la Pragmatique est celui sur lequel elle glisse le plus légèrement:
«Patronorum jura enervantur...»--Au contraire, elle insiste sur le
texte populaire, la nécessité d'empêcher l'argent de sortir du
royaume: «Thesauri asportantur.» Ordonnances, XIII, 269. Le vieux
canoniste explique très-bien l'origine de ces droits, dans son vers
technique:
Patronum faciunt dos, ædificatio, fundus.
(Ducange, verb. PATRONUS).
Ibidem, et verb. ABBACOMITES.]
On n'eût pas attendu cette réforme aristocratique du concile de Bâle,
à en juger par la prépondérance qu'y exerçait l'élément démocratique
de l'Église, les universitaires. Ceux-ci avaient eu pourtant une
leçon; ils avaient travaillé ardemment à la réforme de Constance, et
ils n'en avaient pas profité. Les évêques, relevés par eux, mais
généralement serviteurs craintifs des seigneurs, faisaient élire les
gens recommandés, et les universitaires mouraient de faim.
L'Université de Paris, ne cachant pas son désappointement, avait
avoué, à cette époque, qu'elle aimait mieux encore que le pape
_donnât_ les prébendes[539]. À Bâle, elle crut avoir mieux pris ses
précautions. Une part déterminée était assurée dans les bénéfices aux
gradués, à ceux qui auraient étudié dix ans, sept ans, trois ans, et
non-seulement aux théologiens, mais aux gradués en droit, en médecine;
l'avocat et le médecin avaient droit à une cure, à un canonicat;
quelque bizarre que fût la chose, c'était un pas, nécessaire
peut-être, hors de la scolastique. On offrait ainsi le choix aux
patrons; seulement, en leur rendant ce beau droit de présentation, les
universitaires se chargeaient modestement de désigner un certain
nombre des leurs, parmi lesquels ils _pourraient_ choisir.
[Note 539: Bulæus.]
Le concile de Bâle était dans une situation difficile; le pape ouvrait
contre lui son concile de Florence et faisait grand bruit de la
réunion de l'Église grecque. Ceux de Bâle, _in extremis_[540] se
hâtèrent d'accomplir la grande réforme qui devait leur gagner les
seigneurs, les évêques, les universités, c'est-à-dire confédérer tous
les pouvoirs locaux contre l'unité pontificale. Pour la collation des
bénéfices, le pape était réduit par le concile presque à rien; on lui
en laissait un sur cinquante. Autre réduction sur les annates et
droits de chancellerie. Enfin la grande force d'unité, celle qui
traînait à Rome des nations de plaideurs, qui y faisait couler des
fleuves d'or, l'appel[541], était interdit (sauf quelques cas
extraordinaires) toutes les fois que les plaideurs auraient _plus de
quatre jours_ de chemin pour se rendre à Rome; c'était faire descendre
le juge des rois au rôle de podestat de la banlieue.
[Note 540: Le concile dura longtemps encore, mais en concurrence avec
celui de Ferrare.]
[Note 541: Quand la Pucelle en appela au Pape, l'évêque de Beauvais
répondit: «Le pape est trop loin.» Dans la réalité, il se trouva que
les évêques eux-mêmes, pour s'être ainsi débarrassés du pape, eurent
un pape (et plus dur) dans le Parlement. Voir les observations fort
spécieuses de Pie II sur les inconvénients de la Pragmatique, dans le
recueil des Libertés de l'Église gallicane, t. I (sub fin.), Hist. de
la Pragm., p. 36, d'après Gobellini Comment. V. aussi la réponse du
spirituel pontife aux Allemands, Æneæ Sylvii Piccolominei Opera, p.
837.]
Ce qui charmait la France, alors si pauvre, c'est que la Pragmatique
allait empêcher l'or et l'argent de sortir du royaume. Plus tard,
lorsque la défense fut levée, le Parlement, dans une remontrance, fait
un compte lamentable des millions d'or qui ont passé à Rome en
quelques années. «Le Pont-au-Change, dit-il douloureusement, n'a plus
ni change ni changeurs; on n'y voit que des chapeliers, des faiseurs
de poupées[542].» Le Parlement se montre peu touché des retours en
parchemin qu'on obtenait de Rome. L'absence de l'or se faisait
vivement sentir. Sous Charles VII, il était vraiment nécessaire, comme
instrument de la guerre, comme moyen d'action rapide: la banque
tournait de ce côté ses spéculations; jusque-là occupée du change de
Rome et de la transmission des décimes ecclésiastiques, elle allait
tirer sur les Anglais cette lettre de change qu'ils payèrent avec la
Normandie[543].
