Et voilà que la journée finit.
Le ciel devient rouge, traversé de larges bandes smaragdines, d'une
surprenante translucidité. C'est l'heure où les fleurs prennent un éclat
mystérieux, un rayonnement violent et contenu à la fois... Partout,
elles flambent comme si, le soir, elles rendaient à l'atmosphère toute
la lumière, tout le soleil dont leur pulpe s'imprégna durant le jour.
Les allées de brique pulvérisée semblent, entre le vert exalté des
pelouses, ici, des rubans de feu, là, des coulées de lave incandescente.
Les oiseaux se sont tus dans les branches; les insectes ont cessé leur
bourdonnement, meurent ou s'endorment. Seuls les papillons nocturnes et
les chauves-souris commencent de circuler dans l'air. Du ciel à l'arbre,
de l'arbre au sol, partout, le silence s'établit. Et je le sens qui
pénètre aussi en moi et qui me glace, comme de la mort.
Un troupeau de grues descend lentement la pente gazonnée et vient se
ranger non loin de nous, autour du bassin. J'entends le frôlis de leurs
pattes dans l'herbe haute, et le claquement sec de leurs becs. Puis
dressées sur une seule patte, immobiles, la tête sous leurs ailes, on
dirait des décors de bronze. Et la carpe au museau d'or qui dormait sous
une feuille de nélumbium, vire dans l'eau, s'enfonce, disparaît,
laissant à la surface de larges ondes qui agitent d'un mol balancement
les calices refermés des nymphéas, vont s'élargissant, se perdant, parmi
les touffes des iris dont les diaboliques fleurs, étrangement
simplifiées, inscrivent dans la magie du soir des signes fatalistes,
échappés au livre des destins...
Une énorme aroïdée évase, au-dessus de l'eau, le cornet de sa fleur
verdâtre piquée de taches brunes, et nous envoie une odeur forte de
cadavre. Longtemps, des mouches persistent, s'obstinent, s'acharnent
autour du charnier de son calice...
Accoudée à la rampe du pont, le front barré, les yeux fixes, Clara
regarde l'eau. Un reflet du soleil couchant embrase sa nuque... Sa chair
s'est détendue et sa bouche est plus mince. Elle est grave et très
triste. Elle regarde l'eau, mais son regard va plus loin et plus profond
que l'eau; il va, peut-être, vers quelque chose de plus impénétrable et
de plus noir que le fond de cette eau; il va, peut-être, vers son âme,
vers le gouffre de son âme qui, dans les remous de flammes et de sang,
roule les fleurs monstrueuses de son désir... Que regarde-t-elle,
vraiment?... À quoi songe-t-elle? Je ne sais pas... Elle ne regarde
peut-être rien... elle ne songe peut-être à rien... Un peu lasse, les
nerfs brisés, meurtrie sous les coups de fouet de trop de péchés, elle
se tait, voilà toutes... À moins que, par un dernier effort de sa
cérébralité, elle ne ramasse tous les souvenirs et toutes les images de
cette journée d'horreur, pour en offrir un bouquet de fleurs rouges à
son sexe?... Je ne sais pas...
Je n'ose plus lui parler. Elle me fait peur, et elle me trouble aussi
jusqu'au tréfonds de moi-même, par son immobilité, et par son silence.
Existe-t-elle réellement?... Je me le demande, non sans effroi...
N'est-elle point née de mes débauches et de ma fièvre?... N'est-elle
point une de ces impossibles images, comme en enfante le cauchemar?...
Une de ces tentations de crime comme la luxure en fait lever dans
l'imagination de ces malades que sont les assassins et les fous?... Ne
serait-elle pas autre chose que mon âme, sortie hors de moi, malgré moi,
et matérialisée sous la forme du péché?...
Mais non... Je la touche. Ma main a reconnu les réalités admirables, les
réalités vivantes de son corps... À travers la mince et soyeuse étoffe
qui la recouvre, sa peau a brûlé mes doigts... Et Clara n'a pas frémi à
leur contact; elle ne s'est point pâmée, comme tant de fois, à leur
caresse. Je la désire et je la hais... Je voudrais la prendre dans mes
bras et l'étreindre jusqu'à l'étouffer, jusqu'à la broyer, jusqu'à boire
la mort--sa mort--à ses veines ouvertes. Je crie d'une voix, tour à tour
menaçante et soumise:
--Clara!... Clara!... Clara!
Clara ne répond pas, ne bouge pas... Elle regarde toujours l'eau qui, de
plus en plus, s'assombrit; mais je crois en vérité qu'elle ne regarde
rien, ni l'eau, ni le reflet rouge du ciel dans l'eau, ni les fleurs, ni
elle-même... Alors, je m'écarte un peu pour ne plus la voir et ne plus
la toucher, et je me tourne vers le soleil qui disparaît, vers le soleil
dont il ne reste plus sur le ciel que de grandes lueurs éphémères qui,
peu à peu, vont bientôt se fondre, s'éteindre dans la nuit...
L'ombre descend sur le jardin, traîne ses voiles bleus, plus légers sur
les pelouses nues, plus épais sur les massifs qui se simplifient. Les
fleurs blanches des cerisiers et des pêchers, d'un blanc maintenant,
lunaire, ont des aspects glissants, des aspects errants, des aspects
étrangement penchés de fantômes... Et les gibets et les potences
dressent leurs fûts sinistres, leurs noires charpentes, dans le ciel
oriental, couleur d'acier bleui.
Horreur!... Au-dessus d'un massif, sur la pourpre mourante du soir, je
vois tourner et tourner, tourner sur des pals, tourner lentement,
tourner dans le vide, et se balancer, pareilles à d'immenses fleurs dont
les tiges seraient visibles dans la nuit, je vois tourner, tourner les
noires silhouettes de cinq suppliciés.
