spirituelles, Dieu choisit les jours des fêtes les plus solennelles
pour éprouver davantage et purifier ceux qui sont à lui... Ce n'est
que là-haut, dans la fête du ciel, que nous serons délivrés de toutes
nos peines.» Saint-Cyran.]
[Note 447: Dimanche des Rameaux, à Prime: Deus _in adjutorium_ meum
intende...]
[Note 448: Tout le monde sait que l'office de cette fête est un de
ceux qui ont conservé les formes dramatiques du moyen âge. La
procession trouve la porte de l'église fermée, le célébrant frappe:
_Attollite portas_... Et _la porte s'ouvre_ au Seigneur.]
Elle s'ouvrit le mardi, mais ce fut pour mener l'accusée à la grande
salle du château par-devant ses juges. On lui lut les articles qu'on
avait tirés de ses réponses, et préalablement l'évêque lui remontra,
«que ces docteurs étaient tous gens d'Église, clercs et lettrés en
droit, divin et humain, et tous benins et pitoyables, vouloient
procéder doucement, sans demander vengeance _ni punition
corporelle_[449], mais que seulement ils vouloient l'éclairer et la
mettre en la voie de vérité et de salut; que, comme elle n'étoit pas
assez instruite en si haute matière, l'évêque et l'inquisiteur lui
offroient qu'elle élût un ou plusieurs des assistants pour la
conseiller.»
[Note 449: Procès, 3 avril, et non 29 mars, comme porte le ms.
d'Orléans, où il y a beaucoup de confusion dans les dates. V. éd.
Buchon, 1827, p. 164, 12 mai.]
L'accusée, en présence de cette assemblée, dans laquelle elle ne
trouvait pas un visage ami, répondit avec douceur: «En ce que vous
m'admonestez de mon bien et de notre foi, je vous remercie; quant au
conseil que vous m'offrez, je n'ai point intention de me départir du
conseil de Notre-Seigneur.»
Le premier article touchait le point capital, la soumission. Elle
répondit comme auparavant: «Je crois bien que notre Saint-Père, les
évêques et autres gens d'Église sont pour garder la _foi_ chrétienne
et punir ceux qui y défaillent. Quant à mes _faits_, je ne me
soumettrai qu'à l'Église du ciel, à Dieu et à la Vierge, aux saints et
saintes du paradis. Je n'ai point failli en la foi chrétienne, et je
n'y voudrais faillir.»
Et plus loin: «J'aime mieux mourir que révoquer ce que j'ai fait par
le commandement de Notre-Seigneur.»
Ce qui peint le temps, l'esprit inintelligent de ces docteurs, leur
aveugle attachement à la lettre sans égard à l'esprit, c'est qu'aucun
point ne leur semblait plus grave que le péché d'avoir pris un habit
d'homme. Ils lui remontrèrent que, selon les canons, ceux qui changent
ainsi l'habit de leur sexe, sont abominables devant Dieu. D'abord elle
ne voulut pas répondre directement, et demanda un délai jusqu'au
lendemain. Les juges insistant pour qu'elle quittât cet habit, elle
répondit: «Qu'il n'était pas en elle de dire quand elle pourrait le
quitter.--Mais si l'on vous prive d'entendre la messe?--Eh bien!
Notre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous.--Voudrez-vous
prendre l'habit de femme pour recevoir votre Sauveur à Pâques?--Non,
je ne puis quitter cet habit pour recevoir mon Sauveur, je ne fais
nulle différence de cet habit ou d'un autre.» Puis elle semble
ébranlée, et demande qu'au moins on lui laisse entendre la messe, et
elle ajoute: «Encore si vous me donniez une robe comme celles que
portent les filles des bourgeois, une robe _bien longue_[450].»
