royale fut pompeuse, mais grave, toute empreinte d'un caractère
théologique et pédagogique; les divertissements furent des moralités,
propres à former l'esprit et le coeur d'un jeune prince chrétien.
L'enfant royal entendit au pont de Londres une ballade chantée par les
sept dons de la Grâce; plus loin, il vit les sept Sciences avec la
Sagesse, puis la figure d'un roi entre deux dames, Vérité et Mercie.
Harangué par la Pureté, il trouva sur son passage les trois fontaines
de Générosité, de Grâce et de Mercie, qui, il est vrai, ne coulaient
point[518]. Au banquet royal, il fut régalé de ballades orthodoxes, à
la gloire d'Henri V et de Sigismond qui punirent Oldcastle et Jean
Huss, et _enseignèrent la crainte de Dieu_. Pour que rien ne manquât à
la réjouissance, on brûla un homme à Smithfield[519].
[Note 518: «Il fallait demander discrètement à goûter de l'une des
trois vertus et alors on recevait un verre de vin.» Turner.]
[Note 519: «In the whiche pastyme... an hereticke was brent...»
Ibidem.]
Il y avait bien des choses, et trop claires, dans la sinistre comédie
du couronnement. Qui eût su voir eût déjà vu la guerre civile parmi le
cérémonial de religion et de paix. Ces pieux personnages qui
siégeaient autour de leur royal pupille en leurs pacifiques robes
violettes, ces loyaux barons qui venaient, Glocester en tête, rendre
hommage avec leur _livery_[520], c'étaient deux partis, deux armées
qui déjà se mesuraient des yeux. Les uns et les autres apportaient
même pensée à l'autel, une pensée homicide. Les moyens seulement
devaient différer.
[Note 520: Ces couleurs par lesquelles se désignaient les vassaux d'un
même lord étaient une occasion fréquente de disputes, un moyen de
guerre civile. (V. Shakespeare sur la _livery_ jaune de Winchester,
etc.) Mais ce ne fut qu'après l'horrible guerre de la Rose _rouge_ et
de la Rose _blanche_, qu'Henri VII parvint à supprimer les
_liveries_.]
Glocester et les barons, bouffis d'orgueil et de violence, devaient
conspirer à grand bruit. À les entendre, sans les prêtres, ils
auraient déjà conquis la France. Les évêques avaient tant peur de
payer un schelling, qu'en 1430 ils avaient proposé de démolir les
places fortes dont l'entretien était trop coûteux. N'était-ce pas une
haute trahison?... Voilà pourquoi sans doute ils fermaient le conseil
à lord Glocester, au roi même. Leur effronterie allait jusqu'à envoyer
au Parlement, comme membres des communes, des gens qui n'avaient pas
été élus... Glocester couronnait ces accusations par une terrible
histoire. Son frère Henri V lui avait conté qu'une nuit qu'il couchait
à Winchester, son chien jappa, et l'on trouva un homme couché sous un
tapis; l'homme avoua que Winchester l'avait chargé de tuer le
roi[521], mais on ne voulut pas donner suite à la chose, il fut noyé
dans la Tamise.
[Note 521: «By the stirring up and procuring of my saide lorde of
Winchester.» Hollingshed, éd. 1577, fol. 1228, col. 2.]
De son côté, Winchester avait beau jeu pour récriminer. Tout le monde
savait, voyait les fureurs de Glocester: prises d'armes dans la Cité,
coup de main pour forcer la Tour, son mariage improvisé, et sa folle
guerre contre l'alliée de l'Angleterre pour se faire un État à lui. Ce
violent et dissolu Glocester avait osé épouser publiquement deux
femmes; les chastes ladies de Londres avaient tellement souffert en
leur délicatesse de cet énorme scandale, qu'elles en portèrent plainte
au Parlement[522]. La seconde femme était d'une famille alliée au
fameux hérétique Oldcastle; c'était une Lenoma Cobhar, belle,
méchante, qui n'avait que trop d'esprit, et qui, après je ne sais
combien d'aventures, n'en avait pas moins ensorcelé le duc, au point
de s'en faire épouser. Cette femme avait une cour de gens suspects,
faiseurs de vers satiriques, alchimistes, astrologues. Enfermée avec
eux, que pouvait-elle faire, sinon travailler contre l'Église, lire
aux astres la mort de ses ennemis, ou la hâter par des poisons ou des
sorts?... Il y avait là bonne et riche matière aux procès
ecclésiastiques. En 1432, Winchester, revenant de l'exécution de
Rouen, crut pouvoir répéter la même scène à Londres. Il fit prendre
une sorcière, nommée Margery, qui devait être attachée à la duchesse
de Glocester[523]; il la fit examiner à Windsor même, au château
royal; mais quelque bonne volonté qu'on y mît, la Margery fut trop
habile, il n'y eut pas moyen d'en rien tirer; il fallut attendre.
