La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce
couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis,
ouatés par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus, Clara
heureuse, battit des mains.
--Oh! cher amour!... La cloche!... La cloche!... Nous avons de la
chance... Ne sois plus triste... ne sois plus malade, je t'en prie!...
On se pressait si furieusement, à l'entrée du bagne, que les agents de
police avaient peine à mettre un peu d'ordre dans le tumulte.
Caquetages, cris, étouffements, froissements d'étoffes, heurts
d'ombrelles et d'éventails, ce fut dans cette mêlée que Clara se jeta
résolument, plus exaltée d'avoir entendu cette cloche, dont je ne
songeai pas à lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que
signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui
causaient tant de plaisir!...
--La cloche!... la cloche!... la cloche!... Viens!...
Mais nous n'avancions pas, malgré l'effort des boys, porteurs de
paniers, qui, à grands coups de coude, tentaient de frayer un passage à
leurs maîtresses. De longs portefaix, au masque grimaçant, affreusement
maigres, la poitrine à nu et couturée sous leurs loques, tendaient en
l'air, au-dessus des têtes, des corbeilles pleines de viande, où le
soleil accélérait la décomposition et faisait éclore tout un
fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images
de cauchemar et de tueries, démons ressuscités des plus lointaines, des
plus terrifiantes légendes de la Chine, j'en voyais, près de moi, dont
un rire déchiquetait en scie la bouche aux dents laquées de bétel et se
prolongeait jusqu'à la pointe de la barbiche, en torsions sinistres.
D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement;
d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la forêt
humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les
bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.
--La cloche!... la cloche!... répétait Clara.
--Mais quelle cloche?...
--Tu verras... C'est une surprise!...
Et les odeurs soulevées par la foule--odeurs de cabinets de toilette et
d'abattoir mêlées, puanteurs des charognes et parfums des chairs
vivantes m'affadissaient le coeur, me glaçaient la moelle. C'était en
moi la même impression d'engourdissement léthargique que tant de fois
j'avais ressentie dans les forêts de l'Annam, le soir, alors que les
miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la mort derrière
chaque fleur, derrière chaque feuille, derrière chaque brin d'herbe. En
même temps, pressé, bousculé de tous les côtés, et la respiration me
manquant presque, j'allais enfin défaillir.
--Clara!... Clara!... appelai-je.
Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un
peu. Elle était, elle, libre, très joyeuse au milieu de cette foule dont
elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus répugnantes
étreintes avec une sorte de volupté pâmée. Elle tendait son corps--tout
son corps svelte et vibrant--aux brutalités, aux coups, aux
déchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose ardent; ses yeux
avaient un éclat noyé de joie sexuelle; ses lèvres se gonflaient, tels
de durs bourgeons prêts à fleurir... Elle me dit encore, avec une sorte
de pitié railleuse:
--Ah! petite femme... petite femme... petite femme!... Vous ne serez
jamais qu'une petite femme de rien du tout!...
Au sortir de l'éblouissante, de l'aveuglante lumière du soleil, le
couloir où, enfin, nous parvînmes, me sembla, tout d'abord, plein de
ténèbres. Puis, les ténèbres peu à peu s'effaçant, je pus me rendre
compte du lieu où je me trouvais.
Le couloir était vaste, éclairé d'en haut par un vitrage qui ne laissait
passer à travers l'opacité du verre qu'une lumière atténuée de velarium.
Une sensation de fraîcheur humide, presque de froid m'enveloppa tout
entier, comme d'une caresse de source. Les murs suintaient, ainsi que
des parois de grottes souterraines. Sous mes pieds brûlés par les
cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles du couloir étaient
semées, avait la douceur molle des dunes, près de la mer... J'aspirai
l'air largement, à pleins poumons. Clara me dit:
--Tu vois comme on est gentil pour les forçats, ici... Du moins, ils
sont au frais.
--Mais où sont-ils?... demandai-je... À droite et à gauche, je ne vois
que des murs!
Clara sourit.
--Comme tu es curieux!... Te voilà maintenant plus impatient que moi!...
Attends... attends un peu!.... Tout à l'heure, mon chéri... Tiens!...
Elle s'était arrêtée et me désignait un point vague du couloir, l'oeil
plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux bruits, comme
une chevrette aux écoutes dans la forêt.
--Entends-tu?... Ce sont eux!... Entends-tu?...
Alors, par-delà les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir,
par-delà les voix bourdonnantes, je perçus des cris, des plaintes
sourdes, des traînements de chaînes, des respirations haletantes comme
des forges, d'étranges et prolongés rauquements de fauves. Cela semblait
venir des profondeurs de la muraille, de dessous la terre... des abîmes
mêmes de la mort... on ne savait d'où...
--Entends-tu?... reprit Clara. Ce sont eux... tu vas les voir tout de
suite... avançons! Prends mon bras... Regarde bien... Ce sont eux!... Ce
sont eux!...
Nous nous remîmes à marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa
maîtresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne
nous lâchait plus, augmentée d'autres odeurs dont l'âcreté ammoniacale
nous piquait les yeux et la gorge.
La cloche sonnait toujours, là-bas... là-bas... lente et douce,
étouffée, pareille à la plainte d'un agonisant. Clara répéta pour la
troisième fois:
--Oh! cette cloche!... Il meurt... il meurt, mon chéri... nous le
verrons peut-être!
Tout à coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.
--Mon chéri!... mon chéri!... À ta droite!... Quelle horreur!...
Vivement, je tournai la tête... L'infernal défilé commençait.
À droite, c'étaient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutôt de
vastes cages fermées par des barreaux et séparées l'une de l'autre par
d'épaisses cloisons de pierre. Les dix premières étaient occupées,
chacune, par dix condamnés; et, toutes les dix, elles répétaient le même
spectacle. Le col serré dans un carcan si large qu'il était impossible
de voir les corps, on eût dit d'effrayantes, de vivantes têtes de
décapités posées sur des tables. Accroupis parmi leurs ordures, les
mains et les pieds enchaînés, ils ne pouvaient s'étendre, ni se coucher,
ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en déplaçant le carcan
autour de leur gorge à vif et de leur nuque saignante, leur faisait
pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mêlaient d'atroces
insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour à tour.
J'étais muet d'épouvante.
Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le
panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança
gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes,
simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les
vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges,
des regards de terreur et de faim... Puis, un même cri de douleur sortit
des dix bouches tordues... Et conscients de leur impuissance, les
condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête légèrement inclinée
et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan, les traits de leur
face décharnée et blême convulsés dans une grimace rigide, dans une
sorte d'immobile ricanement.
--Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara... Ils ne peuvent pas
atteindre la viande... Dame!... avec ces machines-là, ça se comprend...