[Note 450: «Sicut filiæ burgensium, unam houppelandam longam.» _Procès
latin, ms., dimanche, 15 mars._]
On voit bien qu'elle rougissait de s'expliquer. La pauvre fille
n'osait dire comment elle était dans sa prison, en quel danger
continuel. Il faut savoir que trois soldats couchaient dans sa
chambre[451], trois de ces brigands que l'on appelait _houspilleurs_.
Il faut savoir qu'enchaînée à une poutre par une grosse chaîne de
fer[452], elle était presque à leur merci; l'habit d'homme qu'on
voulait lui faire quitter était toute sa sauvegarde... Que dire de
l'imbécillité du juge ou de son horrible connivence?
[Note 451: «Cinq Anglois, dont en demeuroit de nuyt trois en la
chambre.» Notices des mss.]
[Note 452: «De nuyt, elle estoit couchée ferrée par les jambes de deux
paires de fers à chaîne, et attachée moult estroitement d'une chaîne
traversante par les pieds de son lict, tenante à une grosse pièce de
boys de longueur de cinq ou six pieds et fermante à clef, par quoi ne
pouvoit mouvoir de la place.» _Ibidem_.--Un autre témoin dit: «Fuit
facta una trabes ferrea, ad detinendam eam _erectam_.» _Procès ms.,
déposition de Pierre Cusquel._]
Sous les yeux de ces soldats, parmi leurs insultes et leurs
dérisions[453], elle était de plus espionnée du dehors; Winchester,
l'inquisiteur et Cauchon[454] avaient chacun une clef de la tour et
l'observaient à chaque heure; on avait tout exprès percé la muraille;
dans cet infernal cachot, chaque pierre avait des yeux.
[Note 453: Le comte de Ligny vint la voir avec un lord anglais, et lui
dit: «Jeanne, je viens vous mettre à rançon, pourvu que vous
promettiez que vous ne porterez plus les armes contre nous.» Elle
répondit: «Ah! mon Dieu, vous vous moquez de moi; je sais bien que
vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir.» Et comme il répétait les
mêmes paroles, elle ajouta: «Je sais bien que ces Anglais me feront
mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France. Mais quand
ils seraient cent mille _Godden_ (centum mille _Godons_ gallice) de
plus qu'ils ne sont aujourd'hui, ils ne gagneraient pas le royaume.»
Le lord anglais fut si indigné qu'il tira sa dague pour la frapper, et
il l'aurait fait sans le comte de Warwich. (Notices des mss.)]
[Note 454: Non pas précisément Cauchon, mais son homme, Estivet,
promoteur du procès.]
Toute sa consolation, c'est qu'on avait d'abord laissé communiquer
avec elle un prêtre qui se disait prisonnier et du parti de Charles
VII. Ce Loyseleur, comme on l'appelait, était un Normand qui
appartenait aux Anglais. Il avait gagné la confiance de Jeanne,
recevait sa confession, et pendant ce temps des notaires cachés
écoutaient et écrivaient... On prétend que Loyseleur l'encouragea à
résister, pour la faire périr. Quand on délibéra si elle serait mise à
la torture, (chose bien inutile puisqu'elle ne niait ni ne cachait
rien), il ne se trouva que deux ou trois hommes pour conseiller cette
atrocité, et le confesseur fut des trois[455].
[Note 455: Notices des mss., p. 475, et passim.--Procès, éd. Buchon,
1827, p. 164, 12 mai.]
L'état déplorable de la prisonnière s'aggrava dans la semaine sainte
par la privation des secours de la religion. Le jeudi, la Cène lui
manqua; dans ce jour où le Christ se fait l'hôte universel, où il
invite les pauvres et tous ceux qui souffrent, elle parut
_oubliée_[456].
[Note 456: «Usquequo _oblivisceris_ me in finem?» Offices du Jeudi
Saint, à Laudes.]
