pour les vaillants soldats qui avaient si bien défendu le sol de la
patrie, pour le chef et pour les officiers qui les avaient si
valeureusement conduits à la victoire. Des estampes furent gravées qui
représentaient le commandant à Saint-Cast, et des médailles
commémoratives de ce haut fait d’armes furent frappées aux frais des
Etats de Bretagne; enfin d’Aiguillon recevait de la marquise de
Pompadour la lettre suivante:
«C’est avec bien du regret, Monsieur, que je ne vous ai pas dit tout ce
que je pensais, avant-hier, sur la gloire dont vous venez de vous
couvrir; mais ma tête était si douloureuse que je n’eus de force que
pour vous dire un mot.
«Nous avons chanté aujourd’hui votre _Te Deum_, et je vous assure que
ç’a été avec la plus grande satisfaction; j’avais prédit vos succès et,
en effet, comment était-il possible qu’avec autant de zèle,
d’intelligence, une tête aussi froide et des troupes qui brûlaient,
ainsi que leur chef, de venger le roi, vous ne fussiez pas vainqueur?
Cela ne se pouvait pas. Un petit billet, que je vous ai écrit avant
votre brillante journée, a dû vous faire connaître ma façon de penser
pour vous et la justice dont je fais profession. Dites-moi, je vous
prie, actuellement, si vous êtes bien fâché contre moi de n’avoir pas
cédé à vos instances et aux belles raisons que vous m’avez contées.
Elles ne valaient rien dans le temps; et je les trouverais encore plus
détestables aujourd’hui. Un autre n’aurait pas fait aussi bien que vous;
je serais dans la douleur au lieu d’être dans la joie. Vous seriez perdu
et il y aurait bien de quoi. Osez dire maintenant que ma tête ne vaut
pas mieux que la vôtre, je vous en défie[34].»
Cette lettre, si affectueuse, vibre en même temps comme une fanfare.
Elle célèbre la gloire d’un brillant protégé; mais il s’y mêle des
accents de doux reproche. Vraisemblablement, grâce à l’entremise de
Richelieu qui avait tant de droits à la bienveillance de la marquise,
celle-ci s’était intéressée au nouveau duc d’Aiguillon et l’avait fait
nommer au commandement de Bretagne, d’autant que par sa femme, une
Plélo, il pouvait y prétendre, sans que cette grâce fût taxée de
favoritisme. Mais les Bretons étaient gens peu maniables, têtus et
violents: d’Aiguillon ne s’en était que trop aperçu et il est probable
qu’avant l’affaire de Saint-Cast il s’était déjà adressé à Mᵐᵉ de
Pompadour pour être relevé d’un commandement de gestion si difficile.
D’où l’allusion de ton si amical qui perce dans les dernières lignes de
la lettre, et le petit air de bravoure qui la termine de si gentille
façon.
Cette aimable familiarité se continue dans les billets suivants. La
marquise, suivant l’habitude qu’elle a prise avec ses entours, donne à
son correspondant un surnom, celui de M. de Cavendish, qui rappelle la
capture faite par d’Aiguillon à Saint-Cast. Le billet du 25 septembre
1758 est caractéristique. Elle lutte de délicatesse avec le commandant
de Bretagne: celui-ci avait «sollicité des grâces» pour ses compagnons
d’armes, le marquis de Balleroy entre autres, qui fut un des héros de la
journée. Mais Mᵐᵉ de Pompadour n’entend intervenir que pour d’Aiguillon,
qui d’ailleurs sera nommé lieutenant général. Bientôt la conversation
tourne au _flirt_, ainsi qu’on appelle aujourd’hui le galant badinage si
prompt, en maintes circonstances, à changer de voie.
«Vous voulez donc, absolument, écrit la marquise, que je compte sur
votre cœur, mais vraiment je ne me ferai pas une grande violence pour
désirer que vous soyiez capable d’une amitié digne de celle que je suis
très disposée à avoir pour vous.»
C’est du Marivaux et du meilleur. Mais, au diapason atteint déjà par le
dialogue, ne semble-t-il pas qu’il doive en sortir l’aveu d’un sentiment
plus tendre que l’amitié; et n’est-on pas autorisé, de ce fait, à
rechercher quelle était et quelle fut par la suite la nature des
relations qui s’établirent entre le duc d’Aiguillon et la marquise de
Pompadour[35]?
