humaines, il ne reste rien ou presque rien de l’œuvre lapidaire créée
par le grand ministre à qui la France doit l’achèvement de son
indestructible unité.
N’était le Palais-Royal--et encore combien semblerait-il méconnaissable
à Richelieu si cette ombre illustre revenait jamais errer dans son
ancien jardin!--tous les
[Illustration:
Cliché Lauzun.
Le Château de Veretz en 1771, d’après Van Blarenberghe.
(Le Château de Veretz par Philippe Lauzun)]
bâtiments, constructions et travaux entrepris par le ministre de Louis
XIII n’existent plus, à l’heure présente, qu’à l’état de vestiges.
Richelieu, ce château grandiose, édifié si amoureusement en quelque
sorte par le cardinal dans le bourg qui rappelle son nom, n’est plus
qu’une ruine. A Ruel, on a peine à trouver les traces du superbe manoir,
dont Richelieu avait fait sa maison de campagne. Brouage, qui, dans la
pensée du premier ministre, devait anéantir la fortune commerciale et
politique de La Rochelle, n’est plus aujourd’hui, dans l’enceinte de ses
fortifications délaissées, qu’un misérable village de pêcheurs, et son
port un marais fangeux.
La même fatalité s’est acharnée après les domaines des petits-neveux du
cardinal, qu’ils fussent Richelieu ou d’Aiguillon.
Veretz a même complètement disparu comme château et presque entièrement
comme propriété. Sans les jolies gouaches de Vanblarenberghe[61] qui
datent de 1771 et se trouvent actuellement à la préfecture d’Agen, on
n’aurait plus aujourd’hui le moindre aspect de l’antique demeure des De
La Barre[62], édifiée au commencement de la Renaissance et transformée,
dans le cours des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par les La Porte et les
d’Aiguillon.
Arrière-petit-neveu de Richelieu par son père, et de Mazarin par sa mère
Marie-Charlotte de la Porte de la Meilleraye, le duc d’Aiguillon, qui
mourut en 1750, avait fait un «Versailles en miniature»--un mot du
temps--de cette propriété campée sur un coteau dominant le Cher, aux
portes de Veretz, petite ville à deux lieues de Tours. C’était, disent
les biographes, «un rendez-vous de lettrés et d’artistes»; mais la
chronique scandaleuse ajoute: un cabaret élégant s’ouvrant, dans un site
admirable, sur de voluptueux boudoirs, où le maître composa (et ce fut
son seul titre de gloire) le recueil de Veretz, qui n’est pas
précisément un recueil de morale, en compagnie de l’abbé de Grécourt et
de Louise Elisabeth de Condé, princesse de Conti. Au reste, tous les
embellissements apportés par le duc d’Aiguillon aux constructions et au
parc de Veretz, étaient autant de témoignages d’une affection aussi
tendre que respectueuse à l’adresse de cette grande dame, qui était une
protectrice, et mieux peut-être pour le châtelain, s’il faut en croire
les mauvaises langues du temps[63].
Nous ne connaissons qu’une seule description de ce beau domaine[64]:
elle remonte à 1736, et, sous forme d’une «lettre à M. D...», s’étend,
avec une abondante complaisance, rehaussée d’allégories mythologiques,
sur toutes les merveilles réunies dans ce ravissant séjour, pour la plus
grande satisfaction de «la Déesse»; ce qui, par parenthèse, ne l’était
guère pour celle de la bonne «grosse duchesse».
Le château, féodal par ses deux tours massives, dans la partie qui
regardait le plateau, tout à fait moderne, avec son vaste corps de logis
que flanquaient deux pavillons carrés faisant face au vallon et à la
rivière, accédait, en pente douce, jusqu’au Cher, par un quai large de 8
toises et long de plus de 100, dans l’encadrement vert et fleuri d’un
parterre à jets d’eau.