[Note 542: Il est curieux de voir avec quel enthousiasme ces
magistrats parlent de l'argent: «Numisma est mensura omnium rerum,
etc.» Remontrance du Parlement à Louis XI, Libertés de l'Église
gallicane, I, p. 90, nos 52-57. V. aussi les observations piquantes
sur la fureur avec laquelle on allait intriguer à Rome, pour obtenir
les bénéfices: «N'y aura nul qui ait de quoy qui ne se mette en avant
pour cuider advancer son fils ou son parent, et souvent perdront leur
parent et leur argent.» Ibidem, p. 9, nº 53.
Entre autres pamphlets, inspirés de cet esprit gallican, voyez: De
Matrimonio contracto inter _Dominam_ Pragmaticam et Papam, matrimonium
istud debeatne consummari, 1438. _Bibl. royale, mss. Dupuy, 670, fol.
42._]
[Note 543: V. plus bas l'influence du grand banquier Jacques Coeur.]
Puisqu'on chassait les Anglais, il semblait naturel de chasser aussi
les Italiens. La France voulait faire elle-même ses affaires, affaires
d'agent, affaires d'Église. Pourquoi l'Église _établie_ d'Angleterre
subsistait-elle parmi tant d'attaques? C'est qu'elle était toute
anglaise, fermée aux étrangers, soutenue par les familles nobles par
ses ennemis même, qui y plaçaient leurs parents ou leurs serviteurs;
n'était-ce pas un exemple pour l'Église de France?
Il y avait toutefois une chose à craindre, c'est qu'une Église si bien
fermée aux influences pontificales ne devint, non pas nationale, mais
purement seigneuriale. Ce n'était pas le roi, l'État, qui hériterait
de ce qui perdait le pape, mais bien les seigneurs et les nobles. À
une époque où l'organisation était si faible encore, on n'agissait
guère à distance; or, à chaque élection, le seigneur était là pour
_présenter_ ou recommander; les chapitres élisaient docilement[544];
le roi était bien loin. Il s'agissait de savoir si la noblesse était
digne qu'on lui remît la principale action dans les affaires de
l'Église; si les seigneurs, à qui véritablement revenait le choix des
pasteurs, la responsabilité du salut des âmes, étaient eux-mêmes les
âmes pures qu'en matière si délicate éclairerait le Saint-Esprit.
[Note 544: On peut relever dans la Gallia Christiana les noms des
évêques qui furent nommés sous l'influence des grands seigneurs:
_Dunois_. Son familier, D'Illiers, év. de Chartres, 1459.--_Armagnac_.
Jean d'Armagnac, frère du bâtard d'Armagnac, év. d'Auch, vers
1640.--_Pardiac_. Jean de Barthon, fils du chancelier Bernard de
Pardiac, comte de la Marche, év. de Limoges 1440.--_Foix_. Roger de
Foix, év. de Tarbes, 1441, a pour successeur son parent, le cardinal
Pierre de Foix.--_Albret_. Louis d'Albret, év. d'Aire, 1444, de
Cahors, 1460.--_Bourbon_. Charles de Bourbon, év. du Puy, est élu (à
neuf ans) archevêque de Lyon, 1446, sur la présentation de son père;
Jean de Bourbon lui succède, comme év. du Puy; Jacques de Combornes,
familier de la maison de Bourbon, est élu év. de Clermont,
1445.--_Angoulême_. Robert de Montberon, homme lettré, attaché à Jean
d'Angoulême, est élu év. d'Angoulême vers 1440; Geoffroi de Pompadour,
ami et conseiller du même Jean, succède, 1450.--_Alençon_. Robert
Cornegrue, présenté par le duc d'Alençon, est élu év. de Séez,
1453.--_Aubusson_. Hugues d'Aubusson, év. de Tulles, 1444, etc., etc.
(Note communiquée par M. Jules Quicherat, d'après la Gallia
Christiana, etc.)]
Le moyen âge avait redouté une telle influence comme l'anéantissement
de l'Église. Et pourtant les barons du XIIe siècle, ceux même qui se
battirent si longtemps pour le sceptre contre la crosse, ceux qui
plantèrent le drapeau de l'Empereur sur les murs de Rome, comme un
Godefroi de Bouillon, c'étaient des hommes craignant Dieu.