Or, la plus intelligente des maîtresses de Louis XV en fut aussi la
moins passionnée. Elle en convenait d’ailleurs elle-même, puisqu’elle
disait qu’elle avait un tempérament de «macreuse»[36]. Et quoique en
aient prétendu des pamphlétaires, aux gages de rivales plus ou moins
agréées, il n’a jamais été prouvé que Mᵐᵉ de Pompadour, pendant son
règne, ait honoré tel ou tel de ses faveurs, le maréchal de Richelieu,
par exemple, ou même le duc de Choiseul. On a parlé moins encore de M.
d’Aiguillon.
Mais si, chez la marquise, les sens étaient en léthargie, le cerveau,
par contre, était toujours en ébullition. Elle avait une grande activité
d’esprit; elle adorait la politique, qui était alors un jeu d’intrigues,
comme les grandes coquettes du théâtre de ce temps se plaisaient aux
intrigues qui sont la politique de l’amour. Mᵐᵉ de Pompadour avait de
plus infiniment de charme et savait employer le trésor de ses séductions
à se constituer une petite cour de fidèles, d’alliés et d’amis, dévoués
à sa fortune qui était en même temps la leur. Aussi, dans ses relations
avec ceux qu’elle distinguait plus particulièrement, jouait-elle à
merveille de ce sentiment qu’un de nos modernes a si bien dénommé
_amitié amoureuse_ et qui devait donner aux familiers de la marquise des
espérances suivies, hélas! de promptes désillusions.
A notre avis, les lettres ou billets de Mᵐᵉ de Pompadour au duc
d’Aiguillon sont écrits sous l’inspiration de l’_amitié amoureuse_, en
cette langue spirituelle, un peu subtile, légèrement maniérée, d’allure
indépendante et de ton plaisant, qui caractérise la correspondance de
cette femme supérieure.
Mᵐᵉ d’Aiguillon ne s’y trouve pas oubliée: elle reçut même une lettre de
la marquise qui la félicitait du succès retentissant de son mari. Mais
eut-elle jamais connaissance des missives où l’expression un peu vive de
la pensée pouvait lui suggérer de fâcheuses interprétations?
Cependant, tout en échangeant de la quintessence de sentiment avec le
vainqueur de Saint-Cast, Mᵐᵉ de Pompadour ne perdait pas de vue la
direction d’une guerre dont les résultats, du moins l’espérait-elle,
devaient la venger de l’outrage reçu. Et pour mieux y inciter
d’Aiguillon, elle le couvrait de fleurs: elle le reconnaissait «citoyen,
sujet zélé et éclairé, et une petite tête très bonne dans ce moment,
dont elle disait tous les biens du monde parce qu’elle les pensait».
Dans une autre lettre[37], elle le remerciait de «chercher des
ressources pour nos affaires». Le premier éditeur de cette
correspondance croit voir dans la phrase qui précède (et nous partageons
son avis) une allusion aux préparatifs d’une descente en Angleterre,
pour laquelle d’Aiguillon réunissait secrètement à Vannes une armée et
des moyens de transport. Mais pourquoi faut-il que de tout temps
l’argent soit le nerf de la guerre? Et la vindicative marquise de
s’écrier douloureusement: «Où trouver les quarante millions?» Le Trésor
français n’a que trop connu de telles impossibilités. Néanmoins, à dix
mois de là, alors que d’Aiguillon est encore à Vannes (il avait été
désigné pour commander l’expédition)[38], Mᵐᵉ de Pompadour lui écrit une
lettre des plus réconfortantes. Elle a vu le contrôleur général, Bertin,
qui lui a «donné de l’espérance sur notre projet», d’autant que «celui
que va exécuter la marine est grand».
Autant de rêves qu’une réalité cruelle se chargea de dissiper. Le projet
de descente sur la côte anglaise fut abandonné; et la marine française
subit dans cette funeste guerre des échecs dont elle ne put se relever.
Que le duc d’Aiguillon ait été ambitieux et, à ce titre, dépourvu de
scrupules, comme d’ailleurs tous les hommes d’Etat soucieux de parvenir,
rien n’est moins contestable; mais que, pour donner libre cours à ses
aspirations politiques, il ait été précisément choisir la Bretagne comme
champ d’expérience, la seule lecture de la correspondance à laquelle
nous avons déjà fait divers emprunts, démontrerait, de reste, l’inanité
d’une telle hypothèse.
