie, droite, courageuse,
capable d’amitié».
La situation du commandant de Bretagne était, en effet, assez difficile
à Rennes, en cette année qu’on aurait pu appeler l’_année des trois
duchesses_. Des questions d’étiquette venaient encore la
compliquer[87]. Nous voyons sur le registre des délibérations des Etats
qu’on avait nommé trois députations des membres des trois ordres pour
aller «complimenter suivant l’usage» la douairière, la duchesse
d’Aiguillon et la duchesse de la Trémoïlle--le mari de cette dame devant
présider l’ordre de la noblesse aux Etats.
Or, le duc d’Aiguillon, avec sa morgue native, qu’exaspérait encore sa
rancune, acquise, contre l’aristocratie bretonne, avait froissé le duc
de la Trémoïlle, en ne faisant pas arrêter sa voiture pour recevoir ce
personnage, alors qu’il était à la tête de la noblesse[88]. Faut-il
attribuer à ce manque d’égards la mollesse que le ministère reprochait
au nouveau président? Le rôle de la Trémoïlle ne laissait pas d’ailleurs
que d’être difficile. L’opposition avait des prétentions inadmissibles
et des exigences inacceptables. La Trémoïlle résistait de son mieux.
Alors le tumulte se déchaînait dans la salle. C’était, au milieu de cris
d’animaux, une obstruction perpétuelle. Le duc, qui n’avait pas
l’habitude des tempêtes parlementaires, restait souvent muet. Etait-ce
là «composer avec les brouillons et les mutins?» Ceux-ci, en tout cas,
ne lui ménageaient guère les avanies. Aussi, MMᵐᵉˢ de la Trémoïlle--la
mère et la fille, également duchesse--avaient-elles suspendu leurs
réceptions; et il avait fallu que Mᵐᵉ d’Aiguillon reprît les siennes,
quoique à peine remise d’une «forte migraine et d’une petite
ébullition». Son salon n’en avait été que «plus honnêtement rempli[89]».
Entre temps, Fontette signalait à son ami un épisode de la guerre de
pamphlets qui sévissait alors en Bretagne: c’était l’apparition d’un
«écrit abominable et plat, en forme de dialogue des morts» où le
cardinal de Richelieu et son arrière-petit-neveu d’Aiguillon étaient
drapés de la belle façon: hélas! disait Fontette, on ne punit pas assez
sévèrement les auteurs de libelles--comme si le camp ennemi eût été seul
à se servir de telles armes.
En sa qualité de premier commissaire, d’Aiguillon avait lu aux Etats, le
10 janvier 1767, une lettre qu’il disait avoir reçue du roi et qui
défendait formellement «aux Bretons de s’occuper des affaires de son
Parlement». Les Etats répondirent par un éclat de rire. Mais d’Aiguillon
était pressé d’agir par le contrôleur général Laverdy qui avait besoin
d’argent; et il ne cessait de répéter aux ministres ses perpétuelles
variations sur le proverbe: _Patience et longueur de temps_, etc. Il les
accompagnait de récriminations amères contre l’incohérence et les
inconséquences du pouvoir central, qui avait si lestement soustrait le
procès des Chalotistes à la juridiction du Parlement de Rennes, et
contre la correspondance scandaleuse des princes du sang avec les
factieux.
Le ministère le savait de reste; il en souffrait, mais n’aimait pas
qu’on lui en rabattît les oreilles. Il eût voulu que d’Aiguillon
montrât plus d’initiative et surtout moins de lenteur, d’autant que
Louis XV, passant, suivant son habitude, par-dessus la tête de ses
ministres, correspondait directement avec «les mutins»--c’était
l’anarchie et le gâchis[90].
Et cependant le gouvernement ne pouvait nier que d’Aiguillon ne fût un
agent consciencieux, préoccupé de faire prévaloir les droits de
l’autorité royale. Laverdy n’écrivait-il pas, le 16 mars 1767, que
«d’Aiguillon et Flesselles avaient tiré le meilleur parti d’une
situation désespérée[91]».
