Le bagne est construit au bord de la rivière. Ses murs quadrangulaires
enferment un terrain de plus de cent mille mètres carrés. Pas une seule
fenêtre; pas d'autre ouverture que l'immense porte, couronnée de dragons
rouges, armée de lourdes barres de fer. Les tours des veilleurs, des
tours carrées que termine une superposition de toits aux becs recourbés,
marquent les quatre angles de la sinistre muraille. D'autres, plus
petites, s'espacent à intervalles réguliers. La nuit, toutes ces tours
s'allument comme des phares et projettent autour du bagne, sur la plaine
et sur le fleuve, une lumière dénonciatrice. L'une de ces murailles
plonge dans l'eau noire, fétide et profonde, ses solides assises que
tapissent des algues gluantes. Une porte basse communique, par un
pont-levis, avec l'estacade qui s'avance jusqu'au milieu du fleuve, et
aux charpentes de laquelle sont amarrés de nombreuses barques de service
et des sampangs. Deux hallebardiers, lance au poing, surveillent la
porte. À droite de l'estacade, un petit cuirassé, du modèle de nos
garde-pêche, se tient immobile, la gueule de ses trois canons braquée
sur le bagne. À gauche, aussi loin que l'oeil peut apercevoir la
rivière, vingt-cinq ou trente rangées de bateaux masquent l'autre rive
d'un fouillis de planches multicolores, de mâts bariolés, de cordages,
de voiles grises. Et, de temps en temps, l'on voit passer ces massives
embarcations à roue que des malheureux, enfermés dans une cage,
actionnent péniblement de leurs bras secs et nerveux.
Derrière le bagne, au loin, très loin, jusqu'à la montagne qui ceinture
l'horizon d'une ligne sombre, s'étendent des terrains rocailleux, avec
de courtes ondulations, des terrains, ici, couleur de bistre, et là, de
sang séché, dans lesquels ne poussent que des acers maigres, des
chardons bleuâtres et des cerisiers rabougris qui ne fleurissent jamais.
Désolation infinie! Accablante tristesse!... Durant huit mois de
l'année, le ciel reste bleu, d'un bleu lavé de rouge où s'avivent les
reflets d'un perpétuel incendie, d'un bleu implacable où n'ose jamais
s'aventurer le caprice d'un nuage. Le soleil cuit la terre, torréfie les
rocs, vitrifie les cailloux qui, sous les pieds, éclatent avec des
craquements de verre et des crépitements de flamme. Nul oiseau ne brave
cette fournaise aérienne. Il ne vit là que d'invisibles organismes, des
grouillements bacillaires qui, vers le soir, alors que les mornes
vapeurs montent avec le chant des matelots de la rivière exténuée,
prennent distinctement les formes de la fièvre, de la peste, de la mort!
Quel contraste avec l'autre rive où le sol, gras et riche, couvert de
jardins et de vergers, nourrit les arbres géants et les fleurs
merveilleuses!
Au sortir du pont, nous avions pu, par bonheur, trouver un palanquin qui
nous transporta, à travers la brûlante plaine, presque au bagne dont les
portes étaient encore fermées. Une équipe d'agents de police, armés de
lances à banderoles jaunes et d'immenses boucliers derrière lesquels ils
disparaissaient presque, contenait la foule impatiente et très
nombreuse. À chaque minute, elle grossissait. Des tentes étaient
dressées où l'on buvait du thé, où l'on grignotait de jolis bonbons, des
pétales de roses et d'acacias roulés dans de fines pâtes odorantes et
granitées de sucre. Dans d'autres, des musiciens jouaient de la flûte et
des poètes disaient des vers, tandis que le punka, agitant l'air
embrasé, répandait une légère fraîcheur, un frôlement de fraîcheur sur
les visages. Et des marchands ambulants vendaient des images,
d'anciennes légendes de crimes, des figurations de tortures et de
supplices, des estampes et des ivoires, étrangement obscènes. Clara
acheta quelques-uns de ces derniers, et elle me dit:
--Vois comme les Chinois, qu'on accuse d'être des barbares, sont au
contraire plus civilisés que nous; comme ils sont plus que nous dans la
logique de la vie et dans l'harmonie de la nature!... Ils ne considèrent
point l'acte d'amour comme une honte qu'on doive cacher... Ils le
glorifient au contraire, en chantent tous les gestes et toutes les
caresses... de même que les anciens, d'ailleurs, pour qui le sexe, loin
d'être un objet d'infamie, une image d'impureté, était un Dieu!... Vois
aussi comme tout l'art occidental y perd qu'on lui ait interdit les
magnifiques expressions de l'amour. Chez nous, l'érotisme est pauvre,
stupide et glaçant... il se présente toujours avec des allures
tortueuses de péché, tandis qu'ici, il conserve toute l'ampleur vitale,
toute la poésie hennissante, tout le grandiose frémissement de la
nature... Mais toi, tu n'es qu'un amoureux d'Europe... une pauvre petite
âme timide et frileuse, en qui la religion catholique a sottement
inculqué la peur de la nature et la haine de l'amour... Elle a faussé,
perverti en toi le sens de la vie...