Au vendredi saint, au jour du grand silence, où tout bruit cessant
chacun n'entend plus que son propre coeur, il semble que celui des
juges ait parlé, qu'un sentiment d'humanité et de religion se soit
éveillé dans leurs vieilles âmes scolastiques. Ce qui est sûr, c'est
qu'au mercredi ils siégeaient trente-cinq, et que le samedi ils
n'étaient plus que neuf; les autres prétextèrent sans doute les
dévotions du jour.
Elle, au contraire, elle avait repris coeur; associant ses souffrances
à celles du Christ, elle s'était relevée. Elle répondit de nouveau:
«qu'elle s'en rapporterait à l'Église militante, _pourvu qu'elle ne
lui commandât chose impossible_.--Croyez-vous donc n'être point
sujette à l'Église qui est en terre, à notre Saint-Père le Pape, aux
cardinaux, archevêques, évêques et prélats?--Oui, sans doute, _notre
Sire servi_.--Vos voix vous défendent de vous soumettre à l'Église
militante?--Elles ne le défendent point, _Notre-Seigneur étant servi
premièrement_.
Cette fermeté se soutient le samedi. Mais le lendemain, que
devint-elle, le dimanche, ce grand dimanche de Pâques? Que se
passa-t-il dans ce pauvre coeur, lorsque la fête universelle éclatant
à grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetant
leurs joyeuses volées dans les airs[457], le monde chrétien
ressuscitant avec le Sauveur, elle resta dans sa mort?
[Note 457: Rapprochez de ceci ce que nous avons dit plus haut de
l'impression profonde que le son des cloches produisait sur elle.]
Qu'était-ce en ce temps-là, dans cette unanimité du monde
chrétien[458]! qu'était-ce pour une jeune âme qui n'avait vécu que de
foi!... Elle qui, parmi sa vie intérieure de visions et de
révélations, n'en avait pas moins obéi docilement aux commandements de
l'Église; elle qui jusque-là s'était crue naïvement fille soumise de
l'Église, «bonne fille,» comme elle disait, pouvait-elle voir sans
terreur que l'Église était contre elle? Seule, quand tous s'unissent
en Dieu, seule exceptée de la joie du monde et de l'universelle
communion, au jour où la porte du ciel s'ouvre au genre humain, seule
en être exclue!...
[Note 458: Unanimité déjà, il est vrai, plus apparente que réelle,
comme je l'ai dit et le dirai mieux encore.]
Et cette exclusion était-elle injuste? L'âme chrétienne est trop
humble pour prétendre jamais qu'elle a droit à recevoir son Dieu...
Qui était-elle après tout pour contredire ces prélats, ces docteurs.
Comment osait-elle parler devant tant de gens habiles qui avaient
étudié? Dans la résistance d'une ignorante aux doctes, d'une simple
fille aux personnes élevées en autorité, n'y avait-il pas
outrecuidance et damnable orgueil?... Ces craintes lui vinrent
certainement.
D'autre part, cette résistance n'est pas celle de Jeanne, mais bien
des saintes et des anges qui lui ont dicté ses réponses et l'ont
soutenue jusqu'ici... Pourquoi, hélas! viennent-ils donc plus rarement
dans un si grand besoin? Pourquoi ces consolants visages des saintes
n'apparaissent-ils plus que dans une douteuse lumière et chaque jour
pâlissants?... Cette délivrance tant promise, comment n'arrive-t-elle
pas? Nul doute que la prisonnière ne se soit fait bien souvent ces
questions, qu'elle n'ait tout bas, bien doucement, querellé les
saintes et les anges. Mais des anges qui ne tiennent point leur
parole, sont-ce bien des anges de lumière? Espérons que cette horrible
pensée ne lui traversa point l'esprit.
Elle avait un moyen d'échapper. C'était, sans désavouer expressément,
de ne plus affirmer, de dire: «Il me semble.» Les gens de loi
trouvaient tout simple qu'elle dît ce petit mot[459]. Mais pour elle,
dire une telle parole de doute, c'était au fond renier, c'était
abjurer le beau rêve des amitiés célestes, trahir les douces soeurs
d'en haut[460]... Mieux valait mourir. Et, en effet, l'infortunée,
rejetée de l'Église visible, délaissée de l'invisible Église, du monde
et de son propre coeur, elle défaillit... Et le corps suivait l'âme
défaillante...