Les Etats venaient seulement de voter les impôts et ne devaient se
séparer que le 23 mai, au milieu d’une recrudescence d’injures, de
calomnies et de libelles à l’adresse du gouverneur--campagne à laquelle
se mêlait une ténébreuse histoire de poisons, imaginée par les
Chalotistes et visant un partisan de d’Aiguillon, l’ex-jésuite
Clémenceau.
C’est probablement à cette époque qu’il faut placer un billet écrit en
1767[92], mais sans date précise, par le duc au chevalier de Balleroy,
billet où il parle, à mots couverts, de ses négociations, d’intrigues
multiples, etc... D’Aiguillon est bien l’homme de son style, méfiant,
timoré, indécis, mystérieux, sous l’aspect sombre et l’attitude hautaine
que lui prêtent ses ennemis et qu’il croit être de la dignité.
La duchesse avait une allure bien différente. Elle était franche, crâne
même et marchait droit au but.--Elle était venue à Paris pendant que son
mari restait en Bretagne. Fontette l’eût désirée à Rennes. Mais «elle ne
peut être partout. Elle est bien aussi utile à M. d’Aiguillon à Paris
qu’ici, et par cela seul je suis consolé de l’y savoir[93]».
La Noue, d’ailleurs, ne tarde pas à rassurer son ami. Il dit même que
l’«absence» ou la «présence» du principal intéressé à la Cour semble
«indifférente», Mᵐᵉ d’Aiguillon ne quittant pas Versailles. «Favorite de
la reine, elle est appelée chez sa maîtresse dans les moments les plus
particuliers» et, là, le roi «peut causer avec Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui le
guide sur toutes les affaires de l’Etat et particulièrement de la
Bretagne».
Nous ne croyons pas que la duchesse ait jamais eu la prétention d’être
l’Egérie d’un monarque qui n’était ni sûr dans ses relations, ni
constant dans ses idées. Les ambitions de Mᵐᵉ d’Aiguillon se bornaient à
défendre la réputation et l’honneur de son mari, comme elle employait
son crédit (La Noue l’avait bien jugée) à servir les intérêts de ses
amis. Et ce sera le duc, il fallait s’y attendre, qui en aura toute la
gloire. N’écrit-elle pas de Versailles, en octobre 1767, au chevalier de
Balleroy[94], que le concours de M. d’Aiguillon lui était tout acquis.
A cette époque, en effet, le gouverneur de Bretagne avait repris faveur
à la Cour. Et l’on a vu que la duchesse n’y avait épargné ni son temps,
ni sa peine.
Mais la tâche n’avait pas laissé que d’être difficile. La résistance de
la noblesse aux demandes du roi, sa turbulence avaient provoqué un tel
scandale que, peu de temps avant la clôture des Etats, le gouvernement
avait invité son premier commissaire à lui établir un projet de
règlement pour la tenue de ces mêmes Etats. D’Aiguillon obéit; mais,
comme il avait toujours l’appréhension des responsabilités, il voulut
renvoyer à une session ultérieure la lecture et l’application du
règlement. Il fallut que le ministère insistât énergiquement, pour que
le duc se décidât à lire son projet le 23 mai, c’est-à-dire le jour même
de la clôture des Etats.
Et, convaincu, d’autre part, que cette nouvelle exigence du pouvoir
central le rendrait, lui d’Aiguillon, encore plus odieux aux Bretons, il
eut hâte de les quitter. Mais, comme toujours, Saint-Florentin
s’opposait au départ de son neveu. La duchesse douairière quitta
immédiatement Rennes pour Versailles, et, le 2 juin, elle obtenait haut
la main le rappel de son fils[95].
D’Aiguillon, malgré qu’il eût, par intervalles, en raison de son
tempérament bilieux, de terribles colères contre cette noblesse qui le
vilipendait, d’Aiguillon s’appliquait encore à la ménager. Sans tenir
compte des objurgations de ses amis qui lui reprochaient de s’obstiner à
«vouloir être bon», il usait à peine des pouvoirs discrétionnaires qu’il
tenait du gouvernement, même contre les «bastionnaires»--on appelait
ainsi les chefs du _bloc_ formé par l’opposition de l’aristocratie.
