sa rétractation. Mais, quand elle aurait voulu y persister, la rage
des Anglais ne l'aurait pas permis. Ils étaient venus à Saint-Ouen
dans l'espoir de brûler enfin la sorcière; ils attendaient, haletants,
et on croyait les renvoyer ainsi, les payer d'un petit morceau de
parchemin, d'une signature, d'une grimace... Au moment même où
l'évêque interrompit la lecture de la condamnation, les pierres
volèrent sur les échafauds, sans respect du cardinal... Les docteurs
faillirent périr en descendant dans la place; ce n'étaient partout
qu'épées nues qu'on leur mettait à la gorge; les plus modérés des
Anglais s'en tenaient aux paroles outrageantes: «Prêtres, vous ne
gagnez pas l'argent du roi.» Les docteurs, défilant à la hâte,
disaient tout tremblants: «Ne vous inquiétez, nous la retrouverons
bien[473].»
[Note 473: «Non curetis, bene rehabebimus eam.» Notices des mss.]
Et ce n'était pas seulement la populace des soldats, le _mob_ anglais,
toujours si féroce, qui montrait cette soif de sang. Les honnêtes
gens, les grands, les lords, n'étaient pas moins acharnés. L'homme du
roi, son gouverneur, lord Warwick, disait comme les soldats: «Le roi
va mal[474], la fille ne sera pas brûlée.»
[Note 474: «Quod Rex male stabat.» Ibidem.]
Warwick était justement l'honnête homme, selon les idées anglaises,
l'Anglais accompli, le parfait _gentleman_[475]. Brave et dévot, comme
son maître Henri V, champion zélé de l'Église _établie_, il avait fait
un pèlerinage à la terre sainte, et maint autre voyage chevaleresque,
ne manquant pas un tournoi sur sa route. Lui-même il en donna un des
plus éclatants et des plus célèbres aux portes de Calais, où il défia
toute la chevalerie de France. Il resta de cette fête un long
souvenir: la bravoure, la magnificence de ce Warwick ne servirent pas
peu à préparer la route au fameux Warwick, le _faiseur de rois_.
[Note 475: «A true pattern of the knigtly spirit, taste,
accomplishments and adventures, etc.» Il fut un des ambassadeurs
envoyés au concile de Constance par Henri V; il y fut défié par un
duc, et le tua en duel. Turner donne, d'après un manuscrit, la
description de son fastueux tournoi de Calais. Turner, II, 506.]
Avec toute cette chevalerie, Warwick n'en poursuivait pas moins
âprement la mort d'une femme, d'une prisonnière de guerre; les
Anglais, le meilleur et le plus estimé de tous, ne se faisaient aucun
scrupule d'honneur de tuer par sentence de prêtres et par le feu celle
qui les avait humiliés par l'épée.
Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualités, a
un vice qui gâte ces qualités mêmes. Ce vice immense, profond, c'est
l'orgueil. Cruelle maladie, mais qui n'en est pas moins leur principe
de vie, l'explication de leurs contradictions, le secret de leurs
actes. Chez eux, vertus et crimes, c'est presque toujours orgueil;
leurs ridicules aussi ne viennent que de là. Cet orgueil est
prodigieusement sensible et douloureux; ils en souffrent infiniment,
et mettent encore de l'orgueil à cacher ces souffrances. Toutefois,
elles se font jour; la langue anglaise possède en propre les deux mots
expressifs de _disappointment_ et _mortification_[476]. Cette
adoration de soi, ce culte intérieur de la créature pour elle-même,
c'est le péché qui fit tomber Satan, la suprême impiété. Voilà
pourquoi, avec tant de vertus humaines, avec ce sérieux, cette
honnêteté extérieure, ce tour d'esprit biblique, nulle nation n'est
plus loin de la grâce. C'est le seul peuple qui n'ait pu revendiquer
l'Imitation de Jésus; un Français pouvait écrire ce livre, un
Allemand, un Italien, jamais un Anglais. De Shakespeare[477] à Milton,
de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique,
judaïque, satanique, pour résumer antichrétienne. Les Indiens de
l'Amérique, qui ont souvent tant de pénétration et d'originalité,
disaient à leur manière: «Le Christ, c'était un Français que les
Anglais crucifièrent à Londres; Ponce-Pilate était un officier au
service de la Grande-Bretagne.»