Dans l’épaisseur du mur de la construction principale, se dressait,
comme pour faire un grandiose accueil au visiteur, qui entrait par la
cour d’honneur, la statue équestre de François Iᵉʳ, toute bardée de fer,
dont la dorure avait résisté aux injures du temps. L’effigie du
roi-chevalier, celle des salamandres qui couraient sur la façade du
château, en indiquaient, de reste, la date et les origines. Mais les
hautes et larges croisées qui laissaient passer à flots l’air et la
lumière dans les bâtiments, les balcons ajourés qui les décoraient, et
mieux encore la disposition élégante d’appartements spacieux et commodes
disait assez que le grand style du XVIIᵉ siècle et la grâce du XVIIIᵉ
avaient contribué à faire du château de Veretz une des plus belles
résidences du «beau pays de la Touraine».
C’était surtout dans l’appartement du premier étage, réservé à la
princesse de Conti, que les embellissements, réalisés par le duc
d’Aiguillon, avaient multiplié des créations d’un goût raffiné. Le grand
salon, éclairé par quatre fenêtres très élevées sur des balcons à
courbes artistiques; les boudoirs délicieusement meublés de bergères, de
guéridons, de consoles délicatement ouvrés; la bibliothèque et le
cabinet de travail étaient ornés de glaces d’une pureté impeccable,
hautes de six pieds sur quatre de large, reflétant, à l’infini, les
soirs de réception, le blanc et doux éclat des lustres de cristal.
Une partie des pièces donnait sur le parc, dont les vues, très variées,
étaient un des plus grands attraits de Veretz et en constituaient, aux
yeux de la princesse, le véritable charme. Dans cette enceinte immense,
où des prairies, que traversait une superbe avenue, étaient également
coupées de bouquets d’arbres et de ruisseaux, le terrain montait
jusqu’au sommet du coteau, pour y former une terrasse, jadis chantée par
les poètes et célébrée par Mᵐᵉ de Sévigné. Cette merveille de la nature,
qu’avait embellie encore la main de l’homme, ne comptait pas moins de
1.600 pieds de long sur 45 de large. Elle atteignait, sur certains
points, une hauteur de 80 pieds, et se fermait, dans toute sa longueur,
d’une balustrade en pierre de taille à hauteur d’appui; la roche opposée
disparaissait sous une odorante tapisserie de roses, de chèvrefeuille et
de jasmin. Une autre terrasse, de plain-pied avec le bois et le reste du
parc, venait croiser la première, pour aboutir avec elle à un belvédère
dominant tout le paysage.
Comme si cette grandiose simplicité n’eût pas été une beauté suffisante,
d’Aiguillon lui avait prodigué tous les ornements d’une architecture à
la fois savante et gracieuse; à l’extrémité de la grande terrasse, en
face du belvédère, la statue d’Esculape; au milieu de la balustrade un
balcon en saillie et vis-à-vis un escalier accédant de la première à la
seconde terrasse; sur les degrés des statues et des urnes, le long des
pilastres de riches motifs d’architecture; contre le balcon central un
salon élégamment décoré. Plus loin se dressait avec son «toit en
impériale» un pavillon, s’ouvrant du côté de la rivière, dans lequel
pouvaient s’asseoir vingt-cinq personnes; en dessous, un salon voûté,
qui prenait vue sur le vallon et qui offrait au visiteur, lassé par la
fatigue et la chaleur, la fraîcheur d’un agréable repos.
C’était à l’intersection de la seconde terrasse par la première, sur le
prolongement du vallon, et près d’un petit belvédère ménageant à la vue
un horizon de plusieurs lieues, que la princesse de Conti s’était fait
aménager le «petit ermitage», où elle se confinait volontiers. Les
pièces en étaient de moyenne grandeur mais délicieusement ornées, les
murs revêtus de carreaux de faïence qui formaient les plus jolis dessins
du monde. Cette galante retraite, entourée de bosquets, s’étendait par
une suite de parterres, qui s’encadraient d’arceaux de jasmin, jusqu’à
la grande allée descendant vers la rivière. Une glacière se trouvait
dans les environs; et l’inspiration d’un aimable poète, qui sait?
peut-être de Grécourt? lui avait fait graver cette inscription:
Près d’un antre où l’hiver a renfermé ses glaces,
Il était un réduit ignoré de l’Amour.
Elisabeth y vient; elle y conduit les Grâces;
Et l’Amour à jamais y fixe son séjour.