--Clara!... Clara!... Clara!...
Mais ma voix n'arrive pas jusqu'à elle... Clara ne répond pas, ne bouge
pas, ne se retourne pas... Elle reste penchée au-dessus de l'eau,
au-dessus du gouffre de l'eau. Et de même qu'elle ne m'entend plus, elle
n'entend plus les plaintes, les cris, les râles de tous ceux-là qui
meurent dans le jardin.
Je ressens en moi comme un lourd accablement, comme une immense fatigue
après des marches et des marches, à travers les forêts fiévreuses, au
bord des lacs mortels... et je suis envahi par un découragement, dont il
me semble que je ne pourrai plus jamais l'éloigner de moi... En même
temps, mon cerveau est pesant, et il me gêne... On dirait qu'un cercle
de fer m'étreint les tempes, à me faire éclater le crâne.
Alors, peu à peu, ma pensée se détache du jardin, des cirques de
torture, des agonies sous les cloches, des arbres hantés de la douleur,
des fleurs sanglantes et dévoratrices... Elle voudrait franchir le décor
de ce charnier, pénétrer dans la lumière pure, frapper, enfin, aux
Portes de vie... Hélas! les Portes de vie ne s'ouvrent jamais que sur de
la mort, ne s'ouvrent jamais que sur les palais et sur les jardins de la
mort... Et l'univers m'apparaît comme un immense, comme un inexorable
jardin des supplices... Partout du sang, et là où il y a plus de vie,
partout d'horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les
os, vous retournent la peau, avec des faces sinistres de joie...
Ah oui! le jardin des supplices!... Les passions, les appétits, les
intérêts, les haines, le mensonge; et les lois, et les institutions
sociales, et la justice, l'amour, la gloire, l'héroïsme, les religions,
en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l'éternelle
souffrance humaine... Ce que j'ai vu aujourd'hui, ce que j'ai entendu,
existe et crie et hurle au-delà de ce jardin, qui n'est plus pour moi
qu'un symbole, sur toute la terre... J'ai beau chercher une halte dans
le crime, un repos dans la mort, je ne les trouve nulle part...
Je voudrais, oui, je voudrais me rassurer, me décrasser l'âme et le
cerveau avec des souvenirs anciens, avec le souvenir des visages connus
et familiers... J'appelle l'Europe à mon aide et ses civilisations
hypocrites, et Paris, mon Paris du plaisir et du rire... Mais c'est la
face d'Eugène Mortain que je vois grimacer sur les épaules du gros et
loquace bourreau qui, au pied des gibets, dans les fleurs, nettoyait ses
scalpels et ses scies... Ce sont les yeux, la bouche, les joues flasques
et tombantes de Mme G... que je vois se pencher sur les chevalets, ses
mains violatrices que je vois toucher, caresser, les mâchoires de fer,
gorgées de viande humaine... C'est tous ceux et toutes celles que j'ai
aimés ou que j'ai cru aimer, petites âmes indifférentes et frivoles, et
sur qui s'étale maintenant l'ineffaçable tache rouge... Et ce sont les
juges, les soldats, les prêtres qui, partout, dans les églises, les
casernes, les temples de justice s'acharnent à l'oeuvre de mort... Et
c'est l'homme-individu, et c'est l'homme-foule, et c'est la bête, la
plante, l'élément, toute la nature enfin qui, poussée par les forces
cosmiques de l'amour, se rue au meurtre, croyant ainsi trouver, hors la
vie, un assouvissement aux furieux désirs de vie qui la dévorent et qui
jaillissent, d'elle, en des jets de sale écume!
Tout à l'heure, je me demandais qui était Clara et si, réellement, elle
existait... Si elle existe?... Mais Clara, c'est la vie, c'est la
présence réelle de la vie, de toute la vie!...
--Clara!... Clara!... Clara!
Elle ne répond pas, ne bouge pas, ne se retourne pas... Une vapeur, plus
dense, bleu et argent, monte des pelouses, du bassin, enveloppe les
massifs, estompe les charpentes de supplice... Et il me semble qu'une
odeur de sang, qu'une odeur de cadavre monte avec elle, encens que
d'invisibles encensoirs, balancés par d'invisibles mains, offrent à la
gloire immortelle de la mort, à la gloire immortelle de Clara!
À l'autre bout du bassin, derrière moi, le gecko commence à sonner les
heures... Un autre gecko lui répond... puis un autre... puis un autre...
à intervalles réguliers... C'est comme des cloches qui s'appellent et
conversent en chantant, des cloches festivales d'un timbre
extraordinairement pur, d'une sonorité cristalline et douce, si douce,
qu'elle dissipe tout d'un coup les figures de cauchemar, dont le jardin
est hanté, qu'elle donne de la sécurité au silence, et à la nuit un
charme de rêve blanc... Ces notes si claires, si inexprimablement
claires, évoquent alors, en moi, mille et mille paysages nocturnes, où
mes poumons respirent, où ma pensée se reprend... En quelques minutes,
j'ai oublié que je suis auprès de Clara, que, tout autour de moi, le sol
et les fleurs achèvent de pomper du sang, et je me vois errant, à
travers le soir argenté, au milieu des féeriques rizières de l'Annam.
--Rentrons! dit Clara.
Cette voix brève, agressive et lasse me rappelle à la réalité... Clara
est devant moi... Ses jambes croisées se devinent sous les plis collants
de sa robe... Elle s'appuie sur le manche de son ombrelle. Et, dans la
pénombre, ses lèvres brillent comme, dans une grande pièce fermée, une
petite lueur voilée d'un rose abat-jour...
Comme je ne bouge pas, elle dit encore:
--Eh bien!... Je vous attends!...
Je veux lui prendre le bras... Elle refuse.
--Non... non... Marchons à côté l'un de l'autre!...