Que de fois, au contraire, d’Aiguillon, parlant du commandement de
Bretagne à sa protectrice, dut lui écrire: Détournez de moi ce calice
d’amertume! Car Mᵐᵉ de Pompadour ne cesse de le morigéner sur ce
chapitre, tout en s’excusant de la liberté grande:
«... J’ai osé vous dire qu’avec les meilleures et les plus grandes
qualités vous aviez une petite tête qui s’échauffait vite!... Vous
voulez quitter la Bretagne, belle folie qui vous passe par la tête!...
Souvenez-vous bien que si vous aviez suivi votre premier mouvement, vous
ne seriez pas Cavendish... Ah! fi, je rougis de vous voir moins de
courage que moi. Vous avez le désagrément de votre petit commandement et
moi ceux de toutes les administrations, puisqu’il n’est point de
ministre qui ne vienne me conter ses chagrins![39]»
Les parlements sont en révolte contre l’autorité royale et d’Aiguillon
s’en irrite, d’autant que celui de Bretagne lui a déjà donné de la
tablature: «Le projet d’arrangement de M. de Choiseul, adopté par le
Conseil, écrit la marquise, m’a fait le plus grand plaisir, parce qu’il
nous donne le moyen de nous passer de ces indignes citoyens qui abusent
des besoins de l’Etat pour faire faire à leur maître des actes de
faiblesse. Il ne faut pas songer à quitter pendant la guerre ces _fols
de Bretons_; cherchez cependant qui pourra vous remplacer, je n’ai
personne en vue...[40]»
D’Aiguillon devait donc rester à son poste; cette contrainte
l’exaspérait et la marquise recevait les éclaboussures de sa méchante
humeur. Aussi ne lui épargne-t-elle pas les reproches, mais toujours
avec enjouement. Pourquoi «monte-t-il sur ses grands chevaux» pour une
inoffensive plaisanterie? Et voudrait-il la «pouiller», comme il l’a
fait pour le contrôleur général; mais, qu’il prenne garde; elle n’est
pas «si douce» que ce ministre; et «s’ensuivrait que nous nous battrions
et que j’aurais peut-être la tête cassée[41]». Son protégé eût échangé
volontiers le gouvernement de Bretagne contre celui où se trouvait son
domaine patrimonial d’Aiguillon; et cependant, après la mort de son
père, il n’avait guère eu à se louer du «corps de ville d’Agen et de
Condom» qui, lors de «son entrée dans son fief, s’étaient distingués par
leurs mauvaises façons, en voulant lui refuser les mêmes honneurs rendus
en 1642, à la duchesse d’Aiguillon, nièce du grand cardinal[42]. Il est
vrai que le nouveau duc avait exigé et obtenu ce cérémonial pour
contenir les républicains du pays[43]». Mais Mᵐᵉ de Pompadour lui dit
positivement de ne pas compter sur le gouvernement de son choix, en lui
laissant toutefois cette fiche de consolation: «Il faudra bien vous
débarrasser de votre Bretagne, si elle vous chagrine trop».
Elle le chagrinait si bien qu’en 1761 il voulait donner sa démission. Et
Mᵐᵉ de Pompadour de l’admonester vivement, mais comme on gronde un
enfant gâté: «L’âme de M. d’Aiguillon doit être au-dessus de pareilles
misères et n’avoir pour but que l’utilité dont il peut être à son
maître... Je suis fâchée, mais très fâchée contre vous. La petite tête
dont je vous parlais, le jour de votre départ, a joué un trop grand
rôle... Je ne sais quand je vous pardonnerai: vous mériteriez bien que
je ne m’intéresse pas à vous. Bonsoir, Monsieur, rancune tenante, et
très fort.[44]»
Et «la rancune» tenait si peu que, quelque temps après, la marquise,
sortant d’une de ces poussées de tuberculose qui devait bientôt
l’emporter, écrivait gaîment à cet ami naturellement grincheux et
maussade: «Réjouissez-vous, monsieur de Cavendish, je ne suis pas morte
et (malgré votre méchant petit cœur) je veux me flatter que vous n’en
êtes pas fâché...»
