Notre étude serait incomplète, si nous la bornions à cet int

LA

DUCHESSE D’AIGUILLON

OUVRAGES DE PAUL D’ESTRÉE

=Œuvres inédites de Motin= (avec notice et notes). Paris, librairie des

bibliophiles, 1883.

=Mémoires de Voltaire, écrits par lui-même= (avec notes et commentaires).

Paris, Kolb, 1891.

=Les Hohenzollern= (en collaboration avec E. Neukomm). Paris, Perrin et

Cⁱᵉ, 1892.

=Un policier homme de lettres. L’Inspecteur Meusnier (1748-1757).= Paris,

aux bureaux de la Nouvelle Revue rétrospective, 1892.

=Les Explosifs au XVIIIᵉ siècle.= Paris, aux bureaux de la Nouvelle Revue

rétrospective, 1894.

=Journal inédit du lieutenant de police Feydeau de Marville (1744).=

Paris, aux bureaux de la Nouvelle Revue rétrospective, 1897.

=Les théâtres libertins du XVIIIᵉ siècle= (en collaboration avec Henri

d’Alméras). Paris, Daragon, 1905. _Épuisé._

=Les organes de l’Opinion publique dans l’Ancienne France= (en

collaboration avec Fr. Funck-Brentano). Paris, Hachette et Cⁱᵉ.

I. =Les Nouvellistes=, 2ᵉ édition, 1905.

II. =Figaro et ses devanciers=, 1909.

_EN PRÉPARATION_:

III. =La Presse clandestine.=

=Le Père Duchesne. Hébert et la Commune de Paris (1792-1794).= (Couronné

par l’Académie française). Paris, Ambert et Cⁱᵉ, 1909.

OUVRAGES DE ALBERT CALLET

=Virien le Grand.= _Son château. Ses Seigneurs. Chez Montbarbon

(Belley)._

=Ph. Berthelier=, _fondateur de la République de Genève. Chez

Fishbacher._

=Honoré Fabri.= _Un Savant oublié._

=Le Vieux Paris Universitaire.= _Chez Delagrave._

=L’agonie du Vieux Paris.= _Chez H. Daragon._

[Illustration: La Duchesse d’Aiguillon, née Plélo

(Galerie du Marquis de Chabrillan)]

UNE GRANDE DAME DE LA COUR DE LOUIS XV

LA

DUCHESSE D’AIGUILLON

(1726-1796)

_d’après des documents inédits_

PAR

PAUL D’ESTRÉE et ALBERT CALLET

PRÉFACE DE F. FUNCK-BRENTANO

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

ÉMILE-PAUL, ÉDITEURS

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

1912

A MADAME LA MARQUISE DE CHABRILLAN,

_Ce livre est dédié en témoignage de notre profonde et respectueuse

gratitude._

_C’est à elle, c’est aux documents d’archives familiales dont sa

bienveillance nous ouvrit le trésor, que nous avons dû de mieux

connaître, de mieux apprécier les vertus de son illustre aïeule, la

duchesse d’Aiguillon, cette noble inspiratrice de notre travail._

_Ainsi se perpétue d’âge en âge, entre de pieuses mains et pour le plus

grand honneur de l’Histoire, ce culte éclairé de la tradition qui n’est

pas une des moindres gloires de notre chère France._

Paul D’ESTRÉE. Albert CALLET.

PRÉFACE

Deux charmants érudits, M. Paul d’Estrée et M. A. Callet, ont uni leur

savoir et leur talent pour écrire ce livre, dont le cadre est beaucoup

plus vaste que le titre en sa modestie ne consent à nous l’indiquer; car

voici en réalité une histoire de la fin du règne de Louis XV et du

commencement de celui de Louis XVI, de cette époque inquiète, troublée,

troublante, où, sans que les contemporains s’en doutassent, se jouaient,

autour de futiles intrigues de Cour, les destinées d’un peuple, on peut

dire d’une civilisation.

La bonne et intelligente duchesse d’Aiguillon sert de guide en ce dédale

souvent confus--confus, non par le fait des auteurs, mais par celui des

événements, multiples et complexes, qu’ils avaient à présenter. M. Paul

d’Estrée est un historien du théâtre, un des plus brillants lauréats de

la Société de l’Histoire du Théâtre, et peut-être nous pardonnera-t-il

la familiarité trop grande de la comparaison que nous oserons hasarder,

et sans doute nous la pardonnera-t-il d’autant plus volontiers que

c’est du «petit» théâtre, du théâtre de foire et de tréteaux, qu’il

s’est occupé avec le plus d’érudition et de succès. Mᵐᵉ la duchesse

d’Aiguillon nous fait penser en ce livre à une commère de revue; oh! à

une commère très distinguée, très réservée, très grande dame; mais en

somme à une commère qui joue en réalité un rôle secondaire dans

l’ouvrage, mais qui en est le guide, parmi tant de faits divers et

pressés l’un sur l’autre; guide gracieux qui permet au spectateur, je

veux dire au lecteur, de comprendre et de s’y retrouver.

Et comme il s’agit d’un livre, notre commère ne parle pas comme en une

pièce de théâtre, elle écrit--d’une plume alerte, limpide, intelligente

et gracieusement française--des lettres qui sont autant de foyers de

lumière dans l’ensemble du récit. Ces lettres, pour la plupart inédites,

retrouvées par MM. Paul d’Estrée et A. Callet en des sources diverses,

éclairent non seulement le caractère de l’active et charmante duchesse,

mais les nombreux événements auxquels, de par les fonctions et les faits

et gestes de son mari, elle s’est trouvée directement mêlée.

Nouvelle et importante contribution à cette histoire, tant discutée

depuis quelques années, du duc d’Aiguillon, de son administration, de sa

direction au ministère des Affaires étrangères, et dont Balzac, par ce

génie de divination historique qui l’a si étonnamment caractérisé,

prévoyait dès 1828 les conclusions de plus en plus généralement admises

aujourd’hui, quand il écrivait dans la préface de ce livre admirable,

_les Chouans_:

«La prospérité de la Bretagne était le fond même du procès entre La

Chalotais et d’Aiguillon. Le mouvement rapide des esprits vers la

Révolution a empêché jusqu’ici la révision de ce célèbre procès, mais

lorsqu’un ami de la vérité jettera quelque lumière sur cette lutte, les

physionomies historiques de l’oppresseur et de l’opprimé prendront des

aspects bien différents de ceux que leur a donnés l’opinion des

contemporains. Le patriotisme national d’un homme (Aiguillon), qui ne

cherchait peut-être qu’à faire le bien qu’au profit du fisc et de la

royauté, rencontra ce patriotisme de localité si funeste au progrès des

lumières. Le ministre avait raison, mais il opprimait; la victime avait

tort, mais elle était dans les fers; et en France le sentiment de la

générosité étouffe même la raison. L’oppression est aussi odieuse au nom

de la vérité qu’au nom de l’erreur.

