Nous étions près de la cloche.
De très hautes tiges de prunier à fleurs doubles serrées l'une contre
l'autre en interceptaient la vue. Nous la devinions par un peu plus
d'ombre entre les feuilles, entre les fleurs, de petites fleurs
pomponnées, blanches et toutes rondes, comme des pâquerettes.
Les paons nous avaient suivis à quelques mètres, effrontés et prudents à
la fois, tendant le col, étalant sur le sable rouge la splendide traîne
de leur queue ocellée. Il y en avait aussi de tout blancs, d'un blanc de
velours, dont le poitrail était moucheté de taches sanglantes et dont la
tête cruelle se diadémait d'une large aigrette en éventail, où chaque
plume, mince et raide, portait à la pointe comme une gouttelette
tremblante de cristal rose.
Tables de fer, chevalets dressés, armatures sinistres se multipliaient.
À l'ombre d'un tamarix géant, nous aperçûmes une sorte de fauteuil
rococo. Les accoudoirs chantournés étaient faits alternativement d'une
scie et d'une lame d'acier coupant, le dossier et le siège d'une réunion
de piques de fer. À l'une de ces piques un lambeau de chair pendait.
Légèrement, adroitement, Clara l'enleva du bout de son ombrelle et le
jeta aux paons voraces qui se précipitèrent, en battant des ailes, et se
le disputèrent à grands coups de bec. Durant quelques minutes, ce fut
une éblouissante mêlée, un entrechoquement de pierreries si fulgurant
que, malgré tous mes dégoûts, je m'attardai à en admirer le spectacle
merveilleux. Perchés dans les arbres voisins, des lophophores, des
faisans vénérés, de grands coqs combattants de la Malaisie, aux
cuirasses damasquinées, surveillaient le manège des paons, et, sournois,
attendaient l'heure du festin.
Brusquement, dans le mur des pruniers, s'ouvrait une large trouée, une
sorte d'arche de lumière et de fleurs, et la cloche était là, devant
nous, était là, énorme et terrible, devant nous... Ses lourdes
charpentes, vernies de noir, décorées d'inscriptions d'or et de masques
rouges, ressemblaient au profil d'un temple et luisaient dans le soleil,
étrangement. Tout autour, le sol, entièrement recouvert d'une couche de
sable où le son s'étouffait, était circonscrit par le mur des pruniers
fleuris, fleuris de ces fleurs épaisses qui tapissaient, de leurs
bouquets blancs, toute la hauteur des tiges. Du milieu de ce cirque
rouge et blanc, la cloche était sinistre à voir. C'était, en quelque
sorte, comme un gouffre en l'air, un abîme suspendu qui semblait monter
de la terre au ciel, et dont on ne voyait pas le fond, où s'accumulaient
de muettes ténèbres.
Et nous comprîmes, à ce moment, sur quoi étaient penchés les deux hommes
dont les torses maigres et les reins, sanglés de laine brune, nous
étaient apparus, sous le dôme de la cloche, dès notre entrée dans cette
partie du jardin. Ils étaient penchés sur un cadavre qu'ils
débarrassaient des liens de corde, des lanières de cuir au moyen
desquels il avait été solidement ligoté. Le cadavre, couleur d'argile
ocreuse, était entièrement nu, et sa face touchait le sol. Il était
affreusement contracté, les muscles en sursaut, la peau toute en houles
violentes, ici creusée, là boursouflée, comme par une tumeur. On sentait
que le supplicié s'était longtemps débattu, qu'il avait vainement tenté
de rompre ses liens et que, sous l'effort désespéré et continu, liens de
corde et lanières de cuir étaient entrés peu à peu dans la chair où ils
faisaient maintenant des bourrelets de sang brun, de pus figé, de tissu
verdâtre. Le pied sur le mort, le dos bombé, les deux bras bandés comme
des câbles, les hommes tiraient sur les liens qu'ils ne pouvaient
arracher qu'en ramenant des lambeaux de chair... Et de leur gorge
sortait un ahan rythmique, qui s'achevait bientôt en un rauque
sifflement...
Nous nous approchâmes...