* * * * *
Ce qui ressort de ce gracieux caquetage, c’est que d’Aiguillon, à peine
arrivé en Bretagne, y jouait déjà le rôle du commandant malgré lui. Par
conséquent, les premières années de son principat, si calmes, si belles,
si heureuses, dont parlent plusieurs historiens, furent peut-être l’âge
d’or pour les Bretons, mais nullement pour leur gouverneur. En effet,
ils l’avaient pris en telle affection que les députés des États vinrent,
de leur part, solliciter l’honneur--Mᵐᵉ d’Aiguillon se trouvant sur la
fin d’une grossesse--de tenir l’enfant, s’il était mâle, sur les fonts
baptismaux. Mais l’enfant mourut avant terme. Et les députés
recommencèrent leur démarche en 1764, lors d’une nouvelle grossesse de
Mᵐᵉ d’Aiguillon: la couche, cette fois, fut heureuse; seulement ce fut
une fille, Agathe-Rosalie, le sixième et dernier enfant de la duchesse,
qui naquit en 1765 et qui devait mourir en 1770. En somme, la Bretagne
avait eu à cœur de donner un témoignage solennel de sa
reconnaissance[45] à l’homme qui lui rendait chaque jour de nouveaux
services, par son administration éclairée et paternelle, s’efforçant
d’importer en France les grains de la province, défrichant les landes,
ouvrant des canaux et jusqu’à huit cent lieues de voies de
communication, alors qu’à la veille de son avènement, il n’y avait
encore qu’une seule route, celle de Rennes à Brest.
Donc la désaffection des Bretons pour leur commandant ne se produisit
guère qu’en 1765. Et la tempête qu’elle souleva ne resta pas
circonscrite à la province; elle gagna Paris, envahit toute la France et
déborda même à l’étranger. On ne parla bientôt plus que des _Affaires de
Bretagne_ et pendant combien d’années! Les parlements, les ministres, le
roi lui-même furent mêlés à une querelle qu’envenimaient les plus
violents factums et les plus mordants pamphlets. Toujours très ardente,
au moment où commence la correspondance que nous avons retrouvée de Mᵐᵉ
d’Aiguillon, la lutte s’était cependant déplacée et, comme nous l’avons
dit, généralisée. La duchesse y soutint énergiquement, d’après les rares
témoignages que nous en ont conservés ses contemporains, la cause de
son mari. Ses lettres au chevalier de Balleroy le prouvent également,
et--particularité qu’il est intéressant de relever--chaque fois qu’elles
mettent en cause les Bretons, c’est pour apprécier leur conduite dans
les termes mêmes dont s’est servi Mᵐᵉ de Pompadour.
Aujourd’hui encore, les _Affaires de Bretagne_ ont eu le privilège de
réveiller des polémiques qui se sont traduites, soit par des thèses ou
par des livres spécialement écrits sur ce sujet, soit par des
discussions dans divers ouvrages consacrés à d’autres études. Nous
aurons l’occasion d’y revenir au cours de ce travail; mais d’ores et
déjà, nous devons constater qu’à l’encontre des _Correspondances_ et
_Mémoires_ contemporains, presque unanimes à flétrir d’Aiguillon des
termes les plus ignominieux, un certain nombre de nos publicistes
modernes ont entrepris, et non sans succès, la réhabilitation de ce
grand coupable qui, pour être désagréable et antipathique au premier
chef, n’en fut pas moins un fonctionnaire intègre et pénétré de son
devoir.
IV
_Privilèges et résistances des Bretons.--Premières
escarmouches.--Griefs réciproques de d’Aiguillon et de La
Chalotais.--Attaques du Parlement.--D’Aiguillon dissout les
États.--La duchesse est son auxiliaire le plus dévoué.--Un impair
de la Noue.--D’Aiguillon se dit de plus en plus dégoûté de sa
tâche: il part pour Veretz.--Beautés de cette résidence
seigneuriale.--L’amour de la retraite chez le duc d’Aiguillon et
chez la marquise de Pompadour.--Vie de château.--La science
économique de la duchesse.--Une histoire de chiens: Balleroy grand
veneur._
Le premier grief de d’Aiguillon contre ces Bretons, alors si contents de
lui, grief que l’on perçoit entre les lignes de la correspondance de Mᵐᵉ
de Pompadour, ce fut la résistance opiniâtre de ses administrés aux
impôts, chaque jour plus nombreux et plus lourds qu’il en réclamait, de
la part d’un gouvernement prodigue, dissipateur, partant toujours
besogneux.