[Note 522: V. plus haut.]
[Note 523: Elle l'était certainement dix ans après.]
Glocester à son tour, voyant Winchester parti pour le concile, crut
avoir tout gagné; il fit arrêter à l'embarquement l'argent du
cardinal. Un déficit énorme fut avoué dans le Parlement. Les communes,
effrayées, appelèrent au gouvernement du royaume, non Glocester qui
s'y attendait, mais son frère, le régent de France. Ce qui peint la
nation, c'est que Bedford, pour première question, demanda quel
traitement lui serait alloué... Le silence fut général.
Que le gouvernement fût entre les mains de Winchester ou de Bedford,
les affaires ne pouvaient qu'aller mal. C'était justement l'époque où
le faible lien qui attachait encore le duc de Bourgogne aux Anglais
achevait de se rompre. Sa soeur, femme de Bedford, mourut cette année.
Cette alliance n'avait jamais été solide ni sûre. Le duc de Bourgogne
avait dans ses archives un gage touchant de l'amitié anglaise, à
savoir: les lettres secrètes de Glocester et de Bedford, où les deux
princes agitaient ensemble les moyens de l'arrêter ou de le tuer.
Bedford, beau-frère du duc de Bourgogne, opinait pour le dernier
parti, sauf la difficulté de la chose[524].
[Note 524: Ces pièces, si importantes, étaient encore aux Archives de
Lille au commencement de ce siècle; elles en ont été soustraites, et
le savant archiviste, M. Leglay, qui en a recouvré d'autres, n'a pu
trouver encore la trace de celles-ci; peut-être sont-elles aujourd'hui
dans quelque manoir anglais, au fond d'un musée seigneurial.
Heureusement l'inventaire en donne un extrait fort détaillé. Glocester
écrit à Bedford pour lui apprendre les liaisons du duc de Bourgogne
avec Arthur de Bretagne qui veut le rapprocher du dauphin; il propose
de le faire arrêter. Bedford répond qu'_il vaudrait mieux le tuer_
dans les joutes qui auront lieu à Paris. Puis il écrit que l'occasion
a manqué, mais qu'il trouvera moyen de l'attirer et de le faire
enlever au passage. _Archives de Lille; chambre des comptes,
inventaire, t. VIII, ann. 1424._]
Les variations de cette orageuse alliance feraient toute une
histoire. D'abord Henri V, outre l'argent qu'il donna au duc pour
l'attirer dans son parti, semblait lui avoir fait espérer de grands
avantages. Mais, bien loin de lui faire part dans leurs acquisitions,
les Anglais essayèrent de prendre l'héritage de Hollande et de Hainaut
qu'il regardait comme sien. Dans leurs succès, ils lui tournaient le
dos ou tâchaient de lui nuire; dès qu'ils avaient besoin de lui, les
dogues revenaient rampants.
Après leur équipée de Hainaut, serrés de près par Charles VII, ils
apaisèrent le duc en lui engageant Péronne et Tournai, puis Bar,
Auxerre et Mâcon. En 1429, ils refusèrent de remettre Orléans entre
ses mains. Orléans pris et Charles VII marchant sur Reims, ils se
jetèrent dans les bras du beau-frère, lui engagèrent Meaux et firent
semblant de lui confier Paris. Lorsqu'ils eurent la Pucelle, et que
leur roi fut sacré, ils firent acte de souveraineté en Flandre[525],
écrivant aux Gantais, et leur offrant protection.
[Note 525: En 1423, Bedford avait tranché durement cette grande
question de juridiction en faisant casser une sentence des Quatre
membres de Flandre par le Parlement de Paris. _Archives du royaume,
Trésor des Chartes, 30 avril, J. 573._
«Et si vous ou les vostres désirez aucune chose devers nous, tousjours
nous trouverez disposez de entendre raisonnablement comme
souverain...» Proceedings and ordinances of the privy council of
England, vol. IV, 5 (1835).]