D’Aiguillon avait pour lui, aux Etats, le Tiers et une notable partie du
clergé: il aurait même eu la grande majorité de la noblesse, sans une
poignée de cabaleurs qui menaçaient leurs collègues hésitants de
vengeances terribles, le jour où les démissionnaires remonteraient sur
leurs sièges du Parlement: car ils savaient bien qu’il n’y avait pas de
coalition possible entre les Etats et le _bailliage d’Aiguillon_.
En tout cas, quoique le ministère appelât «irrésolution et timidité» ce
que le commandant de Bretagne nommait «circonspection et fermeté»,
d’Aiguillon trouva, quand il revint à Versailles, tout un cortège
d’admirateurs. D’ardentes imaginations, éprises de couleur locale, le
représentèrent, sur ce littoral semé de récifs, «rocher au milieu des
vagues». Et le jour où il parut devant le roi pour lui faire sa cour:
--Vous vous êtes conduit comme un ange, lui dit Louis XV.
VI
_Les Etats «intermédiaires».--Chasse aux «Mandrins».--La coterie
des «Bastionnaires» et la pacification de la Bretagne.--Les
variations du contrôleur général, d’après
d’Aiguillon.--Démission.--Cérémonial des obsèques d’une reine.--Un
cocher en couches.--Le duc de Penthièvre jugé par Mᵐᵉ
d’Aiguillon.--La duchesse est ravie de voir son mari «hors d’une
indigne galère».--Ce qu’en pense d’Aiguillon._
C’est dans le courant de l’année 1768 que s’engage réellement la double
correspondance de la duchesse d’Aiguillon et de son mari avec le
chevalier de Balleroy, l’une plus rare et roulant de préférence sur les
choses de la politique, celle de la duchesse autrement variée, souvent à
bâtons rompus, mais vive et piquante, volontiers pittoresque, demandant
et acceptant sans arrière-pensée les mêmes services que peut lui rendre
le complaisant célibataire, et s’employant pour lui, à la Cour, avec
autant de désintéressement empressé et sincère, qu’il en apporte
lui-même à témoigner de son loyalisme envers ses nobles patrons.
«Je n’ai pas besoin de vous dire, Monsieur le Chevalier, lui écrit-elle,
combien votre situation m’occupe: vous n’en devez pas douter,
connaissant ma façon de penser... Mais il est bien difficile de
raisonner par lettre, comme on voudrait. Il y a des choses sur
lesquelles, en se voyant, en quatre paroles, on s’explique très
aisément, au lieu que, par lettre, il faut tant de phrases et de
périphrases, encore souvent pour ne se pas entendre[96]...»
Aussi, comme elle est sur le point de partir pour Veretz, invite-t-elle
Balleroy à l’y rejoindre; au moins pourront-ils y causer librement.
L’appréhension du Cabinet noir--cette institution permanente--se laisse
pressentir ici, comme dans toutes les correspondances du temps.
Mais le départ de Mᵐᵉ d’Aiguillon avait été précédé de notables
événements qu’il importe de rappeler.
Des Etats extraordinaires--_intermédiaires_ ainsi qu’on les nommait
encore--s’étaient ouverts à Saint-Brieuc, au commencement de 1768,
présidés par l’évêque du diocèse, Girac[97], un des rares prélats qui
fussent hostiles à d’Aiguillon, par le duc de Duras, et par un
magistrat, Ogier, qui était le premier commissaire, «en réalité le
porte-parole» du gouverneur[98].
Un bon billet qu’avait là le duc d’Aiguillon!
La «réalité», c’était l’entente tacite des deux représentants de la
noblesse et du clergé «pour ramener la réconciliation de l’opposition
bretonne avec le ministère, réconciliation dont le gouverneur devait
faire les frais[99]».
