[Note 538: V. Ordonnances, t. XIII, p. XLV-XLVI. Ce point essentiel de

la Pragmatique est celui sur lequel elle glisse le plus légèrement:

«Patronorum jura enervantur...»--Au contraire, elle insiste sur le

texte populaire, la nécessité d'empêcher l'argent de sortir du

royaume: «Thesauri asportantur.» Ordonnances, XIII, 269. Le vieux

canoniste explique très-bien l'origine de ces droits, dans son vers

technique:

Patronum faciunt dos, ædificatio, fundus.

(Ducange, verb. PATRONUS).

Ibidem, et verb. ABBACOMITES.]

On n'eût pas attendu cette réforme aristocratique du concile de Bâle,

à en juger par la prépondérance qu'y exerçait l'élément démocratique

de l'Église, les universitaires. Ceux-ci avaient eu pourtant une

leçon; ils avaient travaillé ardemment à la réforme de Constance, et

ils n'en avaient pas profité. Les évêques, relevés par eux, mais

généralement serviteurs craintifs des seigneurs, faisaient élire les

gens recommandés, et les universitaires mouraient de faim.

L'Université de Paris, ne cachant pas son désappointement, avait

avoué, à cette époque, qu'elle aimait mieux encore que le pape

_donnât_ les prébendes[539]. À Bâle, elle crut avoir mieux pris ses

précautions. Une part déterminée était assurée dans les bénéfices aux

gradués, à ceux qui auraient étudié dix ans, sept ans, trois ans, et

non-seulement aux théologiens, mais aux gradués en droit, en médecine;

l'avocat et le médecin avaient droit à une cure, à un canonicat;

quelque bizarre que fût la chose, c'était un pas, nécessaire

peut-être, hors de la scolastique. On offrait ainsi le choix aux

patrons; seulement, en leur rendant ce beau droit de présentation, les

universitaires se chargeaient modestement de désigner un certain

nombre des leurs, parmi lesquels ils _pourraient_ choisir.

[Note 539: Bulæus.]

Le concile de Bâle était dans une situation difficile; le pape ouvrait

contre lui son concile de Florence et faisait grand bruit de la

réunion de l'Église grecque. Ceux de Bâle, _in extremis_[540] se

hâtèrent d'accomplir la grande réforme qui devait leur gagner les

seigneurs, les évêques, les universités, c'est-à-dire confédérer tous

les pouvoirs locaux contre l'unité pontificale. Pour la collation des

bénéfices, le pape était réduit par le concile presque à rien; on lui

en laissait un sur cinquante. Autre réduction sur les annates et

droits de chancellerie. Enfin la grande force d'unité, celle qui

traînait à Rome des nations de plaideurs, qui y faisait couler des

fleuves d'or, l'appel[541], était interdit (sauf quelques cas

extraordinaires) toutes les fois que les plaideurs auraient _plus de

quatre jours_ de chemin pour se rendre à Rome; c'était faire descendre

le juge des rois au rôle de podestat de la banlieue.

[Note 540: Le concile dura longtemps encore, mais en concurrence avec

celui de Ferrare.]

[Note 541: Quand la Pucelle en appela au Pape, l'évêque de Beauvais

répondit: «Le pape est trop loin.» Dans la réalité, il se trouva que

les évêques eux-mêmes, pour s'être ainsi débarrassés du pape, eurent

un pape (et plus dur) dans le Parlement. Voir les observations fort

spécieuses de Pie II sur les inconvénients de la Pragmatique, dans le

recueil des Libertés de l'Église gallicane, t. I (sub fin.), Hist. de

la Pragm., p. 36, d'après Gobellini Comment. V. aussi la réponse du

spirituel pontife aux Allemands, Æneæ Sylvii Piccolominei Opera, p.

837.]

Ce qui charmait la France, alors si pauvre, c'est que la Pragmatique

allait empêcher l'or et l'argent de sortir du royaume. Plus tard,

lorsque la défense fut levée, le Parlement, dans une remontrance, fait

un compte lamentable des millions d'or qui ont passé à Rome en

quelques années. «Le Pont-au-Change, dit-il douloureusement, n'a plus

ni change ni changeurs; on n'y voit que des chapeliers, des faiseurs

de poupées[542].» Le Parlement se montre peu touché des retours en

parchemin qu'on obtenait de Rome. L'absence de l'or se faisait

vivement sentir. Sous Charles VII, il était vraiment nécessaire, comme

instrument de la guerre, comme moyen d'action rapide: la banque

tournait de ce côté ses spéculations; jusque-là occupée du change de

Rome et de la transmission des décimes ecclésiastiques, elle allait

tirer sur les Anglais cette lettre de change qu'ils payèrent avec la

Normandie[543].

