Nevers, tué à Azincourt) s'était remariée à Philippe le Bon en 1454,
et il partageait avec elle la garde noble de ses deux beaux-fils. Sur
la spoliation de la maison de Nevers, V. surtout _Bibl. royale, mss.,
fonds Saint-Victor, nº 1080, fol. 53-96_.]
Philippe le _Bon_ était un bon homme, selon les idées vulgaires,
tendre de coeur, surtout aux femmes, bon fils, bon père, pleurant
volontiers. Il pleura les morts d'Azincourt; mais sa ligue avec les
Anglais fit plus de morts qu'Azincourt. Il versa des torrents de
larmes sur la mort de son père, puis, pour le venger, des torrents de
sang. Sensibilité, sensualité, ces deux choses vont souvent ensemble.
Mais la sensualité, la concupiscence, n'en sont pas moins cruelles
dans l'occasion. Que l'objet désiré recule, que la concupiscence le
voie fuir et se dérober à ses prises, alors elle tourne à la furie
aveugle... Malheur à ce qui fait obstacle!... L'école de Rubens, dans
ses bacchanales païennes, mêle volontiers des tigres aux satyres:
«Lust hard by hate[401].»
[Note 401: Milton.]
Celui qui tenait la Pucelle entre ses mains, Jean de Ligny, vassal du
duc de Bourgogne, se trouvait justement dans la même situation que son
suzerain. Il était comme lui, dans un moment de cupidité, d'extrême
tentation. Il appartenait à la glorieuse maison de Luxembourg;
l'honneur d'être parent de l'empereur Henri VII et du roi Jean de
Bohême valait bien qu'on le ménageât; mais Jean de Ligny était pauvre;
il était cadet de cadet[402]. Il avait eu l'industrie de se faire
nommer seul héritier par sa tante, la riche dame de Ligny et de
Saint-Pol[403]. Cette donation, fort attaquable, allait lui être
disputée par son frère aîné. Dans cette attente, Jean était le docile
et tremblant serviteur du duc de Bourgogne, des Anglais, de tout le
monde. Les Anglais le pressaient de leur livrer la prisonnière, et ils
auraient fort bien pu la prendre dans la tour de Beaulieu en Picardie,
où ils l'avaient déposée. D'autre part, s'il la laissait prendre, il
se perdait auprès du duc de Bourgogne, son suzerain, son juge dans
l'affaire de la succession, et qui par conséquent pouvait le ruiner
d'un seul mot. Provisoirement il l'envoya à son château de Beaurevoir,
près Cambrai, sur terre d'Empire.
[Note 402: Il était le troisième fils de Jean, seigneur de Beaurevoir,
qui, lui-même, était fils puîné de Guy, comte de Ligny.]
[Note 403: La mort de la tante était imminente; elle eut lieu en
1431.]
Les Anglais, exaspérés de haine et d'humiliation, pressaient,
menaçaient. Leur rage était telle contre la Pucelle, que, pour en
avoir dit du bien, une femme fut brûlée vive[404]. Si la Pucelle
n'était elle-même jugée et brûlée comme sorcière, si ses victoires
n'étaient rapportées au démon, elles restaient des miracles dans
l'opinion du peuple, des oeuvres de Dieu; alors Dieu était contre les
Anglais, ils avaient été bien et loyalement battus; donc leur cause
était celle du Diable; dans les idées du temps, il n'y avait pas de
milieu. Cette conclusion, intolérable pour l'orgueil anglais, l'était
bien plus encore pour un gouvernement d'évêques, comme celui de
l'Angleterre, pour le cardinal qui dirigeait tout.
[Note 404: «Elle disoit... que dame Jehane... estoit bonne.» Journal
du Bourgeois.]
Winchester avait pris les choses en main dans un état presque
désespéré. Glocester étant annulé en Angleterre, Bedford en France, il
se trouvait seul. Il avait cru tout entraîner en amenant le jeune roi
à Calais (23 avril), et les Anglais ne bougeaient pas. Il avait essayé
de les piquer d'honneur en lançant une ordonnance: «contre ceux qui
ont peur des enchantements de la Pucelle[405].» Cela n'eut aucun
effet. Le roi restait à Calais, comme un vaisseau échoué. Winchester
devenait éminemment ridicule. Après avoir réduit la croisade de Terre
sainte[406] à celle de Bohême, il s'en était tenu à la croisade de
Paris. Le belliqueux prélat, qui s'était fait fort d'officier en
vainqueur à Notre-Dame et d'y sacrer son pupille, trouvait tous les
chemins fermés; de Compiègne, l'ennemi lui barrait la route de
Picardie, de Louviers celle de Normandie. Cependant la guerre
traînait, l'argent s'écoulait[407], la croisade se perdait en fumée.
Le Diable apparemment s'en mêlait; le cardinal ne pouvait se tirer
d'affaire qu'en faisant le procès au Malin, en brûlant cette
diabolique Pucelle.
[Note 405: «Contra terrificatos incantationibus Puellæ.» Rymer, 2 mai,
12 décembre 1430.]
[Note 406: Projetée par Henri V. Voyez le tome précédent.]
[Note 407: Quoique le cardinal se fît donner beaucoup d'argent, il y
mettait aussi beaucoup du sien. Un chroniqueur assure que le
couronnement se fit _à ses frais_; il fit aussi sans doute les avances
nécessaires au procès. «... Magnificis _suis sumtibus_ in regem
Franciæ... coronari.» Hist. Croyland, contin., apud Gale, Angl.,
Script., I, 516.]