«M. d’Aiguillon avait tenté d’abattre les haies de la Bretagne, de lui

donner du pain en introduisant la culture du blé, d’y tracer des

chemins, des canaux, d’y faire parler le français, d’y perfectionner le

commerce et l’agriculture, enfin d’y mettre le germe de l’aisance pour

le plus grand nombre et la lumière pour tous: tels étaient les

résultats éloignés des mesures dont la pensée donna lieu à ce grand

débat. L’avenir du pays devenait une riche et féconde espérance.

«Que de gens de bonne foi seraient étonnés d’apprendre que la victime

(La Chalotais) défendait les abus, l’ignorance, la féodalité,

l’aristocratie et n’invoquait la tolérance que pour perpétuer le mal

dans son pays! Il y avait deux hommes dans cet homme: le Français qui,

dans les hautes questions d’intérêt général, proclamait, d’une voix

généreuse, les plus salutaires principes; le Breton, auquel d’antiques

préjugés étaient si chers que, semblable au héros de Cervantès, il

déraisonnait avec éloquence et fermeté, aussitôt qu’il s’agissait de

guérir les plaies de la Bretagne.»

Ces pages, admirables de clairvoyance et d’intelligence historique,

méritaient d’être imprimées en tête de ce livre consacré, en grande

partie, au duc d’Aiguillon et à sa lutte en Bretagne contre les

partisans des traditions et des coutumes locales. Balzac s’y est montré

une fois de plus l’écrivain du XIXᵉ siècle qui a été le mieux doué pour

écrire l’histoire; de quoi il a d’ailleurs laissé des preuves

ineffaçables dans les _Mémoires de deux jeunes mariées_, dans le

_Cabinet des Antiques_, dans l’_Envers de l’Histoire contemporaine_ et

dans _les Chouans_ que nous venons de citer.

On aura notamment remarqué le passage où il oppose l’esprit «national»

du duc d’Aiguillon à l’esprit tout imprégné d’idées locales et

particularistes de La Chalotais; c’est déjà le «patriotisme» des hommes

de la Révolution, opposé au «fédéralisme» qu’ils combattront avec une si

terrifiante rigueur.

Le duc d’Aiguillon avait compris la nécessité de la réforme

administrative qui s’imposait dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle à

la France entière.

Les hommes qui, comme lui, comme Maupeou, comme Vergennes, et quelques

autres, eurent l’intelligence des besoins d’une société nouvelle, ne

purent malheureusement réaliser leur tâche: les La Chalotais se

trouvèrent trop nombreux devant eux pour que les réformes pussent

aboutir par des voies de douceur. La Révolution les accomplira avec

l’aide efficace de la guillotine; et la Restauration, en pleine

réaction, ne songera plus un instant à revenir sur l’œuvre accomplie.

Pour Maupeou, l’un des collaborateurs du duc d’Aiguillon, MM. Paul

d’Estrée et A. Callet se montrent sévères, trop sévères à notre avis.

Maupeou poursuivait, dans le domaine de la justice, le même but que son

collègue, l’ancien gouverneur de la Bretagne, dans le domaine

administratif; il le poursuivit par les mêmes moyens, et l’histoire doit

aujourd’hui lui donner raison, à lui également. Maupeou tombe du

ministère et les parlementaires qui voudront résister aux réformes qu’il

avait préconisées ne tarderont pas à expier leur résistance sous le

couperet de la guillotine. Après quoi, nous avons eu les réformes

judiciaires que Maupeou avait voulu nous donner.

Aiguillon et Maupeou ont donc connu le destin des précurseurs. Problèmes

aux vastes horizons, mais où le lecteur se promène en ce charmant

ouvrage, dû à la plume attentive de MM. d’Estrée et Callet, comme en une

campagne infiniment accidentée et pittoresque, où l’on ne circule que

par mille agréables détours, non sans être captivé, de-ci, de-là, par

les points de vue les plus «flatteurs»--comme on disait au temps de la

bonne et séduisante duchesse d’Aiguillon.

Frantz FUNCK-BRENTANO.

LA

DUCHESSE D’AIGUILLON

I

_Mère et fille.--Parallèle de la duchesse de Choiseul et de la

duchesse d’Aiguillon: analogies de leurs destinées

respectives.--Pourquoi l’Histoire les a traitées inégalement.--La

Correspondance et les Correspondants de Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Son style

et son écriture.--Les papiers du chevalier de Balleroy.--Utilité

documentaire des lettres de Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Leur corrélation avec

la biographie du ministre de Louis XV._

Une très grande dame de la Cour de Louis XV, la duchesse d’Aiguillon,

était fille du comte de Bréhan-Plélo, ambassadeur de France à

Copenhague, qui fut tué au siège de Dantzick en 1734 et de

Louise-Françoise Phélypeaux de la Vrillière, morte trois ans après, en

mars 1737.

A l’exemple de cette martyre de l’amour conjugal, Louise-Félicité de

Bréhan-Plélo, sa fille, qui devait se marier, le 4 février 1740[628],

avec le comte d’Agénois[2], depuis duc d’Aiguillon, fut l’épouse

accomplie, la mère attentive, la gardienne, vigilante et irréprochable,

de la fortune familiale et de l’honneur du nom, en un mot la femme forte

de l’Écriture.

Si la nature, trop souvent ingrate aux belles âmes, ne départit pas à la

mère et à la fille les avantages physiques, toutes deux reçurent, en

compensation, les dons les plus heureux de l’esprit et du cœur. Mais,

hélas! combien ces qualités, moins brillantes que solides, pèsent peu

dans les balances, où, trop souvent, la seule frivolité détermine la

valeur des réputations mondaines!

Aussi les noms de la comtesse de Plélo et de la duchesse d’Aiguillon

n’ont-ils laissé qu’une trace à peine visible dans les _Mémoires_ et

_Souvenirs contemporains_. Depuis, le premier dut à une étude, parue ces

dernières années, de sortir de l’oubli, où il était resté si longtemps

enseveli[3].

Le second a droit à la même justice.

Un des rares écrivains qui l’aient signalé, et le premier qui ait pris

l’initiative de cette tardive réparation, n’a, il est vrai, qu’une

autorité très discutable.