[Note 542: Il est curieux de voir avec quel enthousiasme ces

magistrats parlent de l'argent: «Numisma est mensura omnium rerum,

etc.» Remontrance du Parlement à Louis XI, Libertés de l'Église

gallicane, I, p. 90, nos 52-57. V. aussi les observations piquantes

sur la fureur avec laquelle on allait intriguer à Rome, pour obtenir

les bénéfices: «N'y aura nul qui ait de quoy qui ne se mette en avant

pour cuider advancer son fils ou son parent, et souvent perdront leur

parent et leur argent.» Ibidem, p. 9, nº 53.

Entre autres pamphlets, inspirés de cet esprit gallican, voyez: De

Matrimonio contracto inter _Dominam_ Pragmaticam et Papam, matrimonium

istud debeatne consummari, 1438. _Bibl. royale, mss. Dupuy, 670, fol.

42._]

[Note 543: V. plus bas l'influence du grand banquier Jacques Coeur.]

Puisqu'on chassait les Anglais, il semblait naturel de chasser aussi

les Italiens. La France voulait faire elle-même ses affaires, affaires

d'agent, affaires d'Église. Pourquoi l'Église _établie_ d'Angleterre

subsistait-elle parmi tant d'attaques? C'est qu'elle était toute

anglaise, fermée aux étrangers, soutenue par les familles nobles par

ses ennemis même, qui y plaçaient leurs parents ou leurs serviteurs;

n'était-ce pas un exemple pour l'Église de France?

Il y avait toutefois une chose à craindre, c'est qu'une Église si bien

fermée aux influences pontificales ne devint, non pas nationale, mais

purement seigneuriale. Ce n'était pas le roi, l'État, qui hériterait

de ce qui perdait le pape, mais bien les seigneurs et les nobles. À

une époque où l'organisation était si faible encore, on n'agissait

guère à distance; or, à chaque élection, le seigneur était là pour

_présenter_ ou recommander; les chapitres élisaient docilement[544];

le roi était bien loin. Il s'agissait de savoir si la noblesse était

digne qu'on lui remît la principale action dans les affaires de

l'Église; si les seigneurs, à qui véritablement revenait le choix des

pasteurs, la responsabilité du salut des âmes, étaient eux-mêmes les

âmes pures qu'en matière si délicate éclairerait le Saint-Esprit.

[Note 544: On peut relever dans la Gallia Christiana les noms des

évêques qui furent nommés sous l'influence des grands seigneurs:

_Dunois_. Son familier, D'Illiers, év. de Chartres, 1459.--_Armagnac_.

Jean d'Armagnac, frère du bâtard d'Armagnac, év. d'Auch, vers

1640.--_Pardiac_. Jean de Barthon, fils du chancelier Bernard de

Pardiac, comte de la Marche, év. de Limoges 1440.--_Foix_. Roger de

Foix, év. de Tarbes, 1441, a pour successeur son parent, le cardinal

Pierre de Foix.--_Albret_. Louis d'Albret, év. d'Aire, 1444, de

Cahors, 1460.--_Bourbon_. Charles de Bourbon, év. du Puy, est élu (à

neuf ans) archevêque de Lyon, 1446, sur la présentation de son père;

Jean de Bourbon lui succède, comme év. du Puy; Jacques de Combornes,

familier de la maison de Bourbon, est élu év. de Clermont,

1445.--_Angoulême_. Robert de Montberon, homme lettré, attaché à Jean

d'Angoulême, est élu év. d'Angoulême vers 1440; Geoffroi de Pompadour,

ami et conseiller du même Jean, succède, 1450.--_Alençon_. Robert

Cornegrue, présenté par le duc d'Alençon, est élu év. de Séez,

1453.--_Aubusson_. Hugues d'Aubusson, év. de Tulles, 1444, etc., etc.

(Note communiquée par M. Jules Quicherat, d'après la Gallia

Christiana, etc.)]

Le moyen âge avait redouté une telle influence comme l'anéantissement

de l'Église. Et pourtant les barons du XIIe siècle, ceux même qui se

battirent si longtemps pour le sceptre contre la crosse, ceux qui

plantèrent le drapeau de l'Empereur sur les murs de Rome, comme un

Godefroi de Bouillon, c'étaient des hommes craignant Dieu.