[Note 476: Nous leur devons ces mots. Celui de _mortification_ était,
il est vrai, employé partout dans la langue ascétique; il s'appliquait
à la pénitence volontaire que fait le pécheur pour dompter la chair et
apaiser Dieu; ce qui est, je crois, anglais, c'est de l'avoir appliqué
aux souffrances très-involontaires de la vanité, de l'avoir fait
passer de la religion de Dieu à celle du moi humain.]
[Note 477: Je ne me rappelle pas avoir vu le nom de Dieu dans
Shakespeare: s'il y est, c'est bien rarement, par hasard et sans
l'ombre d'un sentiment religieux. Le véritable héros de Milton, c'est
Satan. Quant à Byron, il n'a pas trop repoussé le nom de chef de
l'école satanique que lui donnaient ses ennemis; ce pauvre grand
homme, si cruellement éprouvé par l'orgueil, n'eût pas été fâché, ce
semble, de passer pour le Diable en personne. V. mon Introduction à
l'histoire universelle, sur ce caractère de la littérature anglaise.]
Jamais les Juifs ne furent si animés contre Jésus que les Anglais
contre la Pucelle. Elle les avait, il faut le dire, cruellement
blessés à l'endroit le plus sensible, dans l'estime naïve et profonde
qu'ils ont pour eux-mêmes. À Orléans, l'invincible gendarmerie, les
fameux archers, Talbot en tête, avaient montré le dos; à Jargeau, dans
une place et derrière de bonnes murailles, ils s'étaient laissé
prendre; à Patay, ils avaient fui à toutes jambes, fui devant une
fille... Voilà qui était dur à penser, voilà ce que ces taciturnes
Anglais ruminaient sans cesse en eux-mêmes... Une fille leur avait
fait peur, et il n'était pas bien sûr qu'elle ne leur fît peur encore,
tout enchaînée qu'elle était... Non pas elle, apparemment, mais le
Diable dont elle était l'agent; ils tâchaient du moins de le croire
ainsi et de le faire croire.
À cela, il y avait pourtant une difficulté, c'est qu'on la disait
vierge, et qu'il était notoire et parfaitement établi que le Diable ne
pouvait faire pacte avec une vierge. La plus sage tête qu'eussent les
Anglais, le régent de Bedford, résolut d'éclaircir ce point; la
duchesse, sa femme, envoya des matrones qui déclarèrent qu'en effet
elle était pucelle[478]. Cette déclaration favorable tourna justement
contre elle, en donnant lieu à une autre imagination superstitieuse.
On conclut que c'était cette virginité qui faisait sa force, sa
puissance; la lui ravir, c'était la désarmer, rompre le charme, la
faire descendre au niveau des autres femmes.
[Note 478: Faut-il dire que le duc de Bedford, si généralement estimé,
comme un homme honnête et sage «erat in quodam loco secreto ubi
videbat Johannam visitari:» Notices des mss.]
La pauvre fille, en tel danger, n'avait eu jusque-là de défense que
l'habit d'homme. Mais, chose bizarre, personne n'avait jamais voulu
comprendre pourquoi elle le gardait. Ses amis, ses ennemis, tous en
étaient scandalisés.
Dès le commencement, elle avait été obligée de s'en expliquer aux
femmes de Poitiers. Lorsqu'elle fut prise et sous la garde des dames
de Luxembourg, ces bonnes dames la prièrent de se vêtir comme il
convenait à une honnête fille. Les Anglaises surtout, qui ont toujours
fait grand bruit de chasteté et de pudeur, devaient trouver un tel
travestissement monstrueux et intolérablement indécent. La duchesse de
Bedford[479] lui envoya une robe de femme, mais par qui? par un homme,
par un tailleur[480]. Cet homme, hardi et familier, osa bien
entreprendre de lui passer la robe, et comme elle le repoussait, il
mit sans façon la main sur elle, sa main de tailleur sur la main qui
avait porté le drapeau de la France..., elle lui appliqua un soufflet.