Les paons s'étaient arrêtés. Grossis de nouveaux troupeaux, ils
emplissaient, maintenant, l'allée circulaire et l'ouverture fleurie
qu'ils n'osaient pas franchir... Nous entendions, derrière nous, leurs
rumeurs, et leur sourd piétinement de foule. C'était, en effet, comme
une foule accourue au seuil d'un temple, une foule serrée, pressée,
impatiente, étouffée, respectueuse et qui, cous tendus, yeux ronds,
hagarde et bavarde, regarde s'accomplir un mystère qu'elle ne comprend
pas.
Nous nous approchâmes encore.
--Vois, mon chéri, me dit Clara, comme tout cela est curieux et
unique... et quelle magnificence!... En quel autre pays, trouver un
pareil spectacle?... Une salle de torture parée comme pour un bal... et
cette foule éblouissante des paons, servant d'assistance, de figuration,
de populaire, de décor à la fête!... Dirait-on pas que nous sommes
transportés, hors la vie, parmi les imaginations et les poésies de très
anciennes légendes?... Est-ce que, vraiment, tu n'es pas émerveillé?...
Moi, il me semble que je vis ici, toujours, dans un rêve!...
Des faisans, aux plumages éclatants, aux longues queues orfévrées,
volaient, se croisaient au-dessus de nous. Plusieurs osèrent se percher,
de place en place, sur le sommet des tiges en fleurs.
Clara, qui suivait tous les caprices de formes et de couleurs de ces
vols féeriques, reprit, après quelques minutes d'un silence charmé:
--Admire, mon amour, comme les Chinois, si méprisés de ceux qui ne les
connaissent point, sont véritablement d'étonnantes gens!... Pas un
peuple n'a su assouplir et domestiquer la nature, avec une intelligence
aussi précise... Quels artistes uniques!... et quels poètes!... Regarde
ce cadavre qui sur le sable rouge a le ton des vieilles idoles...
Regarde-le bien... car c'est extraordinaire... On dirait que les
vibrations de la cloche, sonnant à toute volée, ont pénétré dans ce
corps comme une matière dure et refoulante... qu'elles en ont soulevé
les muscles, fait craquer les veines, tordu et broyé les os... Un simple
son, si doux à l'oreille, si délicieusement musical, si émouvant pour
l'esprit, devenant quelque chose de mille fois plus terrible et
douloureux que tous les instruments compliqués du vieux patapouf!...
Crois-tu que c'est affolant?... Non, mais concevoir cette chose
prodigieuse, que ce qui fait pleurer d'extase et de mélancolie divine
les vierges amoureuses qui passent, le soir, dans la campagne, peut
aussi faire rugir de souffrance, peut aussi faire mourir, dans la plus
indicible souffrance, une misérable carcasse humaine... je dis que c'est
du génie... Ah! l'admirable supplice!... et si discret, puisqu'il
s'accomplit dans les ténèbres... et dont l'horreur, quand on y réfléchit
un peu, ne saurait être égalée à aucune autre... D'ailleurs, comme le
supplice de la caresse, il est très rare aujourd'hui, et tu as de la
chance de l'avoir vu, à ta première visite dans ce jardin... On m'a
assuré que les Chinois l'avaient rapporté de Corée, où il est très
ancien et où, paraît-il, il est demeuré fréquent... Nous irons en Corée,
si tu veux... Les Coréens sont des tortureurs d'une férocité
inimitable... et ils fabriquent les plus beaux vases du monde, des vases
d'un blanc épais, tout à fait unique, et qui semblent avoir été
trempés... ah! si tu savais!--dans des bains de liqueur séminale!...
Puis, revenant au cadavre:
--Je voudrais savoir qui est cet homme!... Car on n'ordonne, ici, le
supplice de la cloche, que pour les criminels de qualité... les princes
qui conspirent... les hauts fonctionnaires qui ne plaisent plus à
l'Empereur... C'est un supplice aristocratique et presque glorieux...
Elle me secoua le bras:
--Cela n'a pas l'air de t'emballer, ce que je dis... Et tu ne m'écoutes
même pas!... Mais songe donc... Cette cloche qui sonne... qui sonne...