J'insiste.
--Vous devez être fatiguée, chère Clara... Vous...
--Non... non... pas du tout!
--Le chemin est long, d'ici au fleuve... Prenez mon bras, je vous en
prie!
--Non... merci!... Et taisez-vous!... oh! taisez-vous!...
--Clara! vous n'êtes plus la même...
--Si vous voulez me faire plaisir... taisez-vous!... Je n'aime pas qu'on
me parle à cette heure!...
Sa voix est sèche, coupante, impérieuse... Nous voilà partis... Nous
traversons le pont, elle devant, moi derrière, et nous nous engageons
dans les petites allées qui serpentent à travers les pelouses. Clara
marche à pas brusques, par saccades, péniblement... Et telle est
l'invulnérable beauté de son corps, que ces efforts n'en rompent point
la ligne harmonieuse, souple et pleine... Ses hanches gardent une
ondulation divinement voluptueuse... Même, quand son esprit est loin de
l'amour, qu'il se raidit, se crispe et proteste contre l'amour, c'est de
l'amour, toujours, ce sont toutes les formes, toutes les ivresses,
toutes les ardeurs de l'amour qui animent, et pour ainsi dire, modèlent
ce corps prédestiné... En elle, il n'est pas une attitude, pas un geste,
pas un frisson, il n'est pas un froissement de sa robe, un envolement de
ses cheveux, qui ne crient l'amour, qui ne suent l'amour, qui ne
laissent tomber de l'amour et de l'amour autour d'elle, sur tous les
êtres et sur toutes les choses. Le sable de l'allée crie sous ses petits
pieds, et j'écoute le bruit du sable qui est comme un cri de désir, et
comme un baiser, et où je distingue, nettement rythmé, ce nom qui est
partout, qui était au craquement des potences, au râle des agonisants,
et qui emplit maintenant, de son obsession exquise et funèbre, tout le
crépuscule:
--Clara!... Clara!... Clara!...
Pour le mieux entendre, le gecko s'est tu... Tout s'est tu...
* * * * *
Le crépuscule est adorable, d'une douceur infinie, d'une fraîcheur
caressante qui donne de l'ivresse... Nous marchons dans les parfums...
Nous frôlons des fleurs merveilleuses, plus merveilleuses d'être à peine
visibles, et qui s'inclinent et qui nous saluent sur notre passage comme
de mystérieuses fées. Plus rien ne reste de l'horreur du jardin; sa
beauté seule demeure, frémit et s'exalte avec la nuit qui tombe, de plus
en plus délicieuse, sur nous.
Je me suis ressaisi... Il me semble que ma fièvre s'en est allée... Mes
membres deviennent plus légers, plus élastiques, plus forts... À mesure
que je marche, ma fatigue se dissipe, et je sens monter en moi quelque
chose comme un violent besoin d'amour... Je me suis rapproché de Clara,
et je marche à côté d'elle... tout près d'elle... brûlé par elle... Mais
Clara n'a plus sa figure de péché, alors qu'elle mordillait la fleur de
thalictre et qu'elle barbouillait ses lèvres, passionnément, à l'âcre
pollen... L'expression glacée de son visage dément toutes les ardeurs
lascives de son corps... Du moins, autant que je puis l'examiner, il me
paraît bien que la luxure qui était en elle, qui frémissait, d'un si
étrange éclat, en ses yeux, qui se pâmait sur sa bouche, a disparu,
complètement disparu de sa bouche et de ses yeux, en même temps que les
sanglantes images des supplices du jardin. Je lui demande d'une voix
tremblée:
--Vous m'en voulez, Clara?... Vous me détestez?
Elle me répond d'une voix irritée:
--Mais non! mais non! Cela n'a aucun rapport, mon ami... Je vous en
prie, taisez-vous... Vous ne savez pas combien vous me fatiguez!...
J'insiste:
--Si! si!... Je vois bien que vous me détestez... Et c'est affreux!...
Et j'ai envie de pleurer!...
--Dieu! que vous m'agacez!... Taisez-vous... et, pleurez, si cela peut
vous faire plaisir... Mais taisez-vous!...
Et comme nous repassons devant l'endroit où nous nous arrêtâmes à causer
avec le vieux bourreau, je dis, croyant par ma persistance stupide
ramener un sourire aux lèvres mortes de Clara:
--Vous souvenez-vous du gros patapouf, mon amour?... Et comme il était
drôle, avec sa robe couverte de sang... et sa trousse, et ses doigts
rouges, cher petit coeur... et ses théories sur le sexe des fleurs?...
Vous souvenez-vous?... Ils se mettent quelquefois à vingt mâles, pour le
spasme d'une seule femelle...
Cette fois, c'est un haussement d'épaules qui me répond... Elle ne
daigne même plus s'irriter de mes paroles...
Alors, poussé par un rut grossier, maladroitement, je me penche sur
Clara, tente de l'enlacer, et, d'une main brutale, je lui empoigne les
seins.
--Je te veux... là... tu entends... dans ce jardin... dans ce silence...
au pied de ces gibets...
Ma voix est haletante; une bave ignoble coule de ma bouche et, en même
temps que cette bave, des mots abominables... les mots qu'elle aime!...
D'un coup de rein, Clara se dégage de ma gauche et lourde étreinte; et,
avec une voix où il y a de la colère, de l'ironie et aussi de la
lassitude et de l'énervement:
--Dieu! que vous êtes assommant, si vous saviez... et ridicule, mon
pauvre ami!... Le vilain bouc que vous êtes!... Laissez-moi... Tout à
l'heure, si vous y tenez, vous passerez vos sales désirs sur les
filles... Vous êtes trop ridicule, vraiment!...
