s'exterminer elle-même. Les provinces du Nord devenaient un désert,
les landes gagnaient; au centre, nous l'avons vu, la Beauce se
couvrait de broussailles; deux armées s'y cherchèrent et se trouvèrent
à peine. Les villes, où tout le peuple des campagnes venait chercher
asile, dévoraient cette foule misérable et n'en restaient pas moins
désolées. Nombre de maisons étaient vides, on ne voyait que portes
closes qui ne s'ouvraient plus[563], les pauvres tiraient de ces
maisons tout ce qu'ils pouvaient pour se chauffer[564]. La ville se
brûlait elle-même. Jugeons des autres villes par celle-ci, la plus
populeuse, celle où le gouvernement avait siégé, où résidaient les
grands corps, l'Université, le Parlement. La misère et la faim en
avaient fait un foyer de dégoûtantes maladies contagieuses, qu'on ne
distinguait pas trop, mais qu'on appelait au hasard la peste. Charles
VII entrevit cette chose affreuse qu'on nommait encore Paris; il en
eut horreur et il se sauva... Les Anglais n'essayaient pas d'y
revenir. Les deux partis s'éloignaient, comme de concert. Les loups
seuls venaient volontiers; ils entraient le soir, cherchant les
charognes; comme ils ne trouvaient plus rien aux champs, ils étaient
enragés de faim et se jetaient sur les hommes. Le contemporain, qui
sans doute exagère, assure qu'en septembre 1438, ils dévorèrent
quatorze personnes entre Montmartre et la porte Saint-Antoine[565].
[Note 563: Les gens du roi s'informaient curieusement de ces maisons
abandonnées, des morts, des testaments, des héritiers, afin d'en tirer
quelque chose: «Ils alloient parmy Paris, et quand ils véoient huys
fermés, ils demandoient aux voisins d'entour: «Pourquoi sont ces huys
fermés?--Ha! sire, respondoient-ils, les gens en sont trespassés.--Et
n'ont-ils nuls hoirs qui y fussent demouré.--Ha! sire, ils demourent
ailleurs, etc.» Journal du Bourgeois.]
[Note 564: «Défense d'abattre et de brûler les maisons désertes.»
Ordonnances, XIII, 31 janvier 1432.]
[Note 565: Journal du Bourgeois. «Et si mangèrent un enffent de nuit
en la place aux Chats, derrière les Innocents.» Ibidem. Ces loups
étranglèrent par le plat pays plus de soixante à quatre-vingts
personnes. (Jean Chartier.)]
Ces terribles misères sont exprimées, bien faiblement encore, dans la
«Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs[566].» C'est un
mélange de lamentations et de menaces; les malheureux affamés
avertissent l'Église, le roi, les bourgeois et marchands, les
seigneurs surtout: «Que le feu est bien près de leurs hostels.» Ils
appellent le roi à leur secours... Mais que pouvait Charles VII? ce
roi de Bourges, cette faible et mesquine figure[567], comment espérer
qu'elle imposerait à tant d'hommes audacieux le respect et
l'obéissance? Avec quelle force réprimerait-il ces _écorcheurs_ des
campagnes, ces terribles petits rois de châteaux? c'étaient ses
propres capitaines[568], c'était avec eux et par eux qu'il faisait la
guerre aux Anglais.
[Note 566:
Hélas! hélas! hélas! hélas!
Prélats, princes et bons seigneurs,
Bourgeois, marchans et advocats,
Gens de mestiers, grans et mineurs,
Gens d'armes, et les trois Estats,
Qui vivez sur nous, laboureurs, etc.]
[Note 567: Charles VII avait une physionomie agréable, mais il n'était
pas grand, il avait les jambes minces et grêles. Il paraissait à son
avantage, quand il était revêtu de son manteau; le plus souvent il
n'avait qu'une veste courte de drap vert, et l'on était choqué de lui
voir des jambes si menues, avec de gros genoux. (Amelgard).]
[Note 568: Ils se disaient toujours capitaines du roi, mais ils se
moquaient de ses ordres. Nous voyons dans Monstrelet le meilleur
peut-être de ces capitaines, La Hire, prendre en trahison un seigneur
qui l'a reçu et hébergé chez lui; le roi a beau intervenir; il faut
que le pauvre homme se ruine pour se racheter. (Ann. 1434.)