Au fond, ça n'est pas très neuf... C'est le supplice de Tantale, décuplé
par l'horreur de l'imagination chinoise... Hein?... crois-tu, tout de
même, qu'il y a des gens malheureux?...
Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne
qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger
mouvement d'oscillation... De sourds grognements répondirent à ce geste:
une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même temps, dans
les vingt prunelles... Instinctivement, Clara recula:
--Tu vois... poursuivit-elle sur un ton moins assuré... ça les amuse que
je leur donne de la viande... ça leur fait passer un petit moment à ces
pauvres diables... ça leur procure un peu d'illusion... Avançons...
avançons!
Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées
poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des
mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et
froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble débris
verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant leurs
lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des
expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils
essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs
bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les péripéties
de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.
--Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée... Vraiment, il y a
des femmes qui ne respectent rien. C'est honteux!...
Je demandai:
--Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles tortures?
Elle répondit, distraitement:
--Je ne sais pas, moi... Aucun, peut-être, ou peu de chose, sans
doute... De menus vols chez des marchands, je suppose... D'ailleurs, ce
ne sont que des gens du peuple... des rôdeurs du port... des
vagabonds... des pauvres!... Ils ne m'intéressent pas beaucoup... Mais
il y en a d'autres... Tu vas voir mon poète, tout à l'heure... Oui, j'ai
un préféré ici... et justement il est poète!... Comme c'est drôle,
pas?... Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!... Il a fait une satire
admirable contre un prince qui avait volé le trésor... Et il déteste les
Anglais... Il y a deux ans, un soir, on l'avait amené chez moi... Il
chantait des choses délicieuses... Mais c'est dans la satire surtout
qu'il était merveilleux... Tu vas le voir. C'est le plus beau... À moins
qu'il ne soit mort déjà!... Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien
d'étonnant... Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne me
reconnaît plus... Je lui parle... je lui chante ses poèmes... Et il ne
les reconnaît pas non plus... C'est horrible, vraiment, pas?... Bah!
c'est drôle aussi, après tout...
Elle essayait d'être gaie... Mais sa gaieté sonnait faux... son visage
était grave... Ses narines battaient plus vite... Elle s'appuyait à mon
bras, plus lourdement, et je sentais courir des frissons tout le long de
son corps...
Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque
cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient
des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable
réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de
torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de strangulation,
d'écorchement et de dépècement des chairs..., imaginations démoniaques
et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un raffinement inconnu de nos
cruautés occidentales, pourtant si inventives, la science du supplice.
Musée de l'épouvante et du désespoir, où rien n'avait été oublié de la
férocité humaine et qui, sans cesse, à toutes les minutes du jour,
rappelait par des images précises, aux forçats, la mort savante à
laquelle les destinaient leurs bourreaux.
--Ne regarde pas ça!... me dit Clara avec une moue de mépris. Ça n'est
que des bois peints, mon amour... Regarde par ici, où c'est vrai...
Tiens!... Justement, le voilà, mon poète!...
Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.
Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant
la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis
tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où deux
mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches d'oiseau,
s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité avait pour
jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues des griffes
galeuses, me firent peur... Je me rejetai en arrière d'un mouvement
instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle empesté de cette
bouche, pour éviter la blessure de ces griffes... Mais Clara me ramena,
vivement, devant la cage. Au fond de la cage, dans une ombre de terreur,
cinq êtres vivants, qui avaient été autrefois des hommes, marchaient,
marchaient, tournaient, tournaient, le torse nu, le crâne noir de
meurtrissures sanguinolentes. Haletant, aboyant, hurlant, ils tentaient
vainement d'ébranler, par de rudes poussées, la pierre solide de la
cloison... Puis, ils recommençaient à marcher et à tourner, avec des
souplesses de fauves et des obscénités de singes... Un large volet
transversal cachait le bas de leurs corps et, du plancher invisible de
la cellule, montait une odeur suffocante et mortelle.
--Bonjour, poète!... dit Clara, s'adressant à la Face... Je suis
gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre cher
homme!... Me reconnais-tu aujourd'hui?... Non?... Pourquoi ne me
reconnais-tu pas?... Je suis belle, pourtant, et je t'ai aimé tout un
soir!...
La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de
viande que portait le boy... Et de sa gorge sortait un bruit rauque
d'animal.
--Tu as faim?... poursuivit Clara... Je te donnerai à manger... Pour
toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du marché... Mais auparavant,
veux-tu que je récite ton poème: _Les trois amies_?... Veux-tu?... Cela
te fera plaisir de l'entendre.
Et elle récita.
J'ai trois amies.
La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.
Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie.
Son oeil ressemble au lotus.
Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat.
Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents.
Sa voix a la douceur du miel des montagnes.
Ses hanches sont minces et flexibles.
Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.
Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté.
Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!...
J'ai trois amies.
Clara s'interrompit:
--Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle... Est-ce donc que tu n'aimes
plus ma voix?
La Face n'avait pas bougé... Elle semblait ne pas entendre. Ses regards
dévoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait dans la
bouche, mouillée de salive.
--Allons, fit Clara... Écoute encore!... Et tu mangeras, puisque tu as
si faim!
Et elle reprit d'une voix lente et rythmée:
J'ai trois amies.
La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie.
Son regard troublerait le Dieu d'amour
Et ferait rougir les bergeronnettes.
Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,
Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries,
Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur.
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête.
Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.
J'ai trois amies.
--Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant,
marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamnés répétaient le
sinistre aboiement.
Clara continua:
J'ai trois amies.
Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la passion est difforme.
Son corps est pareil à celui d'un porc.
On la dirait toujours en colère.
Toujours elle gronde et grogne.
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
Elle est malpropre en toute sa personne.
Elle mange de tout et boit à l'excès.
Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
Et c'est celle-là que j'aime.
Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie.
En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses!
J'ai trois amies...
Le poème était terminé. Clara se tut.
Les yeux avidement fixés sur la corbeille, la Face n'avait pas cessé
d'aboyer durant la récitation de la dernière strophe.
Alors, s'adressant à moi, tristement, Clara dit:
--Tu vois... Il ne se souvient plus de rien!... Il a perdu la mémoire de
ses vers, comme de mon visage... Et cette bouche que j'ai baisée ne
connaît plus la parole des hommes!... Est-ce inouï, vraiment!
Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros morceau
et, le buste joliment cambré, elle le tendit, du bout de sa fourche, à
la Face décharnée dont les yeux luirent comme deux petites braises.
--Mange, pauvre poète! dit-elle. Mange, va!