Dans son fief, le baron, tout fier et dur qu'il pouvait être, avait
encore une règle qui, pour n'être pas écrite, ne semblait que plus
respectable. Cette règle était l'_usage_, la coutume[545]. Dans ses
plus grandes violences, il voyait venir ses hommes qui lui disaient
avec respect: «Messire, ce n'est pas l'_usage_ des bonnes gens de
céans.» On lui amenait les prud'hommes, les vieux du pays, qui
semblaient l'_usage_ vivant, des gens qui l'avaient vu naître, qu'il
voyait tous les jours et connaissait par leurs noms. L'emportement
brutal du jeune homme tombait souvent en présence de ces vieillards,
devant cette humble et grave figure de l'antiquité.
[Note 545: De là la fixité des redevances, qui était un si grand
adoucissement. Souvent, elles étaient de pure cérémonie; en certains
lieux, l'usage voulait que le régisseur donnât plus qu'il ne recevait.
V. mes Origines du droit.]
La crainte de Dieu, le respect de l'_usage_, ces deux freins des temps
féodaux, sont brisés au XVe siècle. Le seigneur ne réside plus, il ne
connaît plus ni ses gens, ni leurs coutumes. S'il revient, c'est avec
des soldats pour faire de l'argent brusquement; il retombe par moments
sur le pays, comme l'orage et la grêle; on se cache à son approche;
c'est dans toute la contrée une alarme, un _sauve qui peut_.
Ce seigneur, pour porter le nom seigneurial de son père, n'en est pas
plus un seigneur; c'est ordinairement un rude capitaine, un barbare, à
peine un chrétien. Souvent ce sera un chef d'_houspilleurs_, de
_tondeurs_, d'_écorcheurs_, comme le bâtard de Bourbon, le bâtard de
Vaurus, un Chabannes, un La Hire. _Écorcheurs_ était le vrai nom.
Ruinant ce qui l'était déjà, enlevant la chemise à celui qu'on avait
laissé en chemise; s'il ne restait que la peau, ils prenaient la peau.
On se tromperait si l'on croyait que c'étaient seulement les
capitaines écorcheurs, les bâtards, les seigneurs sans seigneurerie,
qui se montraient si féroces. Les grands, les princes avaient pris
dans ces guerres hideuses un étrange goût du sang. Que dire quand on
voit Jean de Ligny, de la maison du Luxembourg, exercer son neveu, le
comte de Saint-Pol, un enfant de quinze ans, à massacrer des gens qui
fuyaient[546]?
[Note 546: Monstrelet.]
Ils traitaient au reste leurs parents comme leurs ennemis. Mieux
valait même, pour la sûreté, être ennemi que parent. Il semble qu'en
ce temps-là il n'y ait plus ni pères, ni frères... Le comte d'Harcourt
tient son père prisonnier toute sa vie[547]; la comtesse de Foix
empoisonne sa soeur; le sire de Giac sa femme[548]; le duc de Bretagne
fait mourir de faim son frère, et cela publiquement: les passants
entendaient avec horreur cette voix lamentable qui demandait en grâce
la charité d'un peu de pain... Un soir, le 10 janvier, le comte Adolfe
de Gueldre arrache du lit son vieux père; il le traîne cinq lieues à
pied, sans chausses, par la neige, et le jette dans un cul de
basse-fosse... Le fils avait à dire, il est vrai, que le parricide
était l'usage de la famille[549]... Mais nous le trouvons aussi dans
la plupart des grandes maisons du temps, dans toutes celles des
Pays-Bas, dans celles de Bar, de Verdun, dans celle d'Armagnac, etc.
[Note 547: Monstrelet.]
[Note 548: «Et quand elle eut bu les poisons, il la feist monter
derrière luy à cheval, et chevaucha quinze lieues en celuy estat; puis
mourut ladicte dame incontinent. Il faisoit ce pour avoir madame de
Tonnerre.» Mém. de Richemont.]
[Note 549: V. Art de vérifier les dates; Gueldre, aux années 1326,
1361, 1465.
Ibidem, Flandre 1226 (?), Namur 1236, Berg 1348 et 1404, Cuyck 1386.
Hollande 1351 et 1392.]