Ridicule!... Oui, je sens que je suis ridicule... Et je prends le parti
de me tenir tranquille... Je ne veux plus tomber, dans son silence,
comme une grosse pierre dans un lac où des cygnes dorment, sous la
lune!...
X
Le sampang, tout illuminé de lanternes rouges, nous attendait à
l'embarcadère du bagne. Une Chinoise, au visage rude, vêtue d'une blouse
et d'un pantalon de soie noire, les bras nus, chargés de lourds anneaux
d'or, les oreilles ornées de larges cercles d'or, tenait l'amarre. Clara
sauta dans la barque. Je la suivis.
--Où faut-il vous conduire? demanda la Chinoise, en anglais.
Clara répondit d'une voix saccadée et qui tremblait un peu:
--Où tu voudras... n'importe où... sur le fleuve... Tu le sais bien...
J'observai alors qu'elle était très pâle. Ses narines pincées, ses
traits tirés, ses yeux vagues exprimaient de la souffrance... La
Chinoise hocha la tête.
--Oui!... oui... je sais... fit-elle.
Elle avait de grosses lèvres rongées par le bétel, de la dureté bestiale
dans le regard. Comme elle grommelait encore des mots que je ne compris
pas:
--Allons, Ki-Paï, ordonna Clara, d'un ton bref, tais-toi!... et fais ce
que je te dis... D'ailleurs, les portes de la ville sont fermées...
--Les portes du jardin sont ouvertes...
--Fais ce que je dis.
Lâchant l'amarre, la Chinoise, d'un mouvement robuste, empoigna la
godille qu'elle manoeuvra avec une souple adresse... Et nous glissâmes
sur l'eau.
La nuit était très douce. Nous respirions un air tiède, mais infiniment
léger... L'eau chantait à la pointe du sampang... Et l'aspect du fleuve
était celui d'une grande fête.
Sur la rive opposée, à notre droite et à notre gauche, les lanternes
multicolores éclairaient les mâts, les voitures, les ponts pressés des
bateaux... Une étrange rumeur,--cris, chants, musiques,--venait de là,
comme d'une foule en joie... L'eau était toute noire, d'un noir mat et
gras de velours avec, çà et là, des lueurs sourdes et clapotantes et
sans autres vifs reflets, que les reflets brisés, les reflets rouges et
verts des lanternes qui décoraient les sampangs, dont le fleuve, à cette
heure, était sillonné en tous les sens. Et par-delà un espace sombre,
dans le ciel obscur, surgissant d'entre les noires découpures des
arbres, la ville, au loin, les terrasses étagées de la ville
s'allumaient comme un immense brasier rouge, comme une montagne de feu.
À mesure que nous nous éloignions, nous apercevions, plus confusément,
les hautes murailles du bagne dont, à chaque tour des veilleurs, les
phares tournants projetaient sur le fleuve et sur la campagne des
triangles d'aveuglante lumière.
Clara était entrée sous le baldaquin qui faisait de cette barque une
sorte de mol boudoir, tendu de soie et qui sentait l'amour... De
violents parfums brûlaient en un très ancien vase de fer ouvré,
représentation naïvement synthétique de l'éléphant, et dont les quatre
pieds barbares et massifs reposaient sur un délicat entrelacs de roses.
Aux tentures, des estampes voluptueuses, des scènes hardiment
luxurieuses, d'un art étrange, savant et magnifique. La frise du
baldaquin, précieux travail de bois colorié, reproduisait exactement un
fragment de cette décoration du temple souterrain d'Élephanta, que les
archéologues, selon les traditions brahmaniques, appellent pudiquement:
l'Union de la Corneille... Un large et profond matelas de soie brodée
occupait le centre de la barque, et du plafond descendait une lanterne à
transparents phalliques, une lanterne en partie voilée d'orchidées et
qui répandait sur l'intérieur du sampang une demi-clarté mystérieuse de
sanctuaire ou d'alcôve.
Clara se jeta sur les coussins. Elle était extraordinairement pâle et
son corps tremblait, secoué par des spasmes nerveux. Je voulus lui
prendre les mains... Ses mains étaient toutes glacées.
--Clara!... Clara!... implorai-je... qu'avez-vous?... De quoi
souffrez-vous?... Parlez-moi!...
Elle répondit d'une voix rauque, d'une voix qui sortait péniblement du
fond de sa gorge contractée:
--Laisse-moi tranquille... Ne me touche pas... ne me dis rien... Je suis
malade.
Sa pâleur, ses lèvres exsangues et sa voix qui était comme un râle, me
firent peur... Je crus qu'elle allait mourir... Effaré, j'appelai à mon
aide la Chinoise:
--Vite!... vite! Clara meurt! Clara meurt!...
Mais, ayant écarté les rideaux et montré sa face de chimère, Ki-Paï
haussa les épaules, et elle s'écria brutalement:
--Ça n'est rien... C'est toujours comme ça, chaque fois qu'elle revient
de là-bas.
Et, maugréant, elle retourna à sa godille.
Sous la poussée nerveuse de Ki-Paï, la barque soulevée glissa plus vite
sur le fleuve. Nous croisâmes des sampangs pareils au nôtre et d'où
partaient, sous les baldaquins aux rideaux fermés, des chants, des
bruits de baisers, des rires, des râles d'amour, qui se mêlaient au
clapotis de l'eau et à des sonorités lointaines, comme étouffées, de
tam-tams et de gongs... En quelques minutes, nous eûmes atteint l'autre
rive, et, longtemps encore, nous longeâmes des pontons noirs et déserts,
des pontons allumés et pleins de foule, bouges populaciers, maisons de
thé pour les portefaix, bateaux de fleurs pour les matelots et la
racaille du port. À peine si, par les hublots et les fenêtres éclairées,
je pus voir--visions rapides--d'étranges figures fardées, des danses
lubriques, des débauches hurlantes, des visages en mal d'opium...