Avec des mouvements de bête affamée, le poète saisit dans ses griffes
l'horrible morceau puant et le porta à sa mâchoire où je le vis, un
instant, qui pendait, pareil à une ordure de la rue, entre les crocs
d'un chien... Mais aussitôt, dans la cage ébranlée, il y eut des
rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus,
mêlés, soudés l'un à l'autre, étreints par de longs bras maigres,
déchirés par des mâchoires; et des griffes... et des faces tordues
s'arrachant la viande!... Et je ne vis plus rien... Et j'entendis les
bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines haletantes et
sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps, des piétinements
de chair, des craquements d'os, des chocs mous de tuerie... des
râles!... De temps en temps, au-dessus du volet, une face apparaissait,
la proie aux dents, et disparaissait... Des abois encore... des râles
toujours... et presque le silence... puis rien!...
Clara s'était collée contre moi, toute frémissante.
--Ah! mon chéri!... mon chéri!...
Je lui criai:
--Jette-leur donc toute la viande... Tu vois bien qu'ils se tuent!
Elle m'étreignait, m'enlaçait.
--Embrasse-moi. Caresse-moi... C'est horrible!... c'est trop
horrible!...
Et, se haussant jusqu'à mes lèvres, elle me dit, dans un baiser féroce:
--On n'entend plus rien... Ils sont morts!... Crois-tu donc qu'ils
soient tous morts?...
Quand nous relevâmes les yeux vers la cage, une Face pâle, décharnée et
toute sanglante était collée derrière les barreaux et nous regardait
fixement, presque orgueilleusement... Un lambeau de viande coulait de
ses lèvres, parmi des filaments de bave pourprée. Sa poitrine haletait.
Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.
--C'est lui!... C'est mon poète!... C'est le plus fort!...
Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serrée:
--J'étouffe un peu, dit-elle... Et toi aussi, tu es tout pâle, mon
amour... Allons respirer un peu d'air au Jardin des supplices...
De légères gouttes de sueur perlaient à son front. Elle les essuya, et,
se tournant vers le poète, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un
menu geste de sa main dégantée:
--Je suis contente que tu aies été le plus fort, aujourd'hui!...
Mange!... mange!... Je reviendrai te voir... Adieu.
Elle congédia le boy, devenu inutile. Nous suivîmes le milieu du couloir
d'un pas pressé, malgré l'encombrement de la foule, évitant de regarder
à droite et à gauche.
La cloche sonnait toujours... Mais ses vibrations diminuaient,
diminuaient jusqu'à n'être plus qu'un souffle de brise, une toute petite
plainte d'enfant, étouffée, derrière un rideau.
--Pourquoi cette cloche?... D'où vient cette cloche?... questionnai-je.
--Comment?... Tu ne sais pas?... Mais c'est la cloche du Jardin des
supplices!... Figure-toi... On ligote un patient... et on le dépose sous
la cloche... Et l'on sonne à toute volée, jusqu'à ce que les vibrations
l'aient tué!... Et quand vient la mort, on sonne doucement, doucement,
pour qu'elle ne vienne pas trop vite, comme là-bas!... Entends-tu?...
J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son éventail
déployé:
--Non... tais-toi!... ne dis rien!... Et écoute, mon amour!... Et pense
à l'effroyable mort que ce doit être, ces vibrations sous la cloche...
Et viens avec moi... Et ne dis plus rien, ne dis plus rien...
Quand nous sortîmes du couloir, la cloche n'était plus qu'un chant
d'insecte... un bruissement d'ailes, à peine perceptible, dans le
lointain.
V
Le Jardin des supplices occupe au centre de la Prison un immense espace
en quadrilatère, fermé par des murs dont on ne voit plus la pierre, que
couvre un épais revêtement d'arbustes sarmenteux et de plantes
grimpantes. Il fut créé vers le milieu du siècle dernier par Li-Pé-Hang,
surintendant des jardins impériaux, le plus savant botaniste qu'ait eu
la Chine. On peut consulter, dans les collections du Musée Guimet,
maints ouvrages qui consacrent sa gloire et de très curieuses estampes
où sont relatés ses plus illustres travaux. Les admirables jardins de
Kiew--les seuls qui nous contentent en Europe--lui doivent beaucoup, au
point de vue technique, et aussi au point de vue de l'ornementation
florale et de l'architecture paysagiste. Mais ils sont loin encore de la
beauté pure des modèles chinois. Selon les dires de Clara, il leur
manque cette attraction de haut goût qu'on y ait mêlé les supplices à
l'horticulture, le sang aux fleurs.
Le sol, de sable et de cailloux, comme toute cette plaine stérile, fut
défoncé profondément et refait avec de la terre vierge, apportée, à
grands frais, de l'autre rive du fleuve. On conte que plus de trente
mille coolies périrent de la fièvre dans les terrassements gigantesques
qui durèrent vingt-deux années. Il s'en faut que ces hécatombes aient
été inutiles. Mélangés au sol, comme un fumier--car on les enfouissait
sur place--, les morts l'engraissèrent de leurs décompositions lentes,
et pourtant, nulle part, même au coeur des plus fantastiques forêts
tropicales, il n'existait une terre plus riche en humus naturel. Son
extraordinaire force de végétation, loin qu'elle se soit épuisée à la
longue, s'active encore aujourd'hui des ordures des prisonniers, du sang
des suppliciés, de tous les débris organiques que dépose la foule chaque
semaine et qui, précieusement recueillis, habilement travaillés avec les
cadavres quotidiens dans des pourrissoirs spéciaux, forment un puissant
_compost_ dont les plantes sont voraces et qui les rend plus vigoureuses
et plus belles. Des dérivations de la rivière, ingénieusement
distribuées à travers le jardin, y entretiennent, selon le besoin des
cultures, une fraîcheur humide, permanente, en même temps qu'elles
servent à remplir des bassins et des canaux, dont l'eau se renouvelle
sans cesse, et où l'on conserve des formes zoologiques presque
disparues, entre autres le fameux poisson à six bosses, chanté par
Yu-Sin et par notre compatriote, le poète Robert de Montesquiou.
Les Chinois sont des jardiniers incomparables, bien supérieurs à nos
grossiers horticulteurs qui ne pensent qu'à détruire la beauté des
plantes par d'irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations.
Ceux-là sont de véritables malfaiteurs et je ne puis concevoir qu'on
n'ait pas encore, au nom de la vie universelle, édicté des lois pénales
très sévères contre eux. Il me serait même agréable qu'on les
guillotinât sans pitié, de préférence à ces pâles assassins dont le
«selectionnisme» social est plutôt louable et généreux, puisque, la
plupart du temps, il ne vise que des vieilles femmes très laides, et de
très ignobles bourgeois, lesquels sont un outrage perpétuel à la vie.