Le duc de Bourgogne n'avait jamais eu grande raison d'aimer les
Anglais, et il n'en avait plus de les craindre. Leur guerre en France
devenait ridicule. Dunois leur prit Chartres, pendant que la garnison
anglaise était au sermon. Ils assiégeaient Lagny; le régent en
personne, le comte de Warwick, étaient venus et avaient fait brèche;
mais voyant sur la brèche, déjà ouverte et praticable, les assiégés
qui leur montraient les dents, ils crurent prudent de laisser là ces
enragés et ils revinrent à Paris la veille de Pâques, «apparemment
pour se confesser[526].»
[Note 526: Journal du Bourgeois de Paris.]
Les Parisiens, réjouis de cette retraite de Bedford, ne s'amusèrent
pas moins de son mariage. Il épousait à cinquante ans une petite fille
de dix-sept, «frisque, belle et gracieuse[527]», une fille du comte de
Saint-Pol, d'un vassal du duc de Bourgogne, et cela brusquement,
sournoisement, sans rien dire à son beau-frère. Le duc n'y eût pas
consenti; les Saint-Pol, élevés par lui[528] pour garder sa frontière,
commençaient le rôle double qui devait les perdre; ils donnaient pied
aux Anglais chez le duc de Bourgogne.
[Note 527: Monstrelet.]
[Note 528: À ce moment même, Philippe obligeait René à leur laisser la
ville de Guise, dont il était en possession. (Villeneuve-Bargemont.)]
Winchester comprenait mieux que, l'alliance de Bourgogne rompue, la
guerre allait changer de face, qu'elle deviendrait bien autrement
coûteuse et qu'infailliblement l'Église paierait les frais. On avait
commencé par l'Église de France. On voulait lui faire rendre tous les
dons pieux qu'elle avait reçus depuis soixante ans.
Dans cette inquiétude, il s'entremit vivement pour la paix. Il obtint
qu'une conférence aurait lieu entre Bedford et Philippe le Bon. Il
parvint à faire avancer les deux ducs, l'un vers l'autre, jusqu'à
Saint-Omer. Mais ce fut tout; une fois dans la ville, ni l'un ni
l'autre ne voulut faire la première démarche. Quoique Bedford dût bien
voir que la France était perdue pour les Anglais, s'il ne regagnait le
duc de Bourgogne, il resta ferme sur l'étiquette; représentant du roi,
il attendit la visite du vassal du roi, lequel ne bougea; la rupture
fut définitive.
Tout au contraire, la France se ralliait peu à peu. Le rapprochement
fut surtout l'ouvrage de la maison d'Anjou. La vieille reine Yolande
d'Anjou, belle-mère du roi, lui ramenait les Bretons; de concert avec
le connétable Richemont, frère du duc de Bretagne, elle chassa le
favori La Trémouille.
Il était plus difficile de gagner le duc de Bourgogne, qui soutenait
en Lorraine le prétendant Vaudemont contre René d'Anjou, fils
d'Yolande. Ce prince, qui est resté dans la mémoire des Angevins et
des Provençaux sous le nom du _bon roi René_, avait toutes les
qualités aimables de la vieille France chevaleresque; il en avait
aussi l'imprudence, la légèreté. Il s'était fait battre et prendre à
Bulgnéville par les Bourguignons (1431). Il consacra les loisirs de la
prison, non à la poésie, comme Charles d'Orléans, mais à la peinture.
Il fit des tableaux pour la chapelle qu'il construisit dans sa prison,
il en fit pour les Chartreux de Dijon; il travailla même pour celui
qui le retenait prisonnier; lorsque Philippe le Bon vint le voir, René
lui fit présent d'un beau portrait de Jean sans Peur. Il n'y avait
pas moyen de rester ennemi de l'aimable peintre; le duc de Bourgogne
lui rendit la liberté sous caution.
Les princes se rapprochaient, et il ne tenait pas aux peuples qu'ils
n'en fissent autant. Paris, gouverné par Cauchon et autres évêques,
essaya de s'en débarrasser et de chasser les Anglais. La Normandie
même, cette petite Angleterre de France, finit par se lasser d'une
guerre dont on lui faisait porter tout le poids. Un vaste soulèvement
eut lieu dans les campagnes de la basse Normandie; le chef était un
paysan, nommé Quatre-pieds, mais il y avait aussi des chevaliers; ce
n'était pas une simple Jacquerie. La province ne pouvait manquer
d'échapper bientôt aux Anglais.
Ils avaient l'air eux-mêmes de désespérer. Bedford délaissait Paris.