On a souvent prétendu que le XVIIIᵉ siècle, partagé entre les
conceptions d’une audacieuse philosophie, le goût très prononcé des
voluptés terrestres et le culte d’un pastoralisme aussi mièvre qu’il
était faux, n’a jamais eu le sentiment bien net des beautés réelles de
la nature, à ce point qu’il admira toujours moins, dans Jean-Jacques,
leur prestigieux évocateur que le déclamateur maladif des plus malsains
paradoxes.
Eh bien! il est facile de se convaincre par la lecture de la relation à
laquelle nous empruntons ses principales lignes, que le metteur en scène
des sites de Veretz, et l’écrivain, qui en trace la description, avaient
la vision exacte de ces incomparables paysages. Sans doute, notre
narrateur s’attendrit à l’aspect des brebis et des agneaux bondissant
dans les grasses prairies, du fier taureau et des vaches «tigrées blanc
et noir», couchées au milieu des herbages; il note les cascades, les
digues et les moulins, il croque les honnêtes villageois qui peuplent
ces riches vallées; mais il admire, avec une émotion qui n’est pas
factice, cette vue du fleuve et des prairies jusqu’à Tours, embrassant
une partie de la ville, l’abbaye de Marmoutier et la ligne sinueuse des
coteaux de la Loire. Au Nord, c’est la plaine entre le Cher et la Loire
avec la «maison» historique des La Bourdaisière, et courant aux pieds du
château de Veretz les eaux vives et transparentes de la rivière, que
divisent, sans les ralentir, les deux îles où le narrateur relevait tous
les... accessoires de son tableau champêtre.
Et, comme s’il éprouvait quelque regret de s’être attardé à un aussi
beau spectacle, il termine, après avoir visité la «ménagerie» où il
compte les paons et les pintades, sur la description de la fête donnée
par le duc d’Aiguillon à Mᵐᵉ de Conti (l’abbesse). Que de splendeurs! le
noble châtelain avait «illuminé tout le parc avec quatre mille
lampions!»[65].
* * * * *
Après la mort de ce père prodigue, sa femme, la bonne duchesse, ayant
conservé comme habitation Ruel, ancienne propriété du cardinal, le duc
d’Agénois, devenu duc d’Aiguillon, avait, comme bien on pense, préféré à
sa gentilhommière du Midi, la somptueuse demeure de Veretz.
Le pays était à mi-chemin de Rennes et de Versailles; et, depuis
plusieurs années déjà, le gouverneur de Bretagne y venait passer l’été
au milieu de réceptions et de fêtes, qui apportaient un puissant
dérivatif à ses soucis d’homme d’État. Mais comme il savait dissimuler
son ambition sous un détachement affecté des vanités terrestres! Mᵐᵉ de
Pompadour était seule capable de lui donner à cet égard la réplique. En
1760, alors que, dans une de ces heures de découragement, qui lui
avaient déjà valu de si tendres reproches, il avait sans doute exprimé à
sa correspondante son intention de finir ses jours dans la retraite, la
marquise lui avait répondu, le 28 juin:
«Tout ce que vous me dites des âmes de Bretons n’est rien en comparaison
des âmes de ce pays-ci; et je pense absolument pour Ménars, comme vous
pour Verest... Quoique je ne me propose pas de vivre avec mon voisinage,
vous serez excepté de la loi générale. Vous voyez que je ne vous cède en
rien pour l’horreur du monde...»
Mᵐᵉ de Pompadour n’alla guère à son château de Ménars.
Quant à cet autre amant de la solitude, il ne la comprenait que peuplée
de ses familiers, de ses amis, de sa petite cour.
En 1765[66] et en 1766[67], il mena grand train et joyeuse vie à Veretz,
surtout en 1766; il ne pensait qu’aux prochaines noces de sa fille avec
M. de Chabrillan. C’était, chaque jour, fête nouvelle et réjouissances
de toute sorte, en compagnie de ses fidèles et féaux de la Châtre, de
Broc, de Balleroy, de la Noue, etc.
Et Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui avait révélé, depuis longtemps déjà, des talents
d’organisation et d’administration de premier ordre, faisait les
honneurs de Veretz, avec ce tact de la femme intelligente qui ne veut
paraître que l’auxiliaire de son mari, avec l’attention délicate de la
maîtresse de maison qui tient à prévenir le moindre désir de ses hôtes.