Outre qu'ils ont poussé l'infamie jusqu'à déformer la grâce émouvante et
si jolie des fleurs simples, nos jardiniers ont osé cette plaisanterie
dégradante de donner à la fragilité des roses, au rayonnement stellaire
des clématites, à la gloire firmamentale des delphiniums, au mystère
héraldique des iris, à la pudeur des violettes, des noms de vieux
généraux et de politiciens déshonorés. Il n'est point rare de rencontrer
dans nos parterres un iris, par exemple, baptisé: _Le général
Archinard_!... Il est des narcisses--des narcisses!--qui se dénomment
grotesquement: _Le Triomphe du Président Félix Faure_; des roses
trémières qui, sans protester, acceptent l'appellation ridicule de:
_Deuil de Monsieur Thiers_; des violettes, de timides, frileuses et
exquises violettes à qui les noms du général Skobeleff et de l'amiral
Avellan n'ont pas semblé d'injurieux sobriquets!... Les fleurs, toute
beauté, toute lumière et toute joie... toute caresse aussi, évoquant les
moustaches grognonnes et les lourdes basanes d'un soldat, ou bien le
toupet parlementaire d'un ministre!... Les fleurs affichant des opinions
politiques, servant à diffuser les propagandes électorales!... À quelles
aberrations, à quelles déchéances intellectuelles peuvent bien
correspondre de pareils blasphèmes, et de tels attentats à la divinité
des choses? S'il était possible qu'un être assez dénué d'âme éprouvât de
la haine pour les fleurs, les jardiniers européens et, en particulier,
les jardiniers français, eussent justifié ce paradoxe, inconcevablement
sacrilège!...
Parfaits artistes et poètes ingénus, les Chinois ont pieusement conservé
l'amour et le culte dévot des fleurs: l'une des très rares, des plus
lointaines traditions qui aient survécu à leur décadence. Et, comme il
faut bien distinguer les fleurs l'une de l'autre, ils leur ont attribué
des analogies gracieuses, des images de rêve, des noms de pureté ou de
volupté qui perpétuent et harmonisent dans notre esprit les sensations
de charme doux ou de violente ivresse qu'elles nous apportent... C'est
ainsi que telles pivoines, leurs fleurs préférées, les Chinois les
saluent, selon leur forme et leur couleur, de ces noms délicieux, qui
sont, chacun, tout un poème et tout un roman: _La jeune fille qui offre
ses seins_, ou: _L'eau qui dort sous la lune_, ou: _Le Soleil dans la
forêt_, ou: _Le premier désir de la Vierge couchée_, ou _Ma robe n'est
plus toute blanche parce qu'en la déchirant le Fils du Ciel y a laissé
un peu de sang rose_; ou bien encore, celle-ci: _J'ai joui de mon ami
dans le jardin_.
Et Clara, qui me contait ces choses gentilles, s'écriait, indignée, en
frappant le sol de ses petits pieds, chaussés de peau jaune:
--Et on les traite de magots, de sauvages, ces divins poètes qui
appellent leurs fleurs: _J'ai joui de mon ami dans le jardin_!...
* * * * *
Les Chinois ont raison d'être fiers du Jardin des Supplices, le plus
complètement beau, peut-être, de toute la Chine, où, pourtant, il en est
de merveilleux. Là, sont réunies les essences les plus rares de leur
flore, les plus délicates, comme les plus robustes, celles qui viennent
des névés de la montagne, celles qui croissent dans l'ardente fournaise
des plaines, celles aussi, mystérieuses et farouches, qui se dissimulent
au plus impénétrable des forêts et auxquelles les superstitions
populaires prêtent des âmes de génies malfaisants. Depuis le palétuvier
jusqu'à l'azalée saxatile, la violette cornue et biflore jusqu'au
népenthès distillatoire, l'hibiscus volubile jusqu'à l'hélianthe
stolonifère, depuis l'androsace, invisible dans sa fissure de roc,
jusqu'aux lianes les plus follement enlaçantes, chaque espèce est
représentée par des spécimens nombreux qui, gorgés de nourritures
organiques et traités selon les rites par de savants jardiniers,
prennent des développements anormaux, des colorations dont nous avons
peine, sous nos climats moroses et dans nos jardins sans génie, à
imaginer la prodigieuse intensité.
* * * * *
Un vaste bassin que traverse l'arc d'un pont de bois, peint en vert vif,
marque le milieu du jardin au creux d'un vallonnement où aboutissent
quantité d'allées sinueuses et de sentes fleuries d'un dessin souple et
d'une harmonieuse ondulation. Des nymphéas, des nélumbiums animent l'eau
de leurs feuilles processionnelles et de leurs corolles errantes jaunes,
mauves, blanches, roses, pourprées; des touffes d'iris dressent leurs
hampes fines, au haut desquelles semblent percher d'étranges oiseaux
symboliques, des butomes panachés, des cypérus, pareils à des
chevelures, des luzules géantes, mêlent leurs feuillages disparates aux
inflorescences phalliformes et vulvoïdes des plus stupéfiantes aroïdées.
Par une combinaison géniale, sur les bords du bassin, entre les
scolopendres godronnés, les trolles et les inules, des glycines
artistement taillées s'élèvent et se penchent, en voûte, au-dessus de
l'eau qui reflète le bleu de leurs grappes retombantes et balancées. Et
des grues, en manteau gris perle, aux aigrettes soyeuses, aux caroncules
écarlates, des hérons blancs, des cigognes blanches à nuque bleue de la
Mandchourie, promènent parmi l'herbe haute leur grâce indolente et leur
majesté sacerdotale.
Ici et là, sur des éminences de terre et de rocs rouges tapissés de
fougères naines, d'androsaces, de saxifrages et d'arbustes rampants, de
sveltes et gracieux kiosques lancent, au-dessus des bambous et des
cedrèles, le cône pointu de leurs toits ramagés d'or et les délicates
nervures de leurs charpentes dont les extrémités s'incurvent et se
retroussent dans un mouvement hardi. Le long des pentes, les espèces
pullulent; épimèdes issant d'entre les pierres, avec leurs fleurs
graciles, remuantes et voletantes comme des insectes; hémérocalles
orangés offrant aux sphinx leur calice d'un jour, oenothères blancs,
leur coupe d'une heure; opuntias charnus, éomecons, morées, et des
nappes, des coulées, des ruissellements de primevères, ces primevères de
la Chine, si abondamment polymorphes et dont nous n'avons, dans nos
serres, que des images appauvries; et tant de formes charmantes et
bizarres, et tant de couleurs fondues!... Et tout autour des kiosques,
entre des fuites de pelouses, dans des perspectives frissonnantes, c'est
comme une pluie rose, mauve, blanche, un fourmillement nuancé, une
palpitation nacrée, carnée, lactée, et si tendre et si changeante qu'il
est impossible d'en rendre avec des mots la douceur infinie, la poésie
inexprimablement édénique.
* * * * *
Comment avions-nous été transportés là?... Je n'en savais rien... Sous
la poussée de Clara, une porte, soudain, s'était ouverte dans le mur du
sombre couloir. Et, soudain, comme sous la baguette d'une fée, ç'avait
été en moi une irruption de clarté céleste et devant moi des horizons,
des horizons!