Dans son fief, le baron, tout fier et dur qu'il pouvait être, avait

encore une règle qui, pour n'être pas écrite, ne semblait que plus

respectable. Cette règle était l'_usage_, la coutume[545]. Dans ses

plus grandes violences, il voyait venir ses hommes qui lui disaient

avec respect: «Messire, ce n'est pas l'_usage_ des bonnes gens de

céans.» On lui amenait les prud'hommes, les vieux du pays, qui

semblaient l'_usage_ vivant, des gens qui l'avaient vu naître, qu'il

voyait tous les jours et connaissait par leurs noms. L'emportement

brutal du jeune homme tombait souvent en présence de ces vieillards,

devant cette humble et grave figure de l'antiquité.

[Note 545: De là la fixité des redevances, qui était un si grand

adoucissement. Souvent, elles étaient de pure cérémonie; en certains

lieux, l'usage voulait que le régisseur donnât plus qu'il ne recevait.

V. mes Origines du droit.]

La crainte de Dieu, le respect de l'_usage_, ces deux freins des temps

féodaux, sont brisés au XVe siècle. Le seigneur ne réside plus, il ne

connaît plus ni ses gens, ni leurs coutumes. S'il revient, c'est avec

des soldats pour faire de l'argent brusquement; il retombe par moments

sur le pays, comme l'orage et la grêle; on se cache à son approche;

c'est dans toute la contrée une alarme, un _sauve qui peut_.

Ce seigneur, pour porter le nom seigneurial de son père, n'en est pas

plus un seigneur; c'est ordinairement un rude capitaine, un barbare, à

peine un chrétien. Souvent ce sera un chef d'_houspilleurs_, de

_tondeurs_, d'_écorcheurs_, comme le bâtard de Bourbon, le bâtard de

Vaurus, un Chabannes, un La Hire. _Écorcheurs_ était le vrai nom.

Ruinant ce qui l'était déjà, enlevant la chemise à celui qu'on avait

laissé en chemise; s'il ne restait que la peau, ils prenaient la peau.

On se tromperait si l'on croyait que c'étaient seulement les

capitaines écorcheurs, les bâtards, les seigneurs sans seigneurerie,

qui se montraient si féroces. Les grands, les princes avaient pris

dans ces guerres hideuses un étrange goût du sang. Que dire quand on

voit Jean de Ligny, de la maison du Luxembourg, exercer son neveu, le

comte de Saint-Pol, un enfant de quinze ans, à massacrer des gens qui

fuyaient[546]?

[Note 546: Monstrelet.]

Ils traitaient au reste leurs parents comme leurs ennemis. Mieux

valait même, pour la sûreté, être ennemi que parent. Il semble qu'en

ce temps-là il n'y ait plus ni pères, ni frères... Le comte d'Harcourt

tient son père prisonnier toute sa vie[547]; la comtesse de Foix

empoisonne sa soeur; le sire de Giac sa femme[548]; le duc de Bretagne

fait mourir de faim son frère, et cela publiquement: les passants

entendaient avec horreur cette voix lamentable qui demandait en grâce

la charité d'un peu de pain... Un soir, le 10 janvier, le comte Adolfe

de Gueldre arrache du lit son vieux père; il le traîne cinq lieues à

pied, sans chausses, par la neige, et le jette dans un cul de

basse-fosse... Le fils avait à dire, il est vrai, que le parricide

était l'usage de la famille[549]... Mais nous le trouvons aussi dans

la plupart des grandes maisons du temps, dans toutes celles des

Pays-Bas, dans celles de Bar, de Verdun, dans celle d'Armagnac, etc.

[Note 547: Monstrelet.]

[Note 548: «Et quand elle eut bu les poisons, il la feist monter

derrière luy à cheval, et chevaucha quinze lieues en celuy estat; puis

mourut ladicte dame incontinent. Il faisoit ce pour avoir madame de

Tonnerre.» Mém. de Richemont.]

[Note 549: V. Art de vérifier les dates; Gueldre, aux années 1326,

1361, 1465.

Ibidem, Flandre 1226 (?), Namur 1236, Berg 1348 et 1404, Cuyck 1386.

Hollande 1351 et 1392.]

