s'occuper de son âme et à se rappeler tous ses méfaits pour s'exciter
à la contrition. Les assesseurs avaient jugé qu'il était de droit de
lui relire son abjuration; l'évêque n'en fit rien. Il craignait des
démentis, des réclamations. Mais la pauvre fille ne songeait guère à
chicaner ainsi sa vie; elle avait bien d'autres pensées. Avant même
qu'on l'eût exhortée à la contrition, elle s'était mise à genoux,
invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine,
pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants: «Priez
pour moi!...» Elle requérait surtout les prêtres de dire chacun une
messe pour son âme... Tout cela de façon si dévote, si humble et si
touchante, que l'émotion gagnant, personne ne put plus se contenir;
l'évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait,
et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi,
Winchester comme les autres[497].
[Note 497: «Episcopus Belvacensis fievit...»--«Le cardinal
d'Angleterre et plusieurs autres Anglois furent contraincts plourer.»
Notices des mss.]
Serait-ce dans ce moment d'attendrissement universel, de larmes, de
contagieuse faiblesse, que l'infortunée, amollie et redevenue simple
femme, aurait avoué qu'elle voyait bien qu'elle avait eu tort, qu'on
l'avait trompée apparemment en lui promettant délivrance. Nous n'en
pouvons trop croire là-dessus le témoignage intéressé des
Anglais[498]. Toutefois, il faudrait bien peu connaître la nature
humaine pour douter, qu'ainsi trompée dans son espoir, elle n'ait
vacillé dans sa foi... A-t-elle dit le mot, c'est chose incertaine;
j'affirme qu'elle l'a pensé.
[Note 498: L'information qu'ils firent faire sur ses prétendues
rétractations n'est signée ni des témoins, devant qui elles auraient
eu lieu ni des greffiers du procès.--Trois de ces témoins, qui furent
interrogés plus tard, n'en disent et paraissent n'en avoir eu aucune
connaissance. (L'Averdy.)]
Cependant, les juges, un moment décontenancés, s'étaient remis et
raffermis. L'évêque de Beauvais, s'essuyant les yeux, se mit à lire la
condamnation. Il remémora à la coupable tous ses crimes, schisme,
idolâtrie, invocation de démons, comment elle avait été admise à
pénitence, et comment, «séduite par le Prince du mensonge, elle étoit
retombée, ô douleur! _comme le chien qui retourne à son
vomissement_... Donc, nous prononçons que vous êtes un membre pourri,
et, comme tel, retranché de l'Église. Nous vous livrons à la puissance
séculière, la priant toutefois de modérer son jugement, en vous
évitant la mort et la mutilation des membres.»
Délaissée ainsi de l'Église, elle se remit en toute confiance à Dieu.
Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa une croix de bois, qu'il
fit d'un bâton; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa
et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair...
Mais elle aurait voulu la croix de l'Église, pour la tenir devant ses
yeux jusqu'à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart
firent tant, qu'on la lui apporta de la paroisse Saint-Sauveur. Comme
elle embrassait cette croix, et qu'Isambart l'encourageait, les
Anglais commencèrent à trouver tout cela bien long; il devait être au
moins midi; les soldats grondaient, les capitaines disaient: «Comment?
prêtre, nous ferez-vous dîner ici?...» Alors, perdant patience et
n'attendant pas l'ordre du bailli, qui seul pourtant avait autorité
pour l'envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la
tirer des mains des prêtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par
les hommes d'armes, qui la traînèrent au bourreau, lui disant; «Fais
ton office...» Cette furie de soldats fit horreur; plusieurs des
assistants, des juges mêmes, s'enfuirent, pour n'en pas voir
davantage.
Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces Anglais qui
portaient les mains sur elle, la nature pâtit et la chair se troubla;
elle cria de nouveau: «Ô Rouen, tu seras donc ma dernière demeure!...»
Elle n'en dit pas plus, et _ne pécha pas par ses lèvres_[499], dans ce
moment même d'effroi et de trouble...
[Note 499: Job.]