Elle est en quelque sorte la surintendante du château. Elle en ordonne
les réparations et les aménagements. Elle surveille les plantations et
reçoit les fermiers. Mais c’est elle aussi qui s’occupe des pièces qui
seront jouées au château, des décors, des costumes, des partitions. Elle
pense aux livres et aux gazettes. Il n’est pas jusqu’à la chasse qui ne
soit de son département. En 1768, avant que la vie de château ne soit
commencée, elle écrit de Paris, le 16 août, au chevalier de Balleroy,
toujours empressé à la servir, d’autant qu’il y trouve son intérêt,
comme elle le laisse finement entendre à ce grand chasseur devant
l’Eternel:
«... Je vous réponds courrier par courrier; mais c’est qu’il est
question d’une grande nouvelle, d’une chienne de nouvelle, d’une
nouvelle de chiens, oui de chiens, très fort de chiens, puisque c’est de
ces fameux chiens que Milord Ken fait venir à Veretz. On a avis qu’ils
sont arrivés à Nantes, non en quatre bateaux, mais dans un seul vaisseau
et qu’ils étaient accompagnés de plusieurs autres, mais ce qui est
fâcheux, c’est qu’on les avait adressés au bonhomme Laker, à qui M.
d’Aiguillon avait oublié d’en faire donner avis, qui a été très étonné
de voir arriver chez lui 18 chiens et 1 conducteur, lesquelles 19
créatures ne disent pas un mot de français, et ledit Laker pas un mot
d’anglais. Cela fait que, très poliment, il a mis tout cela à la porte;
et il faut que vous, qui êtes le grand veneur, vous vous mettiez à la
poursuite de mes dits chiens et de leur gouverneur, et que vous donniez
ordre pour faire embarquer tout cela sur la Loire, pour se rendre à
Veretz.»
V
_Le cure-dents de La Chalotais.--Le «bailliage d’Aiguillon».--Un
échafaud fantastique.--Le Gouvernement ne veut pas rappeler
d’Aiguillon.--Ours et Bretons.--Le Nouveau Parlement et les Etats
de 1767.--Les trois duchesses.--La politique du Gouvernement et
celle de d’Aiguillon.--Le roi et la duchesse d’Aiguillon chez la
reine.--«Vous vous êtes conduit comme un ange!»_
Le 11 novembre 1765[68], La Chalotais avait été arrêté avec son fils,
sur la dénonciation de Saint-Florentin et de Calonne, maître des
requêtes, qui lui reprochaient, tous deux, entre autres griefs, d’avoir
écrit des lettres anonymes[69] peu respectueuses pour le roi. Toujours
avec son fils, La Chalotais fut enfermé dans une tour de Saint-Malo, où
«son cure-dent, écrit Voltaire, grave pour l’immortalité sur les murs de
son cachot[70]».
D’autre part, d’Aiguillon s’était rendu de Bagnères à Fontainebleau[71],
où séjournait alors la Cour, pour soumettre à Louis XV un projet de
reconstitution du Parlement de Bretagne, avec les débris de l’ancien. Le
roi y consentit, mais réduisit le nouveau à soixante charges. Or le
gouverneur ne parvint que très péniblement à les remplir[72]. Fort peu
de conseillers étaient restés ses partisans; et ce que ses adversaires
appelaient, non sans dédain, le _Bailliage d’Aiguillon_, ne fut
constitué que le 16 janvier 1766.
Siégeant à Rennes, le nouveau Parlement dut juger les prisonniers, dont
la Chambre royale de Saint-Malo avait déjà commencé le procès.
Au dire de Soulavie, ce fut, pendant les deux premiers mois, une entente
cordiale. Les magistrats ne pouvaient évidemment oublier qu’ils étaient
les créatures du commandant: et, d’autre part, leur était-il facile de
se soustraire à la pression de l’opinion publique favorable aux accusés?
Toujours est-il que, le 3 mars, «de concert avec le premier président,
le futur chancelier Maupeou», d’Aiguillon «faisait _parler le roi en
souverain_[73]». La duchesse dut en être charmée; car--nous le verrons
plus tard--elle tient pour le principe d’autorité, en un temps où le
monarque, très soucieux cependant de son pouvoir absolu, semblait le
compromettre par son indolence et son apathie. A l’encontre de son
aïeul Louis XIV, il fuyait le tracas des affaires et laissait à ses
ministres tout le poids des responsabilités.