On était bien fait à ces choses, et pourtant il en éclata une dont

tout le monde fut stupéfait: _Conticuit terra._

Le duc de Bretagne se trouvant à Nantes, l'évêque, qui était son

cousin et son chancelier, s'enhardit par sa présence à procéder

contre un grand seigneur du voisinage, singulièrement redouté, un Retz

de la maison des Laval, qui eux-mêmes étaient des Monfort, de la

lignée des ducs de Bretagne. Telle était la terreur qu'inspirait ce

nom que, depuis quatorze ans, personne n'avait osé parler.

L'accusation était étrange[550]. Une vieille femme, qu'on appelait la

Meffraie, parcourait les campagnes, les landes; elle approchait des

petits enfants qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient, elle les

flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage à

moitié caché d'une étamine noire; elle les attirait jusqu'au château

du sire de Retz, et on ne les revoyait plus. Tant que les victimes

furent des enfants de paysans qu'on pouvait croire égarés, ou encore

de pauvres petites créatures comme délaissées de leur famille, il n'y

eut aucune plainte. Mais, la hardiesse croissant, on en vint aux

enfants des villes. Dans la grande ville même, à Nantes, dans une

famille établie et connue, la femme d'un peintre ayant confié son

jeune frère aux gens de Retz qui le demandaient pour le faire enfant

de choeur à la chapelle du château, le petit ne reparut jamais.

[Note 550: Je me suis servi de deux extraits manuscrits du procès;

l'un est à la Bibliothèque royale (nº 493, F); l'autre, très-soigné et

très-bien fait, m'a été communiqué par le savant M. Louis Du Bois. Le

manuscrit original du procès de Retz est aux _Archives de Nantes_.]

Le duc de Bretagne accueillit l'accusation; il fut ravi de frapper

sur les Laval[551]; l'évêque avait à se venger du sire de Retz qui

avait forcé à main armée une de ses églises. Un tribunal fut formé de

l'évêque, chancelier de Bretagne, du vicaire de l'inquisition et de

Pierre de l'Hospital, grand juge du duché. Retz, qui sans doute eût pu

fuir, se crut trop fort pour rien craindre et se laissa prendre.

[Note 551: D'autant plus sans doute que le roi venait d'ériger la

baronnie des Laval en comté (1431). Ces Laval, issus des Montfort,

formèrent contre eux une opposition toute française, et finirent par

livrer la Bretagne au roi en 1488.]

Ce Gilles de Retz était un très-grand seigneur, riche de famille,

riche de son mariage dans la maison de Thouars, et qui de plus avait

hérité de son aïeul maternel, Jean de Craon, seigneur de la Suze, de

Chantocé et d'Ingrande. Ces barons des Marches du Maine, de Bretagne

et de Poitou, toujours nageant entre le roi et le duc, étaient, comme

les Marches, entre deux juridictions, entre deux droits, c'est-à-dire

hors du droit. On se rappelle Clisson _le boucher_ et son assassin

Pierre de Craon. Quant à Gilles de Retz, dont il s'agit ici, il

semblait fait pour gagner la confiance. C'était, dit-on, un seigneur

«de bon entendement, belle personne et bonne façon,» lettré de plus,

et appréciant fort ceux qui parlaient avec élégance la langue

latine[552]. Il avait bien servi le roi, qui le fit maréchal, et qui,

au sacre de Reims, parmi ces sauvages Bretons que Richemont

conduisait, choisit Gilles de Retz pour quérir à Saint-Remy et porter

la sainte ampoule!... Retz, malgré ses démêlés avec l'évêque, passait

pour dévot; or, une dévotion alors fort en vogue, c'était d'avoir une

riche chapelle et beaucoup d'enfants de choeur qu'on élevait à grands

frais; à cette époque la musique d'église prenait l'essor en Flandre,

avec les encouragements des ducs de Bourgogne. Retz avait, tout comme

un prince, une nombreuse musique, une grande troupe d'enfants de

choeur dont il se faisait suivre partout.

