Rien n'était fait; ainsi trompée, elle ne pouvait manquer de rétracter

sa rétractation. Mais, quand elle aurait voulu y persister, la rage

des Anglais ne l'aurait pas permis. Ils étaient venus à Saint-Ouen

dans l'espoir de brûler enfin la sorcière; ils attendaient, haletants,

et on croyait les renvoyer ainsi, les payer d'un petit morceau de

parchemin, d'une signature, d'une grimace... Au moment même où

l'évêque interrompit la lecture de la condamnation, les pierres

volèrent sur les échafauds, sans respect du cardinal... Les docteurs

faillirent périr en descendant dans la place; ce n'étaient partout

qu'épées nues qu'on leur mettait à la gorge; les plus modérés des

Anglais s'en tenaient aux paroles outrageantes: «Prêtres, vous ne

gagnez pas l'argent du roi.» Les docteurs, défilant à la hâte,

disaient tout tremblants: «Ne vous inquiétez, nous la retrouverons

bien[473].»

[Note 473: «Non curetis, bene rehabebimus eam.» Notices des mss.]

Et ce n'était pas seulement la populace des soldats, le _mob_ anglais,

toujours si féroce, qui montrait cette soif de sang. Les honnêtes

gens, les grands, les lords, n'étaient pas moins acharnés. L'homme du

roi, son gouverneur, lord Warwick, disait comme les soldats: «Le roi

va mal[474], la fille ne sera pas brûlée.»

[Note 474: «Quod Rex male stabat.» Ibidem.]

Warwick était justement l'honnête homme, selon les idées anglaises,

l'Anglais accompli, le parfait _gentleman_[475]. Brave et dévot, comme

son maître Henri V, champion zélé de l'Église _établie_, il avait fait

un pèlerinage à la terre sainte, et maint autre voyage chevaleresque,

ne manquant pas un tournoi sur sa route. Lui-même il en donna un des

plus éclatants et des plus célèbres aux portes de Calais, où il défia

toute la chevalerie de France. Il resta de cette fête un long

souvenir: la bravoure, la magnificence de ce Warwick ne servirent pas

peu à préparer la route au fameux Warwick, le _faiseur de rois_.

[Note 475: «A true pattern of the knigtly spirit, taste,

accomplishments and adventures, etc.» Il fut un des ambassadeurs

envoyés au concile de Constance par Henri V; il y fut défié par un

duc, et le tua en duel. Turner donne, d'après un manuscrit, la

description de son fastueux tournoi de Calais. Turner, II, 506.]

Avec toute cette chevalerie, Warwick n'en poursuivait pas moins

âprement la mort d'une femme, d'une prisonnière de guerre; les

Anglais, le meilleur et le plus estimé de tous, ne se faisaient aucun

scrupule d'honneur de tuer par sentence de prêtres et par le feu celle

qui les avait humiliés par l'épée.

Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualités, a

un vice qui gâte ces qualités mêmes. Ce vice immense, profond, c'est

l'orgueil. Cruelle maladie, mais qui n'en est pas moins leur principe

de vie, l'explication de leurs contradictions, le secret de leurs

actes. Chez eux, vertus et crimes, c'est presque toujours orgueil;

leurs ridicules aussi ne viennent que de là. Cet orgueil est

prodigieusement sensible et douloureux; ils en souffrent infiniment,

et mettent encore de l'orgueil à cacher ces souffrances. Toutefois,

elles se font jour; la langue anglaise possède en propre les deux mots

expressifs de _disappointment_ et _mortification_[476]. Cette

adoration de soi, ce culte intérieur de la créature pour elle-même,

c'est le péché qui fit tomber Satan, la suprême impiété. Voilà

pourquoi, avec tant de vertus humaines, avec ce sérieux, cette

honnêteté extérieure, ce tour d'esprit biblique, nulle nation n'est

plus loin de la grâce. C'est le seul peuple qui n'ait pu revendiquer

l'Imitation de Jésus; un Français pouvait écrire ce livre, un

Allemand, un Italien, jamais un Anglais. De Shakespeare[477] à Milton,

de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique,

judaïque, satanique, pour résumer antichrétienne. Les Indiens de

l'Amérique, qui ont souvent tant de pénétration et d'originalité,

disaient à leur manière: «Le Christ, c'était un Français que les

Anglais crucifièrent à Londres; Ponce-Pilate était un officier au

service de la Grande-Bretagne.»