Depuis la réunion de la Bretagne à la Couronne de France, cette province
dont une administration habile et sage s’était efforcée de gagner et de
conserver le cœur, jouissait de privilèges séculaires. Pour prendre un
exemple, elle n’avait à payer que le minimum de taille par tête, alors
que, dans d’autres pays, la capitation s’élevait au double. Mais les
besoins du Trésor augmentant, les gouverneurs de Bretagne durent
demander aux États des suppléments de ressources qui étaient
régulièrement et catégoriquement repoussés. Il suffit de parcourir les
lettres de Mᵐᵉ de Sévigné, soit aux Rochers, soit à Vitré, soit à
Rennes, pour constater les luttes formidables et parfois sanglantes que
soutint, à ce sujet, le duc de Chaulnes, représentant fastueux d’un roi
qui n’était économe, ni du sang, ni de l’or de son peuple.
D’Aiguillon, qui devait occuper le poste et exercer les fonctions de
gouverneur, avec le titre de lieutenant général de Bretagne (1ᵉʳ janvier
1762)[46] joua tout d’abord son rôle avec autant de modération que de
fermeté[47]. Car si, dans le Conseil du roi, il _combattait_
l’aggravation des charges imposées aux contribuables, il lui fallait
encore _combattre_, pour faire accepter des États celles qu’il n’avait
pu leur éviter.
Néanmoins, les Bretons ne lui en gardaient pas rigueur; et, d’autre
part, son zèle avait été apprécié à la Cour, puisqu’en 1762 il avait pu
obtenir, favorisé évidemment par la protection de la marquise, «ses
entrées à la Chambre» et sa nomination de Gouverneur en second, le duc
de Penthièvre restant toujours gouverneur titulaire de la province.
Il n’en persistait pas moins à réclamer son changement de poste; et le
motif, suffisamment avouable, qu’il alléguait à l’appui de sa demande,
c’était qu’il était «écrasé par les frais de représentation». Le
Contrôleur général, qui s’était définitivement brouillé avec lui,
malgré l’obligeante intervention de la Pompadour, disait, avec sa
brusquerie ordinaire, au prince de Croÿ, candidat, en 1763, à cette
succession éventuelle, qu’il doutait fort de la gêne du plaignant,
attendu «que celui-ci portait tout sur ses états de dépense jusqu’à une
chaise»; et le contrôleur général en concluait que le duc d’Aiguillon
aspirait, au contraire, à retourner dans son gouvernement de
Bretagne[48].
Il y retourna; mais de nouveaux tracas l’y attendaient. La reine avait
écrit à Mᵐᵉ d’Aiguillon que son mari profitât de la tenue des États pour
protester contre les arrêts du Parlement et provoquer le rappel des
Jésuites; de son côté, le Dauphin, qui protégeait d’Aiguillon, insistait
auprès de lui pour qu’il s’opposât à la ruine des maisons de la Société
en Bretagne[49]. Et déjà le bruit courait dans la province que le
commandant prenait fait et cause pour les Jésuites. D’Aiguillon, énervé,
en écrivit à son oncle Saint-Florentin qui lui répondit immédiatement
d’observer la plus stricte neutralité[50].
Le Parlement de Rennes avait alors, comme procureur général parmi les
gens du roi, un homme d’une parfaite honnêteté mais de caractère entier,
autoritaire, emporté, orgueilleux, janséniste convaincu, à l’égal de
presque tous les parlementaires et prévenu jusqu’à la haine contre le
duc d’Aiguillon: Caradeuc de la Chalotais. Voici, au dire d’un
historien[51], l’origine d’une telle animosité. Dans sa morgue d’homme
d’épée, le commandant de Bretagne s’était amusé aux dépens de la vanité
du robin: il prétendait que celui-ci ou l’un de ses ascendants avait
transformé, dans un tableau de famille, la toque et la toge d’un échevin
en casque et en cuirasse de chevalier. La Chalotais rendit coup pour
coup au mauvais plaisant qui l’avait ainsi drapé.
Il rappela malicieusement que le vainqueur de Saint-Cast s’était abrité,
pendant une bonne partie de l’action (ce qui était inexact), dans un
moulin, comme pour diriger de cet observatoire les opérations
militaires; cette attitude lui avait inspiré une épigramme que les
_Mémoires de Bachaumont_ publièrent sous cette forme:
Couvert de farine et de gloire,
De Saint-Cast héros trop fameux,
Sois plus modeste en ta victoire;
On peut, d’un souffle dangereux,
Te les enlever toutes deux[52].
