Le 21 février, la Pucelle fut amenée devant ses juges. L'évêque de

Beauvais l'admonesta avec «douceur et charité,» la priant de dire la

vérité sur ce qu'on lui demanderait, pour abréger son procès et

décharger sa conscience, sans chercher de subterfuges.--Réponse: Je ne

sais sur quoi vous me voulez interroger, vous pourriez bien me

demander telles choses que je ne vous dirais point.»--Elle consentait

à jurer de dire vrai sur tout ce qui ne touchait point ses visions.

«Mais pour ce dernier point, dit-elle, vous me couperiez plutôt la

tête.» Néanmoins, on l'amena à jurer de répondre «sur ce qui

toucherait la foi.»

Nouvelles instances le jour suivant, 22 février, et encore le 24. Elle

résistait toujours: C'est le mot des petits enfants, qu'_on pend

souvent les gens pour avoir dit la vérité_.» Elle finit, de guerre

lasse, par consentir à jurer «de dire ce qu'elle sauroit _sur son

procès_, mais non tout ce qu'elle sauroit[424].»

[Note 424: Interrogatoire du 24 février 1431.]

Interrogée sur son âge, ses nom et surnom, elle dit qu'elle avait

environ dix-neuf ans. «Au lieu où je suis née, on m'appelait

Jehannette et en France Jehanne...» Mais quant au surnom (la Pucelle),

il semble que, par un caprice de modestie féminine, elle eût peine à

le dire; elle éluda par un pudique mensonge: «Du surnom, je n'en sais

rien.»

Elle se plaignait d'avoir les fers aux jambes. L'évêque lui dit que,

puisqu'elle avait essayé plusieurs fois d'échapper, on avait dû lui

mettre les fers. «Il est vrai, dit-elle, je l'ai fait; c'est chose

licite à tout prisonnier. Si je pouvais m'échapper, on ne pourrait me

reprendre d'avoir faussé ma foi, je n'ai rien promis.»

On lui ordonna de dire le _Pater_ et l'_Ave_, peut-être dans l'idée

superstitieuse que, si elle était vouée au Diable, elle ne pourrait

dire ces prières. «Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais

veut m'ouïr en confession.» Adroite et touchante demande; offrant

ainsi sa confiance à son juge, à son ennemi, elle en eût fait son père

spirituel et le témoin de son innocence.

Cauchon refusa, mais je croirais aisément qu'il fut ému. Il leva la

séance pour ce jour, et le lendemain, il n'interrogea pas lui-même; il

en chargea un des assesseurs.

À la quatrième séance, elle était animée d'une vivacité singulière.

Elle ne cacha point qu'elle avait entendu ses voix: «Elles m'ont

éveillé, dit-elle, j'ai joint les mains, et je les ai priées de me

donner conseil, elles m'ont dit: Demande à Notre-Seigneur.--Et

qu'ont-elles dit encore?--Que je vous réponde hardiment.»

«... Je ne puis tout dire, j'ai plutôt peur de dire chose qui leur

déplaise, que je n'ai de répondre à vous... Pour aujourd'hui, je vous

prie de ne pas m'interroger.»

L'évêque insista, la voyant émue: «Mais Jehanne, on déplaît donc à

Dieu en disant des choses vraies?--Mes voix m'ont dit certaines

choses, non pour vous, mais pour le roi.» Et elle ajouta vivement:

«Ah! s'il les savait, il en serait plus aise à dîner... Je voudrais

qu'il les sût, et ne pas boire de vin d'ici à Pâques.»

Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes: «Je viens de par

Dieu, je n'ai que faire ici, renvoyez-moi à Dieu, dont je suis

venue...»

«Vous dites que vous êtes mon juge; avisez bien à ce que vous ferez,

car vraiment je suis envoyée de Dieu, vous vous mettez en grand

danger.»

Ces paroles sans doute irritèrent les juges et ils lui adressèrent une

insidieuse et perfide question, une question telle qu'on ne peut sans

crime l'adresser à aucun homme vivant: «Jehanne, croyez-vous être en

état de grâce?»

Ils croyaient l'avoir liée d'un lacs insoluble. Dire Non, c'était

s'avouer indigne d'avoir été l'instrument de Dieu. Mais d'autre part,

comment dire Oui? Qui de nous, fragiles, est sûr ici-bas d'être

vraiment dans la grâce de Dieu? Nul, sinon l'orgueilleux, le

présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin.