[Note 476: Nous leur devons ces mots. Celui de _mortification_ était,

il est vrai, employé partout dans la langue ascétique; il s'appliquait

à la pénitence volontaire que fait le pécheur pour dompter la chair et

apaiser Dieu; ce qui est, je crois, anglais, c'est de l'avoir appliqué

aux souffrances très-involontaires de la vanité, de l'avoir fait

passer de la religion de Dieu à celle du moi humain.]

[Note 477: Je ne me rappelle pas avoir vu le nom de Dieu dans

Shakespeare: s'il y est, c'est bien rarement, par hasard et sans

l'ombre d'un sentiment religieux. Le véritable héros de Milton, c'est

Satan. Quant à Byron, il n'a pas trop repoussé le nom de chef de

l'école satanique que lui donnaient ses ennemis; ce pauvre grand

homme, si cruellement éprouvé par l'orgueil, n'eût pas été fâché, ce

semble, de passer pour le Diable en personne. V. mon Introduction à

l'histoire universelle, sur ce caractère de la littérature anglaise.]

Jamais les Juifs ne furent si animés contre Jésus que les Anglais

contre la Pucelle. Elle les avait, il faut le dire, cruellement

blessés à l'endroit le plus sensible, dans l'estime naïve et profonde

qu'ils ont pour eux-mêmes. À Orléans, l'invincible gendarmerie, les

fameux archers, Talbot en tête, avaient montré le dos; à Jargeau, dans

une place et derrière de bonnes murailles, ils s'étaient laissé

prendre; à Patay, ils avaient fui à toutes jambes, fui devant une

fille... Voilà qui était dur à penser, voilà ce que ces taciturnes

Anglais ruminaient sans cesse en eux-mêmes... Une fille leur avait

fait peur, et il n'était pas bien sûr qu'elle ne leur fît peur encore,

tout enchaînée qu'elle était... Non pas elle, apparemment, mais le

Diable dont elle était l'agent; ils tâchaient du moins de le croire

ainsi et de le faire croire.

À cela, il y avait pourtant une difficulté, c'est qu'on la disait

vierge, et qu'il était notoire et parfaitement établi que le Diable ne

pouvait faire pacte avec une vierge. La plus sage tête qu'eussent les

Anglais, le régent de Bedford, résolut d'éclaircir ce point; la

duchesse, sa femme, envoya des matrones qui déclarèrent qu'en effet

elle était pucelle[478]. Cette déclaration favorable tourna justement

contre elle, en donnant lieu à une autre imagination superstitieuse.

On conclut que c'était cette virginité qui faisait sa force, sa

puissance; la lui ravir, c'était la désarmer, rompre le charme, la

faire descendre au niveau des autres femmes.

[Note 478: Faut-il dire que le duc de Bedford, si généralement estimé,

comme un homme honnête et sage «erat in quodam loco secreto ubi

videbat Johannam visitari:» Notices des mss.]

La pauvre fille, en tel danger, n'avait eu jusque-là de défense que

l'habit d'homme. Mais, chose bizarre, personne n'avait jamais voulu

comprendre pourquoi elle le gardait. Ses amis, ses ennemis, tous en

étaient scandalisés.

Dès le commencement, elle avait été obligée de s'en expliquer aux

femmes de Poitiers. Lorsqu'elle fut prise et sous la garde des dames

de Luxembourg, ces bonnes dames la prièrent de se vêtir comme il

convenait à une honnête fille. Les Anglaises surtout, qui ont toujours

fait grand bruit de chasteté et de pudeur, devaient trouver un tel

travestissement monstrueux et intolérablement indécent. La duchesse de

Bedford[479] lui envoya une robe de femme, mais par qui? par un homme,

par un tailleur[480]. Cet homme, hardi et familier, osa bien

entreprendre de lui passer la robe, et comme elle le repoussait, il

mit sans façon la main sur elle, sa main de tailleur sur la main qui

avait porté le drapeau de la France..., elle lui appliqua un soufflet.