Plusieurs de ces capitaines d'_écorcheurs_ ont laissé un long souvenir
dans la mémoire du peuple. Le Gascon _La Hire_ a donné son nom au
valet de coeur. L'Anglais Matthew Gough, que les chroniqueurs
appellent _Mathago_, est resté, je crois, dans certaines provinces,
comme marionnette et épouvantail d'enfants. L'histoire du Breton Retz,
fort adoucie, a fourni la matière d'un conte; de plus (pour l'honneur
de la famille ou du pays?), on a substitué à son nom celui du partisan
anglais _Blue barb_.]
FIN DU SIXIÈME VOLUME.
En terminant l'impression de ce volume, je dois remercier les
personnes fort nombreuses qui m'ont fourni des indications utiles,
particulièrement mes amis ou élèves de l'École normale, de l'École des
Chartes et des Archives, dont la plupart, jeunes encore, occupent déjà
un rang distingué dans l'enseignement et dans la science: MM. la
Cabane, Castelnau, Chéruel, Dessalles, Rosenwald, de Stadler, Teulet,
Thomassy, Yanoski, etc. (_note_ de 1840).
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE IX
Pages.
CHAPITRE PREMIER
L'ANGLETERRE: L'ÉTAT, L'ÉGLISE.--AZINCOURT, 1415 1
Étroite union de la Royauté et de l'Église sous la maison de
Lancastre 2
L'Église comme grand propriétaire 2
Élévation des Lancastre: Henri IV, Henri V 4
Persécutions des hérétiques 11
1414-1415. Danger du roi et de l'Église 13
1415. (16 avril). Henri V se prépare à envahir la France 14
(14 août-22 sept.). Il débarque à Harfleur; Harfleur se rend 16
Henri V entreprend d'aller d'Harfleur à Calais 20
(19 oct.). Il parvient à passer la Somme 25
(25 oct.). Bataille d'Azincourt 28
Captivité de Charles d'Orléans; ses poésies 40
CHAPITRE II
MORT DU CONNÉTABLE D'ARMAGNAC, MORT DU DUC DE
BOURGOGNE.--HENRI V, 1416-1421 48
Armagnac, connétable et maître de Paris; sa tyrannie 49
1416. Il essaye de reprendre Harfleur 50
1417. Le duc de Bourgogne défend de payer l'impôt 53
Henri V s'empare de Caen et de la basse Normandie 54
1418. (29 mai). Les Bourguignons reprennent Paris 56
(12 juin). Massacre des Armagnacs 57
(21 août). Nouveau massacre 61
Duplicité et impuissance du duc de Bourgogne 62
Négociations de Henri V avec les deux partis 64
(fin juin). Il assiége Rouen 66
Détresse de cette ville 71
1419. (19 janv.). Elle se rend 72
Coopération des évêques anglais à la conquête 74
Projets gigantesques de Henri V sur l'Italie, etc. 76
(11 juill.). Le duc de Bourgogne traite avec le dauphin 78
(10 sept.). Il est assassiné dans l'entrevue de Montereau 81
(2 décemb.). Son fils reconnaît le droit de Henri V à la
couronne de France 84
1420. (21 mai). Traité de Troyes; Henri héritier et régent 84
(juill.-nov.). Siége de Melun 86
(déc). Entrée de Henri V à Paris 87
1421. (3 janv.). Le dauphin est déclaré déchu de ses droits à la
couronne 89
CHAPITRE III
SUITE.--CONCILE DE CONSTANCE, 1414-1418.--MORT DE HENRI V ET
DE CHARLES VI, 1422 90
Henri V au Louvre; sa suprématie dans la chrétienté 90
1414-1418. Affaires ecclésiastiques: Concile de Constance 92
Vues de Gerson et des gallicans 94
Jean Huss et Jérôme de Prague 95
1418. Impuissance du Concile; retraite et fin de Gerson 102
Quelle avait été l'influence de l'Angleterre dans le Concile 103
Position difficile de Henri; ses embarras financiers;
domination des évêques 106
1421 (23 mars). Les Anglais défaits en Anjou 110
1421-1422. (6 oct.-10 mai). Siége de Meaux 111
Mésintelligence des Anglais et des Bourguignons 112
1422. (31 août.) Détresse de Henri V; son découragement, sa