--Chère Clara, objectai-je..., est-il donc naturel que vous recherchiez
la volupté dans la pourriture et que vous meniez le troupeau de vos
désirs s'exalter aux horribles spectacles de douleur et de mort?...
N'est-ce point là, au contraire, une perversion de cette Nature dont
vous invoquez le culte, pour excuser, peut-être, ce que vos sensualités
ont de criminel et de monstrueux?...
--Non! fit Clara, vivement... puisque l'Amour et la Mort, c'est la même
chose!... et puisque la pourriture, c'est l'éternelle résurrection de la
Vie... Voyons...
Tout à coup, elle s'interrompit et me demanda:
--Mais, pourquoi me dis-tu cela?... Es-tu drôle!...
Et, avec une moue charmante, elle ajouta:
--Est-ce ennuyeux que tu ne comprennes rien!... Comment ne sens-tu
pas?... comment n'as-tu pas encore senti que c'est, je ne dis pas même
dans l'amour, mais dans la luxure, qui est la perfection de l'amour, que
toutes les facultés cérébrales de l'homme se révèlent et s'aiguisent...
que c'est par la luxure, seule, que tu atteins au développement total de
la personnalité?... Voyons... dans l'acte d'amour, n'as-tu donc jamais
songé, par exemple, à commettre un beau crime?... c'est-à-dire à élever
ton individu au-dessus de tout, enfin?... Et si tu n'y as pas songé,
alors, pourquoi fais-tu l'amour?...
--Je n'ai pas la force de discuter, balbutiai-je... Et il me semble que
je marche dans un cauchemar... Ce soleil... cette foule... ces odeurs...
et tes yeux... ah! tes yeux de supplice et de volupté... et ta voix...
et ton crime... tout cela m'effraie... tout cela me rend fou!...
Clara eut un petit rire moqueur.
--Pauvre mignon!... soupira-t-elle drôlement... Tu ne diras pas cela, ce
soir, quand tu seras dans mes bras... et que je t'aimerai!...
La foule s'animait de plus en plus. Des bonzes, accroupis sous des
ombrelles, étalaient de longues robes rouges autour d'eux, ainsi que des
flaques de sang, frappaient sur des gongs, à coups frénétiques, et ils
invectivaient grossièrement les passants qui, pour apaiser leurs
malédictions, laissaient dévotement tomber, en des jattes de métal, de
larges pièces de monnaie.
Clara m'emmena sous une tente toute brodée de fleurs de pêcher, me fit
asseoir, près d'elle, sur une pile de coussins, et elle me dit, en me
caressant le front de sa main électrique, de sa main donneuse d'oubli et
verseuse d'ivresse:
--Mon Dieu!... que tout cela est long, chéri!... Chaque semaine, c'est
la même chose... On n'en finit jamais d'ouvrir la porte... Pourquoi ne
parles-tu pas?... Est-ce que je te fais peur?... Es-tu content d'être
venu?... Es-tu content que je te caresse, chère petite canaille
adorée?... Oh! tes beaux yeux fatigués!... C'est la fièvre... et c'est
moi aussi, dis?... Dis que c'est moi?... Veux-tu boire du thé?...
Veux-tu encore une pastille d'hamamélis?...
--Je voudrais n'être plus ici!... Je voudrais dormir!...
--Dormir!... Que tu es étrange!... Oh! tu vas voir, tout à l'heure,
comme c'est beau!... comme c'est terrible!... Et quels
extraordinaires... quels inconnus... quels merveilleux désirs cela vous
fait entrer dans la chair!... Nous reviendrons par le fleuve, dans mon
sampang... Et nous passerons la nuit dans un bateau de fleurs... Tu
veux, pas?...
Elle me donna sur les mains quelques légers coups d'éventail:
--Mais tu ne m'écoutes pas?... Pourquoi ne m'écoutes-tu pas?... Tu es
pâle et tu es triste... Et, en vérité, tu ne m'écoutes pas du tout...
Elle se pelotonna contre moi, tout contre moi, onduleuse et câline:
--Tu ne m'écoutes pas, vilain, reprit-elle... Et tu ne me caresses même
pas!... caresse-moi donc, chéri!... Tâte comme mes seins sont froids et
durs...