[Note 479: Elle était soeur du duc de Bourgogne, mais elle avait

adopté les habitudes anglaises. Le Bourgeois de Paris la montre

toujours galopant derrière son mari: «Luy et sa femme qui partout où

il alloit, le suivoit.» ann. 1428. «Et à cette heure s'en alloit le

régent et sa femme par la Porte-Saint-Martin, et encontrèrent la

procession, dont ils tinrent moult peu de compte; car ils

chevauchoient moult fort, et ceux de la procession ne purent reculler;

si furent moult touillez de la boue que leurs chevaux jettoient par

devant et derrière.» Ibidem, ann. 1427.]

[Note 480: Il semblerait que les grandes dames se faisaient habiller

par des tailleurs. «Cuidam Joanny Symon, sutori tunicarum... Cum

induere vellet, eam accepit dulciter per manum... tradidit unam

alapam.» Notice des mss.]

Si les femmes ne comprenaient rien à cette question féminine, combien

moins les prêtres?... Ils citaient le texte d'un concile du quatrième

siècle[481], qui anathématisait ces changements d'habits. Ils ne

voyaient pas que cette défense s'appliquait spécialement à une époque

où l'on sortait à peine de l'impureté païenne. Les docteurs du parti

de Charles VII, les apologistes de la Pucelle, sont fort embarrassés

de la justifier sur ce point. L'un d'eux (on croit que c'est Gerson)

suppose gratuitement que, dès qu'elle descend de cheval, elle reprend

l'habit de femme; il avoue qu'Esther et Judith ont employé d'autres

moyens plus naturels, plus féminins, pour triompher des ennemis du

peuple de Dieu[482]. Ces théologiens, tout préoccupés de l'âme,

semblent faire bon marché du corps; pourvu qu'on suive la lettre, la

loi écrite, l'âme sera sauvée; que la chair devienne ce qu'elle

pourra... Il faut pardonner à une pauvre et simple fille de n'avoir

pas su si bien distinguer.

[Note 481: Concil. Gangrense, circa annum 324, tit. XIII, apud Concil.

Labbe, II, 420.]

[Note 482: «Licet ornarent se cultu solemniori ut gratius placerent

his cum quibus agere conceperunt.» Gerson.]

C'est notre dure condition ici-bas que l'âme et le corps soient si

fortement liés l'un à l'autre, que l'âme traîne cette chair, qu'elle

en subisse les hasards, et qu'elle en réponde... Cette fatalité a

toujours été pesante, mais combien l'est-elle davantage sous une loi

religieuse qui ordonne d'endurer l'outrage, qui ne permet point que

l'honneur en péril puisse échapper en jetant là le corps et se

réfugiant dans le monde des esprits!

Le vendredi et le samedi, l'infortunée prisonnière, dépouillée de

l'habit d'homme, avait bien à craindre. La nature brutale, la haine

furieuse, la vengeance, tout devait pousser les lâches à la dégrader

avant qu'elle pérît, à souiller ce qu'ils allaient brûler... Ils

pouvaient d'ailleurs être tentés de couvrir leur infamie d'une _raison

d'État_ selon les idées du temps; en lui ravissant sa virginité, on

devait sans doute détruire cette puissance occulte dont les Anglais

avaient si grand'peur; ils reprendraient courage peut-être, s'ils

savaient qu'après tout ce n'était vraiment qu'une femme.

Au dire de son confesseur, à qui elle le révéla, un Anglais, non un

soldat, mais un _gentleman_, un lord se serait patriotiquement dévoué

à cette exécution; il eût bravement entrepris de violer une fille

enchaînée, et, n'y parvenant pas, il l'aurait chargée de coups[483].

[Note 483: «La simple Pucelle lui révéla que... on l'avoit tourmentée

violentement en la prison, molestée, battue et déchoullée, et qu'un

millourt d'Angleterre l'avoit forcée.» Ms. Soubise.--Néanmoins, le

même témoin dit dans sa seconde déposition, rédigée en latin: «Eam

_templavit_ vi opprimere.» Lebrun.--Ce qui fait croire que l'attentat

ne fut pas consommé, c'est que, dans ses dernières lamentations, la

Pucelle s'écriait: «Qu'il faille que mon corps, _net en entier, qui ne

fut jamais corrompu_, soit consumé et rendu en cendres.» Notices des

mss.]