Celui-ci n’avait été, même à Versailles, que le héros d’un jour. Les
amis des «bastionnaires» recommençaient la campagne: «Le duc de Rohan,
écrit La Noue à Fontette, le 10 février, a refusé le salut à M.
d’Aiguillon, et sa femme à notre duchesse, sans qu’ils sachent l’un et
l’autre d’où provient cette bouderie[100]».
A Saint-Brieuc, les opérations se poursuivaient activement. «Les Etats
prennent une délibération, pour rembarquer les généraux de Broc,
Balleroy, Barrin, La Noue, qui mangent la province et que M. d’Aiguillon
y avait entrés contre l’usage; et il faut espérer qu’ils en viendront à
bout, et que, peu à peu, on chassera en détail ces Mandrins[101]...»
On comprend si cette exécution dut toucher «notre duchesse».
M. de Calan, qui n’est certes pas un apologiste du gouverneur, est bien
obligé cependant de reconnaître et de signaler les petites vilenies
mises en œuvre pour forcer la main au roi et lui faire remplacer un
ministre «désagréable au parti dominateur», par un homme qui sera
«l’instrument de ce même parti». Cet impôt, qui semblait écrasant quand
il était réclamé par d’Aiguillon, est voté avec enthousiasme sur la
proposition de M. de Duras. Les pamphlets gémissent sur la misère du
peuple; et «à Saint-Brieuc c’est un bal perpétuel».
Bientôt il semble qu’un mot d’ordre soit donné, exprimé à peu près
partout dans les mêmes termes, «que la tranquillité ne peut se rétablir
en Bretagne que par la retraite de d’Aiguillon[102]»... Maupeou doit le
démontrer, s’il veut obtenir la place de chancelier. Et Mᵐᵉ Du Deffand
écrit, le 10 mai, à l’abbé Barthélemy: «Je fus lundi à souper, à Ruel,
chez Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère, sa grande amie) avec le chevalier de
Listenoy et l’évêque de Saint-Brieuc. Celui-ci me raconta toute la
Bretagne... Un honnête homme, sur son récit, en doit conclure que jamais
l’ordre ne sera rétabli dans cette province, tant que le duc d’Aiguillon
y commandera. Si j’étais le maître, je n’hésiterais pas un moment à
envoyer M. de Penthièvre tenir les prochains Etats jusqu’à ce que la
paix y fût complètement rétablie[103].»
Et ce n’était pas seulement l’entente commune d’une opposition marchant
avec une exacte discipline qui avait entraîné ainsi l’opinion; c’était
encore la presse, par ses journaux-pamphlets et par ses libelles, échos
des philosophes, des jansénistes et des parlementaires, qui mettaient
habilement en scène le martyre de la Chalotais, pour expliquer le
soulèvement de la Bretagne tout entière contre son tyran. Celui-ci avait
assurément des amis qualifiés pour répondre, amis qui s’acquittaient
avec conviction de cette tâche, mais par intermittences et non sans
hésitations. Car d’Aiguillon les désavouait en quelque sorte. Il
méprisait les traits, pour la plupart anonymes, de l’ennemi. Il se
croyait suffisamment protégé par le respect dû au représentant de
l’autorité royale; et le gouvernement n’admettait pas de polémique même
à son profit, et surtout une polémique soutenue par ses agents. «Les
gens en place, comme le dit fort bien M. Carré, devaient se taire par
respect pour le maître[104].»
Il en résulta que d’Aiguillon dut jouer ce que notre modernisme appelle
«le guillotiné par persuasion». Certes, il ne demandait qu’à secouer la
poussière de ses sandales sur cette Bretagne qui lui avait si souvent
échauffé la bile. Que de fois il avait prié qu’on acceptât sa démission!