Il importe néanmoins de citer la mention que Soulavie, ce publiciste

discrédité, a consacrée à la duchesse d’Aiguillon; car, non seulement,

elle en résume, avec une rigoureuse exactitude, la vie si droite et si

pure, mais encore elle lui associe, par le plus ingénieux des

rapprochements, celle d’une autre femme qui, ayant connu, dans les rangs

adverses, la même fortune, subit la même disgrâce, sans rien perdre de

la noblesse de son attitude, ni du souci de sa dignité.

«Mᵐᵉˢ d’Aiguillon et de Choiseul, écrit Soulavie, veuves respectables

par leur caractère et leurs vertus, modestes et pleines de réserve

pendant le ministère de leurs époux, ne voulurent jamais se mêler

d’aucune intrigue[4].»

A peu près oubliées par une Révolution qui devenait moins sanglante et

plus humaine, ces deux femmes vivaient encore, au moment où elles

recevaient un hommage si justement mérité.

L’une d’elles n’était déjà plus et l’autre allait, à son tour,

disparaître, quand, dix ans plus tard, Soulavie reprenait ce double

éloge, au cours d’une[5] de ses nombreuses publications[6], dans un

parallèle moins concis et fort judicieux. Les portraits restaient les

mêmes, avec des nuances toutefois dans l’expression de la physionomie.

«Mᵐᵉ de Choiseul, dit Soulavie, développa, comme son mari, un très grand

caractère... Elle voulut le défendre contre les dernières injustices de

Louis XV... Elle fut courageuse, patiente, résignée, mais fière comme

son époux...

Mᵐᵉ d’Aiguillon était d’un caractère opposé, simple, timide,

silencieuse, mais vertueuse et sensible...»

Le panégyriste qui, partout ailleurs, s’est heurté à de si vives

contradictions, n’a reçu ici aucun démenti: il a trouvé la note juste.

Le crayon qu’il a tracé de Mᵐᵉ de Choiseul est en effet des plus

ressemblants: celui de Mᵐᵉ d’Aiguillon n’est pas moins exact. Mais ce

que Soulavie a certainement ignoré, c’est que, tout en paraissant

«timide et silencieuse» à côté de Mᵐᵉ de Choiseul, Mᵐᵉ d’Aiguillon a su,

comme elle, défendre vaillamment son mari, le soutenir et l’encourager

dans les circonstances les plus critiques.

D’ailleurs que d’analogies entre les destinées respectives de ces deux

femmes!

Elles étaient mariées à des hommes d’Etat, qui, sous le même roi, en

devinrent successivement le premier, ou «principal» ministre. Si elles

leur gardèrent pieusement la foi conjugale, elles ne furent certes pas

payées de retour. Les bonnes fortunes de Choiseul et de d’Aiguillon ne

se comptaient plus; et chacun d’eux, s’il faut en croire la chronique

scandaleuse du temps, put inscrire, sur la liste de ses conquêtes, au

moins une favorite royale.

L’un et l’autre, frappés par la disgrâce, furent exilés dans leurs

terres; et la vie de château, à laquelle ils étaient désormais

condamnés, démontra avec quelle dignité souriante leurs femmes

s’entendaient à leur en abréger les trop longues heures par la variété

des plus ingénieuses distractions.

Choiseul et d’Aiguillon, ces irréconciliables ennemis, se suivirent

d’assez près dans la tombe. Il fallut alors payer les dettes qu’avaient

accumulées leur faste et l’honneur d’avoir servi un maître ingrat. Leur

fortune en fut singulièrement amoindrie. Puis la Révolution survint qui

en acheva la ruine. Les deux veuves vécurent ignorées; et la mort les

trouva pauvres.

Alors, pourquoi ce caprice du sort, qui, plus d’un demi-siècle après,

met l’une en belle lumière et laisse l’autre en pleine obscurité?

C’est qu’en restituant dans leur intégrité les lettres de Mᵐᵉ Du Deffand

et de ses amis, dont le XIXᵉ siècle n’avait connu jusqu’alors qu’une

copie maladroite et une version imparfaite, l’inspiration heureuse, et

presque simultanée, de deux érudits sut dégager de cette correspondance

la noble et touchante figure de la duchesse de Choiseul, hier ignorée,

inoubliable aujourd’hui.

* * * * *

La femme naît épistolière. D’illustres exemples le prouvent de reste.

Ils déterminent mieux encore le degré de perfection auquel peut

atteindre un don naturel sous l’influence d’une culture intellectuelle

raffinée et continue.

Or, dans la vie familiale et dans la vie mondaine--les deux pôles

contraires de notre organisme social--la femme trouve des éléments

d’observation qui aiguisent ses relations épistolaires, si banales

soient-elles, des traits les plus fins et les plus délicats. Et la plus

humble, la moins lettrée saisira le détail qui sait peindre, le mot qui

sait toucher, s’agirait-il de l’incident le plus vulgaire de la vie

courante; car la femme écrit presque toujours sous l’impression de son

imagination ou de sa sensibilité.

C’est ainsi que nous apparaît Mᵐᵉ de Choiseul dans sa correspondance.

Elle se souvient quelquefois encore qu’elle fut la femme du ministre,

mais elle est surtout son amie vigilante et dévouée, soucieuse de son

repos bien que glorieuse de son nom, bonne, obligeante, affectueuse pour

chacun, en un mot, la «grand’maman» comme se plaisaient à l’appeler ses

familiers.

Par sa disgrâce, son mari, cet égoïste voluptueux, l’avait, pour ainsi

dire, mise en vedette. L’opposition avait pris fait et cause pour

Choiseul exilé à Chanteloup[7]. Chanteloup n’était pas trop éloigné de

Versailles. Ce fut du dernier bon goût--le _snobisme_ d’alors--de faire

le pèlerinage de Chanteloup. Les princes, les rois eux-mêmes y

coururent. Et, pour comble de fortune, Mᵐᵉ Du Deffand, l’amie des

philosophes, et ses entours devinrent les gazetiers de la magnifique

retraite, dont la duchesse faisait, avec la meilleure grâce du monde,

les fatigants honneurs.

* * * * *

Mᵐᵉ d’Aiguillon eut un exil moins riant et moins doré. Son mari était

tombé du pouvoir, ne laissant de regrets qu’à ses créatures. Odieux à

cette même opposition parlementaire qui lui reprochait la détention des

La Chalotais et la disgrâce de Choiseul, méprisé des philosophes qui le

croyaient acquis aux jésuites, exécré à la Cour et détesté surtout de

Marie-Antoinette qui ne lui avait jamais pardonné son alliance avec la

Du Barry, le duc d’Aiguillon avait dû se confiner à l’extrémité de la

France, dans son domaine de l’Agénois, où les visites du peu d’amis

restés fidèles à son infortune ne rappelaient que de très loin la cohue

brillante des défilés de Chanteloup.