La pauvre ville, frappée tour à tour de la famine et de la peste,
était un trop affreux séjour. Le duc de Bourgogne osa pourtant la
visiter; il y passa avec sa femme et son fils, se rendant à la grande
assemblée d'Arras, où l'on allait traiter de la paix. Les Parisiens le
reçurent, l'implorèrent comme un ange de Dieu.
Cette assemblée était celle de toute la chrétienté. On y vit les
ambassadeurs du concile, du pape, de l'empereur, ceux des rois de
Castille, d'Aragon et de Navarre, ceux de Naples, de Milan, de Sicile,
de Chypre, ceux de Pologne et de Danemark. Tous les princes français,
tous ceux des Pays-Bas, étaient venus ou avaient envoyé; de même
l'Université de Paris et nombre de bonnes villes. Tout ce monde étant
rassemblé, l'Angleterre elle-même arriva dans la personne du cardinal
de Winchester.
La première question était de savoir s'il était possible d'accorder
Charles VII et Henri VI. Mais quel moyen? chacun d'eux prétendait
garder la couronne. Charles VII offrait l'Aquitaine, la Normandie même
que les Anglais avaient encore. Ceux-ci demandaient que chacun restât
en possession de ce qu'il avait, en s'arrondissant par des
échanges[529]. Leur étrange infatuation est admirablement marquée dans
les instructions que le conseil de Londres donnait au cardinal, quatre
ans après l'Assemblée d'Arras (1439), lorsque les affaires anglaises
avaient encore bien empiré. D'abord il devait engager Charles de
Valois à cesser de troubler le roi Henri dans la jouissance de son
royaume de France, et pour le bien de la paix, lui offrir en Languedoc
_vingt mille livres de rente_[530] à tenir en fief. Puis, le cardinal,
comme homme d'Église, devait faire un long discours sur les avantages
de la paix. Et alors, les autres ambassadeurs du roi devaient se
laisser gagner jusqu'à proposer mariage avec une fille de Charles, et
reconnaître deux royaumes de France.
[Note 529: D. Plancher, Histoire de Bourgogne, t. IV, p. 203, d'après
le journal anglais des conférences, ms. de la Bibl. Harleienne, nº
4763.]
[Note 530: «To the valeu, in demayne and revenue..., of XX mil. l.
verly.» Rymer, 21 mai 1439.]
Il n'y avait rien à faire avec les Anglais; on les laissa partir
d'Arras. Tout le monde se tourna vers le duc de Bourgogne. On le
supplia d'avoir pitié du royaume, de la chrétienté, qui souffraient
tant de ces longues guerres. Mais il ne pouvait se décider; sa
conscience, son honneur de chevalier étaient engagés, disait-il, il
avait signé; de plus, n'était-il pas lié par la vengeance de son père?
Les légats du pape lui disaient qu'à cela ne tînt, qu'ils avaient
pouvoir pour le délier de ses serments. Mais cela ne le rassurait pas
encore. Le droit ecclésiastique ne semblant pas suffisant, on eut
recours au droit civil: on fit une belle consultation où, pour laisser
les esprits plus libres, les parties étaient désignées par les noms de
Darius et d'Assuérus. Les docteurs anglais et français opinèrent,
comme on devait s'y attendre, en sens contraire; mais ceux de Bologne,
qu'avaient amenés les légats, déclaraient, conformément à l'avis des
Français, que Charles VI n'avait pu conclure le traité de Troyes: «Les
_lois_ défendent que l'on traite de la succession d'un homme vivant,
et annulent les serments contraires aux bonnes moeurs. Le traité
contient d'ailleurs une chose impie, l'engagement du père _de ne pas
traiter avec son fils_, sans le consentement des Anglais... Si le roi
avait un crime à reprocher à son fils, il devait se pourvoir devant le
pape, qui seul a le droit de déclarer un prince incapable d'hériter.»
Le duc de Bourgogne laissait raisonner, supplier. Mais au fond, le
changement qu'on demandait était déjà fait en lui; il était las des
Anglais. Les Flamands, qui tant de fois avaient forcé leurs comtes de
rester unis à l'Angleterre, lui devenaient hostiles; ils souffraient
des courses de la garnison de Calais; ils étaient maltraités
lorsqu'ils allaient à ce grand marché des laines. Les Anglais, chose
plus grave, se mettaient à filer aussi la laine, à faire du drap; ces
draps, ces laines filées envahissaient la Flandre même, par le bon
marché, et forçaient toutes les barrières. On les défendit en 1428, et
il fallut les défendre encore en 1446, en 1464, en 1494[531]. Enfin,
en 1499, il n'y eut plus moyen de les défendre; la Flandre, alors sous
un prince étranger, se soumit à les recevoir.