[Note 459: C'était l'avis de Lohier. (Notices des mss.)]
[Note 460: «Sui fratres de Paradiso.» _Déposition de_ Jean de Metz.]
Il se trouva que justement ce jour-là elle avait goûté d'un poisson
que lui envoyait le charitable évêque de Beauvais[461]; elle put se
croire empoisonnée. L'évêque y avait intérêt; la mort de Jeanne eût
fini ce procès embarrassant, tiré le juge d'affaire. Mais ce n'était
pas le compte des Anglais. Lord Warwick disait tout alarmé: «Le _roi_
ne voudrait pas pour rien au monde qu'elle mourût de sa mort
naturelle; le _roi_ l'a achetée, elle lui coûte cher!... Il faut
qu'elle meure par justice, qu'elle soit brûlée... Arrangez-vous pour
la guérir.»
[Note 461: «Eam interrogavit quid habebat, quæ respondit quod habebat
quod fuerat missa quædam carpa sibi per episcopum Bellovacensem, de
qua comederat, et dubitabat quod esset causa suæ infirmitatis; et ipse
de Estiveto ibidem præsens, redarguit eam dicendo quod male dicebat,
et vocavit eam paillardam, dicens: Tu, paillarda, comedisti aloza et
alia tibi contraria. Cui ipsa respondit quod non fecerat, et habuerunt
ad invicem ipsa Joanna et de Estiveto multa verba injuriosa.
Postmodumque ipse loquens... audivit ab aliquibus ibidem præsentibus,
quod ipsa passa fuerat multum vomitum.» Notices des mss., III, 471.
«Rex eam habebat caram et eam emerat.» Ibidem.]
On eut soin d'elle, en effet; elle fut visitée, saignée, mais elle
n'alla pas mieux. Elle restait faible et presque mourante. Soit qu'on
craignît qu'elle n'échappât ainsi et ne mourût sans rien rétracter,
soit que cet affaiblissement du corps donnât espoir qu'on aurait
meilleur marché de l'esprit, les juges firent une tentative (18
avril). Ils vinrent la trouver dans sa chambre et lui remontrèrent
qu'elle était en grand danger si elle ne voulait prendre conseil et
suivre l'avis de l'Église: «Il me semble, en effet, dit-elle, vu mon
mal, que je suis en grand péril de mort. S'il en est ainsi, que Dieu
veuille faire son plaisir de moi; je voudrais avoir confession,
recevoir mon Sauveur et être mise en terre sainte.--Si vous voulez
avoir les sacrements de l'Église, il faut faire comme les bons
catholiques, et vous soumettre à l'Église.» Elle ne répliqua rien.
Puis le juge, répétant les mêmes paroles, elle dit: «Si le corps meurt
en prison, j'espère que vous le ferez mettre en terre sainte; si vous
ne le faites, je m'en rapporte à Notre-Seigneur.»
Déjà, dans ses interrogatoires, elle avait exprimé une de ses
dernières volontés.--_Demande_: «Vous dites que vous portez l'habit
d'homme par le commandement de Dieu, et pourtant vous voulez avoir
chemise de femme en cas de mort?--_Réponse_: «Il suffit qu'elle soit
longue.» Cette touchante réponse montrait assez, qu'en cette
extrémité, elle était bien moins préoccupée de la vie que de la
pudeur.
Les docteurs prêchèrent longtemps la malade, et celui qui s'était
chargé spécialement de l'exhorter, un des scolastiques de Paris,
maître Nicolas Midy, finit par lui dire aigrement: «Si vous n'obéissez
à l'Église, vous serez abandonnée comme une sarrasine.--Je suis bonne
chrétienne, répondit-elle doucement, j'ai été bien baptisée, je
mourrai comme une bonne chrétienne.»