La duchesse n’eut pas à lutter contre ce torrent de haine où se

débattait vainement son époux. Elle était ignorée de tous. D’ailleurs,

sa personnalité s’était déjà effacée dans l’ombre d’une autre duchesse

d’Aiguillon, née Crussol, sa belle-mère la douairière, qui, elle aussi,

était grande amie de Mᵐᵉ Du Deffand et de sa coterie. Et cette coterie,

celle des philosophes, des encyclopédistes, des économistes, fut, il

faut bien le reconnaître, la meilleure des agences de publicité pour les

réputations du XVIIIᵉ siècle.

... _Nul n’aura d’esprit hors nous et nos amis._

La douairière d’Aiguillon lui doit ce surnom-réclame, qui la fit passer

à la postérité: _la sœur du pot des philosophes_.

Sa belle-fille, qui se serait bien gardée d’en briguer la survivance, ne

reçut donc pas des dispensateurs de renommée contemporaine l’investiture

dont bénéficièrent la douairière d’Aiguillon et la duchesse de Choiseul.

Et cependant sa correspondance la désignerait pour occuper un rang

presque égal, quoiqu’elle n’ait eu pour destinataires qu’un très petit

nombre de privilégiés, eux-mêmes fort peu connus.

Car Mᵐᵉ d’Aiguillon est bien l’épistolière qui sommeille dans le cœur de

toute femme, mais l’épistolière d’élite. Elle a son originalité propre;

elle a le mot qui fait image, le trait qui porte loin. Ses lettres sont

courtes d’ordinaire, mais substantielles. Le style en est simple, net et

concis, plutôt négligé; il ne vise pas à l’effet: il veut surtout

persuader.

Mᵐᵉ d’Aiguillon n’écrit pas, en effet, pour la galerie: elle cause en

toute sincérité avec des amis à qui elle ouvre son cœur, à qui elle

confie successivement ses espérances, ses joies, ses déceptions, ses

rancœurs, ses tristesses, ses douleurs, sa résignation. Elle sait

d’avance la solidité de leur affection et peut compter sur leur

discrétion, surtout sur leur indulgence, d’autant qu’elle est affligée

d’un terrible défaut--même une tare pour quiconque veut avoir avec ses

parents et ses amis une correspondance suivie. Mᵐᵉ d’Aiguillon est

illisible dans toute l’acception du mot. Outre que l’orthographe est le

moindre de ses soucis, elle a une écriture déconcertante: c’est un

fouillis de pattes de mouches, trop souvent microscopiques, dépourvu de

toute ponctuation, dans lequel un mot se trouve étroitement soudé à un

autre ou découpé en deux et même trois tranches.

«J’avais oublié de vous dire, de la part de la Reine, lui raconte,

certain jour, sa belle-mère, que votre écriture est indéchiffrable,

qu’elle (la Reine) a mis 2 paires de lunettes et Mᵐᵉ de Villars autant,

sans en venir à bout.»

C’est peut-être à cette infirmité graphique qu’il faut attribuer sinon

le peu de lettres, du moins le peu de correspondants qu’ait jamais eus

la duchesse d’Aiguillon.

La douairière et la comtesse de Maurepas se plaignent fréquemment de son

silence. La femme de l’ancien ministre était une La Vrillière, par

conséquent la tante propre de la duchesse: celle-ci lui rendait

cependant de nombreuses visites à Pontchartrain[8]; et nous verrons plus

loin qu’elle avait pour sa belle-mère le plus tendre attachement. Mais

elle ne paraît jamais avoir eu de correspondance suivie qu’avec Mᵐᵉ de

Chauvelin, le comte de Scheffer et le chevalier de Balleroy.

C’est dans les papiers de ce dernier que nous avons découvert une liasse

considérable de lettres qui lui furent adressées par la duchesse

d’Aiguillon, accompagnées de quelques billets de son mari.

Le chevalier François-Auguste de Balleroy était petit-fils de cette

marquise de La Cour Balleroy, née Caumartin, qui, pendant la Régence,

recevait, en son château, près de Bayeux, des lettres parisiennes, si

intéressantes et si piquantes, publiées en 1883 par E. de Barthélemy.

François-Auguste avait, comme son frère aîné, Charles-Auguste, marquis

de Balleroy, coopéré à la campagne menée victorieusement en Bretagne par

le duc d’Aiguillon contre les Anglais. Les deux frères furent

guillotinés le 6 germinal an II. Le marquis séjournait à Balleroy. Le

chevalier, quand il fut arrêté, demeurait alors rue Saint-Dominique[9] à

Paris. Les papiers, saisis à son domicile, furent versés, après sa

condamnation, aux Archives Nationales.

On n’y trouve, pas plus du reste qu’au château de Balleroy, aucune

lettre, ni aucun document revêtu de sa signature.

Par contre, un carton des Archives[10] est, en partie, occupé par toute

une série de lettres à l’adresse du chevalier, lettres émanées de divers

correspondants.

Celles de la duchesse d’Aiguillon, les seules qui nous intéressent, ne

font pas seulement valoir un beau caractère; elles apportent encore une

contribution, qui n’est pas à dédaigner, à l’histoire des dernières

années du règne de Louis XV et des premières du règne de Louis XVI.

Cette correspondance commence à la fin de 1767 et se termine en 1785.

Elle accompagne en quelque sorte le duc d’Aiguillon dans une des

périodes les plus agitées et les plus brillantes de sa vie politique,

depuis l’heure où il quitte la Bretagne, chargé de toutes les

malédictions de la province, jusqu’au jour où sa victoire sur ses

adversaires, singulièrement appuyée par Mᵐᵉ Du Barry, reçoit la plus

éclatante des sanctions, dans la nomination de M. d’Aiguillon comme

ministre des affaires étrangères. Chemin faisant, la duchesse note les

nouvelles de Cour les plus importantes: la mort de la Reine, le mariage

du comte de Provence,--sans parler des intrigues et des cabales qui

amèneront, après la mort du maître, la chute du favori. L’exil dans ce

domaine d’Aiguillon n’empêche pas la duchesse de donner, par

intermittences, quelques lignes à la politique: cadre qui s’élargira,

quand il sera permis au courtisan disgrâcié de rentrer à Paris. Et

brusquement, la correspondance s’arrête, trois années avant la mort de

M. d’Aiguillon.

Notre étude serait incomplète, si nous la bornions à cet intervalle de

dix-huit années que remplit la correspondance. Il importe de rétablir

intégralement la biographie de la duchesse, d’après les documents que

nous avons pu recueillir, et qui, nous ne saurions trop le répéter, sont

en fort petit nombre. Rapprochés de ceux que l’histoire a conservés sur

le duc d’Aiguillon, leur intérêt s’augmente de cette comparaison et

n’en accuse que d’un plus saisissant relief la noble figure de la digne

fille des Plélo.