[Note 531: V. plus haut, et pour la défense de 1446, _Archives
générales de Belgique, Brabant, nº 2, fol. 123._]
L'Angleterre devenait donc une rivale de la Flandre, une ennemie;
eût-elle été amie, son amitié eût peu servi désormais. Le duc de
Bourgogne avait gagné par l'alliance des Anglais la barrière de la
Somme, arrondi, complété sa Bourgogne; mais leur alliance ne pouvait
plus lui garantir ses acquisitions. Ils avaient peine à se défendre,
divisés comme ils l'étaient. Entre Winchester et Glocester, Bedford
pouvait seul maintenir quelque équilibre; Bedford mourut; cette mort
soulagea encore la conscience du duc de Bourgogne. Les traités conclus
avec Bedford, comme régent de France, lui parurent dès lors moins
sacrés; c'était le point de vue tout littéral du moyen âge; on se
croyait lié viagèrement à celui qui avait signé[532].
[Note 532: J'ai cité quelques exemples de cet attachement à la lettre
dans mes Origines du droit, et je pourrais en ajouter une foule
d'autres.]
Les deux beaux-frères du duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et le
connétable de Richemont, frère du duc de Bretagne, ne contribuèrent
pas peu à le décider. Depuis sa prison d'Azincourt, depuis que, traîné
partout à la suite d'Henri V, il avait vu de près la morgue des
Anglais, Richemont en était resté ennemi implacable. Le duc de
Bourbon, dont le père était mort prisonnier sans pouvoir se racheter
jamais, ni par argent, ni par bassesse, n'aimait guère plus les
Anglais; tout récemment encore, ils venaient de donner à Talbot son
comté de Clermont[533], qui était dans la maison de Bourbon depuis
saint Louis.
[Note 533: _Bibliothèque royale, mss. Colbert, LII, fol. 313._]
Bourbon et Richemont prièrent tant leur beau-frère, qu'il céda et
voulut bien faire grâce. Le traité d'Arras ne peut être qualifié
autrement. Le roi demandait pardon au duc, et le duc ne lui rendait
pas hommage; en cela il devenait lui-même comme roi. Il gardait pour
lui et ses hoirs tout ce qu'il avait acquis: d'un côté Péronne et
toutes les places de la Somme, de l'autre Auxerre et Mâcon.
Les explications et réparations pour la mort du duc Jean étaient fort
humiliantes. Le roi devait dire ou faire dire qu'en ce temps-là il
était bien jeune, avait encore petite connaissance, et n'avait pas été
assez avisé pour y pourvoir; mais qu'il allait faire toute diligence
pour rechercher les coupables. Il devait fonder à Montereau une
chapelle dans l'église, et un couvent pour douze chartreux; de plus,
sur le pont où l'acte avait été perpétré, une croix en pierre, qui
serait entretenue aux frais du roi.
La cérémonie du pardon eut lieu dans l'église de Saint-Wast. Le doyen
de Paris, Jean Tudert[534], se jeta aux pieds du duc Philippe, et
cria merci de la part du roi pour le crime de Jean sans Peur. Le duc
se montra ému, le releva, l'embrassa, et lui dit qu'il n'y aurait
jamais de guerre entre le roi Charles et lui. Le duc de Bourbon et le
connétable jurèrent ensuite la paix, ainsi que les ambassadeurs et les
seigneurs français et bourguignons.
[Note 534: Ce fut Jean Tudert, et non Bourbon et Richemont, comme le
dit à tort Monstrelet. D. Plancher, IV, 218-219. En effet, pourquoi
Philippe le Bon aurait-il préféré ses deux beaux-frères pour leur
laisser faire ce personnage humiliant? Cette observation judicieuse
appartient aux auteurs de l'Ancien Bourbonnais (MM. Allier, Michel et
Batissier), t. II, p. 50.]
Mais la réconciliation n'eut pas été complète, si le duc de Bourgogne
n'eût conclu un arrangement définitif avec le beau-frère de Charles
VII, René d'Anjou. René, n'ayant pu se tenir au premier traité, avait
mieux aimé rentrer en prison. Philippe le Bon l'en fit sortir, et lui
remit une partie de sa rançon en faveur du mariage de sa nièce, Marie
de Bourbon, avec un fils de René. Ainsi les maisons de Bourgogne, de
Bourbon et d'Anjou, se trouvaient unies entre elles et avec le roi.