Clara restait insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, dans la
barque de soie et sur le fleuve. Elle avait la face enfouie dans un
coussin qu'elle mordillait... J'essayai de lui faire respirer des sels.
Par trois fois, elle éloigna le flacon d'un geste las et pesant. La
gorge nue, les deux seins crevant l'étoffe déchirée du corsage, les
jambes tendues et vibrantes ainsi que les cordes d'une viole, elle
respirait avec effort... Je ne savais que faire, je ne savais que
dire... Et j'étais penché sur elle, l'âme angoissée, pleine
d'incertitudes tragiques et de choses troubles, troubles... Afin de
m'assurer que c'était bien une crise passagère et que rien en elle ne
s'était brisé des ressorts de la vie, je lui saisis les poignets... Dans
ma main son pouls battait, rapide, léger, régulier comme un petit coeur
d'oiseau ou d'enfant... De temps en temps, un soupir s'exhalait de sa
bouche, un long et douloureux soupir qui soulevait et gonflait sa
poitrine en houle rose... Et, tout bas, tremblant, avec une voix très
douce, je murmurais:
--Clara!... Clara!... Clara!...
Elle ne m'entendait pas, ne me voyait pas, la face perdue dans le
coussin. Son chapeau avait glissé de ses cheveux dont l'or roux prenait,
sous les reflets de la lanterne, des tons de vieil acajou, et, débordant
la robe, ses deux pieds, chaussés de peau jaune, gardaient encore, çà et
là, de petites taches de boue sanglante.
--Clara!... Clara!... Clara!...
Rien que le chant de l'eau et les musiques lointaines et, entre les
rideaux du baldaquin, là-bas, la montagne en feu de la ville terrible,
et plus près, les reflets rouges, verts, les reflets alertes, onduleux,
semblables à de minces anguilles lumineuses, qui s'enfonceraient dans le
fleuve noir.
* * * * *
Un choc de la barque... Un appel de la Chinoise... Et nous accostions
une sorte de longue terrasse, la terrasse illuminée, toute bruyante de
musiques et de fêtes, d'un bateau de fleurs.
* * * * *
Ki-Paï amarra la barque à des crochets de fer, devant un escalier qui
trempait, dans l'eau, ses marches rouges. Deux énormes lanternes rondes
brillaient en haut de deux mâts, où flottaient des banderoles jaunes.
--Où sommes-nous?... demandai-je.
--Nous sommes là où elle m'a donné l'ordre de vous conduire, répondit
Ki-Paï, d'un ton bourru. Nous sommes là où elle vient passer la nuit,
quand elle rentre de là-bas...
Je proposai:
--Ne vaudrait-il pas mieux la ramener chez elle, dans l'état de
souffrance où elle est?
Ki-Paï répliqua:
--Elle est toujours ainsi, après le bagne... Et puis, la ville est
fermée, et pour gagner le palais, par les jardins, c'est trop loin,
maintenant... et trop dangereux.
Et elle ajouta, méprisante:
--Elle est très bien ici... Ici, on la connaît!...
Je me résignai.
--Aide-moi, alors, commandai-je... Et ne sois pas brusque avec elle.
Très doucement, avec des précautions infinies, Ki-Paï et moi, nous
saisîmes, dans nos bras, Clara qui n'opposait pas plus de résistance
qu'une morte et, la soutenant, la portant plutôt, nous la fîmes à
grand-peine sortir de la barque et monter l'escalier. Elle était lourde
et glacée... Sa tête se renversait un peu en arrière; ses cheveux
entièrement dénoués, ses épais et souples cheveux ruisselaient sur ses
épaules en ondes de feu. S'accrochant d'une main molle, presque
défaillante, au cou rude de Ki-Paï, elle poussait de petites plaintes
vagues, lâchait de petits mots inarticulés, ainsi qu'un enfant... Et
moi, un peu haletant, sous le poids de mon amie, je gémissais:
--Pourvu qu'elle ne meure pas, mon Dieu!... pourvu qu'elle ne meure pas!
Et Ki-Paï ricanait, la bouche féroce:
--Mourir!... Elle!... Ah bien oui!... Ce n'est pas de la souffrance qui
est dans son corps... c'est de la saleté!...
* * * * *
Nous fûmes reçus, en haut de l'escalier, par deux femmes, aux yeux
peints, et dont la nudité dorée transparaissait, toute, dans les voiles
légers, vaporeux, dont elles étaient drapées. Elles avaient des bijoux
obscènes dans les cheveux, des bijoux aux poignets et aux doigts, des
bijoux aux chevilles et aux pieds nus, et leur peau frottée de fines
essences exhalait une odeur de jardin.
L'une d'elles tapa, en signe de joie, dans ses mains.
--Mais c'est notre petite amie!... cria-t-elle... Je te le disais bien,
moi, qu'elle viendrait, le cher coeur... Elle vient toujours... Vite...
vite... couchez-la sur le lit, ce pauvre amour.
Elle désignait une sorte de matelas, ou plutôt de brancard allongé
contre la cloison, et sur lequel nous déposâmes Clara...
Clara ne remuait plus... Sous ses paupières effrayamment ouvertes, les
yeux révulsés ne laissaient voir que leurs deux globes blancs... Alors,
la Chinoise aux yeux peints se pencha sur Clara, et d'une voix
délicieusement rythmée, comme si elle chantait une chanson, elle dit:
--Petite, petite amie de mes seins et de mon âme... que vous êtes belle
ainsi!... Vous êtes belle comme une jeune morte... Et pourtant, vous
n'êtes pas morte... Vous allez revivre, petite amie de mes lèvres,
revivre sous mes caresses et sous les parfums de ma bouche.
Elle lui mouilla les tempes d'un parfum violent, lui fit respirer des
sels.