Elle n'accusa ni son roi, ni ses Saintes. Mais parvenue au haut du
bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et
silencieuse, elle ne put s'empêcher de dire: «Ah! Rouen, Rouen, j'ai
grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort!» Celle qui avait sauvé
le peuple et que le peuple abandonnait n'exprima en mourant (admirable
douceur d'âme!) que de la compassion pour lui...
Elle fut liée sous l'écriteau infâme, mîtrée d'une mître où on
lisait: «Hérétique, relapse, apostate, ydolastre»... Et alors le
bourreau mit le feu... Elle le vit d'en haut et poussa un cri... Puis,
comme le frère qui l'exhortait ne faisait pas attention à la flamme,
elle eut peur pour lui, s'oubliant elle-même, et elle le fit
descendre.
Ce qui prouve bien que jusque-là elle n'avait rien rétracté
expressément, c'est que ce malheureux Cauchon fut obligé (sans doute
par la haute volonté satanique qui présidait) à venir au pied du
bûcher, obligé à affronter de près la face de sa victime, pour essayer
d'en tirer quelque parole... Il n'en obtint qu'une, désespérante. Elle
lui dit avec douceur ce qu'elle avait déjà dit: «Évêque, je meurs par
vous... Si vous m'aviez mise aux prisons d'église, ceci ne fût pas
advenu.» On avait espéré sans doute que se croyant abandonnée de son
roi, elle l'accuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le défendit
encore: «Que j'aie bien fait, que j'aie mal fait, mon roi n'y est pour
rien; ce n'est pas lui qui m'a conseillée.»
Cependant, la flamme montait... Au moment où elle toucha, la
malheureuse frémit et demanda _de l'eau_ bénite; _de l'eau_, c'était
apparemment le cri de la frayeur... Mais, se relevant aussitôt, elle
ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur
rendit témoignage: «Oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m'ont
pas trompée[500]!...» Que toute incertitude ait cessé dans les
flammes, cela nous doit faire croire qu'elle accepta la mort pour la
_délivrance_ promise, qu'elle n'entendit plus le _salut_ au sens
judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque-là, qu'elle vit
clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui
manquait encore de lumière et de sainteté.
[Note 500: «Quod voces quas habuerat, erant a Deo... nec credebat per
easdem voces fuisse deceptam.» Notices des mss., III, 489.
M. Henri Martin a donné une explication rationnelle des _voix_ et des
visions de Jeanne Darc: «Le philosophe pourrait soutenir que
l'illusion de l'inspiré consiste à prendre pour une révélation
apportée par des êtres extérieurs, anges, saints ou génies, par les
révélations intérieures de cette personnalité infinie qui est en nous,
et qui parfois, chez les meilleurs et les plus grands, manifeste par
éclairs des forces latentes dépassant presque sans mesure les facultés
de notre condition actuelle. Dans la langue des anciennes philosophies
et des religions les plus élevées, ce sont les révélations du
_férouer_ mazdéen, du bon démon (celui de Socrate), de l'ange gardien,
de cet autre _Moi_ qui n'est que le _moi_ éternel, en pleine
possession de lui-même,» l'_awen_ des Celtes (Triades des Bardes
Gallois). Hist. de France, t. VII.]
Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la
mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu'elle en
fit descendre, mais qui d'en bas lui parlait, l'écoutait et lui tenait
la croix.
Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien
grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont
l'histoire doit conserver le nom, était le moine augustin, déjà
mentionné, frère Isambart de la Pierre; dans le procès, il avait
failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si
bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans
la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l'assista parmi
cette foule furieuse, et sur l'échafaud et au bûcher.
Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués
à la pauvreté et n'ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde,
déposent ce qu'on vient de lire: «Nous l'entendions, disent-ils, dans
le feu, invoquer ses Saintes, son archange; elle répétait le nom du
Sauveur... Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri:
«Jésus!»
«Dix mille hommes pleuraient...» Quelques Anglais seuls riaient ou
tâchaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avaient juré de mettre
un fagot au bûcher; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva
mal; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et
reprendre ses esprits; mais il ne pouvait se remettre: «J'ai vu,
disait-il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche, avec le dernier
soupir, s'envoler une colombe. D'autres avaient lu dans les flammes le
mot qu'elle répétait: «Jésus!» Le bourreau alla le soir trouver frère
Isambart; il était tout épouvanté; il se confessa, mais il ne pouvait
croire que Dieu lui pardonnât jamais... Un secrétaire du roi
d'Angleterre disait tout haut en revenant: «Nous sommes perdus; nous
avons brûlé une sainte!»