Ces lenteurs portaient au comble l'impatience des Anglais. Winchester
avait espéré, avant la campagne, pouvoir mettre à fin le procès, tirer
un aveu de la prisonnière, déshonorer le roi Charles. Ce coup frappé,
il reprenait Louviers[462], s'assurait de la Normandie, de la Seine,
et alors il pouvait aller à Bâle commencer l'autre guerre, la guerre
théologique, y siéger comme arbitre de la chrétienté, faire et défaire
les papes[463]. Au moment où il avait en vue de si grandes choses, il
lui fallait se morfondre à attendre ce que cette fille voudrait dire.
[Note 462: «Non audebant, ea vivente, ponere obsidionem ante villam
Locoveris.» Notices des mss., III, 473.]
[Note 463: Comme il l'avait fait au concile de Constance.--V. Endell
Tyler, Memoirs of Henry the fifth, II, 61 (London, 1838).]
Le maladroit Cauchon avait justement indisposé le chapitre de Rouen,
dont il sollicitait une décision contre la Pucelle. Il se laissait
appeler d'avance: «Monseigneur l'archevêque[464]». Winchester résolut
que, sans s'arrêter aux lenteurs de ces Normands, on s'adresserait
directement au grand tribunal théologique, à l'Université de
Paris[465].
[Note 464: «La cædule que tenoit ledit Monseigneur l'arcevesque.»
Lebrun, IV, 79, d'après le ms. d'Urfé.]
[Note 465: Les docteurs envoyés à l'Université parlèrent «au nom du
Roi» dans la grande assemblée tenue aux Bernardins. Bulæus, Hist.
Univ. Parisiensis, t. V, passim. Ce couvent célèbre où se tinrent tant
d'assemblées importantes de l'Université, où elle jugea les papes,
etc., subsiste encore aujourd'hui. C'est l'entrepôt des huiles.]
Tout en attendant la réponse, on faisait de nouvelles tentatives pour
vaincre la résistance de l'accusée; on employait la ruse, la terreur.
Dans une seconde monition (2 mai), le prédicateur, maître Châtillon,
lui proposa de s'en remettre de la vérité de ses apparitions à des
gens de son parti[466]. Elle ne donna pas dans ce piége. «Je m'en
tiens, dit-elle, à mon juge, au Roi du ciel et de la terre.» Elle ne
dit plus cette fois, comme auparavant: «À Dieu _et au pape_.»--Eh
bien! l'Église vous laissera, et vous serez en péril de feu, pour
l'âme et le corps.--Vous ne ferez ce que vous dites qu'il ne vous en
prenne mal au corps et à l'âme.»
[Note 466: L'archevêque de Reims, la Trémouille, etc. On lui offrit
aussi de consulter l'Église de Poitiers.]
On ne s'en tint pas à de vagues menaces. À la troisième monition, qui
eut lieu dans sa chambre (11 mai), on fit venir le bourreau, on
affirma que la torture était prête... Mais cela n'opéra point. Il se
trouva au contraire qu'elle avait repris tout son courage, et tel
qu'elle ne l'eut jamais. Relevée après la tentation, elle avait comme
monté d'un degré vers les sources de la Grâce. «L'ange Gabriel est
venu me fortifier, dit-elle; c'est bien lui, les saintes me l'ont
assuré[467]... Dieu a toujours été le maître en ce que j'ai fait; le
Diable n'a jamais eu puissance en moi... Quand vous me feriez arracher
les membres et tirer l'âme du corps, je n'en dirais pas autre chose.»
L'Esprit éclatait tellement en elle, que Châtillon lui-même, son
dernier adversaire, fut touché et devint son défenseur; il déclara
qu'un procès conduit ainsi lui semblait nul. Cauchon, hors de lui, le
fit taire.