C'est si doux!... Quand on l'entend, de loin, cela vous donne l'idée de
pâques mystiques... de messes joyeuses... de baptêmes... de mariages...
Et c'est la plus terrifiante des morts!... Moi je trouve cela inouï...
Et toi?
Et comme je ne répondais pas:
--Si... si... insista-t-elle... Dis que c'est inouï!... Je veux, je
veux!... Sois gentil!...
Devant mon silence persistant, elle eut un petit mouvement de colère.
--Comme tu es désagréable!... fit-elle... Jamais tu n'aurais une
gentillesse pour moi!... Qu'est-ce qui pourra donc te dérider?... Ah! je
ne veux plus t'aimer... je n'ai plus de désirs pour toi... Cette nuit,
tu coucheras, tout seul, dans le kiosque... Moi, j'irai retrouver ma
petite Fleur-de-Pêcher, qui est bien plus gentille que toi, et qui
connaît l'amour, mieux que les hommes...
Je voulus bégayer je ne sais quoi.
--Non, non... laissez!... C'est fini!... Je ne veux plus vous parler...
Et je regrette de n'avoir pas amené Fleur-de-Pêcher... Vous êtes
insupportable... vous me rendez triste... Vous me rendez bête... C'est
odieux!... Et voilà une journée perdue, que je m'étais promise si
exaltante, avec toi!...
Son bavardage, sa voix m'irritaient. Depuis quelques instants, je ne
voyais même plus sa beauté. Ses yeux, ses lèvres, sa nuque, ses lourds
cheveux d'or, et jusqu'aux ardeurs de son désir, et jusqu'aux luxures de
son péché, tout, en elle, me semblait hideux, maintenant. Et de son
corsage entrouvert, de la nudité rose de sa poitrine où, tant de fois,
j'avais respiré, j'avais bu, j'avais mordu l'ivresse de si grisants
parfums, montait l'exhalaison d'une chair putréfiée, de ce petit tas de
chair putréfiée, qu'était son âme... Plusieurs fois, j'avais été tenté
de l'interrompre par un violent outrage... de lui fermer la bouche avec
mes poings... de lui tordre la nuque... Je sentais se lever en moi,
contre cette femme, une haine si sauvage que, lui saisissant le bras,
rudement, je criai, d'une voix égarée:
--Taisez-vous!... Ah! taisez-vous!... ne me parlez plus jamais,
jamais!... Car, j'ai envie de vous tuer, démon!... Je devrais vous tuer,
et vous jeter ensuite au charnier, charogne!
Malgré mon exaltation, j'eus peur de mes propres paroles... Mais, pour
les rendre, enfin, irrémédiables, je répétai, en lui meurtrissant le
bras de mes mains forcenées:
--Charogne!... charogne!... charogne!
Clara n'eut pas un mouvement de recul, pas même un mouvement des
paupières... Elle avança sa gorge, offrit sa poitrine... Son visage
s'illumina d'une joie inconnue et resplendissante... Simplement,
lentement, avec une douceur infinie, elle dit:
--Eh bien!... tue-moi, chéri... J'aimerais être tuée par toi, cher petit
coeur!...
Ç'avait été un éclair de révolte dans la longue et douloureuse passivité
de ma soumission... Il s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé...
Honteux du cri injurieusement ignoble que je venais de proférer, je
lâchai le bras de Clara... et toute ma colère, due à une excitation
nerveuse, fondit subitement dans un grand accablement.
--Ah! tu vois... fit Clara, qui ne voulut pas profiter davantage de ma
piteuse défaite et de son trop facile triomphe... tu n'as même pas ce
courage, qui serait beau... Pauvre bébé!...
Et comme si rien ne se fût passé entre nous, elle se remit à suivre,
d'un regard passionné, l'affreux drame de la cloche...
Durant cette courte scène, les deux hommes s'étaient reposés. Ils
paraissaient exténués. Maigres, haletants, les côtes saillant sous la
peau, les cuisses décharnées, ils ne représentaient plus rien
d'humain... La sueur coulait, comme d'une gouttière, par la pointe de
leurs moustaches, et leurs flancs battaient comme ceux des bêtes forcées
par les chiens... Mais un surveillant apparut, tout d'un coup, le fouet
en main. Il vociféra des mots de colère et, à tour de bras, il cingla de
son fouet les reins osseux des deux misérables qui reprirent leur
besogne en hurlant...