Celle de Bretagne flottait; le duc ne se déclarait pas; il trouvait
grand profit à la guerre; on disait que trente mille Normands
s'étaient réfugiés en Bretagne. Mais, que le duc fût anglais ou
français, son frère Richemont était connétable de France: les Bretons
le suivaient volontiers; les bandes bretonnes faisaient la force de
Charles VII; on les appelait les _bons corps_[535].
[Note 535: Daru.]
Cette réconciliation de la France mit les Anglais hors
d'eux-mêmes[536]; la colère les aveugla, et ils s'enfoncèrent comme à
plaisir, dans leur malheur. Le duc de Bourgogne voulait garder des
ménagements avec eux; il leur offrait sa médiation, ils la
repoussèrent, ils pillèrent et tuèrent les marchands flamands dans
Londres. La Flandre s'irritant à son tour, le duc en profita pour
entraîner les communes, et il les mena assiéger Calais. Le parti
bourguignon tourna comme le duc de Bourgogne; ceux de Paris, les
halles même, le quartier bourguignon par excellence, appelèrent les
gens du roi, son connétable, et les mirent dans la ville; les Anglais,
qui y avaient encore quinze cents hommes d'armes et faisaient d'abord
mine de résister, s'enfermèrent piteusement dans la Bastille; puis,
ayant peur de la faim, ils obtinrent de s'embarquer et de descendre à
Rouen. Le peuple, que trois évêques avaient durement gouverné pour les
Anglais, les poursuivit de ses huées; il criait après l'évêque de
Térouane, chancelier des Anglais[537]: «Au renard, au renard!» Les
Parisiens avaient regret de les tenir quittes à si bon marché; mais il
eût fallu assiéger la Bastille, et le connétable lui-même était aux
expédients; l'argent lui manquait: le roi, pour reprendre Paris,
n'avait eu que mille francs à lui donner (1436).
[Note 536: «Le jeune roi Henry prit en ce si grand'déplaisance que les
larmes lui saillirent hors des yeux.» Monstrelet.]
[Note 537: Ce chancelier dit depuis «qu'il avoit bien payé son escot.»
Jean Chartier.]
Les Anglais traîneront encore quinze ans en France, chaque jour plus
humiliés, échouant partout, mais ne voulant jamais s'avouer leur
impuissance, aimant mieux s'accuser les uns et les autres, crier à la
trahison, jusqu'à ce que l'orgueil et la haine tournent en cette
horrible maladie, cette rage épileptique que l'on a baptisée du
poétique nom de guerre des Roses. Dès ce moment, le roi a peu à
craindre; il n'a qu'à patienter, saisir l'occasion, frapper à propos;
il peut déjà, moins inquiet de ce côté, s'informer des affaires
intérieures, examiner l'état de la France, après tant de maux, s'il y
a encore une France.
* * * * *
Dans cette vaste et confuse misère, parmi tant de ruines, deux choses
étaient debout: la noblesse et l'Église. La noblesse avait servi le
roi contre les Anglais, servi gratis un roi mendiant; elle y avait
mangé beaucoup du sien, tout en mangeant le peuple; elle comptait être
dédommagée. L'Église, d'autre part, se présentait comme bien pauvre et
souffreteuse, mais il y avait cette notable différence qu'elle était
pauvre par l'interruption du revenu; généralement le fonds restait. Le
roi, débiteur de la noblesse, ne pouvait s'acquitter qu'aux dépens de
l'Église, soit en forçant celle-ci de payer, ce qui semblait difficile
et dangereux, soit plutôt doucement, indirectement, au nom des
libertés ecclésiastiques, en rétablissant les élections où dominaient
les seigneurs, et les mettant à même de disposer ainsi des bénéfices.
Le pape y nommait souvent des partisans de l'Angleterre; Charles VII
n'avait pas à les ménager. Il adopta dans sa Pragmatique de Bourges (7
juillet 1438) les décrets du concile de Bâle qui rétablissaient les
élections et reconnaissaient les droits des nobles patrons des églises
à _présenter_ aux bénéfices[538]. Ces patrons, descendants des pieux
fondateurs ou protecteurs, regardaient les églises comme des
démembrements de leurs fiefs; ils ne demandaient pas mieux que de les
_protéger_ encore, c'est-à-dire d'y mettre leurs hommes, en faisant
élire ceux-ci par les moines ou chanoines.