Je regardais, ébloui; ébloui de la lumière plus douce, du ciel plus
clément, ébloui même des grandes ombres bleues que les arbres,
mollement, allongeaient sur l'herbe, ainsi que de paresseux tapis;
ébloui de la féerie mouvante des fleurs, des planches de pivoines que de
légers abris de roseaux préservaient de l'ardeur mortelle du soleil...
Non loin de nous, sur l'une de ces pelouses, un appareil d'arrosage
pulvérisait de l'eau dans laquelle se jouaient toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel, à travers laquelle les gazons et les fleurs prenaient des
translucidités de pierres précieuses.
Je regardais avidement, sans jamais me lasser. Et je ne voyais alors
aucun de ces détails que je recomposai plus tard; je ne voyais qu'un
ensemble de mystères et de beautés dont je ne cherchais pas à
m'expliquer la brusque et consolante apparition. Je ne me demandais même
pas, non plus, si c'était de la réalité qui m'entourait ou bien du
rêve... Je ne me demandais rien... je ne pensais à rien... je ne disais
rien... Clara parlait, parlait... Sans doute, elle me racontait encore
des histoires et des histoires... Je ne l'écoutais pas, et je ne la
sentais pas, non plus, près de moi. En ce moment, sa présence, près de
moi, m'était si lointaine! Si lointaine aussi sa voix..., et tellement
inconnue!...
Enfin, peu à peu, je repris possession de moi-même, de mes souvenirs, de
la réalité des choses, et je compris pourquoi et comment j'étais là...
Au sortir de l'enfer, encore tout blême de la terreur de ces faces de
damnés, les narines encore toutes remplies de cette odeur de pourriture
et de mort, les oreilles vibrant encore aux hurlements de la torture, le
spectacle de ce jardin me fut une détente subite: après avoir été comme
une exaltation inconsciente, comme une irréelle ascension de tout mon
être vers les éblouissements d'un pays de rêve... Avec délices,
j'aspirai, à pleines gorgées, l'air nouveau que tant de fins et mols
aromes imprégnaient... C'était l'indicible joie du réveil, après
l'oppressant cauchemar... Je savourai cette ineffable impression de
délivrance de quelqu'un, enterré vivant dans un épouvantable ossuaire,
et qui vient d'en soulever la pierre et de renaître, au soleil, avec sa
chair intacte, ses organes libres, son âme toute neuve...
Un banc, fait de troncs de bambous, se trouvait là, près de moi, à
l'ombre d'un immense frêne dont les feuilles pourpres, étincelant dans
la lumière, donnaient l'illusion d'un dôme de rubis... Je m'y assis, ou
plutôt, je m'y laissai tomber, car la joie de toute cette vie splendide
me faisait presque défaillir, maintenant, d'une volupté ignorée.
Et je vis, à ma gauche, gardien de pierre de ce jardin, un Buddha,
accroupi sur une roche, qui montrait sa face tranquille, sa face de
Bonté souveraine, toute baignée d'azur et de soleil. Des jonchées de
fleurs, des corbeilles de fruits couvraient le socle du monument
d'offrandes propitiatoires et parfumées. Une jeune fille, en robe jaune,
se haussait jusqu'au front de l'exorable dieu, qu'elle couronnait
pieusement de lotus et de cypripèdes... Des hirondelles voletaient
autour, en poussant de petits cris joyeux... Alors, je songeai--avec
quel religieux enthousiasme, avec quelle adoration mystique!--à la vie
sublime de celui qui, bien avant notre Christ, avait prêché aux hommes
la pureté, le renoncement et l'amour...
Mais, penchée sur moi comme le péché, Clara, la bouche rouge et pareille
à la fleur de cydoine, Clara, les yeux verts, du vert grisâtre qu'ont
les jeunes fruits de l'amandier, ne tarda pas à me ramener à la réalité,
et elle me dit, en me désignant dans un grand geste le jardin:
--Vois, mon amour, comme les Chinois sont de merveilleux artistes et
comme ils savent rendre la nature complice de leurs raffinements de
cruauté!... En notre affreuse Europe qui, depuis si longtemps, ignore ce
que c'est que la beauté, on supplicie secrètement au fond des geôles, ou
sur les places publiques, parmi d'ignobles foules avinées... Ici, c'est
parmi les fleurs, parmi l'enchantement prodigieux et le prodigieux
silence de toutes les fleurs, que se dressent les instruments de torture
et de mort, les pals, les gibets et les croix... Tu vas les voir, tout à
l'heure, si intimement mêlés aux splendeurs de cette orgie florale, aux
harmonies de cette nature unique et magique, qu'ils semblent, en quelque
sorte, faire corps avec elle, être les fleurs miraculeuses de ce sol et
de cette lumière...
Et, comme je n'avais pu réprimer un geste d'impatience:
--Bête! fit Clara... petite bête qui ne comprend rien!...
Le front barré d'une ombre dure, elle continua:
--Voyons!... Étant triste, ou malade, as-tu, quelquefois, passé dans une
fête?... Alors tu as senti combien ta tristesse s'irritait,
s'exaspérait, comme d'une offense, à la joie des visages, à la beauté
des choses... C'est une impression intolérable... Pense à ce que cela
doit être pour le patient qui va mourir dans les supplices... Songe
combien la torture se multiplie dans sa chair et dans son âme de tout le
resplendissement qui l'environne... et combien l'agonie s'y fait plus
atroce, plus désespérément atroce, cher petit coeur!...
--Je songeais à l'amour, répliquai-je sur un ton de reproche... Et voilà
que vous me parlez encore, que vous me parlez toujours de supplices!...
--Sans doute!... puisque c'est la même chose...
Elle était restée près de moi, debout, ses mains sur mon épaule. Et
l'ombre rouge du frêne l'enveloppait comme d'une lueur de feu... Elle
s'assit sur le banc, et elle poursuivit:
--Et puisqu'il y a des supplices partout où il y a des hommes... Je n'y
peux rien, mon bébé, et je tâche de m'en accommoder et de m'en réjouir,
car le sang est un précieux adjuvant de la volupté... C'est le vin de
l'amour...