Et, d'une voix plus sourde, son regard dardant sur moi des flammes
vertes, voluptueuse et cruelle, elle parla ainsi:
--Tiens!... il y a huit jours... j'ai vu une chose extraordinaire... Oh!
cher amour, j'ai vu fouetter un homme, parce qu'il avait volé un
poisson... Le juge avait déclaré simplement ceci: «Il ne faut pas
toujours dire d'un homme qui porte un poisson à la main: c'est un
pêcheur!» Et il avait condamné l'homme à mourir, sous les verges de
fer... Pour un poisson, chéri!... Cela se passa dans le jardin des
supplices... L'homme était, figure-toi, agenouillé sur la terre, et sa
tête reposait sur une espèce de billot... un billot tout noir de sang
ancien... L'homme avait le dos et les reins nus... un dos et des reins
comme du vieil or!... J'arrivai juste au moment où un soldat, ayant
empoigné sa natte qu'il avait très longue, la nouait à un anneau scellé
à une dalle de pierre, dans le sol... Près du patient, un autre soldat
faisait rougir, au feu d'une forge, une petite... une toute petite
badine de fer... Et voici... Écoute-moi bien!... M'écoutes-tu?... Quand
la badine était rouge, le soldat fouettait l'homme à tour de bras, sur
les reins... La badine faisait: chuitt! dans l'air... et elle pénétrait,
très avant, dans les muscles qui grésillaient et d'où s'élevait une
petite vapeur roussâtre... comprends-tu?... Alors, le soldat laissait
refroidir la badine dans les chairs qui se boursouflaient et se
refermaient... puis, lorsqu'elle était froide, il l'arrachait
violemment, d'un seul coup... avec de menus lambeaux saignants... Et
l'homme poussait d'affreux cris de douleur... Puis le soldat
recommençait... Il recommença quinze fois!... Et à moi, aussi, chère
petite âme, il me semblait que la badine entrait, à chaque coup, dans
mes reins... C'était atroce et très doux!
Comme je me taisais:
--C'était atroce et très doux, répéta-t-elle... Et si tu savais comme il
était beau, cet homme... comme il était fort!... Des muscles pareils à
ceux des statues... Embrasse-moi, cher amour... embrasse-moi donc!
Les prunelles de Clara s'étaient révulsées. Entre ses paupières
mi-closes, je ne voyais plus que le blanc de ses yeux... Elle dit
encore:
--Il ne bougeait pas... Cela faisait sur son dos comme des petites
vagues... Oh! tes lèvres!...
Après quelques secondes de silence, elle reprit:
--L'année dernière, avec Annie, j'ai vu quelque chose de bien plus
étonnant... J'ai vu un homme qui avait violé sa mère et l'avait ensuite
éventrée d'un coup de couteau. Il paraît, du reste, qu'il était fou...
Il fut condamné au supplice de la caresse... Oui, mon chéri... Est-ce
admirable?... On ne permet pas aux étrangers d'assister à ce supplice
qui, d'ailleurs, est très rare aujourd'hui... Mais nous avions donné de
l'argent au gardien qui nous dissimula, derrière un paravent... Annie et
moi, nous avons tout vu... Le fou--il n'avait pas l'air fou--était
étendu sur une table très basse, les membres et le corps liés par de
solides cordes... la bouche bâillonnée... de façon à ce qu'il ne pût
faire un mouvement, ni pousser un cri... Une femme, pas belle, pas
jeune, au masque grave, entièrement vêtue de noir, le bras nu cerclé
d'un large anneau d'or, vint s'agenouiller auprès du fou... Elle
empoigna sa verge... et elle officia... Oh! chéri!... chéri!... Si tu
avais vu!... Cela dura quatre heures... quatre heures, pense!... quatre
heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main
de la femme ne se ralentit pas une minute, pendant lesquelles son visage
demeura froid et morne!... Le patient expira dans un jet de sang qui
éclaboussa toute la face de la tourmenteuse... Jamais je n'ai rien vu de
si atroce, et ce fut si atroce, mon chéri, qu'Annie et moi nous nous
évanouîmes... Je pense toujours à cela!...
Avec un air de regret, elle ajouta:
--Cette femme avait, à l'un de ses doigts, un gros rubis qui, durant le
supplice, allait et venait dans le soleil, comme une petite flamme rouge
et dansante... Annie l'acheta... Je ne sais ce qu'il est devenu... Je
voudrais bien l'avoir.
Clara se tut, l'esprit sans doute retourné aux impures et sanglantes
images de cet abominable souvenir...
* * * * *
Quelques minutes après, il se fit dans les tentes et parmi la foule une
rumeur. À travers mes paupières alourdies et qui, malgré moi, s'étaient
presque fermées, à l'horreur de ce récit, je vis des robes et des robes,
et des ombrelles, et des éventails, et des visages heureux, et des
visages maudits danser, tourbillonner, se précipiter... C'était comme
une poussée de fleurs immenses, comme un tournoiement d'oiseaux
féeriques...
--Les portes, cher petit coeur... s'écria Clara... les portes qu'on
ouvre!... Viens... viens vite!... Et ne sois plus triste, ah! je t'en
supplie!... Pense à toutes les belles choses que tu vas voir et que je
t'ai dites!...
Je me soulevai... Et, me saisissant le bras, elle m'entraîna, avec elle,
je ne sais où...