[Note 479: Elle était soeur du duc de Bourgogne, mais elle avait
adopté les habitudes anglaises. Le Bourgeois de Paris la montre
toujours galopant derrière son mari: «Luy et sa femme qui partout où
il alloit, le suivoit.» ann. 1428. «Et à cette heure s'en alloit le
régent et sa femme par la Porte-Saint-Martin, et encontrèrent la
procession, dont ils tinrent moult peu de compte; car ils
chevauchoient moult fort, et ceux de la procession ne purent reculler;
si furent moult touillez de la boue que leurs chevaux jettoient par
devant et derrière.» Ibidem, ann. 1427.]
[Note 480: Il semblerait que les grandes dames se faisaient habiller
par des tailleurs. «Cuidam Joanny Symon, sutori tunicarum... Cum
induere vellet, eam accepit dulciter per manum... tradidit unam
alapam.» Notice des mss.]
Si les femmes ne comprenaient rien à cette question féminine, combien
moins les prêtres?... Ils citaient le texte d'un concile du quatrième
siècle[481], qui anathématisait ces changements d'habits. Ils ne
voyaient pas que cette défense s'appliquait spécialement à une époque
où l'on sortait à peine de l'impureté païenne. Les docteurs du parti
de Charles VII, les apologistes de la Pucelle, sont fort embarrassés
de la justifier sur ce point. L'un d'eux (on croit que c'est Gerson)
suppose gratuitement que, dès qu'elle descend de cheval, elle reprend
l'habit de femme; il avoue qu'Esther et Judith ont employé d'autres
moyens plus naturels, plus féminins, pour triompher des ennemis du
peuple de Dieu[482]. Ces théologiens, tout préoccupés de l'âme,
semblent faire bon marché du corps; pourvu qu'on suive la lettre, la
loi écrite, l'âme sera sauvée; que la chair devienne ce qu'elle
pourra... Il faut pardonner à une pauvre et simple fille de n'avoir
pas su si bien distinguer.
[Note 481: Concil. Gangrense, circa annum 324, tit. XIII, apud Concil.
Labbe, II, 420.]
[Note 482: «Licet ornarent se cultu solemniori ut gratius placerent
his cum quibus agere conceperunt.» Gerson.]
C'est notre dure condition ici-bas que l'âme et le corps soient si
fortement liés l'un à l'autre, que l'âme traîne cette chair, qu'elle
en subisse les hasards, et qu'elle en réponde... Cette fatalité a
toujours été pesante, mais combien l'est-elle davantage sous une loi
religieuse qui ordonne d'endurer l'outrage, qui ne permet point que
l'honneur en péril puisse échapper en jetant là le corps et se
réfugiant dans le monde des esprits!
Le vendredi et le samedi, l'infortunée prisonnière, dépouillée de
l'habit d'homme, avait bien à craindre. La nature brutale, la haine
furieuse, la vengeance, tout devait pousser les lâches à la dégrader
avant qu'elle pérît, à souiller ce qu'ils allaient brûler... Ils
pouvaient d'ailleurs être tentés de couvrir leur infamie d'une _raison
d'État_ selon les idées du temps; en lui ravissant sa virginité, on
devait sans doute détruire cette puissance occulte dont les Anglais
avaient si grand'peur; ils reprendraient courage peut-être, s'ils
savaient qu'après tout ce n'était vraiment qu'une femme.
Au dire de son confesseur, à qui elle le révéla, un Anglais, non un
soldat, mais un _gentleman_, un lord se serait patriotiquement dévoué
à cette exécution; il eût bravement entrepris de violer une fille
enchaînée, et, n'y parvenant pas, il l'aurait chargée de coups[483].
[Note 483: «La simple Pucelle lui révéla que... on l'avoit tourmentée
violentement en la prison, molestée, battue et déchoullée, et qu'un
millourt d'Angleterre l'avoit forcée.» Ms. Soubise.--Néanmoins, le
même témoin dit dans sa seconde déposition, rédigée en latin: «Eam
_templavit_ vi opprimere.» Lebrun.--Ce qui fait croire que l'attentat
ne fut pas consommé, c'est que, dans ses dernières lamentations, la
Pucelle s'écriait: «Qu'il faille que mon corps, _net en entier, qui ne
fut jamais corrompu_, soit consumé et rendu en cendres.» Notices des
mss.]