«Quand vint le dimanche matin, jour de la Trinité, et qu'elle dut se

lever (comme elle l'a rapporté à celui qui parle)[484], elle dit aux

Anglais, ses gardes: «Déferrez-moi, que je puisse me lever.» L'un

d'eux ôta les habits de femme qui étaient sur elle, vida le sac où

était l'habit d'homme, et lui dit: Lève-toi.--Messieurs, dit-elle,

vous savez qu'il m'est défendu; sans faute, je ne le prendrai point.»

Ce débat dura jusqu'à midi; et enfin, pour nécessité de corps, il

fallut bien qu'elle sortît et prît cet habit. Au retour, ils ne

voulurent point lui en donner d'autre, quelque supplication qu'elle

fît[485].»

[Note 484: Déposition de l'huissier Massieu, qui la suivit jusqu'au

bûcher. Ibidem.]

[Note 485: N'est-il pas étonnant que MM. Lingard et Turner suppriment

des détails si essentiels, qu'ils dissimulent la cause qui obligea la

Pucelle à reprendre l'habit d'homme? Le catholique et le protestant ne

sont ici qu'Anglais.]

Ce n'était pas au fond l'intérêt des Anglais qu'elle reprît l'habit

d'homme et qu'elle annulât ainsi une rétractation si laborieusement

obtenue. Mais en ce moment leur rage ne connaissait plus de bornes.

Xaintrailles venait de faire une tentative hardie sur Rouen[486].

C'eût été un beau coup d'enlever les juges sur leur tribunal, de mener

à Poitiers Winchester et Bedford; celui-ci faillit encore être pris au

retour, entre Rouen et Paris. Il n'y avait plus de sûreté pour les

Anglais tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute

continuait ses maléfices en prison. Il fallait qu'elle pérît.

[Note 486: Était-il envoyé par Charles VII pour délivrer la Pucelle,

rien ne l'indique. Il croyait avoir trouvé moyen de se passer d'elle;

Xaintrailles se faisait mener par un petit berger gascon. L'expédition

manqua et le berger fut pris.--Alain Chartier, Chroniques du roi

Charles VII, et Jean Chartier, mai 1431, éd. Godefroy, p. 47. Journal

du Bourgeois, p. 427, éd. 1827.]

Les assesseurs, avertis à l'instant de venir au château pour voir le

changement d'habit, trouvèrent dans la cour une centaine d'Anglais qui

leur barrèrent le passage; pensant que ces docteurs, s'ils entraient,

pouvaient gâter tout, ils levèrent sur eux les haches, les épées, et

leur donnèrent la chasse, en les appelant _traîtres d'Armagnaux_[487].

Cauchon, introduit à grand'peine, fit le gai pour plaire à Warwick, et

dit en riant: «Elle est prise.»

[Note 487: Déposition du notaire Manchon. Notices.]

Le lundi, il revint avec l'inquisiteur et huit assesseurs pour

interroger la Pucelle et lui demander pourquoi elle avait repris cet

habit. Elle ne donna nulle excuse, mais acceptant bravement son

danger, elle dit que cet habit convenait mieux tant qu'elle serait

gardée par des hommes; que d'ailleurs on lui avait manqué de parole.

Ses saintes lui avaient dit «que c'était grand'pitié d'avoir abjuré

pour sauver sa vie.» Elle ne refusait pas au reste de reprendre

l'habit de femme. «Qu'on me donne une prison douce et sûre[488],

disait-elle, je serai bonne et je ferai tout ce que voudra l'Église.»

[Note 488: «In loco tuto.»--Le procès-verbal y substitue: «Carcer

graciosus.» Lebrun.]

L'évêque en sortant rencontra Warwick et une foule d'Anglais; et, pour

se montrer bon Anglais, il dit en leur langue: «Farewell, farewell.»

Ce joyeux adieu voulait dire à peu près: «Bonsoir, bonsoir, tout est

fini[489].»