Cette parole, échappée à un ennemi, n'en est pas moins grave. Elle
restera. L'avenir n'y contredira pas. Oui, selon la Religion, selon la
Patrie, Jeanne Darc fut une sainte.
Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire[501]? Mais
il faut se garder bien d'en faire une légende[502]; on doit en
conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en
respecter la réalité touchante et terrible...
[Note 501: Sur l'authenticité des pièces, la valeur des divers
manuscrits, etc., voir le travail de M. de l'Averdy, et surtout celui
du savant M. Jules Quicherat, auquel nous devrons la première
publication complète du Procès de la Pucelle.
Je n'appelle pas poésie le poëme d'Antonio Astezano (secrétaire du duc
d'Orléans, ms. de Grenoble, 1435), ni celui de Chapelain. Néanmoins ce
dernier, comme le remarque très-bien M. Saint-Marc Girardin (Revue des
Deux-Mondes, septembre 1838), a été traité très-sévèrement par la
critique. Sa préface, qu'on a trouvée si ridicule, prouve une profonde
intelligence théologique du sujet.--Shakespeare n'y a rien compris; il
a suivi le préjugé national dans toute sa brutalité.--Voltaire, dans
le déplorable badinage que l'on sait, n'a pas eu l'intention réelle de
déshonorer Jeanne Darc; il lui rend dans ses livres sérieux le plus
éclatant hommage: «Cette héroïne... fit à ses juges une réponse digne
d'une mémoire éternelle... Ils firent mourir par le feu celle qui,
pour avoir sauvé son roi, _aurait eu des autels_, dans les temps
héroïques où les hommes en élevaient à leurs libérateurs.» Voltaire,
Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, chap. LXXX.--Les
Allemands ont adopté notre sainte et l'ont célébrée autant et plus que
nous. Sans parler de la Jeanne Darc de Schiller, comment ne pas être
touché du pèlerinage qu'accomplit M. Guide Goerres à travers toutes
les bibliothèques de l'Europe et par toutes les villes de France pour
recueillir les manuscrits, les traditions, les moindres traces d'une
si belle histoire? Cette dévotion chevaleresque d'un Allemand à la
mémoire d'une sainte française fait honneur à l'Allemagne, à
l'humanité. L'Allemagne et la France sont deux soeurs. Puissent-elles
l'être toujours! (octobre 1840.)
La réalité populaire me paraît avoir été bien heureusement conciliée
avec l'idéalité poétique dans l'oeuvre d'une jeune fille à jamais
regrettable!... Elle avait eu pour révélation ce moment de Juillet.
Toutes les deux, l'artiste et la statue, ont été les filles de 1830.]
[Note 502: Le cadre serait tout tracé; c'est la formule même de la vie
héroïque: 1, la forêt, la _révélation_; 2, Orléans, _l'action_; 3,
Reims, _l'honneur_;--4, Paris et Compiègne, la _tribulation_, la
_trahison_; 5, Rouen, la _passion_.--Mais rien ne fausse plus
l'histoire que d'y chercher des types complets et absolus. Quelle
qu'ait été l'émotion de l'historien en écrivant cet Évangile, il s'est
attaché au réel, sans jamais céder à la tentation d'idéaliser.]
Que l'esprit romanesque y touche, s'il ose; la poésie ne le fera
jamais. Eh! que saurait-elle ajouter?... L'idée qu'elle avait, pendant
tout le moyen âge, poursuivie de légende en légende, cette idée se
trouva à la fin être une personne; ce rêve, on le toucha. La Vierge
secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient
d'en haut, elle fut ici-bas... En qui? c'est la merveille. Dans ce
qu'on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant,
dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France... Car
il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du
passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle
apparurent à la fois la Vierge... et déjà la Patrie.
Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la
haute vérité. Mais la réalité historique n'en est pas moins certaine;
elle ne fut que trop positive et trop cruellement constatée... Cette
vivante énigme, cette mystérieuse créature, que tous jugèrent
surnaturelle, cet ange ou ce démon, qui, selon quelques-uns, devait
s'envoler un matin[503], il se trouva que c'était une jeune femme, une
jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, qu'attachée comme nous à
un corps mortel, elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse
mort.
[Note 503: Lorsqu'elle entra à Troyes, le clergé lui jeta de l'eau
bénite, pour s'assurer si c'était une personne réelle ou une vision
diabolique. Elle sourit et dit: «Approchez hardiment, je ne
m'envoulleray pas.» Voir l'interrogatoire du 3 mars 1430.]
Mais c'est justement dans cette réalité qui semble dégradante, dans
cette triste épreuve de la nature, que l'idéal se retrouve et rayonne.
Les contemporains eux-mêmes y reconnurent le Christ parmi les
Pharisiens[504]... Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la
Passion de la Vierge, le martyre de la pureté.
[Note 504: L'évêque de Beauvais... «et sa compagnie ne se montrèrent
pas moins affectés à faire mourir la Pucelle, que Cayphe et Anne, et
les scribes et pharisées se montrèrent affectés à faire mourir
Notre-Seigneur.» Chronique de la Pucelle.]
Il y a eu bien des martyrs; l'histoire en cite d'innombrables, plus ou
moins purs, plus ou moins glorieux. L'orgueil a eu les siens, et la
haine et l'esprit de dispute. Aucun siècle n'a manqué de martyrs
batailleurs, qui sans doute mouraient de bonne grâce quand ils
n'avaient pu tuer... Ces fanatiques n'ont rien à voir ici. La sainte
fille n'est point des leurs, elle eut un signe à part: Bonté, charité,
douceur d'âme.
Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais avec une différence. Les
premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu'en fuyant l'action, en
s'épargnant la lutte et l'épreuve du monde. Celle-ci fut douce dans la
plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre
même; la guerre, ce triomphe du Diable, elle y porta l'esprit de Dieu.
Elle prit les armes quand elle sut «la pitié qu'il y avoit au royaume
de France.» Elle ne pouvait voir «couler le sang françois.» Cette
tendresse de coeur, elle l'eut pour tous les hommes; elle pleurait
après les victoires et soignait les Anglais blessés.
Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l'âme se
soit rencontrée en une fille de France, cela peut surprendre les
étrangers qui n'aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses
moeurs. Disons-leur (et sans partialité, aujourd'hui que tout cela est
si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses
vices mêmes, la vieille France n'en fut pas moins le peuple de l'amour
et de la grâce.
Le sauveur de la France devait être une femme. La France était femme
elle-même. Elle en avait la mobilité, mais aussi l'aimable douceur, la
pitié facile et charmante, l'excellence au moins du premier mouvement.
Lors même qu'elle se complaisait aux vaines élégances et aux
raffinements extérieurs, elle restait au fond plus près de la nature.
Le Français, même vicieux, gardait plus qu'aucun autre le bon sens et
le bon coeur[505]...
[Note 505: Il restait toujours _bon enfant_; petit mot, grande chose.
Personne aujourd'hui ne veut être ni _enfant_, ni _bon_; ce dernier
mot est une épithète de dérision.]
Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mot de l'ancienne: «Il n'y
a que les grands coeurs qui sachent combien il y a de gloire à _être
bon_[506]!» L'être et rester tel, entre les injustices des hommes et
les sévérités de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une
heureuse nature, c'est de la force et de l'héroïsme... Garder la
douceur et la bienveillance, parmi tant d'aigres disputes, traverser
l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur,
cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont
les vrais élus. Et quand même ils auraient quelquefois heurté dans le
sentier difficile du monde, parmi leurs chutes, leurs faiblesses et
leurs _enfances_[507], ils n'en resteront pas moins les enfants de
Dieu!
[Note 506: C'est le mot du Philoctète de Fénelon.--Télém., livre XII.
L'original grec le dit aussi, mais bien faiblement, et d'ailleurs dans
un autre sens. Sophocl. Philoct., v. 476.]