Effrayés par le claquement du fouet, les paons poussèrent des cris,
battirent des ailes. Il y eut, parmi eux, comme un tumulte de fuite...
une bousculade tourbillonnante, une déroute de panique. Puis, peu à peu
rassurés, ils revinrent, un à un, couple par couple, groupe par groupe,
reprendre leur place sous l'arche en fleurs, gonflant davantage la
splendeur de leur gorge et dardant sur la scène de mort de plus féroces
regards... Les faisans, qui continuaient de passer rouges, jaunes,
bleus, verts, au-dessus du cirque blanc, brodaient d'éclatantes soies,
de décors sveltes et changeants, le lumineux plafond du ciel.
Clara appela le surveillant et engagea avec lui, en chinois, un bref
colloque qu'elle me résumait, au fur et à mesure des réponses.
--Ce sont ces deux pauvres diables qui ont sonné la cloche...
Quarante-deux heures sans boire, sans manger, sans un seul repos!...
Crois-tu?... Et comment ne sont-ils pas morts, eux aussi?... Je sais
bien que les Chinois ne sont pas faits comme nous, qu'ils ont dans la
fatigue et dans la douleur physique une endurance extraordinaire...
Ainsi, moi, j'ai voulu voir combien de temps un Chinois pouvait
travailler sans prendre de nourriture... Douze jours, chéri... il ne
tombe qu'au bout du douzième jour!... C'est à ne pas croire!... Il est
vrai que le travail que je lui imposais n'était rien auprès de
celui-là... Je lui faisais bêcher la terre, sous le soleil...
Elle avait oublié mes injures, sa voix était redevenue amoureuse et
caressante, comme lorsqu'elle me contait un beau conte d'amour... Elle
poursuivit:
--Car tu ne doutes pas, chéri, des efforts violents, continus,
surhumains qu'il faut, pour mettre en branle et actionner le battant de
la cloche?... Beaucoup, même parmi les plus forts, y succombent... Une
veine rompue... une lésion des reins... et ça y est!... Ils tombent
morts, tout d'un coup, sur la cloche!... Et ceux qui n'en meurent pas,
sur place, y gagnent des maladies dont ils ne guérissent jamais!...
Vois, comme par le frottement de la corde, leurs mains sont gonflées et
saignantes!... Du reste, il paraît que ce sont des condamnés, eux
aussi!... Ils meurent en tuant, et les deux supplices se valent, va!...
C'est égal... il faut être bon pour ces misérables... quand le
surveillant sera parti, tu leur donneras quelques taëls, pas?
Et, revenant au cadavre:
--Ah! tu sais... je le connais maintenant... c'est un gros banquier de
la ville... il était très riche et volait tout le monde... Mais ce n'est
pas pour cela qu'il fut condamné au supplice de la cloche. Le
surveillant ne sait pas exactement pourquoi... on dit qu'il trahissait
avec les Japonais... Il faut bien dire quelque chose...
À peine avait-elle prononcé ces paroles, que nous entendîmes comme des
plaintes sourdes, comme des sanglots étouffés... Cela venait, en face de
nous, de derrière le mur blanc, le long duquel des pétales se
détachaient et tombaient lentement sur le sable rouge... Chute de larmes
et de fleurs!
--C'est la famille... expliqua Clara... Elle est là, selon l'usage,
attendant qu'on lui livre le corps du supplicié.
À ce moment, les deux hommes exténués qui, par un prodige de volonté, se
tenaient encore debout, retournèrent le cadavre. Clara et moi,
simultanément, nous poussâmes un même cri. Et, se serrant contre moi, et
me déchirant l'épaule de ses ongles:
--Oh!... chéri!... chéri!... chéri!... fit-elle.
Exclamation par où elle exprimait toujours l'intensité de son émotion
aux approches de la terreur comme de l'amour.
