Nous approchions de la cloche.
À droite et à gauche, d'immenses fleurs rouges, d'immenses fleurs
pourprées, des pivoines couleur de sang et, dans l'ombre, sous les
énormes feuilles en parasol des petasites, les anthuriums, pareils à des
plèvres saignantes, semblaient nous saluer au passage, ironiquement, et
nous montrer le chemin de torture. Il y avait aussi d'autres fleurs,
fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias ouvrant des gorges
mutilées, des diclytras et leurs guirlandes de petits coeurs rouges, et
aussi de farouches labiées à la pulpe dure, charnue, d'un teint de
muqueuse, de véritables lèvres humaines--les lèvres de Clara--vociférant
du haut de leurs tiges molles.
--Allez, mes chéris... allez donc plus vite... Là où vous allez, il y a
encore plus de douleurs, plus de supplices, plus de sang qui coule et
s'égoutte à travers le sol... plus de corps tordus, déchirés, râlant sur
les tables de fer... plus de chairs hachées qui se balancent à la corde
des gibets... plus d'épouvante et plus d'enfer... Allez, mes amours,
allez, lèvres contre lèvres et la main dans la main. Et regardez entre
les feuillages et les treillages, regardez se développer l'infernal
diorama, et la diabolique fête de la mort.
Toute frémissante, les dents serrées, ses yeux redevenus ardents et
cruels, Clara s'était tue... Elle s'était tue et, tout en marchant, elle
écoutait la voix des fleurs en qui elle reconnaissait sa propre voix à
elle, sa voix des jours terribles et des nuits homicides, une voix de
férocité, de volupté, de douleur aussi, et qui, en même temps que des
profondeurs de la terre et des profondeurs de la mort, semblait venir
des profondeurs, plus profondes et plus noires, de son âme.
Un bruit strident comme un grincement de poulie traversa l'air... Puis,
ce fut quelque chose de très doux, de très pur, de pareil à la résonance
d'une coupe de cristal contre laquelle, le soir, s'est heurté le vol
d'une phalène. Nous entrions alors, dans une vaste allée tournante,
bordée de chaque côté par de hauts treillages qui répandaient, sur le
sable, des ombres criblées de petits losanges de lumières. Entre les
treillages et les feuillages, Clara, avidement, regarda. Et, malgré moi,
malgré ma sincère résolution de désormais fermer les yeux au spectacle
maudit, attiré par cet étrange aimant de l'horreur, vaincu par cet
invincible vertige des curiosités abominables, moi aussi, entre les
feuillages et les treillages, je regardai.
Et voici ce que nous vîmes...
Sur le plateau d'un tertre, vaste et bas, auquel l'allée aboutissait par
une montée insensible et continue, c'était un espace tout rond,
artistement disposé en arboretum, par de savants jardiniers. Énorme,
trapue, d'un bronze mat lugubrement patiné de rouge, la cloche, au
centre de cet espace, était suspendue par le crochet d'une poulie sur la
traverse supérieure d'une sorte de guillotine en bois noir dont les
montants s'ornaient d'inscriptions dorées et de masques terrifiants.
Quatre hommes, nus jusqu'à la ceinture, les muscles bandés, la peau
distendue jusqu'à n'être plus qu'un paquet de bosses difformes, tiraient
sur la corde de la poulie et c'est à peine si leurs efforts
rythmiquement combinés parvenaient à ébranler, à soulever la pesante
masse de métal qui, à chaque secousse, exhalait un son presque
imperceptible, ce son doux, pur, plaintif que nous avions entendu tout à
l'heure, et dont les vibrations allaient se perdre et mourir dans les
fleurs. Le battant, lourd pilon de fer, avait, alors, un léger mouvement
d'oscillation, mais n'atteignait plus les parois sonores, lasses d'avoir
si longtemps sonné l'agonie d'un pauvre diable. Sous la coupole de la
cloche, deux autres hommes, les reins nus, le torse ruisselant de sueur,
sanglés d'une étoffe de laine brune, se penchaient sur quelque chose
qu'on ne voyait pas... Et leurs poitrines dont les côtes saillaient,
leurs flancs maigres soufflaient comme ceux des chevaux fourbus.
Tout cela se distinguait vaguement, un peu confus, un peu brouillé, se
rompait soudain par mille interpositions de choses et se recomposait
ensuite, d'ensemble, dans les interstices des feuillages et les losanges
des treillages.