L’année avait donc commencé, au Parlement de Bretagne, sous les plus
favorables auspices. Le gouverneur venait à bout de toutes les
difficultés; et, pour un peu, Soulavie proclamerait le duc d’Aiguillon
«un génie». Mais, comme il arrivait si souvent à cette époque, les
passions religieuses donnèrent à une affaire purement administrative une
orientation toute politique. Les Bretons prenaient chaque jour plus à
cœur la cause de La Chalotais qui était, nous l’avons dit, un janséniste
renforcé. On vit dans les persécutions[74], réelles ou fausses, dont
souffraient les captifs, une revanche des Jésuites chassés de France. Il
faut reconnaître aussi que l’instruction avait commis maladresses sur
maladresses. On avait éventré les bureaux du père et du fils pour y
trouver des preuves de leur félonie. Et le rapporteur Le Noir[75], aussi
bien que l’accusateur Calonne, avait fait du récit de ces perquisitions
un pur «amphigouri[76]».
Il n’en fallut pas tant pour présenter les La Chalotais comme des
martyrs: ils subissaient la plus étroite captivité[77] et les plus
perfides interrogatoires. On affirma même, très sérieusement, que,
pendant une nuit, on avait dressé un échafaud pour les exécuter dans
l’intérieur de la prison; on avait vu entrer les planches et les
madriers: on avait entendu les coups de marteau qui les assemblaient.
Et, naturellement, les condamnés étaient innocents. C’était d’Aiguillon
qui avait fabriqué les lettres anonymes. L’indignation fut générale; et
le Parlement de Paris lui-même en murmura.
«La seule affaire dont on parlât, dit le prince de Croÿ dans son
_Journal_ (1766), c’était la suite du procès criminel de MM. de La
Chalotais où M. d’Aiguillon paraissait avoir le dessous.»
Or, toutes ces nouvelles n’étaient, en majeure partie, que des
_racontars_, ou, si l’on préfère cette autre expression empruntée au
même vocabulaire, un _bluff_ politique imaginé pour impressionner les
masses. Ce sinistre convoi de planches, entré nuitamment dans la tour,
pour y être affecté à une destination plus sinistre encore, était le
matériel d’une équipe d’ouvriers qu’appelaient des réparations urgentes.
On avait imprimé que le ministre de la marine, Praslin, cousin de
Choiseul, avait expédié en toute hâte un courrier pour empêcher
l’exécution. Cette fable avait été imaginée, afin d’«en jeter l’odieux
sur d’Aiguillon, qui n’avait pas plus influé dans l’affaire de M. de la
Chalotais que le roi de Prusse[78]».
Choiseul, lui-même, à qui les pamphlétaires attribuaient également
l’expédition mise au compte de Praslin, protestait contre une telle
invention, dans une lettre qu’il adressait, le 27 mai 1770, au duc
d’Aiguillon: «Rien n’est si faux, si criminel et si bête que l’assertion
de l’envoi d’un courrier de ma part, pour empêcher une exécution
quelconque, en Bretagne[79]».
Entre temps, la reconstitution du Parlement de Bretagne, qui s’opérait
si péniblement, quoiqu’en dise l’enthousiaste Soulavie, n’en restait pas
moins une source très vive de griefs toujours renaissants contre le
gouverneur, que l’opinion rendait responsable de l’ordonnance royale.
Lui, d’Aiguillon, qui voyait l’orage s’amonceler sur sa tête, reprenait
son éternelle antienne: il demandait, une fois de plus, les 11 et 16
février, à quitter la Bretagne[80]. Vainement, il avait déconseillé une
procédure qui pouvait mettre en péril le prestige du pouvoir central et
la tranquillité de la province; le ministre, indécis, irrésolu,
s’arrêtait aux mesures les plus violentes, pour désavouer presque
aussitôt ses agents, en prêtant l’oreille aux intrigues de Cour. Pas
plus qu’il n’avait adhéré à la politique de sage et ferme modération
préconisée par d’Aiguillon, il n’eut égard à sa demande de rappel.
