Le bagne est de l'autre côté de la rivière qui, au sortir de la ville,
déroule lentement, sinistrement, entre des berges plates, ses eaux
pestilentielles et toutes noires. Pour s'y rendre, il faut faire un long
détour, atteindre un pont sur lequel, tous les mercredis, au milieu
d'une affluence considérable de personnes élégantes, se tient le marché
de la Viande-aux-Forçats.
Clara avait refusé le palanquin. Nous descendîmes, à pied, le jardin
situé hors l'enceinte de la cité et, par un sentier, bordé ici de
pierres brunes, là d'épaisses haies de roses blanches ou de troènes
taillés, nous gagnâmes les faubourgs, à cet endroit où la ville diminuée
se fait presque la campagne, où les maisons, devenues des cahutes,
s'espacent, de loin en loin, dans de petits enclos, treillagés de
bambous. Ce ne sont, ensuite, que vergers en fleurs, cultures de
maraîchers ou terrains vagues. Des hommes nus jusqu'à la ceinture,
coiffés de chapeaux en forme de cloche, travaillaient péniblement sous
le soleil, et plantaient des lis--ces beaux lis tigrés dont les pétales
ressemblent à des pattes d'araignée marine, et dont les bulbes savoureux
servent à la nourriture des riches. Nous passâmes ainsi devant quelques
misérables hangars où des potiers tournaient des pots, où des trieurs de
chiffons, accroupis, parmi de vastes corbeilles, inventoriaient la
récolte du matin, tandis que passait et repassait au-dessus d'eux, une
bande de corors affamés et croassants. Plus loin, sous un énorme
figuier, nous vîmes, assis à la margelle d'une fontaine, un doux et
méticuleux vieillard qui lavait des oiseaux. À chaque instant, nous
croisions des palanquins qui transportaient vers la ville des matelots
européens, déjà ivres. Et, derrière nous, ardente et tassée, escaladant
la haute colline, la ville, avec ses temples et ses étranges maisons
rouges, vertes, jaunes, crépitait dans la lumière.
Clara marchait vite, sans pitié pour ma fatigue, sans souci du soleil
qui embrasait l'atmosphère et, malgré nos parasols, nous brûlait la
peau; elle marchait libre, souple, hardie, heureuse. Parfois, sur un ton
de reproche enjoué, elle me disait:
--Que vous êtes lent, chéri... Dieu que vous êtes lent!... Vous
n'avancez pas... Pourvu que les portes du bagne ne soient pas ouvertes
quand nous arriverons et que les forçats ne soient pas gavés!... Ce
serait affreux!... Oh! comme je vous détesterais!
De temps en temps, elle me donnait des pastilles d'hamamélis, dont la
vertu est d'activer la respiration, et, les yeux moqueurs:
--Oh! petite femme!... petite femme... petite femme de rien du tout!
Puis, moitié rieuse, moitié fâchée, elle se mettait à courir... Et
j'avais beaucoup de peine à la suivre... Plusieurs fois, je dus
m'arrêter et reprendre haleine. Il me semblait que mes veines se
rompaient, que mon coeur éclatait dans ma poitrine.
Et Clara répétait, de sa voix gazouilleuse:
--Petite femme!... Petite femme de rien du tout!
* * * * *
Le sentier débouche sur le quai du fleuve. Deux grands steamers
débarquaient du charbon et des marchandises d'Europe; quelques jonques
appareillaient pour la pêche; une nombreuse flottille de sampangs, avec
ses tentes bigarrées, dormait à l'ancre, bercée par le léger clapotement
de l'eau. Pas un souffle ne passait dans l'air.
Ce quai m'offensa. Il était sale et défoncé, couvert de poussière noire,
jonché de vidures de poisson. De puantes odeurs, des bruits de rixes,
des chants de flûte, des abois de chien nous arrivaient du fond des
taudis qui le bordent: maisons de thé vermineuses, boutiques en
coupe-gorge, factoreries louches. Clara me montra, en riant, une sorte
de petite échoppe où l'on vendait, étalés sur des feuilles de caladium,
des portions de rats et des quartiers de chiens, des poissons pourris,
des poulets étiques, enduits de copal, des régimes de bananes et des
chauves-souris saignantes, enfilées sur de mêmes broches...
À mesure que nous avancions, les odeurs se faisaient plus intolérables,
les ordures plus épaisses. Sur le fleuve, les bateaux se pressaient, se
tassaient, mêlant les becs sinistres de leurs proues et les lambeaux
déchirés de leurs pauvres voilures. Là vivait une population
dense--pêcheurs et pirates--affreux démons de la mer, au visage boucané,
aux lèvres rougies par le bétel, et dont les regards vous donnaient le
frisson. Ils jouaient aux dés, hurlaient, se battaient; d'autres, plus
pacifiques, éventraient des poissons qu'ils faisaient ensuite sécher au
soleil, en guirlandes, sur des cordes... D'autres encore dressaient des
singes à faire mille gentillesses et obscénités.
--Amusants, pas?... me dit Clara... Et ils sont plus de trente mille qui
n'ont pas d'autre domicile que leurs bateaux!... Par exemple, le diable
seul sait ce qu'ils font!...