Enfin, une autre série de lettres et de pièces, dont nous devons la

communication à la bienveillance de M. le marquis de Chabrillan, nous a

permis de continuer la biographie de la duchesse, jusqu’à la mort de la

veuve du premier ministre.

II

_Les premières années de Louise de Plélo: son conseil de

famille.--Son mariage avec le duc d’Agénois.--Le digne cousin du

maréchal de Richelieu.--Ses amours avec la marquise de la

Tournelle.--Une scapinade de Richelieu.--Hésitations d’une amante

et coquetteries d’une maîtresse.--La duchesse d’Agénois et sa

protectrice.--Amitié véritable entre bru et belle-mère.--Une lettre

de la grosse duchesse.--D’Agénois un Caton!--Mᵐᵉ d’Agénois dame du

palais._

Louise-Félicité de Bréhan Plélo était encore une enfant (elle avait onze

ans à peine), quand la mort de sa mère la laissa, sinon sans fortune, du

moins dans une situation fort embarrassée. L’orpheline était, surtout,

moralement abandonnée. Ce n’était pas qu’elle n’eût une famille

nombreuse et bien en cour: malheureusement, ses plus proches parents

n’avaient guère qualité pour lui donner l’éducation qui convînt à

l’héritière des Plélo. La marquise de la Vrillière devenue, contre

échange de cent mille écus, duchesse de Mazarin, était la grand’mère de

Louise-Félicité, et, de ce fait, sa tutrice; mais elle n’était pas d’une

conduite exemplaire[11]. Saint-Florentin, le ministre, frère de la

comtesse de Plélo, qui avait été désigné comme tuteur de sa nièce,

n’était pas non plus le modèle de toutes les vertus. C’était un

courtisan aussi plat qu’il était orgueilleux, autoritaire, opiniâtre et

ne reculant devant aucune mesure arbitraire pour satisfaire au moindre

caprice de son maître. Il déclina la mission qui lui incombait; et, à

son défaut, Maurepas, ministre lui aussi, qui avait épousé une sœur de

Mᵐᵉ de Plélo, accepta la tutelle de l’orpheline. Aussi souple d’échine

que Saint-Florentin, mais plus fin, plus délié et plus aimable, quoique

très vain et très frivole, le comte de Maurepas ne professait, comme

tant d’autres de ses contemporains, que des principes d’une morale

facile et sans préjugés.

Dans ses lettres, Louise-Félicité rappelle fort peu cette période de sa

vie. Nous avons été même assez surpris de n’y point trouver le souvenir

de sa mère. Une seule fois elle parle de son enfance, et à propos d’un

mariage: la note ne laisse pas d’être piquante.

«Ma vieillesse, écrit-elle, le 12 novembre 1769, au chevalier de

Balleroy--et elle n’a encore que quarante-trois ans--ma vieillesse me

retient prisonnière chez moi, ce qui, comme vous jugez bien, ne me coûte

pas beaucoup, mais je sens que j’aurais de l’humeur, si elle m’empêchait

d’aller à la noce du cousin Quélen qui, enfin, va passer sous le joug

matrimonial. Ce n’est pas sans peine, en vérité, et il n’a pas perdu

pour attendre. Il épouse Mˡˡᵉ Hocquart, nièce de l’ancien intendant de

la marine, qui a 200.000 livres en mariage et à qui on en assure encore

autant. J’en suis aussi aise que lui. Vous savez combien je m’y

intéresse personnellement, _et les obligations que j’ai eues dans ma

jeunesse à son père_[12]. Si je parviens après à marier mon oncle

Bréhan, je ne désespérerai de rien, pas même pour vous[13].»

Quand elle s’était inclinée sous «ce joug matrimonial», qu’il lui semble

si plaisant de voir imposer aux autres, Mˡˡᵉ de Plélo n’était pas encore

entrée dans sa quinzième année.--S’il est des tuteurs qui ne sont jamais

pressés d’établir leurs pupilles, combien ont hâte d’en finir avec une

responsabilité qu’ils repassent volontiers à un mari! Maurepas

s’était-il lassé de sa mission ou craignait-il de ne pas rencontrer pour

sa nièce un parti plus sortable? Toujours est-il qu’assisté de

Saint-Florentin, il demandait au roi son agrément pour le prochain

mariage de Mˡˡᵉ de Plélo avec le comte d’Agénois «à qui son père cédait

son duché[14]». L’alliance d’Emmanuel-Armand Du Plessis-Richelieu, qui

devait, à la mort de son père, porter le titre de duc d’Aiguillon, ne

pouvait que jeter un nouvel éclat sur les familles de Mailly et

de Phélypeaux. Le nouveau duc d’Agénois descendait par une

ligne collatérale, comme son parent le duc de Richelieu, du

cardinal-ministre. Il était âgé de vingt ans; et une physionomie des

plus heureuses, une noble prestance[15], une rare élégance de manières

le faisaient passer pour un des plus beaux hommes de la Cour. Les

avantages physiques de Mˡˡᵉ de Plélo ne répondaient certes pas à ceux de

M. d’Agénois: la jeune fiancée était plutôt laide et son «teint

échauffé» avait des variations de coloris sur lesquelles nous

reviendrons plus tard.

Le mariage se fit néanmoins. Fut-il heureux? Il est permis d’en douter,

étant donné l’humeur volage et le tempérament passionné de l’époux,

qu’il fût duc d’Agénois ou duc d’Aiguillon. La duchesse ne put en

ignorer; elle était intelligente et fine; et elle dut beaucoup en

souffrir; car elle avait en même temps qu’un véritable culte pour la

famille dans laquelle elle était entrée, un profond et sincère amour

pour l’homme qui en était un des représentants. Mais, comme elle était

également très digne, il ne semble pas qu’elle se soit jamais plainte

des nombreuses infidélités de son mari. En tout cas, aucune de ses

lettres n’en laisse percer la moindre trace; elles respirent au

contraire un vif enjouement, tempéré d’une douce sérénité, si ce n’est

quand elle croit ou qu’elle voit son époux en butte à la calomnie ou à

des manœuvres perfides. Une telle égalité d’humeur, discrète et

souriante, chez une femme trompée, est plus et mieux que de la

résignation: c’est, en quelque sorte, un héroïsme élégant.

Les illusions de Mᵐᵉ d’Agénois furent de courte durée. Elle était mariée

du 4 février 1740; et, vers la fin de cette même année, le duc la

trompait avec la marquise de La Tournelle[16].