Mais, alors, il se retirait avec les honneurs de la guerre. C’était lui
qui se refusait à «brider» plus longtemps les Bretons, tandis
qu’aujourd’hui l’opinion semblait imposer au gouvernement le rappel d’un
fonctionnaire exécré. Et avant de se résigner à l’acte décisif qui, au
dire de la coterie des _bastionnaires_, devait amener la pacification de
la Bretagne, par quelles tergiversations passait un homme confondant
trop volontiers la circonspection et le calme avec la lenteur et
l’irrésolution! Il écrivait, de Paris, le 22 juin, au chevalier de
Balleroy qui s’en allait rejoindre «son général» à Rennes[105]:
«... Le dernier système du contrôleur général, dont, heureusement, il
change souvent, est qu’il faut que je retourne au plus tôt en Bretagne,
parce que personne ne peut faire les affaires du roi, si je la quitte,
et que, d’ailleurs dans tout ce qui s’est passé, il n’y a rien eu de
personnel contre moi, que, par conséquent, ce n’est pas le cas où il
faut mettre sur la scène un acteur nouveau; c’est en ma présence qu’il
tient ce propos aux autres ministres... Il avait dit tout le contraire
un mois auparavant... A cela je répétai mon refrain ordinaire: je désire
ardemment sortir de Bretagne; je n’y crois plus ma présence utile aux
affaires du roi; mais s’il le veut absolument, j’obéirai, après qu’il
aura écouté mes représentations tant sur le fond que sur la forme.»
Et il terminait par cet autre «refrain» qu’on retrouve sans cesse sur
les lèvres ou sous la plume du politicien soucieux de paraître détaché
de toute préoccupation ou calcul ambitieux:
«Je continue mon train de vie ordinaire; je passe quatre jours de la
semaine à Versailles et trois à Paris. Je dors et digère bien et je ne
m’ennuie pas.»
A six semaines de là, le ton change. D’Aiguillon a fait le cruel
sacrifice et il s’en explique, non sans mélancolie, mais avec une
confiance en soi, qui semble le comble de l’illusion, sinon de la
duplicité[106].
«C’est sur l’avis du contrôleur général, écrit-il encore à Balleroy, que
le roi s’est décidé à me permettre de me retirer et je suis bien
convaincu qu’il ne s’y est déterminé, que parce qu’il a prévu que je
serais encore une fois trahi et abandonné par un ministre qui veut
absolument qu’on croie que c’est l’animosité qu’on a personnellement
contre moi en Bretagne, et non sa mauvaise administration, qui est cause
du désordre dans lequel est cette province... Je ne regrette pas le
gouvernement de Bretagne, mais d’y laisser des gens sages et de bons
serviteurs qui seront exposés à la méchanceté et à la violence des
brouillons..... On prétend que M. de la Chalotais donnera sa démission
aussitôt que j’aurai donné la mienne.»
Entre temps, la duchesse, malgré toute sa vigilance, avait été absorbée
par d’autres soins et par d’autres devoirs, qu’elle n’eût pu décliner
sans être taxée d’indifférence et même d’ingratitude.
La reine Marie Lesczinska se mourait. La maladie n’avait pas été seule à
miner ses jours. Délaissée, en raison peut-être des exigences d’une
dévotion trop austère, pour des rivales souvent indignes, qui ne se
comptaient plus et qu’il fallait cependant accueillir, ne fût-ce que
d’un signe de tête, la reine s’était peu à peu consumée en un désespoir
profond, muet, dissimulé sous un sourire de Cour, mais rongeant, comme
un cancer, les sources vives de l’existence.
Une lettre de La Noue met en opposition, dans une phrase qui fait
portrait, la physionomie officielle des deux époux: «Le roi est plus
beau et plus frais que jamais...» mais «sa femme est dans un état
affreux[107]...» Aussi Mᵐᵉ d’Aiguillon ne l’avait-elle plus quittée: il
avait fallu, pour qu’elle revînt passer quelques jours à Paris, qu’elle
y fût rappelée par une maladie assez sérieuse de son fils et de l’une de
ses filles: encore, aussitôt leur rétablissement, avait-elle repris le
chemin de Versailles.