Elle releva sa robe, découvrit le bas de sa jambe agile et nerveuse, et,
longtemps, nous suivîmes l'horrible chemin, jusqu'au pont dont les
surconstructions bizarres et les cinq arches massives, peintes de
couleurs violentes, enjambent la rivière, sur laquelle, au gré des
remous et des courants, tournent, tournent et descendent de grands
cercles huileux.
Sur le pont, le spectacle change, mais l'odeur s'aggrave, cette odeur si
particulière à toute la Chine et qui, dans les villes, les forêts et les
plaines, vous fait songer, sans cesse, à la pourriture et à la mort.
De petites boutiques imitant les pagodes, des tentes en forme de
kiosque, drapées d'étoffes claires et soyeuses, d'immenses parasols,
plantés sur des chariots et des éventaires roulants, se pressent les uns
contre les autres. Dans ces boutiques, sous ces tentes et ces parasols,
de gros marchands, à ventre d'hippopotame, vêtus de robes jaunes,
bleues, vertes, hurlant et tapant sur des gongs, pour attirer les
clients, débitent des charognes de toute sorte: rats morts, chiens
noyés, quartiers de cerfs et de chevaux, purulentes volailles, entassés,
pêle-mêle, dans de larges bassines de bronze.
--Ici... ici... par ici!... venez par ici!... Et regardez!... et
choisissez!... Nulle part vous n'en trouverez de meilleure... Il n'y en
a pas de plus corrompue.
Et, fouillant dans les bassines, ils brandissent, comme des drapeaux, au
bout de longs crochets de fer, d'ignobles quartiers de viande sanieuse,
et, avec d'atroces grimaces qu'accentuent les rouges balafres de leurs
visages peints ainsi que des masques, ils répètent parmi le
retentissement enragé des gongs et les clameurs concurrentes:
--Ici... ici... par ici!... Venez par ici... et regardez... et
choisissez... Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure... Il n'y en
a pas de plus corrompue...
Dès que nous fûmes engagés sur le pont, Clara me dit:
--Ah! tu vois, nous sommes en retard. C'est de ta faute!...
Dépêchons-nous.
En effet, une foule nombreuse de Chinoises et, parmi elles, quelques
Anglaises et quelques Russes--car il n'y avait que fort peu d'hommes,
hormis les commissionnaires--grouillait sur le pont. Robes brodées de
fleurs et de métamorphoses, ombrelles multicolores, éventails agiles
comme des oiseaux, et des rires, et des cris, et de la joie, et de la
lutte, tout cela vibrait, chatoyait, chantait, voletait dans le soleil,
telle une fête de vie et d'amour.
--Ici... ici... par ici!... Venez par ici!...
Ahuri par la bousculade, étourdi par le glapissement des marchands et
les vibrations sonores des gongs, il fallut presque me battre pour
pénétrer dans la foule et pour protéger Clara contre les insultes des
unes, les coups des autres. Combat grotesque, en vérité, car j'étais
sans résistance et sans force, et je me sentais emporté dans ce tumulte
humain aussi facilement que l'arbre mort roulé dans les eaux furieuses
d'un torrent... Clara, elle, se jetait au plus fort de la mêlée. Elle
subissait le brutal contact et, pour ainsi dire, le viol de cette foule,
avec un plaisir passionné... Un moment, elle s'écria, glorieusement:
--Vois, chéri... ma robe est toute déchirée... C'est délicieux!
Nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage jusqu'aux
boutiques encombrées, assiégées, comme pour un pillage.
--Regardez et choisissez!... Nulle part, vous n'en trouverez de
meilleure.
--Ici... ici... par ici!... Venez par ici!...
Clara prit l'amour de petite fourche des mains du boy qui nous suivait
avec son amour de panier, et elle piqua dans les bassines.
--Pique aussi, toi!... pique, cher amour!...
Je crus que le coeur allait me manquer, à cause de l'épouvantable odeur
de charnier qui s'exhalait de ces boutiques, de ces bassines remuées, de
toute cette foule, se ruant aux charognes, comme si c'eût été des
fleurs.
--Clara, chère Clara! implorai-je... Partons d'ici, je vous en prie!
--Oh! comme vous êtes pâle! Et pourquoi?... N'est-ce donc pas très
amusant?...
--Clara... chère Clara!... insistai-je... Partons d'ici, je vous en
supplie!... Il m'est impossible de supporter plus longtemps cette odeur.
--Mais cela ne sent pas mauvais, mon amour... Cela sent la mort, voilà
tout!...
Elle ne semblait pas incommodée... Aucune grimace de dégoût ne plissait
sa peau blanche, aussi fraîche qu'une fleur de cerisier. Par l'ardeur
voilée de ses yeux, par le battement de ses narines, on eût dit qu'elle
éprouvait une jouissance d'amour... Elle humait la pourriture, avec
délices, comme un parfum.
--Oh! le beau... beau morceau!...
Avec des gestes gracieux, elle emplit le panier de l'immonde débris.
Et, péniblement, à travers la foule surexcitée, parmi les abominables
odeurs, nous continuâmes notre route.
--Vite!... vite!...