[Note 552: _Manuscrit des Archives de Nantes._]

Ces présomptions étaient favorables; d'autre part, on ne pouvait nier

que ses juges ne fussent ses ennemis. Il les récusa. Mais il n'était

pas facile de récuser une foule de témoins, pauvres gens, pères ou

mères affligés, qui venaient à la file, pleurant et sanglotant,

raconter avec détail comment leurs enfants avaient été enlevés. Les

misérables qui avaient servi à tout cela n'épargnaient pas non plus

celui qu'ils voyaient perdu sans ressource. Alors il cessa de nier, et

se mettant à pleurer, il fit sa confession. Telle était cette

confession que ceux qui l'entendirent, juges ou prêtres, habitués à

recevoir les aveux du crime, frémirent d'apprendre tant de choses

inouïes et se signèrent... Ni les Néron de l'empire, ni les tyrans de

Lombardie, n'auraient eu rien à mettre en comparaison; il eût fallu

ajouter tout ce que recouvrit la mer Morte, et par-dessus encore les

sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient des enfants.

On trouva dans la tour de Chantocé une pleine tonne d'ossements

calcinés, des os d'enfants en tel nombre qu'on présuma qu'il pouvait y

en avoir une quarantaine[553]. On en trouva également dans les

latrines du château de la Suze, dans d'autres lieux, partout où il

avait passé. Partout il fallait qu'il tuât... On porte à cent quarante

le nombre d'enfants qu'avait égorgés la bête d'extermination[554].

[Note 553: _Manuscrit des Archives de Nantes, dépositions d'Étienne

Corillant et de Griart._]

[Note 554: _Manuscrit des Archives de Nantes, pièces justificatives._

Le seul valet de chambre Henriet reconnaît en avoir livré quarante.

_Bibl. royale, mss. 493, F._]

Comment égorgé, et pourquoi? c'est ce qui était plus horrible que la

mort même. C'étaient des offrandes au Diable. Il invoquait les démons

Barron, Orient, Belzébut, Satan et Bélial. Il les priait de lui

accorder: «l'or, la science et la puissance.» Il lui était venu

d'Italie un jeune prêtre de Pistoïa, qui promettait de lui faire voir

ces démons. Il avait aussi un Anglais qui aidait à les conjurer. La

chose était difficile. Un des moyens essayés c'était de chanter

l'office de la Toussaint en l'honneur des malins esprits. Mais cette

dérision du saint sacrifice ne leur suffisait pas. Il fallait à ces

ennemis du Créateur quelque chose de plus impie encore, le contraire

de la création, la dérision meurtrière de l'image vivante de Dieu...

Retz offrait parfois à son magicien le sang d'un enfant, sa main, ses

yeux et son coeur.

Cette religion du Diable avait cela de terrible que peu à peu l'homme

étant parvenu à détruire en soi tout ce qu'il avait de l'homme, il

changeait de nature et se faisait Diable. Après avoir tué pour son

maître, d'abord sans doute avec répugnance, il tuait pour lui-même

avec volupté[555]. Il jouissait de la mort, encore plus de la

douleur; d'une chose si cruellement sérieuse, il avait fini par se

faire un passe-temps, une farce; les cris déchirants, le râle,

flattaient son oreille, les grimaces de l'agonisant le faisaient pâmer

de rire; aux dernières convulsions, il s'asseyait, l'effroyable

vampire, sur sa victime palpitante[556].

[Note 555: «Et ledit sire prenoit plus de plaisir à leur couper ou

voir couper la gorge qu'à... Il leur faisoit couper le col par

derrière pour les faire languir.» _Bibl. royale, mss. 493, F._]

[Note 556: _Archives de Nantes_, déposition de Griart, témoin et

complice.]

Un prédicateur d'une imagination grande et terrible[557] a dit que

dans la damnation le feu était la moindre chose, que le supplice

propre au damné, c'était le progrès infini dans le vice et dans le

crime, l'âme s'endurcissant, se dépravant toujours, s'enfonçant

incessamment dans le mal de minute en minute (en progression

géométrique!) pendant une éternité... Le damné dont nous parlions

semble avoir commencé sur cette terre des vivants l'effroyable

descente du mal infini.

[Note 557: M. Monnod fils; tous ceux qui l'ont entendu en tremblent

encore.]

Ce qui est triste à dire, c'est qu'ayant perdu toute notion du bien,

du mal, du jugement, il eut toujours jusqu'au bout bonne opinion de

son salut. Le misérable croyait avoir attrapé à la fois le Diable et

Dieu. Il ne niait pas Dieu, il le ménageait, croyant corrompre son

juge avec des messes et des processions. Le Diable, il ne s'y fiait

qu'à bon escient, faisant toujours ses réserves, lui offrant tout,

«hors sa vie et son âme[558].» Cela le rassurait. Quand on le sépara

de son magicien, il lui dit en sanglotant ces étranges paroles: «Adieu

François, mon ami, je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et

connaissance, et soyez certain que, pourvu que vous ayez bonne

patience et espérance en Dieu, nous nous entreverrons en la grant joie

du Paradis[559].»