La lente et douloureuse agonie de Marie Lesczinska dura plus de six
mois: «L’état de la reine, écrit la duchesse, est toujours le même,
c’est-à-dire que cette malheureuse princesse ne peut ni vivre, ni
mourir; elle a, de plus, depuis quelques jours, une fièvre d’une
violence extrême qui lui cause du délire tous les matins... Ne prenant
presque plus de nourriture, il y a aujourd’hui cinq semaines que cet
état violent dure; cela fait horreur à penser, même aux gens les plus
indifférents. Jugez de l’effet que cela fait sur moi qui aime la reine,
non parce qu’elle est reine, mais parce qu’elle est aimable et
vertueuse, et que, dès ma plus tendre enfance, elle m’a toujours comblée
de bontés, j’ose même dire d’amitié[108].»
Pour qui savait les habitudes d’infidélité d’un mari, déjà tout disposé
à suivre l’exemple du maître, le mot _vertueuse_ laissait percer une
allusion suffisamment claire; car la duchesse, aussi discrète et aussi
intelligente qu’elle était énergique et forte, connaissait trop bien les
procédés de la poste pour livrer naïvement à cette auxiliaire de l’Etat
le fond de sa pensée.
Mais la reine est enfin délivrée de ses souffrances; et la douleur de la
duchesse, déjà si profonde et si sincère, éclate plus intense encore, à
la vue d’une sorte de profanation qu’exigeait alors le protocole des
funérailles royales[109].
«Ce qui m’a fait une impression que je ne peux pas rendre, c’est le
moment du transport, de voir sortir cette respectable princesse de ses
appartements par pièces et par morceaux, d’abord le cœur porté par
l’évêque de Chartres sur un carreau, ensuite ses entrailles, puis sa
personne...»
De même, à Saint-Denis, le minutieux cérémonial qui accompagne l’arrivée
de la défunte, est pénible pour une femme aussi peu éprise de
l’étiquette que l’était Mᵐᵉ d’Aiguillon. L’évêque adresse un discours au
prieur de l’abbaye qui s’empresse de lui rendre la politesse: puis la
reine est portée, toujours «par pièces et par morceaux», dans le chœur,
sur une estrade et sous un dais; prières, aspersions, discours, tout
recommence, et même la «promenade de ce malheureux corps» jusqu’à une
chapelle où il restera déposé en attendant le jour de l’inhumation.
Enfin l’heure fatale a sonné[110]:
«... Le spectacle de Saint-Denis était très beau et bien ordonné:
c’était une bien belle horreur. J’ai été en place en grand habit et
grande mante, depuis 10 heures du matin jusqu’à 5 h. 1/2, sur une petite
banquette, qui n’avait pas un demi-pied de large. Vous croirez sans
peine que j’étais fort lasse quand la cérémonie a été finie.»
Son affliction est alors plus grave et plus expressive. Tant que le
corps était resté à Versailles et à Saint-Denis, la duchesse était
toujours au service de la reine: «enfin elle était encore parmi nous»;
mais «quand on l’a descendue dans le caveau», cette nouvelle et
définitive séparation détermina chez Mᵐᵉ d’Aiguillon «un trouble inouï
qui fit rire, à ce qu’il paraît, bien des gens à portée de voir... il
fallait assurément en avoir bien envie» remarque-t-elle non sans
amertume.
Il semble, à vrai dire, que la Cour fût en humeur de folâtrer ce
jour-là; car les commentaires de l’oraison funèbre s’accompagnent de
«toutes les gentillesses et de toutes les pointes» imaginables. On
prétendait, avant que le prédicateur--l’évêque du Puy--prît la parole
«qu’il fallait se garantir de la fraîcheur du puits[111]». Au reste, ce
morceau d’éloquence était, de l’avis des meilleurs juges, d’une valeur
très discutable: «Il n’y a rien de si difficile à faire, conclut la
duchesse, qu’une oraison funèbre; et depuis M. Fléchier, il n’y en a pas
eu une complètement bonne».