Ce fut à cette époque (1764), qu’à la suite de conférences tenues chez
Mᵐᵉ de Pompadour, entre La Chalotais et Choiseul, s’organisa, s’il faut
en croire Soulavie[53], une entente de ces trois personnages pour
perdre le duc d’Aiguillon. Ce coup de théâtre est inexplicable et
invraisemblable, surtout en ce qui concerne Mᵐᵉ de Pompadour. Quelle
faute, ou plutôt quel crime avait donc commis le favori de la maîtresse
du roi, pour que celle-ci cherchât à l’abaisser autant qu’elle l’avait
élevé? Serait-ce qu’elle eût ajouté foi aux bruits de Cour qui faisaient
du gouverneur de Bretagne l’allié de ces jésuites qu’elle avait
proscrits, et surtout le confident du Dauphin de qui elle avait reçu le
plus outrageant des surnoms? Toutefois, malgré le peu de créance qu’on
accorde aux assertions de Soulavie[54], et bien qu’on assigne à la
rivalité de Choiseul et d’Aiguillon une date postérieure, nombre
d’historiens admettent l’existence de ce pacte et en considèrent la mise
à exécution comme le point de départ des _Affaires de Bretagne_.
Ce qui est indiscutable, c’est qu’en 1765 le Parlement partit en guerre
contre d’Aiguillon, l’accusant d’abus de pouvoir, de tyrannie,
d’exactions, méconnaissant ainsi les ordres du Roi, feignant même de les
ignorer, pour s’en tenir à la seule responsabilité du sous-gouverneur,
qu’avait mise en jeu, et dans les termes les plus véhéments, le
procureur général La Chalotais.
Encore aux yeux du chevalier de Fontette, grand ami de M. d’Aiguillon,
La Chalotais n’est-il pas le vrai coupable, mais son intime Kerguézec,
dont «les intrigues ont mis toute la province en combustion»[55].
Or, le duc qui n’entendait pas être sacrifié, comme l’avaient été
certains de ses collègues dans leur lutte contre les parlements
provinciaux, se défendit énergiquement et fit dissoudre les États[56].
Pendant la lutte, il avait trouvé, combattant à ses côtés, le plus
infatigable et le plus dévoué des auxiliaires dans la personne de la
duchesse «qui aimait son mari et qui poussait plus loin que lui le désir
de tirer une vengeance éclatante de la vilaine conduite du Parlement
envers lui»[57]. En raison de son origine bretonne, elle parcourait le
pays pour y chercher des armes contre les adversaires de son mari. Ce
fut ainsi qu’elle fit demander, de très bonne foi, à M. de Robien,
l’ennemi des Caradeuc de La Chalotais (le père et le fils détenus
étaient sous le coup d’un procès criminel) les preuves de culpabilité
qu’il pouvait produire, au cours de l’instance, contre les accusés.
Robien ne connaissait rien à leur charge: il le dit. La Noue, l’agent
trop zélé de la duchesse, n’inscrivit pas moins Robien sur la liste des
témoins appelés à déposer contre les La Chalotais. Or le témoin...
malgré lui vint trouver, tout estomaqué, Mᵐᵉ d’Aiguillon qui le pria
simplement de «ne pas se faire le chevalier de ces Messieurs». Mais le
duc, à qui La Noue envoya sa fameuse liste à Bagnères où il était en
traitement, se fâcha de ce qu’il appelait «une bêtise et une platitude»
et refusa de s’en servir[58].
L’anecdote tendrait à démontrer la sincérité des dénégations qu’avait
opposées d’Aiguillon à la déclaration du Parlement de Bretagne qui le
représentait comme l’auteur de la poursuite criminelle dirigée contre La
Chalotais[59].
Le duc, rentré à Paris, dans le courant de mars 1765, après la
dissolution des États, avait rencontré Croÿ et lui avait annoncé
l’apaisement des Bretons. Il comptait bien achever «les Grands Chemins»
de la province, mais il paraissait profondément dégoûté, comme du reste
presque tous ses collaborateurs[60], de la tâche ingrate à laquelle
l’avait trop longtemps rivé le despotisme d’une jolie femme.
En attendant de nouvelles luttes, il allait se refaire et goûter, dans
sa magnifique résidence de Veretz, les douceurs d’un repos bien
mérité--si toutefois on peut donner le nom de repos à cette vie de
plaisirs et de fêtes, agitée, tumultueuse, turbulente que menaient alors
les grands seigneurs en leurs maisons des champs.
* * * * *