[Note 489: «_Faronnelle_, faictes bonne chière, il en est faict.»

Déposition d'Isambard. (Notices des mss.)]

Le mardi, les juges formèrent à l'archevêché une assemblée telle

quelle d'assesseurs, dont les uns n'avaient siégé qu'aux premières

séances, les autres jamais, au reste gens de toute espèce, prêtres,

légistes, et jusqu'à trois médecins. Ils leur rendirent compte de ce

qui s'était passé et leur demandèrent avis. L'avis, tout autre qu'on

ne l'attendait, fut qu'il fallait mander encore la prisonnière et lui

relire son acte d'abjuration. Il est douteux que cela fût au pouvoir

des juges. Il n'y avait plus au fond, ni juge, ni jugement possible,

au milieu de cette rage de soldats, parmi les épées. Il fallait du

sang, celui des juges peut-être n'était pas loin de couler. Ils

dressèrent à la hâte une citation, pour être signifiée le lendemain à

huit heures; elle ne devait plus comparaître que pour être brûlée.

Le matin, Cauchon lui envoya un confesseur, frère Martin l'Advenu,

«pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence...» Et quand il

annonça à la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-là,

elle commença à s'écrier douloureusement, se détendre et arracher les

cheveux: «Hélas! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement,

qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu,

soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres! Ha! ha! j'aimerais mieux

être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée... Oh! j'en appelle à

Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait[490]!»

[Note 490: Déposition de Jean Toutmouillé. Ibidem.]

Après cette explosion de douleur, elle revint à elle et se confessa,

puis elle demanda à communier. Le frère était embarrassé; mais

l'évêque consulté répondit qu'on pouvait lui donner la communion «et

tout ce qu'elle demanderait.» Ainsi, au moment même où il la jugeait

hérétique relapse et la retranchait de l'Église, il lui donnait tout

ce que l'Église donne à ses fidèles. Peut-être un dernier sentiment

humain s'éleva dans le coeur du mauvais juge; il pensa que c'était

bien assez de brûler cette pauvre créature, sans la désespérer et la

damner. Peut-être aussi le mauvais prêtre, par une légèreté d'esprit

fort accordait-il les sacrements comme chose sans conséquence, qui ne

pouvait après tout que calmer et faire taire le patient... Au reste,

on essaya d'abord de faire la chose à petit bruit; on apporta

l'eucharistie sans étole et sans lumière. Mais le moine s'en plaignit;

et l'Église de Rouen, dûment avertie, se plut à témoigner ce qu'elle

pensait du jugement de Cauchon; elle envoya le corps de Christ avec

quantité de torches, un nombreux clergé, qui chantait des litanies et

disait le long des rues au peuple à genoux: «Priez pour elle[491].»

[Note 491: Déposition de frère Jean de Levozoles. (Lebrun.)]

Après la communion, qu'elle reçut avec beaucoup de larmes, elle

aperçut l'évêque et elle lui dit ce mot: «Évêque, je meurs par

vous...» Et encore: «Si vous m'eussiez mise aux prisons d'église et

donné des gardiens ecclésiastiques, ceci ne fût pas advenu... C'est

pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu[492]!»

[Note 492: Déposition de Jean Toutmouillé. (Notices des mss.)]

Puis, voyant parmi les assistants Pierre Morice, l'un de ceux qui

l'avaient prêchée, elle lui dit: «Ah! maître Pierre, où serai-je ce

soir?--N'avez-vous pas bonne espérance au Seigneur?--Oh! oui, Dieu

aidant, je serai en Paradis!»

Il était neuf heures: elle fut revêtue d'habits de femme et mise sur

un chariot. À son côté se tenait le confesseur frère Martin l'Advenu,

l'huissier Massieu était de l'autre. Le moine augustin frère Isambart,

qui avait déjà montré tant de charité et de courage, ne voulut pas la

quitter. On assure que le misérable Loyseleur vint aussi sur la

charrette et lui demanda pardon; les Anglais l'auraient tué sans le

comte de Warwick[493].