On était bien fait à ces choses, et pourtant il en éclata une dont
tout le monde fut stupéfait: _Conticuit terra._
Le duc de Bretagne se trouvant à Nantes, l'évêque, qui était son
cousin et son chancelier, s'enhardit par sa présence à procéder
contre un grand seigneur du voisinage, singulièrement redouté, un Retz
de la maison des Laval, qui eux-mêmes étaient des Monfort, de la
lignée des ducs de Bretagne. Telle était la terreur qu'inspirait ce
nom que, depuis quatorze ans, personne n'avait osé parler.
L'accusation était étrange[550]. Une vieille femme, qu'on appelait la
Meffraie, parcourait les campagnes, les landes; elle approchait des
petits enfants qui gardaient les bêtes ou qui mendiaient, elle les
flattait et les caressait, mais toujours en se tenant le visage à
moitié caché d'une étamine noire; elle les attirait jusqu'au château
du sire de Retz, et on ne les revoyait plus. Tant que les victimes
furent des enfants de paysans qu'on pouvait croire égarés, ou encore
de pauvres petites créatures comme délaissées de leur famille, il n'y
eut aucune plainte. Mais, la hardiesse croissant, on en vint aux
enfants des villes. Dans la grande ville même, à Nantes, dans une
famille établie et connue, la femme d'un peintre ayant confié son
jeune frère aux gens de Retz qui le demandaient pour le faire enfant
de choeur à la chapelle du château, le petit ne reparut jamais.
[Note 550: Je me suis servi de deux extraits manuscrits du procès;
l'un est à la Bibliothèque royale (nº 493, F); l'autre, très-soigné et
très-bien fait, m'a été communiqué par le savant M. Louis Du Bois. Le
manuscrit original du procès de Retz est aux _Archives de Nantes_.]
Le duc de Bretagne accueillit l'accusation; il fut ravi de frapper
sur les Laval[551]; l'évêque avait à se venger du sire de Retz qui
avait forcé à main armée une de ses églises. Un tribunal fut formé de
l'évêque, chancelier de Bretagne, du vicaire de l'inquisition et de
Pierre de l'Hospital, grand juge du duché. Retz, qui sans doute eût pu
fuir, se crut trop fort pour rien craindre et se laissa prendre.
[Note 551: D'autant plus sans doute que le roi venait d'ériger la
baronnie des Laval en comté (1431). Ces Laval, issus des Montfort,
formèrent contre eux une opposition toute française, et finirent par
livrer la Bretagne au roi en 1488.]
Ce Gilles de Retz était un très-grand seigneur, riche de famille,
riche de son mariage dans la maison de Thouars, et qui de plus avait
hérité de son aïeul maternel, Jean de Craon, seigneur de la Suze, de
Chantocé et d'Ingrande. Ces barons des Marches du Maine, de Bretagne
et de Poitou, toujours nageant entre le roi et le duc, étaient, comme
les Marches, entre deux juridictions, entre deux droits, c'est-à-dire
hors du droit. On se rappelle Clisson _le boucher_ et son assassin
Pierre de Craon. Quant à Gilles de Retz, dont il s'agit ici, il
semblait fait pour gagner la confiance. C'était, dit-on, un seigneur
«de bon entendement, belle personne et bonne façon,» lettré de plus,
et appréciant fort ceux qui parlaient avec élégance la langue
latine[552]. Il avait bien servi le roi, qui le fit maréchal, et qui,
au sacre de Reims, parmi ces sauvages Bretons que Richemont
conduisait, choisit Gilles de Retz pour quérir à Saint-Remy et porter
la sainte ampoule!... Retz, malgré ses démêlés avec l'évêque, passait
pour dévot; or, une dévotion alors fort en vogue, c'était d'avoir une
riche chapelle et beaucoup d'enfants de choeur qu'on élevait à grands
frais; à cette époque la musique d'église prenait l'essor en Flandre,
avec les encouragements des ducs de Bourgogne. Retz avait, tout comme
un prince, une nombreuse musique, une grande troupe d'enfants de
choeur dont il se faisait suivre partout.