Et nous regardions le cadavre et, dans un même mouvement de stupeur,
nous tendions le cou vers le cadavre et nous ne pouvions détacher notre
vue du cadavre.
Sur sa face toute convulsée et dont tous les muscles rétractés
dessinaient, creusaient d'affreuses grimaces et des angles hideux, la
bouche tordue, découvrant les gencives et les dents, mimait un rire
effroyable de dément, un rire que la mort avait raidi, fixé et, pour
ainsi dire, modelé dans tous les plis de la peau. Les deux yeux,
démesurément ouverts, dardaient sur nous un regard qui ne regardait
plus, mais où l'expression de la plus terrifiante folie demeurait, et si
prodigieusement ricanant, si paroxystement fou, ce regard, que jamais,
dans les cabanons des asiles, il ne me fut donné d'en surprendre un
pareil aux yeux d'un vivant.
En observant, sur le corps, tous ces déplacements musculaires, toutes
ces déviations des tendons, tous ces soulèvements des os, et, sur la
face, ce rire de la bouche, cette démence des yeux survivant à la mort,
je compris combien plus horrible que n'importe quelle autre torture
avait dû être l'agonie de l'homme couché quarante-deux heures dans ses
liens, sous la cloche. Ni le couteau qui dépèce, ni le fer rouge qui
brûle, ni les tenailles qui arrachent, ni les coins qui écartent les
jointures, font craquer les articulations et fendent les os comme des
morceaux de bois, ne pouvaient exercer plus de ravages sur les organes
d'une chair vive, et emplir un cerveau de plus d'épouvante que ce son de
cloche invisible et immatériel devenant, à lui seul, tous les
instruments connus de supplice, s'acharnant, en même temps, sur toutes
les parties sensibles et pensantes d'un individu, faisant l'office de
plus de cent bourreaux...
Les deux hommes s'étaient remis à tirer sur les liens, leur gorge à
siffler, leurs flancs à battre plus vite. Mais la force leur manquait,
leur coulait des membres en ruisseaux de sueur. À peine si, maintenant,
ils pouvaient se tenir debout, et, de leurs doigts raidis, ankylosés,
tendre les lanières de cuir...
--Chiens! hurla le surveillant...
Un coup de fouet leur enveloppa les reins et ne les fit même pas se
redresser contre la douleur. Il semblait que de leurs nerfs débandés
toute sensibilité eût disparu. Leurs genoux, de plus en plus ployés, de
plus en plus tremblants, s'entrechoquaient. Ce qui leur restait de
muscles sous la peau écorchée se contractait en mouvements tétaniques...
Tout d'un coup, l'un d'eux, à bout d'épuisement, lâcha les liens, poussa
une petite plainte rauque, et, portant les bras en avant, il tomba près
du cadavre, la face contre le sol, en rejetant, par la bouche, un flot
de sang noir.
--Debout!... lâche!... debout, chien!... cria encore le surveillant...
À quatre reprises, le fouet siffla et claqua sur le dos de l'homme...
Les faisans perchés sur les tiges fleuries s'envolèrent avec un grand
bruit d'ailes. J'entendis derrière nous les rumeurs affolées des
paons... Mais l'homme ne se releva pas... Il ne bougeait plus et la
tache de sang s'élargissait sur le sable... L'homme était mort!...
Alors, j'entraînai Clara dont les petits doigts m'entraient dans la
peau... Je me sentais très pâle, et je marchais, et je trébuchais comme
un ivrogne...
--C'est trop!... c'est trop!... ne cessais-je de répéter.
Et Clara, qui me suivait docilement, répétait aussi:
--Ah! tu vois, mon chéri!... je savais bien, moi!... t'avais-je menti?
Nous gagnâmes une allée qui conduisait au bassin central et les paons,
qui nous avaient suivis jusque-là, nous abandonnèrent tout d'un coup et
se répandirent, à grand bruit, à travers les massifs et les pelouses du
jardin.
Cette allée, très large, était, de chaque côté, bordée d'arbres morts,
d'immenses tamariniers dont les grosses branches dénudées
s'entrecroisaient en dures arabesques sur le ciel. Une niche était
creusée dans chaque tronc. La plupart restaient vides, quelques-unes
enfermaient des corps d'hommes et de femmes violemment tordus et soumis
à de hideux et obscènes supplices. Devant les niches occupées, une sorte
de greffier, en robe noire, se tenait debout, très grave, avec une
écritoire sur le ventre et un registre de justice dans les mains.