Elle traça, dans le sable, du bout de son ombrelle, quelques figures,
naïvement indécentes, et elle dit:
--Je suis sûre que tu crois les Chinois plus féroces que nous?... Mais
non... mais non!... Nous, les Anglais?... Ah! parlons-en!... Et vous,
les Français?... Dans votre Algérie, aux confins du désert, j'ai vu
ceci... Un jour, des soldats capturèrent des Arabes... de pauvres Arabes
qui n'avaient pas commis d'autre crime que de fuir les brutalités de
leurs conquérants... Le colonel ordonna qu'ils fussent mis à mort
sur-le-champ, sans enquête, ni procès... Et voici ce qui arriva... Ils
étaient trente... on creusa trente trous dans le sable, et on les y
enterra jusqu'au col, nus, la tête rase, au soleil de midi... Afin
qu'ils ne mourussent pas trop vite... on les arrosait, de temps en
temps, comme des choux... Au bout d'une demi-heure, les paupières
s'étaient gonflées... les yeux sortaient de l'orbite... les langues
tuméfiées emplissaient les bouches, affreusement ouvertes... et la peau
craquait, se rissolait sur les crânes... C'était sans grâce, je
t'assure, et même sans terreur, ces trente têtes mortes, hors du sol, et
semblables à d'informes cailloux!... Et nous?... C'est pire encore!...
Ah! je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai quand, à Kandy,
l'ancienne et morne capitale de Ceylan, je gravis les marches du temple
où les Anglais égorgèrent, stupidement, sans supplices, les petits
princes Modéliars que les légendes nous montrent si charmants, pareils à
ces icones chinoises, d'un art si merveilleux, d'une grâce si
hiératiquement calme et pure, avec leur nimbe d'or et leurs longues
mains jointes... Je sentis qu'il s'était accompli là... sur ces marches
sacrées, non encore lavées de ce sang par quatre-vingts ans de
possession violente, quelque chose de plus horrible qu'un massacre
humain; la destruction d'une précieuse, émouvante, innocente beauté...
Dans cette Inde agonisante et toujours mystérieuse, à chaque pas que
l'on fait sur le sol ancestral, les traces de cette double barbarie
européenne demeurent... Les boulevards de Calcutta, les fraîches villas
himalayennes de Dardjilling, les tribades de Bénarès, les fastueux
hôtels des traitants de Bombay n'ont pu effacer l'impression de deuil et
de mort que laissent partout l'atrocité du massacre sans art, et le
vandalisme et la destruction bête... Ils l'accentuent, au contraire...
En n'importe quels endroits où elle parut, la civilisation montre cette
face gémellée de sang stérile et de ruines à jamais mortes... Elle peut
dire comme Attila: «L'herbe ne croît plus où mon cheval a passé.»...
Regarde ici, devant toi, autour de toi... Il n'est pas un grain de sable
qui n'ait été baigné de sang... et ce grain de sable lui-même, qu'est-il
sinon de la poussière de mort?... Mais comme ce sang est généreux et
féconde cette poussière!... Regarde... l'herbe est grasse... les fleurs
pullulent... et l'amour est partout!...
Le visage de Clara s'était ennobli... Une mélancolie très douce
atténuait la barre d'ombre de son front, voilait les flammes vertes de
ses yeux... Elle reprit:
--Ah! que la petite ville morte de Kandy me sembla triste et poignante
ce jour-là!... Dans la chaleur torride, un lourd silence planait, avec
les vautours, sur elle... Quelques Hindous sortaient du temple où ils
avaient porté des fleurs au Buddha... La douceur profonde de leurs
regards, la noblesse de leur front, la faiblesse souffrante de leur
corps, consumé par la fièvre, la lenteur biblique de leur démarche, tout
cela m'émut jusques au fond des entrailles... Ils semblaient en exil,
sur la terre natale, près de leur Dieu si doux, enchaîné et gardé par
les cipayes... Et, dans leurs prunelles noires, il n'y avait plus rien
de terrestre... plus rien qu'un rêve de libération corporelle, l'attente
des nirvanas pleins de lumière... Je ne sais quel respect humain me
retint de m'agenouiller devant ces douloureux, ces vénérables pères de
ma race, de ma race parricide... Je me contentai de les saluer
humblement... Mais ils passèrent sans me voir... sans voir mon salut...
sans voir les larmes de mes yeux... et l'émotion filiale qui me gonflait
le coeur... Et quand ils eurent passé, je sentis que je haïssais
l'Europe, d'une haine qui ne s'éteindrait jamais...
S'interrompant, tout d'un coup, elle me demanda:
--Mais je t'ennuie, dis? Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout
cela... Ça n'a aucun rapport... Je suis folle!...
--Non... non... chère Clara, répondis-je en lui baisant les mains... Je
vous aime, au contraire, de me parler ainsi... Parlez-moi toujours
ainsi!...
Elle continua:
--Après avoir visité le temple, pauvre et nu, qu'un gong décore à
l'entrée, seul vestige des richesses anciennes, après avoir respiré
l'odeur des fleurs dont l'image du Buddha était toute jonchée, je
remontai mélancoliquement vers la ville... Elle était déserte...
Évocation grotesque et sinistre du progrès occidental, un pasteur--seul
être humain--y rôdait, rasant les murs, une fleur de lotus au bec...
Sous cet aveuglant soleil, il avait conservé, comme dans les brumes
métropolitaines, son caricatural uniforme de clergyman, feutre noir et
mou, longue redingote noire à col droit et crasseux, pantalon noir,
retombant, en vrilles crapuleuses, sur de massives chaussures de
roulier... Ce costume revêche de prédicant s'accompagnait d'une ombrelle
blanche, sorte de punka portatif et dérisoire, unique concession faite
par le cuistre aux moeurs locales et au soleil de l'Inde que les Anglais
n'ont pu, jusqu'ici, transformer en brouillard de suie. Et je songeai,
non sans irritation, qu'on ne peut faire un pas, de l'équateur au pôle,
sans se heurter à cette face louche, à ces yeux rapaces, à ces mains
crochues, à cette bouche immonde qui, sur les divinités charmantes et
les mythes adorables des religions-enfants, va soufflant, avec l'odeur
du gin cuvé, l'effroi des versets de la Bible.
Elle s'anima. Ses yeux exprimaient une haine généreuse que je ne leur
connaissais pas. Oubliant ce lieu où nous étions, ses enthousiasmes
criminels de tout à l'heure et ses exaltations sanglantes, elle dit:
--Partout où il y a du sang versé à légitimer, des pirateries à
consacrer, des violations à bénir, de hideux commerces à protéger, on
est sûr de le voir, ce Tartuffe britannique, poursuivre, sous prétexte
de prosélytisme religieux ou d'étude scientifique, l'oeuvre de la
conquête abominable. Son ombre astucieuse et féroce se profile sur la
désolation des peuples vaincus, accolée à celle du soldat égorgeur et du
Shylock rançonnier. Dans les forêts vierges, où l'Européen est plus
justement redouté que le tigre, au seuil de l'humble paillote dévastée,
entre les cases incendiées, il apparaît, après le massacre, comme, les
soirs de bataille, l'écumeur d'armée qui vient détrousser les morts.