[Note 467: «L'ange Gabriel est venu me visiter le 3 mai pour me
fortifier.» Troisième monition (11 mai). Lebrun, IV, 90, d'après les
grosses latines du procès.]
Enfin, arriva la réponse de l'Université. Elle décidait, sur les
douze articles, que cette fille était livrée au Diable, impie envers
ses parents, altérée de sang chrétien, etc.[468]. C'était l'opinion de
la faculté de théologie. La faculté de droit, plus modérée, la
déclarait punissable, mais avec deux restrictions: 1º si elle
s'osbtinait; 2º si elle était dans son bon sens.
[Note 468: Voyez cette pièce curieuse dans Bulæus, Hist. Univ. Paris.
V. 395-401.]
L'Université écrivait en même temps au pape, aux cardinaux, au roi
d'Angleterre, louant l'évêque de Beauvais, et déclarant «qu'il lui
sembloit avoir été tenue grande gravité, sainte et juste manière de
procéder, et dont chacun devoit être bien content.»
Armés de cette réponse, quelques-uns voulaient qu'on la brûlât sans
plus attendre; cela eût suffi pour la satisfaction des docteurs dont
elle rejetait l'autorité, mais non pas pour celle des Anglais; il leur
fallait une rétractation qui _infamât_ le roi Charles. On essaya d'une
nouvelle monition, d'un nouveau prédicateur, maître Pierre Morice, qui
ne réussit pas mieux; il eut beau faire valoir l'autorité de
l'Université de Paris, «qui est la lumière de toute science»: «Quand
je verrais le bourreau et le feu, dit-elle, quand je serais dans le
feu, je ne pourrais dire que ce que j'ai dit.»
On était arrivé au 23 mai, au lendemain de la Pentecôte; Winchester ne
pouvait plus rester à Rouen, il fallait en finir. On résolut
d'arranger une grande et terrible scène publique qui pût ou effrayer
l'obstinée, ou tout au moins donner le change au peuple. On lui
envoya la veille au soir Loyseleur, Châtillon et Morice, pour lui
promettre que si elle était soumise, si elle quittait l'habit d'homme,
elle serait remise aux gens d'Église et qu'elle sortirait des mains
des Anglais.
Ce fut au cimetière de Saint-Ouen, derrière la belle et austère église
monastique (déjà bâtie comme nous la voyons), qu'eut lieu cette
terrible comédie. Sur un échafaud siégeaient le cardinal Winchester,
les deux juges et trente-trois assesseurs, plusieurs ayant leurs
scribes assis à leurs pieds. Sur l'autre échafaud, parmi les huissiers
et les gens de torture, était Jeanne en habit d'homme; il y avait en
outre des notaires pour recueillir ses aveux, et un prédicateur qui
devait l'admonester. Au pied, parmi la foule, se distinguait un
étrange auditeur, le bourreau sur la charrette, tout prêt à l'emmener,
dès qu'elle lui serait adjugée[469].
[Note 469: V. les dépositions du notaire Manchon, de l'huissier
Massieu, etc. Notices des mss., III, 502, 505 et passim.]
Le prédicateur du jour, un fameux docteur, Guillaume Erard, crut
devoir, dans une si belle occasion, lâcher la bride à son éloquence,
et par zèle il gâta tout. «Ô noble maison de France, criait-il, qui
toujours avais été protectrice de la foi, as-tu été ainsi abusée, de
t'attacher à une hérétique et schismatique...» Jusque-là l'accusée
écoutait patiemment, mais le prédicateur, se tournant vers elle, lui
dit en levant le doigt: «C'est à toi, Jehanne, que je parle, et je te
dis que ton roi est hérétique et schismatique.» À ces mots,
l'admirable fille, oubliant tout son danger, s'écria: «Par ma foi,
sire, révérence gardée, j'ose bien vous dire et jurer, sur peine de
ma vie, que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, celui
qui aime le mieux la foi et l'Église, il n'est point tel que vous le
dites.»--Faites-la taire, s'écria Cauchon.