Elle trancha le noeud avec une simplicité héroïque et chrétienne:

«Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre, si j'y suis, Dieu veuille

m'y tenir[425].»

[Note 425: Interrogatoire du 24 février.]

Les Pharisiens restèrent stupéfaits[426].

[Note 426: «Fuerunt multum stupefacti, et illa hora dimiserunt.»

Procès de Révision. Notices des mss. III, 477.

Procès Éd. Buchon, 1827, p. 75. V. aussi d'autres questions bizarres

de casuistes, p. 131 et passim.]

Mais avec tout son héroïsme, c'était une femme pourtant... Après

cette parole sublime, elle retomba, elle s'attendrit, doutant de son

état, comme il est naturel à une âme chrétienne, s'interrogeant et

tâchant de se rassurer: «Ah! si je savais ne pas être en la grâce de

Dieu, je serais la plus dolente du monde... Mais si j'étais en péché,

la voix ne viendrait pas sans doute... Je voudrais que chacun pût

l'entendre comme moi-même...»

Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une longue pause, ils

revinrent à la charge avec un redoublement de haine, et lui firent

coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre.

Les voix ne lui avaient-elles pas dit de _haïr_ les Bourguignons?...

N'allait-elle pas, dans son enfance, à l'arbre _des fées_? etc... Ils

auraient déjà voulu la brûler comme sorcière.

À la cinquième séance, on l'attaqua par un côté délicat, dangereux,

celui des apparitions.

L'évêque, devenu tout à coup compatissant, mielleux, lui fit faire

cette question: «Jehanne, comment vous êtes-vous portée depuis

samedi?--Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, le

mieux que j'ai pu.»

«Jehanne, jeûnez-vous tous les jours de ce carême.--Cela est-il du

procès?--Oui, vraiment.--Eh! bien, oui, j'ai toujours jeûné.»

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au

dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions

hostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu'il lui

apparaissait, saint Michel _était nu_?... À cette vilaine question,

elle répliqua, sans comprendre, avec une pureté céleste: «Pensez-vous

donc que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi le vêtir[427]?»

[Note 427: Interrogatoire du 27 février.]

Le 3 mars, autres questions bizarres, pour lui faire avouer quelque

diablerie, quelque mauvaise accointance avec le Diable. «Ce saint

Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures

sont-elles bien des anges?--Oui, je le crois aussi ferme que je crois

en Dieu. Cette réponse fut soigneusement notée.

Ils passent de là à l'habit d'homme, à l'étendard: «Les gens d'armes

ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre? ne

les renouvelaient-ils pas?--Oui, quand la lance en était

rompue.--N'avez-vous pas dit que ces étendards leur porteraient

bonheur?--Non, je disais seulement: Entrez hardiment parmi les

Anglais, et j'y entrais moi-même.»

«Mais pourquoi cet étendard fut-il porté en l'église de Reims, au

sacre, plutôt que ceux des autres capitaines?...--Il avait été à la

peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur[428].»

[Note 428: Interrogatoire des 3 et 17 mars.]

«Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les

mains et les vêtements?--Les pauvres gens venaient volontiers à moi,

parce que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et

défendais, selon mon pouvoir[429].»

[Note 429: Ibidem, 3 mars.]

Il n'y avait pas de coeur d'homme qui ne fût touché de telles

réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques

hommes sûrs et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on

trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance[430];

quelques-uns s'en vont, d'autres viennent. Le lieu des interrogatoires

varie de même; l'accusée, interrogée d'abord dans la salle du château

de Rouen, l'est maintenant dans la prison. Cauchon, «pour ne pas

fatiguer les autres,» y menait seulement deux assesseurs et deux

témoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-être l'enhardit à procéder

ainsi à huis clos, c'est que désormais il était sûr de l'appui de

l'inquisition; le vicaire avait enfin reçu de l'inquisiteur général de

France l'autorisation de juger avec l'évêque (12 mars).

[Note 430: «Au premier interrogatoire, trente-neuf assesseurs; au

second interrogatoire du 22 février, quarante-sept; le 24, quarante;

le 27, cinquante-trois; le 3 mars, trente-huit; etc.» Notices des

mss.]

Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste seulement sur quelques

points indiqués d'avance par Cauchon.