[Note 552: _Manuscrit des Archives de Nantes._]
Ces présomptions étaient favorables; d'autre part, on ne pouvait nier
que ses juges ne fussent ses ennemis. Il les récusa. Mais il n'était
pas facile de récuser une foule de témoins, pauvres gens, pères ou
mères affligés, qui venaient à la file, pleurant et sanglotant,
raconter avec détail comment leurs enfants avaient été enlevés. Les
misérables qui avaient servi à tout cela n'épargnaient pas non plus
celui qu'ils voyaient perdu sans ressource. Alors il cessa de nier, et
se mettant à pleurer, il fit sa confession. Telle était cette
confession que ceux qui l'entendirent, juges ou prêtres, habitués à
recevoir les aveux du crime, frémirent d'apprendre tant de choses
inouïes et se signèrent... Ni les Néron de l'empire, ni les tyrans de
Lombardie, n'auraient eu rien à mettre en comparaison; il eût fallu
ajouter tout ce que recouvrit la mer Morte, et par-dessus encore les
sacrifices de ces dieux exécrables qui dévoraient des enfants.
On trouva dans la tour de Chantocé une pleine tonne d'ossements
calcinés, des os d'enfants en tel nombre qu'on présuma qu'il pouvait y
en avoir une quarantaine[553]. On en trouva également dans les
latrines du château de la Suze, dans d'autres lieux, partout où il
avait passé. Partout il fallait qu'il tuât... On porte à cent quarante
le nombre d'enfants qu'avait égorgés la bête d'extermination[554].
[Note 553: _Manuscrit des Archives de Nantes, dépositions d'Étienne
Corillant et de Griart._]
[Note 554: _Manuscrit des Archives de Nantes, pièces justificatives._
Le seul valet de chambre Henriet reconnaît en avoir livré quarante.
_Bibl. royale, mss. 493, F._]
Comment égorgé, et pourquoi? c'est ce qui était plus horrible que la
mort même. C'étaient des offrandes au Diable. Il invoquait les démons
Barron, Orient, Belzébut, Satan et Bélial. Il les priait de lui
accorder: «l'or, la science et la puissance.» Il lui était venu
d'Italie un jeune prêtre de Pistoïa, qui promettait de lui faire voir
ces démons. Il avait aussi un Anglais qui aidait à les conjurer. La
chose était difficile. Un des moyens essayés c'était de chanter
l'office de la Toussaint en l'honneur des malins esprits. Mais cette
dérision du saint sacrifice ne leur suffisait pas. Il fallait à ces
ennemis du Créateur quelque chose de plus impie encore, le contraire
de la création, la dérision meurtrière de l'image vivante de Dieu...
Retz offrait parfois à son magicien le sang d'un enfant, sa main, ses
yeux et son coeur.
Cette religion du Diable avait cela de terrible que peu à peu l'homme
étant parvenu à détruire en soi tout ce qu'il avait de l'homme, il
changeait de nature et se faisait Diable. Après avoir tué pour son
maître, d'abord sans doute avec répugnance, il tuait pour lui-même
avec volupté[555]. Il jouissait de la mort, encore plus de la
douleur; d'une chose si cruellement sérieuse, il avait fini par se
faire un passe-temps, une farce; les cris déchirants, le râle,
flattaient son oreille, les grimaces de l'agonisant le faisaient pâmer
de rire; aux dernières convulsions, il s'asseyait, l'effroyable
vampire, sur sa victime palpitante[556].
[Note 555: «Et ledit sire prenoit plus de plaisir à leur couper ou
voir couper la gorge qu'à... Il leur faisoit couper le col par
derrière pour les faire languir.» _Bibl. royale, mss. 493, F._]
[Note 556: _Archives de Nantes_, déposition de Griart, témoin et
complice.]
Un prédicateur d'une imagination grande et terrible[557] a dit que
dans la damnation le feu était la moindre chose, que le supplice
propre au damné, c'était le progrès infini dans le vice et dans le
crime, l'âme s'endurcissant, se dépravant toujours, s'enfonçant
incessamment dans le mal de minute en minute (en progression
géométrique!) pendant une éternité... Le damné dont nous parlions
semble avoir commencé sur cette terre des vivants l'effroyable
descente du mal infini.
[Note 557: M. Monnod fils; tous ceux qui l'ont entendu en tremblent
encore.]
Ce qui est triste à dire, c'est qu'ayant perdu toute notion du bien,
du mal, du jugement, il eut toujours jusqu'au bout bonne opinion de
son salut. Le misérable croyait avoir attrapé à la fois le Diable et
Dieu. Il ne niait pas Dieu, il le ménageait, croyant corrompre son
juge avec des messes et des processions. Le Diable, il ne s'y fiait
qu'à bon escient, faisant toujours ses réserves, lui offrant tout,
«hors sa vie et son âme[558].» Cela le rassurait. Quand on le sépara
de son magicien, il lui dit en sanglotant ces étranges paroles: «Adieu
François, mon ami, je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et
connaissance, et soyez certain que, pourvu que vous ayez bonne
patience et espérance en Dieu, nous nous entreverrons en la grant joie
du Paradis[559].»