«Quand vint le dimanche matin, jour de la Trinité, et qu'elle dut se
lever (comme elle l'a rapporté à celui qui parle)[484], elle dit aux
Anglais, ses gardes: «Déferrez-moi, que je puisse me lever.» L'un
d'eux ôta les habits de femme qui étaient sur elle, vida le sac où
était l'habit d'homme, et lui dit: Lève-toi.--Messieurs, dit-elle,
vous savez qu'il m'est défendu; sans faute, je ne le prendrai point.»
Ce débat dura jusqu'à midi; et enfin, pour nécessité de corps, il
fallut bien qu'elle sortît et prît cet habit. Au retour, ils ne
voulurent point lui en donner d'autre, quelque supplication qu'elle
fît[485].»
[Note 484: Déposition de l'huissier Massieu, qui la suivit jusqu'au
bûcher. Ibidem.]
[Note 485: N'est-il pas étonnant que MM. Lingard et Turner suppriment
des détails si essentiels, qu'ils dissimulent la cause qui obligea la
Pucelle à reprendre l'habit d'homme? Le catholique et le protestant ne
sont ici qu'Anglais.]
Ce n'était pas au fond l'intérêt des Anglais qu'elle reprît l'habit
d'homme et qu'elle annulât ainsi une rétractation si laborieusement
obtenue. Mais en ce moment leur rage ne connaissait plus de bornes.
Xaintrailles venait de faire une tentative hardie sur Rouen[486].
C'eût été un beau coup d'enlever les juges sur leur tribunal, de mener
à Poitiers Winchester et Bedford; celui-ci faillit encore être pris au
retour, entre Rouen et Paris. Il n'y avait plus de sûreté pour les
Anglais tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute
continuait ses maléfices en prison. Il fallait qu'elle pérît.
[Note 486: Était-il envoyé par Charles VII pour délivrer la Pucelle,
rien ne l'indique. Il croyait avoir trouvé moyen de se passer d'elle;
Xaintrailles se faisait mener par un petit berger gascon. L'expédition
manqua et le berger fut pris.--Alain Chartier, Chroniques du roi
Charles VII, et Jean Chartier, mai 1431, éd. Godefroy, p. 47. Journal
du Bourgeois, p. 427, éd. 1827.]
Les assesseurs, avertis à l'instant de venir au château pour voir le
changement d'habit, trouvèrent dans la cour une centaine d'Anglais qui
leur barrèrent le passage; pensant que ces docteurs, s'ils entraient,
pouvaient gâter tout, ils levèrent sur eux les haches, les épées, et
leur donnèrent la chasse, en les appelant _traîtres d'Armagnaux_[487].
Cauchon, introduit à grand'peine, fit le gai pour plaire à Warwick, et
dit en riant: «Elle est prise.»
[Note 487: Déposition du notaire Manchon. Notices.]
Le lundi, il revint avec l'inquisiteur et huit assesseurs pour
interroger la Pucelle et lui demander pourquoi elle avait repris cet
habit. Elle ne donna nulle excuse, mais acceptant bravement son
danger, elle dit que cet habit convenait mieux tant qu'elle serait
gardée par des hommes; que d'ailleurs on lui avait manqué de parole.
Ses saintes lui avaient dit «que c'était grand'pitié d'avoir abjuré
pour sauver sa vie.» Elle ne refusait pas au reste de reprendre
l'habit de femme. «Qu'on me donne une prison douce et sûre[488],
disait-elle, je serai bonne et je ferai tout ce que voudra l'Église.»
[Note 488: «In loco tuto.»--Le procès-verbal y substitue: «Carcer
graciosus.» Lebrun.]
L'évêque en sortant rencontra Warwick et une foule d'Anglais; et, pour
se montrer bon Anglais, il dit en leur langue: «Farewell, farewell.»
Ce joyeux adieu voulait dire à peu près: «Bonsoir, bonsoir, tout est
fini[489].»
[Note 489: «_Faronnelle_, faictes bonne chière, il en est faict.»