Les voix lui ont-elles commandé cette sortie de Compiègne où elle fut

prise?--Elle ne répond pas directement: «Les saintes m'avaient bien

dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu'il fallait qu'il fût

ainsi fait, que je ne devais pas m'étonner, mais prendre tout en gré,

et que Dieu m'aiderait...» «Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, c'est pour

le mieux que j'ai été prise.»

«Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permission de vos père

et mère? Ne doit-on pas honorer père et mère?--Ils m'ont

pardonné.--Pensiez-vous donc ne point pécher, en agissant

ainsi?--Dieu le commandait; quand j'aurais eu cent pères et cent

mères, je serais partie[431].»

[Note 431: Procès, 12 mars.]

«Les voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de

l'Église, la fille au grand coeur?--Avant que le siége d'Orléans ait

été levé, et depuis, les voix m'ont appelée, et m'appellent tous les

jours: «Jehanne la Pucelle, fille de Dieu.»

«Était-il bien d'avoir attaqué Paris le jour de la Nativité de

Notre-Dame?--C'est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame; ce

serait bien, en conscience, de les garder tous les jours.»

«Pourquoi avez-vous sauté de la tour de Beaurevoir? (ils auraient

voulu lui faire dire qu'elle avait voulu se tuer).--J'entendais dire

que les pauvres gens de Compiègne seraient tués tous, jusqu'aux

enfants de sept ans, et je savais d'ailleurs que j'étais vendue aux

Anglais; j'aurais mieux aimé mourir que d'être entre les mains des

Anglais[432].»

[Note 432: Ibidem, 14 mars. Elle répond le lendemain à une question

analogue qu'elle fuirait encore, si Dieu le permettait: «Faceret ipsa

_une entreprinse_, allegans proverbium gallicum: _Ayde-toi, Dieu te

aydera_.» _Procès mss., 15 mars._]

«Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les

Anglais?--Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce

qu'il hait.--Dieu hait-il les Anglais?--De l'amour ou haine que Dieu a

pour les Anglais et ce qu'il fait de leurs âmes, je n'en sais rien;

mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y

périront[433].»

[Note 433: Interrogatoire du 17 mars.]

«N'est-ce pas un péché mortel de prendre un homme à rançon et ensuite

de le faire mourir?--Je ne l'ai point fait.--Franquet d'Arras n'a-t-il

pas été mis à mort?--J'y ai consenti, n'ayant pu l'échanger pour un de

mes hommes; il a confessé être un brigand et un traître. Son procès a

duré quinze jours au bailliage de Senlis.--N'avez-vous pas donné de

l'argent à celui qui a pris Franquet?--Je ne suis pas trésorier de

France, pour donner argent[434].»

[Note 434: Interrogatoire du 14 mars.]

«Croyez-vous que votre roi a bien fait de tuer ou faire tuer

monseigneur de Bourgogne?--Ce fut grand dommage pour le royaume de

France. Mais quelque chose qu'il y eût entre eux, Dieu m'a envoyée au

secours du roi de France[435].»

[Note 435: Ibidem, 17 mars.]

«Jehanne, savez-vous par révélation si vous échapperez?--Cela ne

touche point votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi?--Les

voix ne vous en ont rien dit?--Ce n'est point de votre procès; je m'en

rapporte à Notre-Seigneur qui en fera son plaisir...» Et après un

silence: «Par ma foi, je ne sais ni l'heure, ni le jour. Le plaisir de

Dieu soit fait!--Vos voix ne vous en ont donc rien dit en général?--Eh

bien, oui, elles m'ont dit que je serais délivrée, que je sois gaie et

hardie[436].»

[Note 436: Ibidem, 3 et 14 mars.]

Un autre jour, elle ajouta: «Les saintes me disent que je serai délivrée

à grande victoire; et elles me disent encore: Prends tout en gré; ne te

soucie de ton martyre; tu en viendras enfin au royaume de

Paradis[437].--Et depuis qu'elles ont dit cela, vous vous tenez sûre

d'être sauvée et de ne point aller en enfer?--Oui, je crois aussi

fermement ce qu'elles m'ont dit que si j'étais sauvée déjà.--Cette

réponse est de bien grand poids.--Oui, c'est pour moi un grand

trésor.--Ainsi, vous croyez que vous ne pouvez plus faire de péché

mortel?--Je n'en sais rien; je m'en rapporte de tout à Notre-Seigneur.»

[Note 437: Interrogatoire du 14 mars.]