--Oui, oui!... chère petite âme... vous êtes évanouie... et vous ne
m'entendez pas!... Et vous ne sentez pas la douceur de mes doigts...
mais votre coeur bat, bat, bat... Et l'amour galope en vos veines, comme
un jeune cheval... l'amour bondit en vos veines comme un jeune tigre.
Elle se tourna vers moi.
--Il ne faut pas être triste... parce qu'elle est toujours évanouie,
quand elle vient ici... Dans quelques minutes, nous crierons de plaisir
dans sa chair heureuse et brûlante...
Et j'étais là, inerte, silencieux, les membres de plomb, la poitrine
oppressée ainsi qu'il arrive dans les cauchemars... Je n'avais plus la
sensation du réel... Tout ce que je voyais--images tronquées surgissant
de l'ombre environnante, de l'abîme du fleuve, et y rentrant pour en
ressurgir bientôt, avec des déformations fantastiques--m'effarait... La
longue terrasse, suspendue dans la nuit, avec ses balustres laqués de
rouge, ses fines colonnettes, supportant le hardi retroussement du toit,
ses guirlandes de lanternes alternant avec des guirlandes de fleurs,
était remplie d'une foule bavarde, remuante, extraordinairement colorée.
Cent regards fardés étaient sur nous, cent bouches peintes chuchotaient
des mots que je n'entendais pas, mais où il me semblait que revenait
sans cesse le nom de Clara.
--Clara! Clara! Clara!
* * * * *
Et des corps nus, des corps enlacés, des bras tatoués, chargés d'anneaux
d'or, des ventres, des seins tournaient parmi de légères écharpes
envolées... Et dans tout cela, autour de tout cela, au-dessus de tout
cela, des cris, des rires, des chants, des sons de flûte, et des odeurs
de thé, de bois précieux, des arômes puissants d'opium, des haleines
lourdes de parfums...
Griserie de rêve, de débauche, de supplice et de crime, on eût dit que
toutes ces bouches, toutes ces mains, tous ces seins, toute cette chair
vivante, allaient se ruer sur Clara, pour jouir de sa chair morte!...
Je ne pouvais faire un geste, ni prononcer une parole... Près de moi,
une Chinoise, toute jeune et jolie, presque une enfant, avec des yeux
candides et lascifs à la fois, promenait sur un éventaire des objets
étrangement obscènes, d'impudiques ivoires, des phallus en gomme rose et
des livres enluminés où étaient reproduites, par le pinceau, les mille
joies compliquées de l'amour...
--De l'amour!... de l'amour!... qui veut de l'amour?... J'ai de l'amour
pour tout le monde!...
Pourtant, je me penchai sur Clara...
--Il faut la porter chez moi... commanda la Chinoise aux yeux peints.
Deux hommes robustes soulevèrent le brancard... Machinalement je les
suivis...
Guidés par la courtisane, ils s'engagèrent dans un vaste couloir,
somptueux comme un temple. À droite et à gauche, des portes s'ouvraient
sur de grandes chambres, toutes tendues de nattes, éclairées de lumières
roses très douces et voilées de mousselines... Des animaux symboliques,
dardant des sexes énormes et terribles, des divinités bisexuées, se
prostituant à elles-mêmes ou chevauchant des monstres en rut, en
gardaient le seuil. Et des parfums brûlaient en de précieux vases de
bronze...
Une portière de soie brodée de fleurs de pêcher s'écarta, et dans
l'écartement deux têtes de femme se montrèrent... L'une de ces femmes
demanda, en nous regardant passer:
--Qu'est-ce qui est mort?
L'autre répondit:
--Mais non!... Personne n'est mort... Tu vois bien que c'est la femme du
Jardin des supplices...
Et le nom de Clara, chuchoté de lèvres en lèvres, de lit en lit, de
chambre en chambre, emplit bientôt le bateau de fleurs comme une
obscénité merveilleuse. Il me sembla même que les monstres de métal le
répétaient dans leurs spasmes, le hurlaient dans leurs délires de luxure
sanglante.
--Clara! Clara! Clara!...
Ici, j'entrevis un jeune homme étendu sur un lit. La petite lampe d'une
fumerie d'opium brûlait, à portée de sa main. Il y avait dans ses yeux,
étrangement dilatés, comme de l'extase douloureuse... Devant lui, bouche
à bouche, ventre à ventre, des femmes nues, se pénétrant l'une l'autre,
dansaient des danses sacrées, tandis que, accroupis derrière un
paravent, des musiciens, soufflaient dans de courtes flûtes... Là,
d'autres femmes assises en rond ou couchées sur la natte du plancher,
dans des poses obscènes, avec des faces de luxure plus tristes que des
faces de supplice, attendaient. C'était, devant chaque porte où nous
passions, des râles, des voix haletantes, des gestes de damnés, des
corps tordus, des corps broyés, toute une douleur grimaçante qui,
parfois, hurlait sous le fouet de voluptés atroces et d'onanismes
barbares. Je vis, défendant l'entrée d'une salle, un groupe de bronze
dont la seule arabesque des lignes me donna une secousse d'horreur...
Une pieuvre, de ses tentacules, enlaçait le corps d'une vierge et, de
ses ventouses ardentes et puissantes, pompait l'amour, tout l'amour, à
la bouche, aux seins, au ventre.
Et je crus que j'étais dans un lieu de torture et non dans une maison de
joie et d'amour.
L'encombrement du couloir devint tel que, durant quelques secondes, nous
fûmes obligés de nous arrêter en face d'une salle--la plus vaste de
toutes--qui se différenciait des autres par sa décoration et par son
éclairage d'un rouge sinistre... D'abord, je ne vis que des femmes--une
mêlée de chairs forcenées et de vives écharpes--des femmes qui se
livraient à des danses frénétiques, à des possessions démoniaques,
autour d'une sorte d'Idole dont le bronze massif, d'une patine très
ancienne, se dressait au centre de la salle et montait jusqu'au plafond.