[Note 493: Ceci, au reste, n'est qu'un _on-dit_ (Audivit dici...), une

circonstance dramatique dont la tradition populaire a peut-être orné

gratuitement le récit. (Ibidem.)]

Jusque-là la Pucelle n'avait jamais désespéré, sauf peut-être sa

tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit

parfois: «Ces Anglais me feront mourir;» au fond, elle n'y croyait pas.

Elle ne s'imaginait point que jamais elle pût être abandonnée. Elle avait

foi dans son roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit

expressément: «Il y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par

quoi je serai délivrée... délivrée à grande victoire[494]!...» Mais quand

le roi et le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre secours,

tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des

bonnes et chères Saintes... Lorsqu'elle assiégeait Saint-Pierre, et que

les siens l'abandonnèrent à l'assaut, les Saintes envoyèrent une

invisible armée à son aide. Comment délaisseraient-elles leur obéissante

fille; elles lui avaient tant de fois promis _salut_ et _délivrance_!...

[Note 494: Procès français, éd. Buchon, 1827, p. 79, III.--«An suum

consilium dixerit sibi quod erit liberata a præsenti carcere?

Respondet: Loquamini mecum _infra tres menses_... Oportebit semel quod

ego sim liberata...--Dominus noster non permittet eam venire ita

basse, quin habeat succursum a Deo bene cito et _per miraculum_.»

_Procès latin ms., 27 février, 17 mars 1431._]

Quelles furent donc ses pensées lorsqu'elle vit que vraiment il

fallait mourir; lorsque, montée sur la charrette, elle s'en allait, à

travers une foule tremblante, sous la garde de huit cents Anglais

armés de lances et d'épées? Elle pleurait et se lamentait, n'accusant

toutefois ni son roi, ni ses Saintes... Il ne lui échappait qu'un mot:

«Ô Rouen! Rouen! dois-je donc mourir ici?»

Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson.

Trois échafauds avaient été dressés. Sur l'un était la chaire

épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi les

siéges de ses prélats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du

lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli, enfin la

condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et

surchargé de bois; on n'avait rien plaint au bûcher, il effrayait par

sa hauteur. Ce n'était pas seulement pour rendre l'exécution plus

solennelle; il y avait une intention: c'était afin que, le bûcher

étant si haut échafaudé, le bourreau n'y atteignît que par en bas,

pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pût abréger le supplice[495],

ni expédier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant

grâce de la flamme. Ici, il ne s'agissait pas de frauder la justice,

de donner au feu un corps mort; on voulait qu'elle fût bien réellement

brûlée vive; que, placée au sommet de cette montagne de bois et

dominant le cercle des lances et des épées, elle pût être observée de

toute la place. Lentement, longuement brûlée sous les yeux d'une foule

curieuse, il y avait lieu de croire qu'à la fin elle laisserait

surprendre quelque faiblesse, qu'il lui échapperait quelque chose

qu'on pût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu'on

pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d'humiliants cris

de grâce, comme une femme éperdue...

[Note 495: «De quoi il estoit fort marry et avoit grant compassion...»

Ce détail et la plupart de ceux qui vont suivre sont tirés des

dépositions des témoins oculaires, Martin Ladvenu, Isambart,

Toutmouillé, Manchon, Beaupère, Massieu, etc. V. Notices des mss.,

III, 489-508.]

Un chroniqueur, ami des Anglais, les charge ici cruellement. Ils

voulaient, si on l'en croit, que la robe étant brûlée d'abord, la

patiente restât nue, «pour oster les douptes du peuple;» que le feu

étant éloigné, chacun vînt la voir, «et tous les secrez qui povent ou

doivent estre en une femme;» et qu'après cette impudique et féroce

exhibition, «le bourrel remist le grant feu sur sa povre

charogne[496]...»

[Note 496: Journal du Bourgeois.]

L'effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître Nicolas Midy,

une des lumières de l'Université de Paris, prêcha sur ce texte

édifiant: «Quand un membre de l'Église est malade, toute l'Église est

malade.» Cette pauvre Église ne pouvait guérir qu'en se coupant un

membre. Il concluait pour la formule: Jeanne, _allez_ en paix,

l'Église ne peut plus _te_ défendre.»

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 19 / 23 段