[Note 558: _Bibl. royale, ms. 493, F._]
[Note 559: _Archives de Nantes._]
Il fut condamné au feu et mis sur le bûcher, mais non brûlé. Par
ménagement pour sa puissante famille et pour la noblesse en général,
on l'étrangla, avant que la flamme l'eût touché. Le corps ne fut pas
mis en cendres. «Des damoiselles de grant estat[560]» vinrent le
chercher à la prairie de Nantes où était le bûcher, lavèrent le corps
de leurs nobles mains, et avec l'aide de quelques religieuses
l'enterrèrent dans l'église des Carmes fort honorablement.
[Note 560: Jean Chartier.]
* * * * *
Le maréchal de Retz avait poursuivi son horrible carrière pendant
quatorze ans, sans que personne osât l'accuser. Il n'eût jamais été
accusé ni jugé sans cette circonstance singulière que trois
puissances, ordinairement opposées, semblent s'être accordées pour sa
mort: le duc, l'évêque, le roi. Le duc voyait les Laval et les Retz
occuper une ligne de forteresses sur les Marches du Maine, de Bretagne
et de Poitou; l'évêque était l'ennemi personnel de Retz, qui ne
ménageait ni églises, ni prêtres; le roi enfin, à qui il avait rendu
des services et sur lequel peut-être il comptait, ne voulait plus
défendre les brigands qui avaient fait tant de tort à sa cause. Le
connétable de France, Richemont, frère du duc de Bretagne, était
l'implacable ennemi des sorciers, aussi bien que des écorcheurs;
c'était sans doute par son conseil que deux ans auparavant, le
dauphin, tout jeune encore, avait été envoyé pour pacifier ces Marches
et s'était fait livrer un des lieutenants du maréchal de Retz en
Poitou[561]. Cette rigueur du roi prépara sans doute sa chute, et
enhardit le duc de Bretagne à faire agir contre lui l'évêque et
l'inquisiteur.
[Note 561: _Bibl. royale. Legrand, Hist. ms. de Louis XI._]
Une justice qui dépendait d'un si rare accord de circonstances ne
devait pas se reproduire aisément. Il n'y avait guère d'exemple qu'un
homme de ce rang fût puni[562]. D'autres peut-être étaient aussi
coupables. Ces hommes de sang, qui peu à peu rentraient dans leurs
manoirs après la guerre, la continuaient, et plus atroce encore,
contre les pauvres gens sans défense.
[Note 562: On trouva et l'on punit des Retz dans les rangs inférieurs.
La même année (1440) on pendit à Paris un homme, «lequel estoit
coustumier, quand il véoit ung petit enffant au maillot ou autrement,
il l'ostoit à la mère, et tantost le gettoit au feu sans pitié.»
Journal du Bourgeois.]
Voilà le service que les Anglais nous avaient rendu, la réforme qu'ils
avaient accomplie dans nos moeurs. Telle ils laissaient la France...
Ils avaient fait entendre, sur le champ même d'Azincourt, qu'ils
avaient reçu de Dieu plein pouvoir pour la châtier, l'amender. Jeune
en effet et bien légère avait été cette France de Charles VI et de
Charles d'Orléans. Les Anglais à coup sûr étaient gens plus sérieux.
Examinons ce que nos sages tuteurs avaient fait de nous, dans un
séjour de vingt-cinq ans.
D'abord, ce par quoi la France est la France, l'unité du royaume, ils
l'avaient rompue. Cette heureuse unité avait été la trêve aux
violences féodales, _la paix du roi_; paix orageuse encore, mais, à la
place, les Anglais laissaient partout une horrible petite guerre.
Grâce à eux, ce pays se trouvait reporté en arrière, jusque dans les
temps barbares; il semblait que, par dessus cette tuerie d'un million
d'hommes, ils avaient tué deux ou trois siècles, annulé la longue
période où nous avions péniblement bâti cette monarchie.
La barbarie reparaissait, moins ce qu'elle eut de bon, la simplicité
et la foi. La féodalité revenait, mais non ses dévouements, ses
fidélités, sa chevalerie. Ces revenants féodaux apparaissaient comme
des damnés qui rapportaient de là-bas des crimes inconnus.