Puis l'Idole elle-même se précisa, et je reconnus que c'était l'Idole
terrible, appelée l'Idole aux Sept Verges... Trois têtes armées de
cornes rouges, casquées de chevelures en flammes tordues, couronnaient
un torse unique ou plutôt un seul ventre, lequel s'incorporait à un
énorme pilier barbare et phalliforme. Tout autour de ce pilier, à
l'endroit précis où le ventre monstrueux finissait, sept verges
s'élançaient auxquelles les femmes, en dansant, offraient des fleurs et
de furieuses caresses. Et la lueur rouge de la salle donnait aux billes
de jade qui servaient d'yeux à l'Idole, une vie diabolique... Au moment
où nous nous remîmes en marche, j'assistai à un spectacle effrayant et
dont il m'est impossible de rendre l'infernal frémissement. Criant,
hurlant, sept femmes, tout à coup, se ruèrent aux sept verges de bronze.
L'Idole enlacée, chevauchée, violée par toute cette chair délirante,
vibra sous les secousses multipliées de ces possessions et de ces
baisers qui retentissaient, pareils à des coups de bélier dans les
portes de fer d'une ville assiégée. Alors, ce fut autour de l'Idole une
clameur démente, une folie de volupté sauvage, une mêlée de corps si
frénétiquement étreints et soudés l'un à l'autre qu'elle prenait
l'aspect farouche d'un massacre et ressemblait à la tuerie, dans leurs
cages de fer, de ces condamnés, se disputant le lambeau de viande
pourrie de Clara!... Je compris, en cette atroce seconde, que la luxure
peut atteindre à la plus sombre terreur humaine et donner l'idée
véritable de l'enfer, de l'épouvantement de l'enfer...
Et il me semblait que tous ces chocs, toutes ces voix haletantes, tous
ces râles, toutes ces morsures, et l'Idole elle-même, n'avaient, pour
exprimer, pour éructer leur rage d'inassouvissement et leur supplice
d'impuissance qu'un mot... un seul mot!
--Clara!... Clara!... Clara!...
* * * * *
Lorsque nous eûmes gagné la chambre et déposé sur un lit Clara toujours
évanouie, la conscience me revint, et du milieu où je me trouvais, et de
moi-même. De ces chants, de ces débauches, de ces sacrifices, de ces
parfums déprimants, de ces impurs contacts qui souillaient davantage
l'âme endormie de mon amie, j'éprouvais, en plus de l'horreur, une
accablante honte... J'eus beaucoup de peine à éloigner les femmes,
curieuses et bavardes, qui nous avaient suivis, non seulement du lit où
nous avions étendu Clara, mais encore de la chambre, où je voulais
rester seul... Je ne gardai avec moi que Ki-Paï, laquelle, malgré ses
airs bourrus et ses rudes paroles, se montrait très dévouée à sa
maîtresse et mettait une grande délicatesse et une adresse précieuse,
dans les soins qu'elle prenait d'elle.
Le pouls de Clara battait toujours avec la même régularité rassurante,
comme si elle eût été en pleine vigueur de santé. Pas une minute, la vie
n'avait cessé d'habiter cette chair qui semblait à jamais morte. Et tous
les deux, Ki-Paï et moi, nous étions penchés, anxieusement, sur sa
résurrection...
Tout à coup, elle poussa une plainte; les muscles de son visage se
crispèrent, et de légères secousses nerveuses agitèrent sa gorge, ses
bras et ses jambes. Ki-Paï dit:
--Elle va avoir une crise terrible. Il faut la maintenir vigoureusement
et prendre bien garde qu'elle ne se déchire la figure et ne s'arrache
les cheveux avec ses ongles.
Je pensai qu'elle pouvait m'entendre, et que de me savoir là, près
d'elle, la crise qu'avait annoncée Ki-Paï en serait adoucie... Je
murmurai à son oreille, en essayant de mettre dans mes paroles toutes
les caresses de ma voix, toutes les tendresses de mon coeur et aussi,
toutes les pitiés--ah! oui--toutes les pitiés qui sont sur la terre...
--Clara! Clara... c'est moi... Regarde-moi... écoute-moi...
Mais Ki-Paï me ferma la bouche.
--Taisez-vous donc!... fit-elle, impérieuse... Comment voulez-vous
qu'elle nous entende?... Elle est encore avec les mauvais génies...
Alors, Clara commença de se débattre. Tous ses muscles se bandèrent,
effroyablement soulevés et contractés... ses articulations craquèrent,
comme les jointures d'un bateau désemparé dans la tempête... Une
expression de souffrance horrible, d'autant plus horrible, qu'elle était
silencieuse, envahit sa face crispée et pareille à la face des
suppliciés, sous la cloche du jardin. De ses yeux, entre les paupières
mi-fermées et battantes, on ne voyait plus qu'un mince trait
blanchâtre... Un peu d'écume moussait à ses lèvres... Et, tout haletant,
je gémissais:
--Mon Dieu... mon Dieu!... Est-ce possible?... Et que va-t-il arriver?
Ki-Paï ordonna:
--Maintenez-la... tout en laissant son corps libre... car il faut que
les démons s'en aillent de son corps...
Et elle ajouta:
--C'est la fin... Tout à l'heure, elle va pleurer...
Nous lui tenions les poignets de façon à l'empêcher de se labourer la
figure avec ses ongles. Et il y avait, en elle, une telle force
d'étreinte que je crus qu'elle allait nous broyer les mains... Dans une
dernière convulsion son corps s'arqua, des talons à la nuque... Sa peau
tendue vibra. Puis la crise, peu à peu, mollit... Les muscles se
détendirent, reprirent leur place, et elle s'affaissa, épuisée, sur le
lit, les yeux pleins de larmes...