[Note 558: _Bibl. royale, ms. 493, F._]

[Note 559: _Archives de Nantes._]

Il fut condamné au feu et mis sur le bûcher, mais non brûlé. Par

ménagement pour sa puissante famille et pour la noblesse en général,

on l'étrangla, avant que la flamme l'eût touché. Le corps ne fut pas

mis en cendres. «Des damoiselles de grant estat[560]» vinrent le

chercher à la prairie de Nantes où était le bûcher, lavèrent le corps

de leurs nobles mains, et avec l'aide de quelques religieuses

l'enterrèrent dans l'église des Carmes fort honorablement.

[Note 560: Jean Chartier.]

* * * * *

Le maréchal de Retz avait poursuivi son horrible carrière pendant

quatorze ans, sans que personne osât l'accuser. Il n'eût jamais été

accusé ni jugé sans cette circonstance singulière que trois

puissances, ordinairement opposées, semblent s'être accordées pour sa

mort: le duc, l'évêque, le roi. Le duc voyait les Laval et les Retz

occuper une ligne de forteresses sur les Marches du Maine, de Bretagne

et de Poitou; l'évêque était l'ennemi personnel de Retz, qui ne

ménageait ni églises, ni prêtres; le roi enfin, à qui il avait rendu

des services et sur lequel peut-être il comptait, ne voulait plus

défendre les brigands qui avaient fait tant de tort à sa cause. Le

connétable de France, Richemont, frère du duc de Bretagne, était

l'implacable ennemi des sorciers, aussi bien que des écorcheurs;

c'était sans doute par son conseil que deux ans auparavant, le

dauphin, tout jeune encore, avait été envoyé pour pacifier ces Marches

et s'était fait livrer un des lieutenants du maréchal de Retz en

Poitou[561]. Cette rigueur du roi prépara sans doute sa chute, et

enhardit le duc de Bretagne à faire agir contre lui l'évêque et

l'inquisiteur.

[Note 561: _Bibl. royale. Legrand, Hist. ms. de Louis XI._]

Une justice qui dépendait d'un si rare accord de circonstances ne

devait pas se reproduire aisément. Il n'y avait guère d'exemple qu'un

homme de ce rang fût puni[562]. D'autres peut-être étaient aussi

coupables. Ces hommes de sang, qui peu à peu rentraient dans leurs

manoirs après la guerre, la continuaient, et plus atroce encore,

contre les pauvres gens sans défense.

[Note 562: On trouva et l'on punit des Retz dans les rangs inférieurs.

La même année (1440) on pendit à Paris un homme, «lequel estoit

coustumier, quand il véoit ung petit enffant au maillot ou autrement,

il l'ostoit à la mère, et tantost le gettoit au feu sans pitié.»

Journal du Bourgeois.]

Voilà le service que les Anglais nous avaient rendu, la réforme qu'ils

avaient accomplie dans nos moeurs. Telle ils laissaient la France...

Ils avaient fait entendre, sur le champ même d'Azincourt, qu'ils

avaient reçu de Dieu plein pouvoir pour la châtier, l'amender. Jeune

en effet et bien légère avait été cette France de Charles VI et de

Charles d'Orléans. Les Anglais à coup sûr étaient gens plus sérieux.

Examinons ce que nos sages tuteurs avaient fait de nous, dans un

séjour de vingt-cinq ans.

D'abord, ce par quoi la France est la France, l'unité du royaume, ils

l'avaient rompue. Cette heureuse unité avait été la trêve aux

violences féodales, _la paix du roi_; paix orageuse encore, mais, à la

place, les Anglais laissaient partout une horrible petite guerre.

Grâce à eux, ce pays se trouvait reporté en arrière, jusque dans les

temps barbares; il semblait que, par dessus cette tuerie d'un million

d'hommes, ils avaient tué deux ou trois siècles, annulé la longue

période où nous avions péniblement bâti cette monarchie.

La barbarie reparaissait, moins ce qu'elle eut de bon, la simplicité

et la foi. La féodalité revenait, mais non ses dévouements, ses

fidélités, sa chevalerie. Ces revenants féodaux apparaissaient comme

des damnés qui rapportaient de là-bas des crimes inconnus.

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 22 / 23 段