Les juges avaient enfin touché le vrai terrain de l'accusation, ils

avaient trouvé là une forte prise. De faire passer pour sorcière, pour

suppôt du Diable, cette chaste et sainte fille, il n'y avait pas

apparence, il fallait y renoncer; mais dans cette sainteté même, comme

dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable: la

voix secrète égalée ou préférée aux enseignements de l'Église, aux

prescriptions de l'autorité, l'inspiration, mais libre, la révélation,

mais personnelle, la soumission à Dieu; quel Dieu? le Dieu intérieur.

On finit ces premiers interrogatoires par lui demander si elle voulait

s'en remettre de tous ses dits et faits à la détermination de

l'Église. À quoi elle répondit: «J'aime l'Église et je la voudrais

soutenir de tout mon pouvoir. Quant aux bonnes oeuvres que j'ai

faites, je dois m'en rapporter au Roi du ciel, qui m'a envoyée[438].»

[Note 438: Ibidem, 17 mars.]

La question étant répétée, elle ne donna pas d'autre réponse,

ajoutant: «C'est tout un, de Notre-Seigneur et de l'Église.»

On lui dit alors qu'il fallait distinguer; qu'il y avait l'Église

_triomphante_, Dieu, les saints, les âmes sauvées, et l'Église

_militante_, autrement dit le pape, les cardinaux, le clergé, les bons

chrétiens, laquelle Église «bien assemblée» ne peut errer et est

gouvernée du Saint-Esprit.--«Ne voulez-vous donc pas vous soumettre à

l'Église _militante_?--Je suis venue au roi de France de par Dieu, de

par la vierge Marie, les saints et l'Église _victorieuse_ de là-haut;

à cette Église, je me soumets, moi, mes oeuvres, ce que j'ai fait ou à

faire.--Et à l'Église _militante_?--Je ne répondrai maintenant rien

autre chose.»

Si l'on en croyait un des assesseurs, elle aurait dit qu'en certains

points, elle n'en croyait ni évêque, ni pape, ni personne; que ce

qu'elle avait, elle le tenait de Dieu[439].

[Note 439: «Non crederet nec prælato suo, nec papæ, nec cuicumque,

quia hoc habebat a Deo.» Notices des mss.]

La question du procès se trouva ainsi posée dans sa simplicité, dans

sa grandeur, le vrai débat s'ouvrit: d'une part, l'Église visible et

l'autorité; de l'autre, l'inspiration attestant l'Église invisible...

Invisible pour les yeux vulgaires, mais la pieuse fille la voyait

clairement, elle la contemplait sans cesse et l'entendait en

elle-même, elle portait en son coeur ces saintes et ces anges... Là

était l'Église pour elle, là Dieu rayonnait; partout ailleurs combien

il était obscur!...

Tel étant le débat, il n'y avait pas de remède; l'accusée devait se

perdre. Elle ne pouvait céder, elle ne pouvait, sans mentir,

désavouer, nier, ce qu'elle voyait et entendait si distinctement.

D'autre part, l'autorité restait-elle une autorité, si elle abdiquait

sa juridiction, si elle ne punissait? L'Église militante est une

Église armée, armée du glaive à deux tranchants, contre qui?

apparemment contre les indociles.

Terrible était cette Église dans la personne des raisonneurs, des

scolastiques, des ennemis de l'inspiration; terrible et implacable, si

elle était représentée par l'évêque de Beauvais. Mais au-dessus de

l'évêque n'y avait-il donc pas d'autres juges? Le parti épiscopal et

universitaire, qui prêchait la suprématie des conciles, pouvait-il,

dans ce cas particulier, ne pas reconnaître comme juge suprême son

concile de Bâle, qui allait ouvrir? D'autre part, l'inquisition

papale, le dominicain qui en était le vicaire, ne contestait pas sans

doute que la juridiction du pape ne fût supérieure à la sienne, qui en

émanait.

Un légiste de Rouen, ce même Jean de la Fontaine, ami de Cauchon et

hostile à la Pucelle, ne crut pas en conscience pouvoir laisser

ignorer à une accusée sans conseil qu'il y avait des juges d'appel, et

que, sans rien sacrifier sur le fond, elle pouvait y avoir recours.