Durant quelques minutes, elle pleura, pleura... Larmes qui coulaient de
ses yeux intarissablement et sans bruit, comme d'une source!
--C'est fini! dit Ki-Paï... Vous pouvez lui parler...
Sa main était, maintenant, toute molle, moite et brûlante dans ma main.
Ses yeux, encore vagues et lointains, cherchaient à reprendre conscience
des objets et des formes, autour d'elle. Elle semblait revenir d'un
long, d'un angoissant sommeil.
--Clara! ma petite Clara!... murmurai-je.
Longtemps elle me regarda d'un regard triste et voilé, à travers ses
larmes.
--Toi... fit-elle... Toi... ah! oui...
Et sa voix était comme un souffle...
--C'est moi, c'est moi!... Clara, me voilà... Me reconnais-tu?
Elle eut une sorte de petit hoquet, de petit sanglot... Et elle bégaya:
--Oh! mon chéri!... mon chéri!... mon pauvre chéri!...
Mettant sa tête contre la mienne, elle supplia:
--Ne bouge plus... je suis bien ainsi... je suis pure ainsi... je suis
toute blanche... toute blanche comme une anémone!...
Je lui demandai si elle souffrait encore:
--Non! non!... je ne souffre pas... Et je suis heureuse d'être là, près
de toi... toute petite, près de toi... toute petite, toute petite... et
toute blanche, blanche comme ces petites hirondelles des contes
chinois... tu sais bien... ces petites hirondelles...
Elle ne prononçait--à peine si elle les prononçait--que de petits
mots... de petits mots de pureté, de blancheur... Sur ses lèvres, ce
n'était que petites fleurs, petits oiseaux, petites étoiles, petites
sources... et des âmes, et des ailes, et du ciel... du ciel... du
ciel...
Puis, de temps en temps, interrompant son gazouillement, elle me serrait
la main, plus fort, appuyait, pelotonnait sa tête contre la mienne, et
elle disait, avec plus d'accent:
--Oh! mon chéri!... plus jamais, je te le jure!... Plus jamais, plus
jamais... plus jamais!...
Ki-Paï s'était retirée, au fond de la chambre. Et, tout bas, elle
chantait une chanson, une de ces chansons qui endorment et bercent le
sommeil des petits enfants.
--Plus jamais... plus jamais... plus jamais!... répétait Clara, d'une
voix lente, d'une voix qui allait se perdant, se fondant dans la chanson
de plus en plus lente aussi de Ki-Paï.
Et elle s'endormit, contre moi, d'un sommeil calme, lumineux et
lointain, et profond, comme un grand et doux lac, sous la lune d'une
nuit d'été.
Ki-Paï se leva doucement, sans bruit.
--Je m'en vais! dit-elle... je m'en vais dormir dans le sampang...
Demain matin, quand l'aube viendra, vous ramènerez ma maîtresse au
palais... Et ce sera à recommencer!... Ce sera toujours à recommencer!
--Ne dis pas cela, Ki-Paï, suppliai-je... Et regarde-la dormir contre
moi, regarde-la dormir d'un si calme et si pur sommeil, contre moi!...
La Chinoise hocha sa tête grimaçante, et elle murmura, avec des yeux
tristes, où la pitié maintenant remplaçait le dégoût:
--Je la regarde dormir contre vous et je vous dis... Dans huit jours, je
vous conduirai comme ce soir, tous les deux, sur le fleuve, rentrant du
Jardin des supplices... Et, dans huit années encore, je vous conduirai
pareillement sur le fleuve, si vous n'êtes pas parti et si je ne suis
pas morte!
Elle ajouta:
--Et si je suis morte, une autre vous conduira, avec ma maîtresse, sur
le fleuve. Et si vous êtes parti, un autre que vous accompagnera ma
maîtresse sur le fleuve... Et il n'y aura rien de changé...
--Ki-Paï... Ki-Paï... pourquoi dis-tu cela?... Encore une fois,
regarde-la dormir... Tu ne sais pas ce que tu dis!...
--Chut! fit-elle en posant un doigt sur sa bouche. Ne parlez pas si
haut... Ne vous remuez pas si fort... Ne la réveillez pas... Au moins,
quand elle dort, elle ne fait point de mal, ni aux autres, ni à
elle-même!...
Marchant avec précaution, sur la pointe de ses pieds, ainsi qu'une
garde-malade, elle se dirigea vers la porte qu'elle ouvrit.
--Allez-vous-en!... allez-vous-en!
C'était la voix de Ki-Paï, impérieuse parmi les voix bourdonnantes des
femmes...
Et je vis des yeux peints, des visages fardés, des bouches rouges, des
seins tatoués, des bouches sur des seins... et j'entendis des cris, des
râles, des danses, des sons de flûte, des résonances de métal et ce nom
qui courait, haletait, de lèvres en lèvres, et secouait, comme un
spasme, tout le bateau de fleurs:
--Clara!... Clara!... Clara!
La porte se referma et les bruits s'assourdirent, et les visages
disparurent.
Et j'étais seul dans la chambre, où deux lampes brûlaient, voilées de
crêpe rose... seul avec Clara qui dormait et, de temps en temps,
répétait en son sommeil, comme un petit enfant rêvant:
--Plus jamais!... Plus jamais!...
Et comme pour donner un démenti à ces paroles, un bronze que je n'avais
pas encore aperçu, une sorte de singe de bronze, accroupi dans un coin
de la pièce, tendait vers Clara, en ricanant férocement, un sexe
monstrueux.
Ah! si plus jamais, plus jamais, elle ne pouvait se réveiller!...
--Clara!... Clara!... Clara!...
Clos Saint-Blaise, Paris, 1898-1899.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.