Digne pendant, d'ailleurs, de son concurrent, le missionnaire catholique
qui, lui aussi, apporte la civilisation au bout des torches, à la pointe
des sabres et des baïonnettes... Hélas!... la Chine est envahie, rongée
par ces deux fléaux... Dans quelques années, il ne restera plus rien de
ce pays merveilleux, où j'aime tant à vivre!...
Tout à coup, elle se leva, et poussant un cri:
--Et la cloche, mon amour!... On n'entend plus la cloche... Ah! mon
Dieu... il sera mort!... Pendant que nous étions là, à causer, on
l'aura, sans doute, conduit au charnier... Et nous ne le verrons pas!...
C'est de ta faute, aussi...
Elle m'obligea à me lever du banc...
--Vite!... vite! chéri!...
--Rien ne nous presse, ma chère Clara... Nous verrons toujours assez
d'horreurs... Parle-moi encore comme tu me parlais il y a une seconde où
j'aimais tant ta voix, où j'aimais tant tes yeux!
Elle s'impatienta:
--Vite!... vite!... Tu ne sais pas ce que tu dis!...
Ses yeux étaient redevenus durs, sa voix haletante, sa bouche
impérieusement cruelle et sensuelle... Il me sembla que le Buddha
lui-même tordait, maintenant, dans un mauvais soleil, une face ricanante
de bourreau... Et j'aperçus la jeune fille aux offrandes qui
s'éloignait, dans une allée, entre des pelouses, là-bas... Sa robe jaune
était toute menue, légère et brillante, comme une fleur de narcisse.
* * * * *
L'allée où nous marchions était bordée de pêchers, de cerisiers, de
cognassiers, d'amandiers, les uns nains et taillés selon des formes
bizarres, les autres, libres, en touffes, et poussant dans tous les sens
leurs longues branches, chargées de fleurs. Un petit pommier dont le
bois, les feuilles et les fleurs étaient d'un rouge vif, imitait la
forme d'un vase pansu. Je remarquai aussi un arbre admirable, qu'on
appelle le poirier à feuilles de bouleau. Il s'élevait en pyramide
parfaitement droite, à la hauteur de six mètres, et, de la base très
large au sommet en cône pointu, il était tellement couvert de fleurs
qu'on ne voyait ni ses feuilles, ni ses branches. D'innombrables pétales
ne cessaient de se détacher, alors que d'autres s'ouvraient, et ils
voletaient autour de la pyramide, et ils tombaient lentement sur les
allées et les pelouses qu'ils couvraient d'une blancheur de neige. Et
l'air, au loin, s'imprégnait de subtiles odeurs d'églantine et de
réséda. Puis, nous longeâmes des massifs d'arbustes que décoraient, avec
les deutzias parviflores, aux larges corymbes rosés, ces jolies
ligustrines de Pékin, au feuillage velu, aux grandes panicules plumeuses
de fleurs blanches, poudrées de soufre.
C'était, à chaque pas, une joie nouvelle, une surprise des yeux qui me
faisait pousser des cris d'admiration. Ici, une vigne dont j'avais
remarqué, dans les montagnes de l'Annam, les larges feuilles blondes,
irrégulièrement échancrées et dentelées, aussi dentelées, aussi
échancrées, aussi larges que les feuilles du ricin, enlaçait de ses
ventouses un immense arbre mort, montait jusqu'au faîte du branchage et,
de là, retombait en cataracte, en avalanche, protégeant toute une flore
d'ombre qui s'épanouissait à la base entre les nefs, les colonnades et
les niches formées par ses sarments croulants. Là, un stéphanandre
exhibait son feuillage paradoxal, précieusement ouvré comme un cloisonné
et dont je m'émerveillais qu'il passât par toute sorte de colorations,
depuis le vert paon jusqu'au bleu d'acier, le rose tendre jusqu'au
pourpre barbare, le jaune clair jusqu'à l'ocre brun. Tout près, un
groupe de viburnums gigantesques, aussi hauts que des chênes, agitaient
de grosses boules neigeuses à la pointe de chaque rameau.
De place en place, agenouillés dans l'herbe, ou perchés sur des échelles
rouge, des jardiniers faisaient courir des clématites sur de fines
armatures de bambous; d'autres enroulaient des ipomées, des calystégies
sur de longs et minces tuteurs de bois noir... Et, partout, dans les
pelouses, les lis élevaient leurs tiges, prêtes à fleurir.
Arbres, arbustes, massifs, plantes isolées ou groupées, il semblait tout
d'abord qu'ils eussent poussé là au hasard du germe, sans méthode, sans
culture, sans autre volonté que la nature, sans autre caprice que la
vie. Erreur. L'emplacement de chaque végétal avait été, au contraire,
laborieusement étudié et choisi, soit pour que les couleurs et les
formes se complétassent, se fissent mieux valoir l'une par l'autre, soit
pour ménager des plans, des fuites aériennes, des perspectives florales
et multiplier les sensations, en combinant les décors. La plus humble
des fleurs, de même que l'arbre le plus géant, concourait, par sa
position même, à une harmonie inflexible, à un ensemble d'art, dont
l'effet était d'autant plus émouvant qu'il ne sentait ni le travail
géométrique, ni l'effort décoratif.
* * * * *
Tout, aussi, semblait avoir été disposé, par la munificence de la
nature, pour le triomphe des pivoines.
Sur les pentes douces, semées, en guise de gazon, d'aspérules odorantes
et de crucianelles roses, du rose passé des vieilles soies, des
pivoines, des champs de pivoines arborescentes déroulaient de somptueux
tapis. Près de nous, il y en avait d'isolées, qui nous tendaient
d'immenses calices rouges, noirs, cuivrés, orangés, pourprés. D'autres,
idéalement pures, offraient les plus virginales nuances du rose et du
blanc. Réunies en foule chatoyante, ou bien solitaires au bord de
l'allée, méditatives au pied des arbres, amoureuses le long des massifs,
les pivoines étaient bien réellement les fées, les reines miraculeuses
de ce miraculeux jardin.
Partout où le regard se posait, il rencontrait une pivoine. Sur les
ponts de pierre, entièrement recouverts de plantes saxatiles et qui, de
leurs arches audacieuses, relient les masses de rochers et font
communiquer entre eux les kiosques, les pivoines passaient, pareilles à
une foule en fête. Leur procession brillante ascensionnait les tertres,
autour desquels montent, se croisent, s'enchevêtrent les allées et les
sentes que bordent de menus fusains argentés et des troènes taillés en
haies. J'admirai un monticule où, sur des murs très bas, très blancs,
construits en colimaçon, s'étendaient, protégées par des nattes, les
plus précieuses espèces de pivoines, que d'habiles artistes avaient
assouplies aux formes multiples de l'espalier. Dans l'intervalle de ces
murs, des pivoines immémoriales, en boule sur de hautes tiges nues,
s'espaçaient, dans des caisses carrées. Et le sommet se couronnait de
touffes épaisses, de libres buissons de la plante sacrée dont la
floraison, si éphémère en Europe, se succède ici durant toutes les
saisons. Et, à ma droite, à ma gauche, toutes proches de moi, ou bien
perdues dans les perspectives lointaines, c'étaient encore, c'étaient
toujours des pivoines, des pivoines, des pivoines...