--Il faut se dépêcher... il faut se dépêcher!... s'écria Clara qui, pour
marcher plus vite, ferma son ombrelle et releva sa robe sur les hanches,
d'un geste hardi.
L'allée tournait toujours, tantôt ensoleillée, tantôt ombreuse et
changeait d'aspect, à chaque instant, mêlant à plus de beauté florale,
plus d'inexorable horreur.
--Regarde bien, mon chéri, dit Clara... regarde partout... Nous voici
dans la plus belle, dans la plus intéressante partie du jardin... Tiens!
ces fleurs! oh! ces fleurs!
Et elle me désigna de bizarres végétaux qui croissaient dans une partie
du sol où l'on voyait l'eau sourdre de tous côtés... Je m'approchai...
C'étaient, sur de hautes tiges, squamifères et tachées de noir comme des
peaux de serpents, d'énormes spathes, sortes de cornets évasés d'un
violet foncé de pourriture à l'intérieur, à l'extérieur d'un jaune
verdâtre de décomposition, et semblables à des thorax ouverts de bêtes
mortes... Du fond de ces cornets, sortaient de longs spadices
sanguinolents, imitant la forme de monstrueux phallus... Attirées par
l'odeur de cadavre que ces horribles plantes exhalaient, des mouches
volaient autour, par essaims serrés, des mouches s'engouffraient au fond
de la spathe, tapissée, de haut en bas, de soies contractiles qui les
enlaçaient et les retenaient prisonnières, plus sûrement que des toiles
d'araignées... Et le long des tiges, les feuilles digitées se
crispaient, se tordaient, telles des mains de suppliciés.
--Tu vois, cher amour, professa Clara... ces fleurs ne sont point la
création d'un cerveau malade, d'un génie délirant... c'est de la
nature... Quand je te dis que la nature aime la mort!...
--La nature aussi crée les monstres!
--Les monstres!... les monstres!... D'abord, il n'y a pas de
monstres!... Ce que tu appelles des monstres ce sont des formes
supérieures ou en dehors, simplement, de ta conception... Est-ce que les
dieux ne sont pas des monstres?... Est-ce que l'homme de génie n'est pas
un monstre, comme le tigre, l'araignée, comme tous les individus qui
vivent, au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et
divine immoralité des choses?... Mais, moi aussi, alors, je suis un
monstre!...
Nous étions maintenant engagés entre des palissades de bambous, le long
desquelles couraient des chèvrefeuilles, des jasmins odorants, des
bignones, des mauves arborescentes, des hibiscus grimpants, non encore
fleuris. Un ménisperme étreignait une colonne de pierre de ses lianes
innombrables. Au haut de la colonne, grimaçait une face de divinité
hideuse dont les oreilles s'éployaient en ailes de chauve-souris, et
dont la chevelure finissait en cornes de feu. Des incarvilléas, des
hémérocalles, des morées, des delphiniums nudicaules en dissimulaient la
base qui se perdait dans leurs clochettes roses, leurs thyrses
écarlates, leurs calices d'or et leurs étoiles purpurines. Couvert
d'ulcères et mangé de vermine, un bonze mendiant qui paraissait être le
gardien de cet édifice, et qui dressait des mangoustes de Tourane à
faire des sauts périlleux, nous injuria en nous apercevant...
--Chiens!... chiens!... chiens!...
Il fallut jeter quelques pièces de monnaie à cet énergumène dont les
invectives dépassaient tout ce que l'indignation la plus ordurière peut
concevoir d'outrageantes obscénités.
--Je le connais! dit Clara. Il est comme tous les prêtres de toutes les
religions... il veut nous effrayer pour se faire donner un peu
d'argent... mais ce n'est pas un mauvais diable!
De place en place, dans les renfoncements de la palissade, simulant des
salles de verdure et des parterres de fleurs, les banquettes de bois,
armées de chaînes et de colliers de bronze, les tables de fer en forme
de croix, les billots, les grils, les gibets, les machines à
écartèlement automatique, les lits bardés de lames coupantes, hérissés
de pointes de fer, les carcans fixes, les chevalets et les roues, les
chaudières et les bassines au-dessus des foyers éteints, tout un
outillage de sacrifice et de torture étalait du sang, ici séché et
noirâtre, là, gluant et rouge. Des flaques de sang remplissaient les
parties creuses; de longues larmes de sang figé pendaient par les
assemblages disjoints... Autour de ces mécanismes, le sol achevait de
pomper le sang... Du sang encore étoilait de rouge la blancheur des
jasmins, marbrait le rose coralin des chèvrefeuilles, le mauve des
passiflores, et de petits morceaux de viande humaine, qui avaient volé
sous les coups des fouets et des lanières de cuir, s'accrochaient, çà et
là, à la pointe des pétales et des feuilles... Voyant que je faiblissais
et que je bronchais aux flaques, dont les taches s'élargissaient et
gagnaient le milieu de l'allée, Clara, d'une voix douce, m'encourageait:
--Ce n'est rien encore, mon chéri... Avançons!...