mort 117
(21 oct.). Mort de Charles VI; avénement de Charles VII et de
Henri VI 119
1418-1422. Dépopulation; épidémies, famines; désespoir 121
Gaieté frénétique 123
La danse des morts 124
LIVRE X
CHAPITRE PREMIER
CHARLES VII.--HENRI VI.--L'IMITATION.--LA PUCELLE,
1422-1429 133
L'Imitation ne put guère être achevée avant le XIVe
ou le XVe siècle 134
L'Imitation convenait spécialement à la France 140
Comment la France devait imiter la Rédemption et la Passion 151
CHAPITRE II
CHARLES VII.--HENRI VI, 1422-1429.--SIÉGE
D'ORLÉANS 154
La cause de Charles VII n'avait pu être sauvée ni par les
Gascons, ni par les Écossais, ni par les Bretons 154
ni par les dissentiments des ducs de Glocester et de
Bourgogne 155
ni par l'appui des maisons d'Anjou et de Lorraine 158
1428. Les Anglais assiégent Orléans 162
1429. et gagnent la bataille des _Harengs_ 167
La France prend parti pour la ville d'Orléans 171
CHAPITRE III
LA PUCELLE D'ORLÉANS, 1429 176
L'originalité de la Pucelle fut le bon sens dans l'exaltation 176
1429. Son pays; caractère des Marches de Lorraine et de
Champagne 178
Sa famille, son enfance, ses visions 181
Elle va à Vaucouleurs, à Chinon 189
Elle est éprouvée par le roi, par les docteurs 193
Elle est envoyée au secours d'Orléans 198
(29 avril.) Elle entre à Orléans, et y fait entrer l'armée 204
Elle force les bastilles anglaises 208
(8 mai.) Retraite des Anglais 211
(28 juin.) Leur défaite à Patay 213
(17 juillet.) La Pucelle conduit le roi à Reims; sacre de
Charles VII 217
CHAPITRE IV
LE CARDINAL DE WINCHESTER.--PROCÈS ET MORT DE LA PUCELLE,
1429-1431 222
Querelles et faiblesses de Bedford et de Glocester; règne du
cardinal-évêque de Winchester, qui amène une armée à Paris 222
La Pucelle échoue devant Paris 225
1430. (23 mai.) Elle est prise devant Compiègne, et remise aux
Bourguignons; situation politique du duc de Bourgogne; moeurs
de sa cour (10 janvier); institution de la Toison d'or 227
Winchester fait réclamer la Pucelle par l'inquisition, par
l'Université et par l'évêque de Beauvais 241
(Déc.) Il amène Henri VI à Paris 250
1431. (Janvier.) et fait commencer le procès de la Pucelle à
Rouen 251
(21 fév.-mars.) Interrogations préalables 253
Résistance de la Pucelle à l'autorité ecclésiastique 262
Illégalités, violences; consultations des légistes, de
l'Université, des évêques, du chapitre de Rouen 263
(Avril.) Épreuves et tentations de la Pucelle pendant la
semaine sainte 268
Elle tombe malade; elle est admonestée, prêchée (2 mai);
elle signe une rétractation 280
Fureur et brutalité des Anglais 283
(30 mai.) Elle est condamnée; sa dernière tentation; sa mort 295
La Pucelle finit le moyen âge et commence l'âge moderne 304
LIVRE XI
CHAPITRE PREMIER
HENRI VI ET CHARLES VII.--DISCORDES DE L'ANGLETERRE,
RÉCONCILIATION DES PRINCES FRANÇAIS.--ÉTAT DE LA FRANCE,
1431-1440. 308
Winchester fait sacrer le jeune Henri VI à Paris et à Londres 310
Querelles des Anglais entre eux, de Winchester et de
Glocester 314
Querelles des Anglais et du duc de Bourgogne 316
Réconciliation du duc de Bourgogne et de René d'Anjou 319
1435. Réconciliation du duc de Bourgogne et de Charles VII;
traité d'Arras 324
1436. Les Anglais quittent Paris 326
État de la France 327
1438. L'Église; pragmatique de Bourges 329
La noblesse devenue anti-chevaleresque, anti-religieuse;
moeurs atroces 332
Procès de Retz 335
Misère et barbarie 342
PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr) rue J.-J.-Rousseau, 61.