Peut-être se demandera-t-on s’il n’en avait pas été pour les d’Agénois

comme pour les Plélo. Louise-Félicité n’avait pas, nous l’avons dit,

quinze ans, le jour de son mariage. Voulut-on séparer momentanément un

couple qu’avaient uni des raisons d’intérêt ou des questions de

convenance, et qui n’était pas encore mûr pour les réalités du mariage?

C’est fort possible. En tout cas, d’Agénois se serait bien gardé

d’enlever, à l’exemple de feu son beau-père[17], sa jeune femme; il

était trop occupé avec la maîtresse, si captivante dans son orgueilleuse

beauté, qui l’avait choisi comme le plus désirable des amants.

La liaison de la future duchesse de Châteauroux avec d’Agénois

appartient à l’histoire; et les Goncourt lui ont consacré quelques pages

de leur curieuse monographie sur la favorite, si longuement recherchée

et si ardemment aimée du plus indifférent des rois.

Le marquis d’Argenson, avec son philosophisme sceptique, grincheux, mais

presque toujours exact, définit, dans une note de ses _Mémoires_, la

raison de l’irrésistible entraînement de la Châteauroux pour d’Agénois,

devenu son parent par son mariage avec Mˡˡᵉ de Plélo: «Elle a eu jusqu’à

trois affaires, M. de la Trémoïlle, M. de Soubise, M. d’Agénois. Le

premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par

vues: elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et Mᵐᵉ de

Tallard s’intéressassent à elle, en vue d’entrer chez la dauphine; elle

ne lui permit que la _petite oie_, et elle eut M. d’Agénois, pour se

procurer les conseils de M. de Richelieu, qui était en partie carrée

avec elle, son cousin le petit d’Agénois et Mᵐᵉ de Flavacourt[18].»

En effet, le duc de Richelieu joua dans cette «affaire» un singulier

rôle, mais qui ne saurait surprendre chez un courtisan aussi adroit et

toujours si empressé à devancer les désirs du maître. Certes, il aimait

bien son cousin; et la correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon atteste que

cette affection familiale était partagée. Mais, précisément, parce qu’il

était «en partie carrée», c’est-à-dire en communauté d’intérêts

politiques avec d’Agénois et Mᵐᵉ de la Tournelle, il n’entendit pas

sacrifier à leur délicieux roman la satisfaction de ses vues

ambitieuses. Il voulut assurer au roi l’entière et définitive possession

d’une femme que le prince convoitait depuis longtemps; et peut-être

aussi dans l’intérêt, bien compris, d’un parent dont l’obstination

amoureuse pouvait compromettre la fortune et le crédit, il imagina, lui

aussi, un roman, ou plutôt une comédie à la Marivaux pour rompre une

liaison qui menaçait de s’éterniser.

Au cours d’un voyage en Languedoc, d’Agénois rencontre une jeune femme

fort jolie, très spirituelle et d’une grâce exquise, qui, à l’aspect de

ce beau gentilhomme, semble avoir reçu le coup de foudre. Jamais

coquette ne fut plus aguichante, ni ne mit autant de charmes dans un

sourire. D’Agénois se laisse séduire par cette sirène. Tous deux ne

sauraient d’ailleurs se résigner à ce que l’aventure n’eût pas de

lendemain. On se sépare, mais en jurant de s’écrire, très secrètement

bien entendu; et d’Agénois compte bien que la marquise de la Tournelle

ignorera toujours son infidélité; mais, un matin, celle-ci voit entrer

le Roi qui lui met sous les yeux tout un paquet de lettres, brûlantes de

passion: Ah! lui dit-il, le beau billet qu’a la Châtre! tenez, voilà ce

que m’envoie la poste.

La ruse de Richelieu avait réussi... C’était lui, en effet, qui, sous

promesse d’une «grande situation à Paris», avait «aposté»

l’enchanteresse, chargée d’ensorceler d’Agénois; c’était lui encore qui

avait tendu le piège de la correspondance; et... le _Cabinet Noir_ avait

fait le reste.

Richelieu avait voulu que Mᵐᵉ de la Tournelle oubliât son amant; les

railleries continuelles du roi sur la prétendue fidélité de d’Agénois

hâtèrent cette solution.

Et cependant la marquise lutta longtemps encore contre l’idée d’une

telle rupture. Elle écrivait à Richelieu pour lui déclarer tout net

qu’elle n’était pas dupe de «sa fourberie»; mais elle sentait bien que,

si elle congédiait d’Agénois, celui-ci ne lui pardonnerait jamais cette

injure: aussi voulait-elle qu’il lui rendît ses lettres, car elle ne se

souciait pas qu’il les communiquât à sa mère, et surtout à Maurepas.

Puis elle se ravisait: elle «revenait» à d’Agénois. Les lettres,

interceptées par la poste, disait-elle, ne prouvent pas que le duc ait

trahi ses serments; tout au plus s’est-il permis un caprice...[19], une

passade.

Sans se prononcer aussi catégoriquement que le marquis d’Argenson, mais

en se gardant bien d’exposer la savante et perfide stratégie de

Richelieu, le duc de Luynes ne dissimule pas, dans ses _Mémoires_, que

Mᵐᵉ de la Tournelle, après la disgrâce de sa sœur, Mᵐᵉ de Mailly, se

conduisit, en coquette consommée, envers le roi. Soulavie[20], de son

côté, précise le manège de l’artificieuse créature. Elle prenait un faux

air de modestie. Elle cachait son joli minois sous une baigneuse que le

roi relevait doucement pour l’admirer, puis pour dévorer ses joues

d’ardents baisers, alors qu’elle dardait sur lui des yeux étincelants.

Et, tout aussitôt, elle se ressaisissait... «elle faisait la fière.»

C’était alors une autre antienne. Elle continuait à dire et à faire

dire, écrit le duc de Luynes[21], «qu’elle était aimée de M. d’Agénois,

et qu’elle l’aimait, qu’elle n’avait nul désir d’avoir le roi, qu’il lui

ferait plaisir de la laisser comme elle est et qu’elle ne veut consentir

à ses propositions qu’à des conditions sûres et avantageuses». Mise en

scène évidemment réglée par Richelieu.