Mais il était difficile d'avancer. Les plantes, les arbres,
l'atmosphère, le sol étaient pleins de mouches, d'insectes ivres, de
coléoptères farouches et batailleurs, de moustiques gorgés. Toute la
faune des cadavres éclosait là, par myriades, autour de nous, dans le
soleil... Des larves immondes grouillaient dans les mares rouges,
tombaient des branches, en grappes molles... Le sable semblait respirer,
semblait marcher, soulevé par un mouvement, par un pullulement de vie
vermiculaire. Assourdis, aveuglés, nous étions, à chaque instant,
arrêtés par tous ces essaims bourdonnants, qui se multipliaient, et dont
je redoutais pour Clara les piqûres mortelles... Et nous avions,
parfois, cette sensation horrible que nos pieds enfonçaient dans la
terre détrempée, comme s'il avait plu du sang!...
--Ce n'est rien encore... répétait Clara... Avançons!...
Et voici que, pour compléter le drame, des faces humaines apparurent...
des équipes d'ouvriers qui, d'un pas nonchalant, venaient nettoyer et
réparer les instruments de torture, car l'heure était passée des
exécutions dans le jardin... Ils nous regardèrent, étonnés sans doute de
rencontrer en cette minute, et à cette place, deux êtres encore debout,
deux êtres encore vivants et qui avaient toujours leur tête, leurs
jambes, leurs bras... Plus loin, accroupi sur la terre, dans la posture
d'un magot de potiche, nous vîmes un potier ventru et débonnaire qui
vernissait des pots de fleurs, fraîchement cuits; près de lui, un
vannier, d'un doigt indolent et précis, tressait des joncs souples et
des pailles de riz, ingénieux abris pour les plantes. Sur une meule, un
jardinier aiguisait son greffoir, en chantonnant des airs populaires,
tandis que, mâchant des feuilles de bétel, et dodelinant de la tête, une
vieille femme récurait placidement une sorte de gueule de fer, dont les
dents aiguës gardaient encore, à leurs pointes, d'immondes débris
humains. Nous vîmes encore des enfants tuer à coups de bâton des rats
dont ils emplissaient des paniers. Et le long des palissades, affamés et
féroces, traînant l'impériale splendeur de leur manteau dans la boue
sanglante, des paons, des troupeaux de paons piquaient de leur bec le
sang jailli au coeur des fleurs, et, avec des gloussements carnassiers,
happaient les lambeaux de chair collés au feuillage.
Une odeur fade d'abattoir, qui persistait par-dessus toutes les autres
odeurs et les dominait, nous retourna le coeur et nous fit monter à la
gorge d'impérieuses nausées. Clara, elle-même, fée des charniers, ange
des décompositions et des pourritures, moins soutenue par ses nerfs,
peut-être, avait légèrement pâli... La sueur perlait à ses tempes... Je
vis se révulser ses yeux et faiblir ses jambes.
--J'ai froid! dit-elle.
Elle eut vers moi un regard de véritable détresse. Ses narines, toujours
gonflées comme des voiles au vent de la mort, s'étaient amincies... Je
crus qu'elle allait défaillir...
--Clara! suppliai-je... Vous voyez bien que c'est impossible... et qu'il
y a un degré d'horreur que, vous-même, vous ne pouvez pas dépasser...
Je lui tendis mes deux bras... mais elle les repoussa, et, se raidissant
contre le mal, de toute l'indomptable énergie de ses frêles organes:
--Est-ce que vous êtes fou?... fit-elle... Allons, mon chéri... plus
vite... marchons plus vite!...
Pourtant, elle prit son flacon, en respira les sels...
--C'est vous qui êtes tout pâle... et qui marchez comme un homme ivre...
Moi, je ne suis pas malade... je suis très bien... et j'ai envie de
chanter...