[Note 507: Saint François de Sales.]
LIVRE XI
CHAPITRE PREMIER
HENRI VI ET CHARLES VII.--DISCORDE DE L'ANGLETERRE; RÉCONCILIATION DES
PRINCES FRANÇAIS.--ÉTAT DE LA FRANCE.
1431-1440
La mort de la Pucelle était, dans l'opinion des Anglais, _le salut du
roi_. Warwick disait, quand il crut qu'elle échapperait: «_Le roi va
mal_, la fille ne sera pas brûlée.» Et encore: «Le roi l'a achetée
cher; _il ne voudrait_ pour rien au monde qu'elle mourût de mort
naturelle.»
Ce roi, qui, disait-on, ne pouvait vivre que par la mort de la jeune
fille, qui voulait qu'elle pérît, c'était lui-même un tout jeune
enfant de neuf ans, innocente et malheureuse créature, déjà marquée
pour l'expiation... Pâle effigie de la France mourante, il se
trouvait, par la malice du sort ou la justice de Dieu, placé dans le
trône d'Henri V, afin qu'en réalité ce trône restât vide et que
pendant un demi-siècle l'Angleterre n'eût ni roi, ni loi.
La sagesse anglaise s'était jouée elle-même; elle s'était chargée de
rendre la France sage, et c'est elle qui devint folle. Par la
victoire, la conquête et le mariage forcé, l'Angleterre réussit à se
donner un Charles VI. Conçu dans la haine, enfanté dans les larmes,
peut-être à sa naissance regardé de travers par sa mère
elle-même[508], le triste enfant vint au monde sous de fâcheux
auspices et pauvrement doué. C'était du reste un enfant bon et doux;
avec de la douceur, il pouvait se faire que l'on tirât quelque parti
de cette faible nature, mais il aurait fallu la patience de l'Amour et
les tempéraments de la Grâce. L'esprit anglais est celui de la Loi. Le
formalisme, la roideur, le _cant_, étaient déjà ce qu'ils sont
aujourd'hui. Combien plus, sous un gouvernement de prêtres politiques,
sortis pour la plupart de la scolastique, du pédantisme, et qui
gouvernaient d'une même férule le roi et le royaume!... Scolastique et
Politique, dures nourrices pour le pauvre enfant!... Le gouverneur,
l'homme d'exécution pour cette discipline, ce fut le violent Warwick.
Tour à tour gouverneur et geôlier, il fut choisi, nous l'avons dit,
comme l'_honnête homme_ du temps; brave, dur et dévot, il se faisait
fort de former son élève sur le patron voulu, de le corriger et le
_châtier_[509]... Il travailla si bien sur le patient, il amenda et
émonda si consciencieusement qu'il ne resta plus rien... Rien de
l'homme, encore moins du roi, une ombre à peine, quelque chose de
passif et d'inoffensif, une âme prête pour l'autre monde... Un tel roi
fit l'humiliation, la rage des Anglais; ils trouvèrent que le saint
n'était bon qu'à faire un martyr; les durs raisonneurs n'ont jamais
senti ce qu'il y a de Dieu en l'innocent, tout au moins de touchant
dans le simple d'esprit.
[Note 508: Elle se hâta de se remarier avec un ennemi des Anglais, le
Gallois Owen Tudor. C'est justement de ce mariage d'un Gallois et
d'une Française que vinrent les rois les plus absolus que l'Angleterre
ait eus, les Tudors, Henri VIII, Marie, Élisabeth.]
[Note 509: V. plus haut.]
Le martyre commença par le couronnement, par la riche moisson de
malédictions qu'on lui fit recueillir dans les deux royaumes. Après
avoir attendu neuf mois à Calais que les routes fussent moins
dangereuses[510], il fut enfin amené à Paris, en décembre, au coeur de
l'hiver. C'était le temps des grandes souffrances du peuple; la cherté
des vivres était extrême; la misère et la dépopulation telles que le
régent fut obligé de défendre de brûler les maisons abandonnées.