Elle les eut ces «conditions sûres et avantageuses» avec son brevet de

duchesse de Châteauroux. Mais elle avait su jouer, bien qu’on en fît

une sotte, du duc d’Agénois. Elle l’aimait cependant, et d’un amour qui

survécut à leur séparation..., peut-être moins réelle qu’on n’a voulu le

prétendre. Lorsque d’Agénois, qui était entré au service à dix-sept ans

et s’était fait remarquer par sa vaillance pendant la guerre de la

succession d’Autriche, fut très grièvement blessé à la tête, au siège de

Château Dauphin, «la marquise de la Tournelle se sentit blessée du même

coup[22]». On ajoute qu’elle s’évanouit à cette nouvelle. Le roi en fut

très vivement piqué. Il la tança d’importance. Et ce ne fut pas la seule

fois qu’il la querella pour des retours de tendresse dont elle ne

pouvait se défendre.

* * * * *

Que devenait, au milieu de ces intrigues de cour et de cœur, la petite

duchesse d’Agénois, si délaissée, si oubliée, si inconnue même du grand

public, qu’elle semblait n’avoir jamais existé?

Elle avait pour protectrice, pour amie, pour consolatrice peut-être, une

grande dame, la première de France, qui, elle aussi, était oubliée et

délaissée pour la même femme, si profondément énamourée du beau

d’Agénois.

Marie Lesczinska s’était toujours souvenue que Plélo avait sacrifié sa

vie à la cause du roi de Pologne Stanislas; elle tenait à payer à la

fille la dette de reconnaissance qu’elle avait contractée envers le

père. Si, en raison des exigences du protocole et de la tyrannie de

l’étiquette, il lui fut d’abord impossible d’attacher directement à sa

personne Mᵐᵉ d’Agénois, elle lui fit assurer une pension honorable sur

la cassette royale et favorisa de toute son influence (hélas! bien

restreinte) l’accession de la jeune femme aux emplois et dignités de la

cour. Le 21 septembre 1742, alors que la duchesse d’Agénois était une

des «six dames du deuil de la duchesse de Mazarin», le roi «fit envoyer

chez elle un de ses gentilshommes[23]». A un an de distance[24] la

fatalité voulut (que de larmes coûtaient de tels honneurs!) que Mᵐᵉ

d’Agénois «fût à la présentation de Mᵐᵉ de la Tournelle comme duchesse

de Châteauroux»; elle était «parmi les huit dames dont cinq assises»; et

sa belle-mère, la duchesse d’Aiguillon, était également du nombre.

Mais, en dehors de cette vie officielle, Mᵐᵉ d’Agénois était du cercle

de la reine; admise dans l’intimité de la princesse et l’une de ses plus

chères favorites, elle garda toujours, comme nous le verrons plus tard

par sa correspondance, un souvenir attendri de Marie Lesczinska. Elle

devait vouer la même gratitude à la mémoire de sa belle-mère Mᵐᵉ

d’Aiguillon, la _grosse duchesse_, la _bonne duchesse_, comme on

l’appelait encore dans le salon de Mᵐᵉ Du Deffand.

«Mon arrivée dans cette maison[25], écrit-elle de Paris, le 27 août

1772, a renouvelé l’horreur de la perte que j’ai faite (la duchesse

douairière était morte le 15 juin); j’étais accoutumée que, quand je

revenais, la première personne que je voyais, c’était ma malheureuse

belle-mère.»

Et à quelques mois de là (6 décembre 1772), elle parle encore avec

émotion de la _bonne duchesse_, «qu’elle n’aurait ni plus aimée, ni plus

respectée, quand elle aurait été sa propre mère».

C’était justice. Car l’excellente femme qu’était la douairière avait su,

dans les circonstances les plus difficiles, conserver l’estime et

l’affection de tous, sans rien abdiquer de ses croyances, ni se

soustraire à ses devoirs. Née Crussol, elle avait épousé le duc

d’Aiguillon, personnage «de la première distinction», mais le plus

insignifiant, le plus nul des hommes. Tout son orgueil d’épouse s’était

alors confondu avec ses espérances de mère. Et désormais elle ne vécut

que par son fils, ce séduisant gentilhomme qui avait si brillamment

débuté à la cour.

Elle a pour lui une admiration qui fait sourire. Mᵐᵉ de Maurepas s’étant

plaint de voir trop rarement sa nièce, et le duc d’Agénois ayant opiné,

sans doute par calcul, dans le même sens, la grosse duchesse avait cru

devoir présenter à sa bru «des exhortations d’économie et d’honnêteté

pour ses parents». Louise-Félicité lui avait répondu un peu vivement. Et

sa belle-mère s’était efforcée de calmer ce semblant d’irritation

s’adressant aussi bien à son intervention personnelle qu’aux

observations de Mᵐᵉ de Maurepas: «C’est par amitié qu’on se plaint de

vous. Ce qui doit vous occuper et conduire votre marche, est ce qui

plaît à votre mari, et lui convient. C’est le devoir d’une femme en

général, mais bien avec lui qui est un Caton et qui pourrait gouverner

père, mère, et toute la famille, et jusqu’aux cousins![26]»

D’Agénois, un Caton! C’était un peu excessif. Mais pourquoi ce mouvement

d’humeur chez la jeune femme? Toute sa vie, elle fut pour sa tante une

nièce respectueuse et même dévouée. Mais il semble qu’elle éprouvât

vis-à-vis d’elle une certaine gêne, et même quelque froideur.

L’insistance de son mari avait-elle fait ombrage à ses sentiments de

délicatesse? Il y eut certainement dans les rapports de la nièce avec la

tante un de ces mystères du cœur féminin dont il est souvent impossible

de découvrir la clef.

La douairière d’Aiguillon s’était prise d’une tendresse sincère pour sa

bru, compagne aimante et fidèle de son fils, qui méritait mieux que les

regards distraits et l’affection intermittente de son mari, mais qui

avait l’âme assez haute pour ne jamais se plaindre. Et cependant Mᵐᵉ

d’Aiguillon avait pénétré les secrètes douleurs de Mᵐᵉ d’Agénois. Elle

ne l’en aima que plus tendrement, la consolant sans en avoir reçu les

confidences, la réconfortant toutefois, si elle voyait fléchir une

énergie qui n’accusait personne de son découragement.

--Eh! si la vie est sans attrait pour vous, lui écrivait-elle[27], pour

qui peut-elle avoir des charmes?

Ce billet date de 1760. Et nous connaîtrons bientôt la cause probable de

cette tendance à la mélancolie que ne laisse certes pas supposer la

correspondance adressée au chevalier de Balleroy.

D’autre part, les Mémoires de Luynes nous disent assez avec quelle

ardeur la _bonne duchesse_, trop heureuse de servir les intentions de la

reine, s’employait à la fortune de Mᵐᵉ d’Agénois:

_Mai 1744._--«Mᵐᵉ d’Aiguillon sollicitait le maréchal de Richelieu pour

que sa belle-fille pût être attachée à la Dauphine; et M. de Richelieu

lui répondit en badinant que la nièce de deux ministres n’avait pas

besoin de protections.»