Elle commença de chanter:
Ses vêtements sont des jardins d'été.
Et des...
Elle avait trop présumé de ses forces... sa voix s'étrangla brusquement
dans sa gorge...
Je pensai l'occasion bonne de la ramener... de l'émouvoir, de la
terrifier, peut-être... Vigoureusement, je tentai de l'attirer vers moi.
--Clara!... ma petite Clara!... Il ne faut pas défier ses forces... il
ne faut pas défier son âme... Rentrons, je t'en prie!...
Mais elle protesta:
--Non... non... laisse-moi... ne dis rien... ce n'est rien... Je suis
heureuse!
Et, vivement, elle se dégagea de mon étreinte:
--Tu vois!... Il n'y a même pas de sang sur mes souliers...
Puis, agacée:
--Dieu! que ces mouches sont assommantes!... Pourquoi y a-t-il tant de
mouches ici?... Et ces horribles paons, pourquoi ne les fais-tu pas
taire?
J'essayai de les chasser... quelques-uns s'obstinèrent à leur glane
sanglante; quelques-uns, lourdement s'envolèrent et, poussant des cris
plus stridents, ils se perchèrent non loin de nous, au haut des
palissades, et dans les arbres d'où leurs traînes retombèrent, pareilles
à des écroulements d'étoffes brodées d'éblouissants joyaux...
--Sales bêtes!... fit Clara.
Grâce aux sels dont elle avait longuement respiré les émanations
cordiales, grâce surtout à son implacable volonté de ne pas défaillir,
son visage avait déjà retrouvé ses couleurs rosées, ses jarrets leur
mouvement souple et nerveux... Alors, elle chanta d'une voix raffermie:
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête,
Ses seins durs et rebondis
Luisent comme une couple de vases d'or
Remplis de liqueurs enivrantes
Et de grisants parfums...
J'ai trois amies...
Après un moment de silence, elle se remit à chanter d'une voix plus
forte, qui couvrait le bourdonnement des insectes:
Les cheveux de la troisième sont nattés,
Et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la luxure est difforme
Et son corps est pareil à celui d'un porc...
Toujours elle gronde et grogne...
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
C'est celle-là que j'aime.
Et celle-là, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: la divine pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie,
En qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses!...
J'ai trois amies.
Et pendant qu'elle chantait, pendant que sa voix allait s'égrenant parmi
les horreurs du jardin, un nuage se montra, très haut, très loin... Dans
l'immensité du ciel, il était comme une toute petite barque rose, une
toute petite barque, avec des voiles de soie qui grandissaient à mesure
qu'elle avançait, dans un glissement doux.
Et quand elle eut fini de chanter:
--Oh! le petit nuage! s'écria Clara, redevenue toute joyeuse... Regarde
comme il est joli, tout rose, sur l'azur!... Tu ne le connais pas?... Tu
ne l'as jamais vu?... Mais c'est un petit nuage mystérieux... et
peut-être même que ce n'est pas un petit nuage du tout... Chaque jour, à
la même heure, il apparaît, venant on ne sait d'où... Et il est toujours
seul, toujours rose... Il glisse, glisse, glisse... Puis il se fait
moins dense, il s'effiloche, s'éparpille, se dissipe, se fond dans le
firmament... Il est parti!... Et, pas plus que d'où il est venu,
personne ne sait où il s'en est allé!... Il y a ici des astronomes très
savants qui croient que c'est un génie... Moi, je crois que c'est une
âme qui voyage... une pauvre petite âme égarée comme la mienne...
Et elle ajouta, se parlant à elle-même:
--Et si c'était l'âme de la pauvre Annie?
Durant quelques minutes, elle contempla le nuage inconnu qui, déjà,
pâlissait et, peu à peu, s'évanouissait...
--Tiens!... le voilà qui fond... qui fond... C'est fini!... Plus de
petit nuage!... Il est parti!...
Elle demeura silencieuse et charmée, les yeux perdus dans le ciel.
Une brise légère s'était levée, qui faisait courir dans les arbres un
frémissement doux, et le soleil était moins dur, moins accablant; sa
lumière se cuivrait magnifiquement vers l'ouest, s'amollissait à
l'orient, dans des tons gris perle, d'une nacrure nuancée à l'infini. Et
les ombres des kiosques, des grands arbres, des Buddhas de pierre
s'allongeaient plus minces, moins découpées et toutes bleues, sur les
pelouses...