Déposition d'Isambard. (Notices des mss.)]
Le mardi, les juges formèrent à l'archevêché une assemblée telle
quelle d'assesseurs, dont les uns n'avaient siégé qu'aux premières
séances, les autres jamais, au reste gens de toute espèce, prêtres,
légistes, et jusqu'à trois médecins. Ils leur rendirent compte de ce
qui s'était passé et leur demandèrent avis. L'avis, tout autre qu'on
ne l'attendait, fut qu'il fallait mander encore la prisonnière et lui
relire son acte d'abjuration. Il est douteux que cela fût au pouvoir
des juges. Il n'y avait plus au fond, ni juge, ni jugement possible,
au milieu de cette rage de soldats, parmi les épées. Il fallait du
sang, celui des juges peut-être n'était pas loin de couler. Ils
dressèrent à la hâte une citation, pour être signifiée le lendemain à
huit heures; elle ne devait plus comparaître que pour être brûlée.
Le matin, Cauchon lui envoya un confesseur, frère Martin l'Advenu,
«pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence...» Et quand il
annonça à la pauvre femme la mort dont elle devait mourir ce jour-là,
elle commença à s'écrier douloureusement, se détendre et arracher les
cheveux: «Hélas! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement,
qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu,
soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres! Ha! ha! j'aimerais mieux
être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée... Oh! j'en appelle à
Dieu, le grand juge, des torts et ingravances qu'on me fait[490]!»
[Note 490: Déposition de Jean Toutmouillé. Ibidem.]
Après cette explosion de douleur, elle revint à elle et se confessa,
puis elle demanda à communier. Le frère était embarrassé; mais
l'évêque consulté répondit qu'on pouvait lui donner la communion «et
tout ce qu'elle demanderait.» Ainsi, au moment même où il la jugeait
hérétique relapse et la retranchait de l'Église, il lui donnait tout
ce que l'Église donne à ses fidèles. Peut-être un dernier sentiment
humain s'éleva dans le coeur du mauvais juge; il pensa que c'était
bien assez de brûler cette pauvre créature, sans la désespérer et la
damner. Peut-être aussi le mauvais prêtre, par une légèreté d'esprit
fort accordait-il les sacrements comme chose sans conséquence, qui ne
pouvait après tout que calmer et faire taire le patient... Au reste,
on essaya d'abord de faire la chose à petit bruit; on apporta
l'eucharistie sans étole et sans lumière. Mais le moine s'en plaignit;
et l'Église de Rouen, dûment avertie, se plut à témoigner ce qu'elle
pensait du jugement de Cauchon; elle envoya le corps de Christ avec
quantité de torches, un nombreux clergé, qui chantait des litanies et
disait le long des rues au peuple à genoux: «Priez pour elle[491].»
[Note 491: Déposition de frère Jean de Levozoles. (Lebrun.)]
Après la communion, qu'elle reçut avec beaucoup de larmes, elle
aperçut l'évêque et elle lui dit ce mot: «Évêque, je meurs par
vous...» Et encore: «Si vous m'eussiez mise aux prisons d'église et
donné des gardiens ecclésiastiques, ceci ne fût pas advenu... C'est
pourquoi j'en appelle de vous devant Dieu[492]!»
[Note 492: Déposition de Jean Toutmouillé. (Notices des mss.)]
Puis, voyant parmi les assistants Pierre Morice, l'un de ceux qui
l'avaient prêchée, elle lui dit: «Ah! maître Pierre, où serai-je ce
soir?--N'avez-vous pas bonne espérance au Seigneur?--Oh! oui, Dieu
aidant, je serai en Paradis!»
Il était neuf heures: elle fut revêtue d'habits de femme et mise sur
un chariot. À son côté se tenait le confesseur frère Martin l'Advenu,
l'huissier Massieu était de l'autre. Le moine augustin frère Isambart,
qui avait déjà montré tant de charité et de courage, ne voulut pas la
quitter. On assure que le misérable Loyseleur vint aussi sur la
charrette et lui demanda pardon; les Anglais l'auraient tué sans le
comte de Warwick[493].