Enfin, le 2 mars 1748, la reine obtenait gain de cause et Mᵐᵉ d’Agénois

«était présentée comme nouvelle dame du palais».

III

_Les maternités de Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Débuts de la guerre de Sept

Ans.--Bataille de Saint-Cast en Bretagne.--Félicitations de Mᵐᵉ de

Pompadour au vainqueur.--Flirt de la Grande Marquise.--Maussaderie

de d’Aiguillon.--Cavendish.--Les «fols de Bretons».--D’Aiguillon

eût préféré le Languedoc.--Le commencement des «Affaires de

Bretagne»._

Le duc d’Agénois, ce bourreau des cœurs, trompait ouvertement et

copieusement sa femme; mais, à l’exemple de la plupart des grands

seigneurs du XVIIIᵉ siècle, il estimait qu’il devait à son nom et à la

conservation de sa race, de ne pas oublier, quand l’occasion s’en

présentait, qu’il existait encore de par le monde une duchesse

d’Agénois. D’où les six maternités qu’eut à _subir_ Louise-Félicité,

pendant une période de vingt années (1746-1765); nous disons _subir_,

parce qu’elle eut encore ce trait commun de ressemblance avec sa mère,

qu’elle passa par des couches particulièrement laborieuses qui mirent

ses jours en péril. La naissance de son premier enfant, une fille,

Armande-Félicité, qui devait mourir en 1751, avait provoqué une certaine

émotion dans le monde médical; et ce ne fut pas la dernière.

L’accouchement était difficile, et Pérat, l’opérateur, avait fait venir

un chirurgien célèbre, Pujos, qui, contrairement à l’avis de son

confrère, avait réussi à délivrer la patiente par l’application du

forceps. Or, les ennemis de Pérat prétendirent qu’en raison de son âge,

le bonhomme n’avait plus ni la tête, ni la force voulue pour continuer

son service à la Cour, d’autant qu’il était désigné pour accoucher la

Dauphine. Et Pérat, un très honnête homme, à qui la dévotion donnait des

scrupules, écrivit à Bouillon, Helvétius et La Peyronie, médecins et

chirurgiens du roi, pour décliner la mission qui lui était confiée. Il

avouait humblement qu’il «s’était trompé à la couche de la duchesse

d’Agénois». Mais on ne voulut pas tenir compte à la Cour de cette

résignation si touchante, et on le maintint dans ses fonctions[28].

La duchesse d’Agénois s’était rétablie, non sans peine, d’une telle

alerte, lorsqu’on apprit, dans les premiers mois de 1747, sa nouvelle

grossesse: «L’état où elle avait été à sa dernière couche, écrit le duc

de Luynes, faisait beaucoup craindre pour celle-ci[29], d’autant plus

que Mᵐᵉ de Plélo, sa mère, était toujours fort mal en accouchante.» On

en fut quitte cette fois pour la peur, et, le 20 décembre, Mᵐᵉ d’Agénois

donnait facilement naissance à une seconde fille[30], Innocente-Aglaë,

qui devait être un jour la marquise de Chabrillan.

Cependant, le jeune duc, après avoir guerroyé fort honorablement à

l’étranger, était rentré en France, dans le courant de février 1749; et,

devenu duc d’Aiguillon par la mort de son père, en 1750, avait été nommé

successivement lieutenant général au comté Nantais, et commandant en

chef de Bretagne--province dont M. de Penthièvre était le gouverneur.

De cette époque date l’ascension[31], lente, mais sûre, aux premières

dignités de l’État, de cet homme que la tourbe de ses ennemis,

grossissant à mesure qu’il s’élevait, nommait un «courtisan noir et

profond».

La cause déterminante d’une faveur, si jalousée, fut le rôle décisif

joué par d’Aiguillon, en Bretagne, au commencement de cette guerre de

Sept Ans, dont l’issue devait être désastreuse pour la fortune et

l’honneur de la France. Et, ici encore, le cœur de la jeune duchesse eut

peut-être à souffrir d’une profonde et cuisante blessure. Car, si le

triomphe du nouveau commandant de Bretagne sur les armes anglaises fut

mis à cette époque en pleine et belle lumière, ce fut grâce à la

marquise de Pompadour qui s’était prise d’un vif et tendre enthousiasme

pour le vainqueur.

Est-ce l’explication de la lettre, datée de 1760, où la jeune duchesse

confiait à sa belle-mère que «la vie était pour elle sans attrait»?

La suite de ce récit dira si notre hypothèse est fondée, si Mᵐᵉ

d’Aiguillon était en droit de reprocher à son mari--et jamais, que nous

sachions, le grief n’est sorti de sa bouche--de nouveaux torts et de

graves infidélités.

On sait quelle fut une des causes principales de la guerre de Sept

Ans[32]: la haine irréductible de Mᵐᵉ de Pompadour contre Frédéric II

qui avait cyniquement raillé l’influence de la maîtresse du roi dans les

conseils du prince et sa participation aux affaires de l’État. La Grande

Marquise voulut prouver à l’insolent monarque qu’il avait deviné juste,

en alliant la France à l’Autriche contre la Prusse et l’Angleterre. Ce

fut _sa guerre à elle_; et ce furent ses plus chers favoris, les hommes

d’État ou les généraux qui s’employèrent à servir sa cause, c’est-à-dire

ses rancunes, pendant cette période de sept années.

L’expédition, dirigée en 1758 par l’Angleterre contre les côtes de

France, marqua la première phase des hostilités. Une flotte

considérable, qui avait embarqué un corps d’armée de 15.000 hommes,

cingla

[Illustration: Le Duc d’Aiguillon

(Galerie du Marquis de Chabrillan)]

vers la Normandie et la Bretagne, semant la terreur et la ruine sur son

passage. Cherbourg fut détruit et Saint-Malo bombardé: la flotte ennemie

menaçait le littoral, du Havre à Brest. Enfin, elle débarqua, sur les

Côtes-du-Nord, 13.000 hommes, qui étaient à peine descendus à terre,

qu’ils étaient aussitôt attaqués et battus à Saint-Cast[33]. En effet,

d’Aiguillon, accouru à leur rencontre, à la tête des miliciens bretons,

les avait enveloppés et culbutés, leur avait tué 3.000 hommes et fait

800 prisonniers, au nombre desquels se trouvait lord Cavendish,

troisième fils du duc de Devonshire. Le reste avait repris

précipitamment la mer, sous la protection de la flotte, qui avait dû

assister, impuissante, à ce désastre.

Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796) · 第 1 / 30 段