--C'est l'allée des prévenus... me dit Clara... Et ces gens debout que
tu vois ne sont là que pour recueillir les aveux que la souffrance
prolongée pourrait arracher à ces malheureux... Il est rare qu'ils
avouent... ils préfèrent mourir ainsi, pour n'avoir pas à traîner leur
agonie dans les cages du bagne et, finalement, périr en d'autres
supplices... Généralement, les tribunaux n'abusent pas, sauf dans les
crimes politiques, de la prévention... Ils jugent en bloc, par fournées,
au petit bonheur... Du reste, tu vois que les prévenus ne sont pas
nombreux et que la plupart des niches sont vides... Il n'en est pas
moins vrai que l'idée est ingénieuse. Je crois bien qu'elle leur vient
de la mythologie grecque... C'est, dans l'horreur, une transposition de
cette fable charmante des hamadryades, captives des arbres!
Clara s'approcha d'un arbre dans lequel râlait une femme encore jeune.
Elle était suspendue, par les poignets, à un crochet de fer et les
poignets étaient réunis entre deux pièces de bois, serrées à grande
force. Une corde raboteuse, en filaments de coco, couverte de piment
pulvérisé et de moutarde, trempée dans une solution de sel s'enroulait
autour des deux bras.
--On maintient cette corde, voulut bien remarquer mon amie, jusqu'à ce
que les membres soient enflés au quadruple de leur grosseur naturelle...
Alors, on la retire, et les ulcères qu'elle produit souvent crèvent en
plaies hideuses. On en meurt souvent, on n'en guérit jamais.
--Mais si le prévenu est reconnu innocent? demandai-je.
--Eh bien... voilà! fit Clara.
Une autre femme, dans une autre niche, les jambes écartées, ou plutôt
écartelées, avait le cou et les bras dans des colliers de fer... Ses
paupières, ses narines, ses lèvres, ses parties sexuelles étaient
frottées de poivre rouge et deux écrous lui écrasaient la pointe des
seins... Plus loin, un jeune homme était pendu au moyen d'une corde
passée sous ses aisselles; un gros bloc de pierre lui pesait aux épaules
et l'on entendait le craquement des jointures... Un autre encore, le
buste renversé, maintenu en équilibre par un fil d'archal qui reliait le
cou aux deux orteils, était accroupi avec des pierres pointues et
tranchantes entre les plis des jarrets... Les niches dans les troncs
devenaient vides. De place en place, seulement, un ligoté, un crucifié,
un pendu dont les yeux étaient fermés, qui semblait dormir, qui était
mort, peut-être! Clara ne disait plus rien, n'expliquait plus rien...
Elle écoutait le vol pesant des vautours qui, au-dessus des branchages
entre-croisés, passaient, et, plus haut encore, le croassement des
corbeaux qui, par bandes innombrables, planaient dans le ciel...
L'allée lugubre des tamariniers finissait sur une large terrasse fleurie
de pivoines et par où nous descendîmes au bassin...
* * * * *
Les iris dressaient hors de l'eau leurs longues tiges portant des fleurs
extraordinaires, aux pétales colorés comme les vieux vases de grès;
précieux émaux violacés avec des couleurs de sang; pourpres sinistres,
bleus flammés d'ocre orangée, noirs de velours, avec des gorges de
soufre... Quelques-uns, immenses et crispés, ressemblaient à des
caractères kabbalistiques... Les nymphéas et les nélumbiums étalaient
sur l'eau dorée leurs grosses fleurs épanouies qui me firent l'effet de
têtes coupées et flottantes... Nous restâmes quelques minutes penchés
sur la balustrade du pont à regarder l'eau, silencieusement. Une carpe
énorme, dont on ne voyait que le mufle d'or, dormait sous une feuille,
et les cyprins, entre les typhas et les joncs, passaient, pareils à des
pensées rouges dans le cerveau d'une femme.