Deux moines crurent aussi que le droit suprême du pape devait être

réservé. Quelque peu régulier qu'il fût que des assesseurs pussent

visiter isolément et conseiller l'accusée, ces trois honnêtes gens,

qui voyaient toutes les formes violées par Cauchon pour le triomphe de

l'iniquité, n'hésitèrent pas à les violer eux-mêmes dans l'intérêt de

la justice. Ils allèrent intrépidement à la prison, se firent ouvrir

et lui conseillèrent l'appel. Elle appela le lendemain au pape et au

concile. Cauchon furieux fit venir les gardes, et leur demanda qui

avait visité la Pucelle. Le légiste et les deux moines furent en grand

danger de mort[440]. Depuis ce jour, ils disparaissent, et avec eux

disparaît du procès la dernière image du droit.

[Note 440: L'inquisiteur déclara que si l'on inquiétait les deux

moines, il ne prendrait plus aucune part au procès. (Notices des

mss.)]

Cauchon avait espéré d'abord mettre de son côté l'autorité des gens de

loi, si grande à Rouen; mais il avait vu bien vite qu'il faudrait se

passer d'eux. Lorsqu'il communiqua les premiers actes du procès à l'un

de ces graves légistes, maître Jehan Lohier, celui-ci répondit net que

le procès ne valait rien, que tout cela n'était pas en forme, que les

assesseurs n'étaient pas libres, que l'on procédait à huis clos, que

l'accusée, simple fille, n'était pas capable de répondre sur de si

grandes choses et à de tels docteurs. Enfin, l'homme de la loi osa

dire à l'homme d'Église: «C'est un procès contre l'honneur du prince

dont cette fille tient le parti; il faudrait l'appeler lui aussi et

lui donner un défenseur.» Cette gravité intrépide, qui rappelle celle

de Papinien devant Caracalla, aurait coûté cher à Lohier. Mais le

Papinien normand n'attendit pas, comme l'autre, la mort sur sa chaise

curule; il partit à l'instant pour Rome, où le pape s'empressa de

s'attacher un tel homme et de le faire siéger dans les tribunaux du

saint-siége; il y mourut doyen de la Rote[441].

[Note 441: Voir la déposition infiniment curieuse et naïve de

l'honnête greffier Guillaume Manchon. (Notices des mss.)]

Cauchon devait, ce semble, être mieux soutenu des théologiens. Après

les premiers interrogatoires, armé des réponses qu'elle avait données

contre elle, il s'enferma avec ses intimes, et, s'aidant surtout de la

plume d'un habile universitaire de Paris, il tira de ces réponses un

petit nombre d'articles, sur lesquels on devait prendre l'avis des

principaux docteurs et des corps ecclésiastiques. C'était l'usage

détestable, mais enfin (quoi qu'on ait dit) l'usage ordinaire et

régulier des procès d'inquisition. Ces propositions extraites des

réponses de la Pucelle, et rédigées sous forme générale, avaient une

fausse apparence d'impartialité. Dans la réalité, elles n'étaient

qu'un travestissement de ses réponses, et ne pouvaient manquer d'être

qualifiées par les docteurs consultés, selon l'intention hostile de

l'inique rédacteur[442].

[Note 442: Elles furent communiquées d'abord à quelques-uns des

assesseurs, à ceux que Cauchon croyait les plus sûrs. Ceux-ci,

toutefois, crurent devoir ajouter un correctif aux articles: «Elle se

soumet à l'Église militante, en tant que cette Église ne lui impose

rien de contraire à ses révélations faites et à faire.» Cauchon crut,

non sans quelque raison, qu'une telle soumission conditionnelle

n'était pas une soumission, et il prit sur lui de supprimer ce

correctif.]

Quelle que fût la rédaction, quelque terreur qui pesât sur les

docteurs consultés, leurs réponses furent loin d'être unanimes contre

l'accusée. Parmi ces docteurs, les vrais théologiens, les croyants

sincères, ceux qui avaient conservé la foi ferme du moyen âge, ne

pouvaient rejeter si aisément les apparitions, les visions. Il eût

fallu douter aussi de toutes les merveilles de la vie des saints,

discuter toutes les légendes. Le vénérable évêque d'Avranches, qu'on

alla consulter, répondit que, d'après les doctrines de saint Thomas,

il n'y avait rien d'impossible dans ce qu'affirmait cette fille, rien

qu'on dût rejeter à la légère[443].

[Note 443: Notices des mss.]