[Note 493: Ceci, au reste, n'est qu'un _on-dit_ (Audivit dici...), une
circonstance dramatique dont la tradition populaire a peut-être orné
gratuitement le récit. (Ibidem.)]
Jusque-là la Pucelle n'avait jamais désespéré, sauf peut-être sa
tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit
parfois: «Ces Anglais me feront mourir;» au fond, elle n'y croyait pas.
Elle ne s'imaginait point que jamais elle pût être abandonnée. Elle avait
foi dans son roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit
expressément: «Il y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par
quoi je serai délivrée... délivrée à grande victoire[494]!...» Mais quand
le roi et le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre secours,
tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des
bonnes et chères Saintes... Lorsqu'elle assiégeait Saint-Pierre, et que
les siens l'abandonnèrent à l'assaut, les Saintes envoyèrent une
invisible armée à son aide. Comment délaisseraient-elles leur obéissante
fille; elles lui avaient tant de fois promis _salut_ et _délivrance_!...
[Note 494: Procès français, éd. Buchon, 1827, p. 79, III.--«An suum
consilium dixerit sibi quod erit liberata a præsenti carcere?
Respondet: Loquamini mecum _infra tres menses_... Oportebit semel quod
ego sim liberata...--Dominus noster non permittet eam venire ita
basse, quin habeat succursum a Deo bene cito et _per miraculum_.»
_Procès latin ms., 27 février, 17 mars 1431._]
Quelles furent donc ses pensées lorsqu'elle vit que vraiment il
fallait mourir; lorsque, montée sur la charrette, elle s'en allait, à
travers une foule tremblante, sous la garde de huit cents Anglais
armés de lances et d'épées? Elle pleurait et se lamentait, n'accusant
toutefois ni son roi, ni ses Saintes... Il ne lui échappait qu'un mot:
«Ô Rouen! Rouen! dois-je donc mourir ici?»
Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson.
Trois échafauds avaient été dressés. Sur l'un était la chaire
épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi les
siéges de ses prélats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du
lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli, enfin la
condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et
surchargé de bois; on n'avait rien plaint au bûcher, il effrayait par
sa hauteur. Ce n'était pas seulement pour rendre l'exécution plus
solennelle; il y avait une intention: c'était afin que, le bûcher
étant si haut échafaudé, le bourreau n'y atteignît que par en bas,
pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pût abréger le supplice[495],
ni expédier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant
grâce de la flamme. Ici, il ne s'agissait pas de frauder la justice,
de donner au feu un corps mort; on voulait qu'elle fût bien réellement
brûlée vive; que, placée au sommet de cette montagne de bois et
dominant le cercle des lances et des épées, elle pût être observée de
toute la place. Lentement, longuement brûlée sous les yeux d'une foule
curieuse, il y avait lieu de croire qu'à la fin elle laisserait
surprendre quelque faiblesse, qu'il lui échapperait quelque chose
qu'on pût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu'on
pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d'humiliants cris
de grâce, comme une femme éperdue...
[Note 495: «De quoi il estoit fort marry et avoit grant compassion...»
Ce détail et la plupart de ceux qui vont suivre sont tirés des
dépositions des témoins oculaires, Martin Ladvenu, Isambart,
Toutmouillé, Manchon, Beaupère, Massieu, etc. V. Notices des mss.,
III, 489-508.]
Un chroniqueur, ami des Anglais, les charge ici cruellement. Ils
voulaient, si on l'en croit, que la robe étant brûlée d'abord, la
patiente restât nue, «pour oster les douptes du peuple;» que le feu
étant éloigné, chacun vînt la voir, «et tous les secrez qui povent ou
doivent estre en une femme;» et qu'après cette impudique et féroce
exhibition, «le bourrel remist le grant feu sur sa povre
charogne[496]...»
[Note 496: Journal du Bourgeois.]
L'effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître Nicolas Midy,
une des lumières de l'Université de Paris, prêcha sur ce texte
édifiant: «Quand un membre de l'Église est malade, toute l'Église est
malade.» Cette pauvre Église ne pouvait guérir qu'en se coupant un
membre. Il concluait pour la formule: Jeanne, _allez_ en paix,
l'Église ne peut plus _te_ défendre.»