[Note 510: Un laird écossais qui avait osé passer avant le roi, fut si
content de lui-même qu'il entra, avec trompes, clairons et quatre
bardes ou ménestrels, qui marchaient devant lui en chantant leurs
chants sauvages, comme s'il fût entré par la brèche. (Journal du
Bourgeois.)]
Ce prétendu sacre du roi de France fut tout anglais. D'abord, point de
Français dans le cortége, sauf Cauchon et quelques évêques qui
suivaient le cardinal Winchester. Nul prince du sang de France, sinon
en comédie[511], un faux duc de Bourgogne, un faux comte de Nevers. La
grand'mère ne paraît pas avoir été invitée; on lui laissa à peine
entrevoir son petit-fils dans une solennelle et cérémonieuse visite.
Il semblait politique de gagner la ville, de laisser officier l'évêque
de Paris dans sa cathédrale. Mais le cardinal anglais, qui payait les
frais du sacre[512], voulut aussi en avoir l'honneur. Il officia
pontificalement à Notre-Dame, prit et mania la couronne de France, et
la mit sur la tête de l'enfant à genoux[513]. Au grand scandale du
chapitre, tout se fit selon les rites anglais[514]. C'était le droit
du sacre pour les chanoines de garder le vase de vermeil qui contenait
le vin; les officiers du roi soutinrent que ce vase leur revenait.
[Note 511: «Et estoient vestus par personnages des cottes d'armes des
dessus dits seigneurs.» Monstrelet.]
[Note 512: D'après tout ce que nous savons de ce grand prêteur sur
gages, il est infiniment probable qu'il fit seulement les avances; son
panégyriste n'ose pas dire qu'il donna.]
[Note 513: Jean Chartier. Monstrelet.]
[Note 514: «Plus en suivant les coutumes d'Angleterre que de France.»
Ibidem.]
Les grands corps ne furent point ménagés. Le Parlement zélé qui avait
banni Charles VII, l'Université dont les docteurs jugeaient la
Pucelle, les échevins enfin, ils virent tous au banquet royal le cas
que faisaient d'eux leurs bons amis les Anglais. Magistrats et
docteurs, arrivant dans la majesté de leurs robes fourrées, vermeilles
ou cramoisies, ils restèrent dans la boue, à la porte du Palais, sans
trouver personne pour les introduire. S'ils parvinrent à entrer, ce
fut en traversant à grand'peine le sale populaire, la foule malhonnête
et méchante qui les poussait, les faisait tomber; les filous
ramassaient... Arrivés dans la salle, à la Table de marbre, ils ne
trouvèrent point de places, sinon parmi les savetiers, les maçons,
déjà attablés. Aux joutes, les hérauts n'eurent pas la peine de crier:
Largesse! Les gens s'en allèrent les mains vides: «Nous en aurions eu
davantage, disaient-ils furieux, au mariage d'un orfèvre[515].»
Encore, s'il y eût eu une légère baisse de taille; point de baisse. On
ne fit même pas la grâce économique de mettre dehors un prisonnier.
[Note 515: Journal du Bourgeois.]
Et pourtant, il faut le dire, quand ils le voulaient bien, les Anglais
savaient dépenser. Ils avaient fait, peu d'années auparavant, un
immense gala que la ville paya par une taille établie tout exprès. La
gloutonnerie de cette gent vorace[516] faisait l'étonnement de la
foule affamée et béante. Dans un de leurs repas, le chroniqueur
compte, outre les boeufs et les moutons, huit cents plats de menue
viande; en une fois, ils burent quarante muids[517].
[Note 516: Shakespeare en parle d'une manière très-comique.
Either they must be dicted, like mules,
And have their provender tied to their mouths,
Or, piteous they will look, like drowned mice.
(SHAK. Henry VI, I, P., act. I. sc. 2).]
[Note 517: Journal du Bourgeois, ann. 1424, 1428.]
Le jeune roi fut ramené par Rouen, logé au château, non loin de la
Pucelle, le roi près de la prisonnière, sans que celle-ci en fût
mieux traitée. Dans les temps vraiment chrétiens, ce voisinage seul
eût sauvé l'accusée. On eût craint que si la grâce du roi ne
s'étendait sur elle, elle n'étendit sur lui son malheur.