L'évêque de Lisieux, en avouant que les révélations de Jeanne

pouvaient lui être dictées par le démon, ajouta humainement qu'elles

pouvaient aussi être de _simples mensonges_, et que, si elle ne se

soumettait à l'Église, elle devait être jugée schismatique et

véhémentement _suspecte_ dans la foi.

Plusieurs légistes répondirent en Normands, la trouvant coupable et

très-coupable, _à moins qu'elle n'eût ordre de Dieu_. Un bachelier

alla plus loin: tout en la condamnant, il demanda que, vu la fragilité

de son sexe, _on lui fit répéter les douze propositions_ (il

soupçonnait avec raison qu'on ne les lui avait pas communiquées), et

qu'ensuite on les adressât au pape. C'eût été un ajournement indéfini.

Les assesseurs, réunis dans la chapelle de l'archevêché, avaient

décidé contre elle sur les propositions. Le chapitre de Rouen,

consulté aussi, n'avait pas hâte de se décider, de donner cette

victoire à l'homme qu'il détestait, qu'il tremblait d'avoir pour

archevêque. Le chapitre eût voulu attendre la réponse de l'Université

de Paris, dont on demandait l'avis. La réponse de Paris n'était pas

douteuse; le parti gallican, universitaire et scolastique, ne pouvait

être favorable à la Pucelle; un homme de ce parti[444], l'évêque de

Coutances, avait dépassé tous les autres par la dureté et la

bizarrerie de sa réponse. Il écrivit à l'évêque de Beauvais qu'il la

jugeait livrée au démon, «parce qu'elle n'avait pas les deux qualités

qu'exige saint Grégoire, la vertu et l'humanité,» et que ses

assertions étaient tellement hérétiques que, quand même elle les

révoquerait, il n'en faudrait pas moins la tenir sous bonne garde.

[Note 444: Il écrivit à l'évêque, ne voulant pas apparemment

reconnaître l'inquisiteur comme juge.]

C'était un spectacle étrange de voir ces théologiens, ces docteurs,

travailler de toute leur force à ruiner ce qui faisait le fondement de

leur doctrine et le principe religieux du moyen âge en général, la

croyance aux révélations, à l'intervention des êtres surnaturels...

Ils doutaient du moins de celle des anges; mais leur foi au diable

était tout entière.

L'importante question de savoir si les révélations intérieures doivent

se taire, se désavouer elles-mêmes, lorsque l'Église l'ordonne, cette

question débattue au dehors et à grand bruit, ne s'agitait-elle pas en

silence dans l'âme de celle qui affirmait et croyait le plus

fortement? Cette bataille de la foi ne se livrait-elle pas au

sanctuaire même de la foi, dans ce loyal et simple coeur?... J'ai

quelque raison de le croire.

Tantôt elle déclara se soumettre au pape et demanda à lui être

envoyée. Tantôt elle distingua, soutenant qu'en matière de _foi_, elle

était soumise au pape, aux prélats, à l'Église, mais que, pour ce

qu'elle avait _fait_, elle ne pouvait s'en remettre qu'à Dieu. Tantôt

elle ne distingua plus, et, sans explication, s'en remit «à son roi,

au juge du ciel et de la terre.»

Quelque soin qu'on ait pris d'obscurcir ces choses, de cacher ce côté

humain dans une figure qu'on voulait toute divine, les variations sont

visibles. C'est à tort qu'on a prétendu que les juges parvinrent à lui

faire prendre le change sur ces questions. «Elle était bien subtile,

dit avec raison un témoin, d'une subtilité de femme[445].»

J'attribuerais volontiers à ces combats intérieurs la maladie dont

elle fut atteinte et qui la mit bien près de la mort. Son

rétablissement n'eut lieu qu'à l'époque où ses apparitions changèrent,

comme elle nous l'apprend elle-même, au moment où l'ange Michel,

l'ange des batailles qui ne la soutenait plus, céda la place à

Gabriel, l'ange de la grâce et de l'amour divin.

[Note 445: Déposition de Jean Beaupère. (Notices des mss.)]

Elle tomba malade dans la semaine sainte. La tentation commença sans

doute au dimanche des Rameaux[446]. Fille de la campagne, née sur la

lisière des bois, elle qui toujours avait vécu sous le ciel, il lui

fallut passer ce beau jour de Pâques fleuries au fond de la tour. Le

grand _secours_ qu'invoque l'Église[447] ne vint pas pour elle; _la

porte ne s'ouvrit point_[448].

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 17 / 23 段