Le roi ne voulut pas en entendre parler: il fut convenu, cependant, que
d’Aiguillon ne «tiendrait pas les Etats» à la fin de l’année. Déjà, le
26 février, Saint-Florentin lui avait écrit[81]: «Il n’y a que votre
présence à Rennes qui puisse maintenir le zèle des bons serviteurs du
roi.»
Et puis Choiseul, alors grand favori de Louis XV, «cherchait à tenir
éloigné, et en Bretagne, le duc d’Aiguillon, celui de ses ennemis qu’il
craignait le plus[82]». Aussi avait-il su gré au prince de Croÿ d’avoir
suivi ses conseils, en cessant de prétendre à la succession d’un
gouverneur qui voulait toujours s’en aller. Mais, ajoute le
mémorialiste, «le duc d’Aiguillon en fit tant qu’il fallut le rappeler
(1766)». La phrase est ambiguë: elle semble laisser entendre que le
fonctionnaire commit de tels excès de pouvoir qu’on dût en débarrasser
le pays.
Ce qui est certain, c’est que les attaques redoublaient contre le
despote, le «Bacha», comme l’appellera plus tard Mᵐᵉ Du Deffand.
Choiseul, qui, en 1765, opinait pour «l’extrême rigueur», affirme
d’Aiguillon, mais à la condition que celui-ci la conseillât
d’abord,--tactique devant inévitablement servir à le discréditer
davantage--Choiseul, en bon ami des philosophes, penchait secrètement
pour les prisonniers de Saint-Malo. Il le prouva, du reste, par une
manœuvre, que les ennemis de d’Aiguillon purent croire dirigée contre un
homme, qu’on supposait acharné à la perte des détenus.
Ceux-ci furent, en effet, transférés de Rennes, où ils étaient
incarcérés depuis le Iᵉʳ août, au château de la Bastille. Puis, en
novembre, Louis XV, évoquant l’affaire à son conseil, s’y faisait rendre
compte de la procédure, et, pour en finir, exilait, le 20 décembre, à
Saintes les La Chalotais.
Au reste, leur procès ne fut jamais jugé; mais, déjà, en 1767, les
violences du procureur général l’avaient singulièrement diminué auprès
du grand public: car il faut reconnaître que ce «patriote» qui, du fond
de son noir cachot, acceptait, de Saint-Florentin, la permission
d’assister au mariage de sa fille, n’avait, ni épargné les sarcasmes, ni
ménagé les injures aux «gens du roi» et au nouveau Parlement, qu’il
prétendait vendus à la Cour et au duc d’Aiguillon, son ennemi personnel.
C’était ainsi qu’il considérait le commandant de Bretagne, bien que
celui-ci eût plutôt prêché l’indulgence et «voulu qu’on épuisât tous les
moyens de justification de la Chalotais[83]». Car, aux yeux des juges,
les fameux billets anonymes, dont l’origine restait mystérieuse, ne
pouvaient plus avoir qu’une importance secondaire: mais, ce qui était
d’ordre supérieur et de vérité indiscutable dans ce procès
essentiellement politique, c’est qu’un agent du pouvoir avait résisté
aux injonctions du roi et méconnu les ordres du gouvernement,
prévariqué, en un mot, pour seconder les vues d’une aristocratie
turbulente et rebelle, décidée à frapper d’impuissance l’autorité
royale, sous le prétexte spécieux, perpétuellement invoqué, que la
«religion du prince» avait été surprise par le ministre.
Mais alors que La Chalotais disparaissait en quelque sorte de la scène,
cette noblesse bretonne, loin de désarmer, continuait la lutte avec plus
d’acharnement que jamais.
Pendant que d’Aiguillon était en Touraine, tout entier au charme d’une
villégiature que goûtait avec lui sa petite cour, on racontait à Paris
qu’il était exilé à Veretz. Lui n’en savait pas un traître mot et ne
s’en portait que mieux. Son médecin l’avait mis au lait d’ânesse[84].
D’Aiguillon, comme la plupart des ambitieux et surtout des ambitieux qui
cachent leur jeu, était bilieux de tempérament; et la moitié de sa vie
(la correspondance de la duchesse le dit assez), se passa en traitements
de toute sorte chez lui, ou dans les stations d’eaux thermales, sans que
son teint couleur citron en fût sensiblement modifié.