Ainsi tant d'efforts, de travaux, de dépenses, se trouvaient perdus.
L'accusée soutenait son dire. Tout ce qu'on obtenait d'elle cette
fois, c'était qu'elle voulait bien se soumettre _au pape_. Cauchon
répondait: «Le pape est trop loin.» Alors il se mit à lire l'acte de
condamnation tout dressé d'avance; il y était dit entre autres choses:
«Bien plus, d'un esprit obstiné, vous avez refusé de vous soumettre
_au Saint-Père_ et au concile, etc.» Cependant Loyseleur, Erard, la
conjuraient d'avoir pitié d'elle-même; l'évêque, reprenant quelque
espoir, interrompit sa lecture. Alors les Anglais devinrent furieux;
un secrétaire de Winchester dit à Cauchon qu'on voyait bien qu'il
favorisait cette fille, le chapelain du cardinal en disait autant. «Tu
en as menti[470],» s'écria l'évêque. «Et toi, dit l'autre, tu trahis
le roi.» Ces graves personnages semblaient sur le point de se gourmer
sur leur tribunal.
[Note 470: «Mentiebatur, quia potius, cum judex esset in causa fidei,
deberet quærere ejus salutem quam mortem.» Notices. Cauchon, pour tout
dire, devait ajouter que, dans l'intérêt des Anglais, la rétractation
était bien plus importante que la mort.]
Erard ne se décourageait pas, il menaçait, il priait. Tantôt il
disait: «Jehanne, nous avons tant de pitié de vous....!» et tantôt:
«Abjure, ou tu seras brûlée!» Tout le monde s'en mêlait, jusqu'à un
bon huissier qui, touché de compassion, la suppliait de céder, et
assurait qu'elle serait tirée des mains des Anglais, remise à
l'Église. «Eh bien! je signerai,» dit-elle.--Alors Cauchon, se
tournant vers le cardinal[471], lui demanda respectueusement ce qu'il
fallait faire. «L'admettre à la pénitence,» répondit le prince
ecclésiastique.
[Note 471: «Inquisivit a cardinali Angliæ quid agere deberet.» Ibidem,
484.
«A manica sua.» Ibidem, 486.]
Le secrétaire de Winchester tira de sa manche une toute petite
révocation de six lignes (celle qu'on publia ensuite avait six pages),
il lui mit la plume en main, mais elle ne savait pas signer; elle
sourit et traça un rond; le secrétaire lui prit la main et lui fit
faire une croix.
La sentence de grâce était bien sévère: «Jehanne, nous vous condamnons
par grâce et modération à passer le reste de vos jours en prison, au
pain de douleur et à l'eau d'angoisse, pour y pleurer vos péchés.»
Elle était admise par le juge d'église à faire pénitence, nulle autre
part sans doute que dans les prisons d'église[472]. L'_in pace_
ecclésiastique, quelque dur qu'il fût, devait au moins la tirer des
mains des Anglais, la mettre à l'abri de leurs outrages, sauver son
honneur. Quels furent sa surprise et son désespoir, lorsque l'évêque
dit froidement: «Menez-la où vous l'avez prise!»
[Note 472: V., au Processus contra Templarios, avec quelle insistance
les défenseurs du Temple demandent «ut ponantur in manu Ecclesiæ.» Les
prisons d'église avaient toutefois cet inconvénient que presque
toujours on y languissait longtemps. Nous voyons en 1384 un meurtrier
que se disputaient les deux juridictions de l'évêque et du prévôt de
Paris, réclamer celle du prévôt et demander à être pendu par les gens
du roi plutôt que par ceux de l'évêché, qui lui auraient fait subir
préalablement une longue et dure pénitence: «Flere dies suos, et
poenitentiam, cum penuriis multimodis, agere, temporis longo tractu.»
_Archives du royaume. Registres du Parlement, ann. 1384._]