* * * * *
Clara s'était remise à marcher très vite, presque insensible à cette
beauté; elle marchait, le front barré d'une ombre dure, les prunelles
ardentes... On eût dit qu'elle allait, emportée par une force de
destruction... Elle parlait, et je ne l'entendais pas, ou si peu! Les
mots de «mort, de charme, de torture, d'amour» qui, sans cesse,
tombaient de ses lèvres, ne me semblaient plus qu'un écho lointain, une
toute petite voix de cloche à peine perceptible là-bas, là-bas, et
fondue dans la gloire, dans le triomphe, dans la volupté sereine et
grandiose de cette éblouissante vie.
Clara marchait, marchait, et je marchais près d'elle, et partout,
c'étaient, avec les surprises nouvelles des pivoines, des arbustes de
rêve ou de folie, des fusains bleus, des houx aux violentes panachures,
des magnolias gaufrés, frisés, des cèdres nains qui s'ébouriffaient
comme des chevelures, des aralias, et de hautes graminées, des eulalies
géantes dont les feuilles en ruban retombent et ondulent, pareilles à
des peaux de serpents, lamées d'or. C'étaient aussi des essences
tropicales, des arbres inconnus sur le tronc desquels se balançaient
d'impures orchidées; le banian de l'Inde, qui s'enracine dans le sol par
ses branches multipliantes; d'immenses musas et, sous l'abri de leurs
feuilles, des fleurs comme des insectes, comme des oiseaux, tel le
féerique strelitzia, dont les pétales jaunes sont des ailes, et qu'anime
un vol perpétuel.
Tout à coup, Clara s'arrêta, comme si un bras invisible se fût posé sur
elle, brutalement.
Inquiète, nerveuse, les narines battantes, ainsi qu'une biche qui vient
de flairer dans le vent l'odeur du mâle, elle huma l'air autour d'elle.
Un frémissement, que je connaissais pour être l'avant-coureur du spasme,
parcourut tout son corps. Ses lèvres devinrent instantanément plus
rouges et gonflées.
--As-tu senti?... fit-elle d'une voix brève et sourde.
--Je sens l'arôme des pivoines qui emplit le jardin... répondis-je.
Elle frappa la terre de son pied impatient:
--Ce n'est pas cela!... Tu n'as pas senti?... Rappelle-toi!...
Et, ses narines encore plus ouvertes, ses yeux plus brillants, elle dit:
--Cela sent, comme quand je t'aime!...
Alors, vivement, elle se pencha sur une plante, un thalictre qui, au
bord de l'allée, dressait une longue tige fine, branchue, rigide, d'un
violet clair. Chaque rameau axillaire sortait d'une gaine ivoirine en
forme de sexe et se terminait par une grappe de toutes petites fleurs,
serrées l'une contre l'autre et couvertes de pollen...
--C'est elle!... c'est elle!... Oh! mon chéri!...
En effet, une odeur puissante, phosphatée, une odeur de semence humaine
montait de cette plante... Clara cueillit la tige, me força à en
respirer l'étrange odeur, puis, me barbouillant le visage de pollen:
--Oh! chéri... chéri!... fit-elle... la belle plante!... Et comme elle
me grise!... Comme elle m'affole!... Est-ce curieux qu'il y ait des
plantes qui sentent l'amour?... Pourquoi, dis?... Tu ne sais pas?... Eh
bien, je le sais, moi... Pourquoi y aurait-il tant de fleurs qui
ressemblent à des sexes, si ce n'est pas parce que la nature ne cesse de
crier aux êtres vivants par toutes ses formes et par tous ses parfums:
«Aimez-vous!... aimez-vous!... faites comme les fleurs... Il n'y a que
l'amour!...» Dis-le aussi qu'il n'y a que l'amour. Oh! dites-le vite,
cher petit cochon adoré...
Elle continua de humer l'odeur du thalictre et d'en mâchonner la grappe,
dont le pollen se collait à ses lèvres. Et brusquement, elle déclara:
--J'en veux dans le jardin... j'en veux dans ma chambre... dans le
kiosque... dans toute la maison... Sens, petit coeur, sens!... Une
simple plante... est-ce admirable!... Et maintenant, viens... viens!...
Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard... à la cloche!...
Avec une moue, qui était comique et tragique, tout ensemble, elle dit
encore:
--Pourquoi aussi t'es-tu attardé là-bas, sur ce banc?... Et toutes ces
fleurs!... Ne les regarde pas... ne les regarde plus... Tu les verras
mieux après... après avoir vu souffrir, après avoir vu mourir. Tu verras
comme elles sont plus belles, quelle ardente passion exaspère leurs
parfums!... Sens encore, mon chéri... et viens... Et prends mes seins...
Comme ils sont durs!... Leurs pointes s'irritent à la soie de ma robe...
on dirait d'un fer chaud qui les brûle... C'est délicieux... Viens
donc...
Elle se mit à courir, le visage tout jaune de pollen, la tige de
thalictre entre les dents...
* * * * *
Clara ne voulut pas s'arrêter devant une autre image de Buddha dont la
face crispée et mangée par le temps se tordait dans le soleil. Une femme
lui offrait des branches de cydoine, et ces fleurs me semblèrent de
petits coeurs d'enfant... Au détour d'une allée, nous croisâmes, portée
par deux hommes, une civière sur laquelle se mouvait une sorte de paquet
de chair sanglante, une sorte d'être humain, dont la peau, coupée en
lanières, traînait sur le sol, comme des guenilles. Bien qu'il fût
impossible de reconnaître le moindre vestige d'humanité dans cette plaie
hideuse qui, pourtant, avait été un homme, on sentait que, par un
prodige, cela respirait encore. Et des gouttes rouges, des traînées de
sang marquaient l'allée.
Clara cueillit deux fleurs de pivoine et les déposa sur la civière,
silencieusement, d'une main tremblante. Les porteurs découvrirent, dans
un sourire de brute, leurs gencives noires et leurs dents laquées... et,
quand la civière eut passé:
--Ah! ah!... Je vois la cloche... dit Clara... je vois la cloche...
Et, tout autour de nous, et tout autour de la civière qui s'éloignait,
c'était comme une pluie rose, mauve et blanche, un fourmillement nuancé,
une palpitation carnée, lactée, nacrée, et si tendre et si changeante,
qu'il est impossible d'en rendre, avec des mots, la douceur infinie et
le charme inexprimablement édénique...