Il fallait l'avoir, la tirer des mains des Bourguignons. Elle avait
été prise le 23 mai; le 26, un message part de Rouen, au nom du
vicaire de l'inquisition, pour sommer le duc de Bourgogne et Jean de
Ligny de livrer cette femme suspecte de sorcellerie. L'inquisition
n'avait pas grande force en France; son vicaire était un pauvre moine,
fort peureux, un dominicain, et sans doute, comme les autres
Mendiants, favorable à la Pucelle. Mais il était à Rouen sous la
terreur du tout-puissant cardinal, qui lui tenait l'épée dans les
reins. Le cardinal venait de nommer capitaine de Rouen un homme
d'exécution, un homme à lui, lord Warwick, gouverneur d'Henri[408].
Warwick avait deux charges fort diverses à coup sûr, mais toutes deux
de haute confiance, la garde du roi et celle de l'ennemie du roi;
l'éducation de l'un, la surveillance du procès de l'autre.
[Note 408: Le petit Henri VI dit dans son ordonnance: Nous avons
choisi le comte de Warwick... «Ad nos erudiendum... in et de bonis
moribus, literatura, idiomate vario, nutritura et _facetia_...» Rymer,
t. IV, pars IV, 1 julii 1428.--Ce _molle atque facetum_ qu'Horace
attribue à Virgile, comme le don suprême de la grâce, semble un peu
étrange, appliqué, comme il l'est ici, au rude geôlier de la Pucelle.
Il semble au reste n'avoir guère été plus doux pour son élève; la
première chose qu'il stipule en acceptant la charge de gouverneur,
c'est le droit de _châtier_. V. les articles qu'il présenta au
conseil, Turner, II, 508.
V. commission pour faire revue du comte de Warwick, capitaine des
château, ville et pont de Rouen, et d'une lance à cheval, quatorze à
pied et quarante-cinq archers, pour la sûreté du château, etc.
_Archives du royaume, K. 63, 22 mars 1430_.]
La lettre du moine était une pièce de peu de poids; on fit écrire en
même temps l'Université. Il semblait difficile que les universitaires
aidassent de bon coeur un procès d'inquisition papale, au moment où
ils allaient guerroyer à Bâle contre le pape pour l'épiscopat.
Winchester lui-même, chef de l'épiscopat anglais, devait préférer un
jugement d'évêques, ou, s'il pouvait, faire agir ensemble évêques et
inquisiteurs. Or, il avait justement à sa suite et parmi ses gens, un
évêque très-propre à la chose, un évêque Mendiant qui vivait à sa
table, et qui assurément jugerait ou jurerait tant qu'on en aurait
besoin.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, n'était pas un homme sans mérite.
Né à Reims[409], tout près du pays de Gerson, c'était un docteur fort
influent de l'Université, un ami de Clémengis, qui nous assure qu'il
était «bon et bienfaisant[410].» Cette bonté ne l'empêcha pas d'être
un des plus violents dans le violent parti cabochien. Comme tel, il
fut chassé de Paris en 1413. Il y rentra avec le duc de Bourgogne,
devint évêque de Beauvais, et sous la domination anglaise, il fut élu
par l'Université conservateur de ses priviléges. Mais l'invasion de
la France du nord par Charles VII, en 1429, devint funeste à Cauchon;
il voulut retenir Beauvais dans le parti anglais, et fut chassé par
les habitants. Il ne s'amusa pas à Paris, près du triste Bedford, qui
ne pouvait payer le zèle; il alla où étaient la richesse et la
puissance, en Angleterre, près du cardinal Winchester. Il se fit
Anglais, il parla anglais. Winchester sentit tout le parti qu'il
pouvait tirer d'un tel homme; il se l'attacha en faisant pour lui
autant et plus qu'il n'avait pu jamais espérer. L'archevêque de Rouen
venait d'être transféré ailleurs; il le recommanda au pape pour ce
grand siége. Mais ni le pape ni le chapitre ne voulait de Cauchon;
Rouen, alors en guerre avec l'Université de Paris, ne pouvait prendre
pour archevêque un homme de cette Université. Tout fut suspendu;
Cauchon, en présence de cette magnifique proie, resta bouche béante,
espérant toujours que l'invincible cardinal écarterait les obstacles,
plein de dévotion en lui et n'ayant plus d'autre dieu.
[Note 409: Le bourguignon Chastellain l'appelle: «Très-noble et
solemnel clerc.»--Nous avons parlé au tome précédent de son extrême
dureté pour les gens d'église du parti contraire. V. sur Cauchon, Du
Boulay. Historia Univers. Parisiensis, V. 912.
V. le _Religieux de Saint-Denis, ms. Baluze, Bibl. royale_, tome
dernier, folio 176.]
[Note 410: V. aussi la lettre que Clémengis lui adresse, avec ce
titre: «Contractus amicitiæ mutuæ. Nicol. de Clemang. Epistolæ, II,
323.
Gallia Christiana, XI, 87-88.
«Litteraæ directæ Domino Summo Pontifici pro translatione D. Petri
Cauchon, episcopi Balvacensis, ad ecclesiam metropolitanam
Rothomagensem.» Rymer, t. IV, pars. IV, p. 152, 15 décembre 1429.
V. la Remontrance de Rouen contre l'Université. Chéruel, 167.]
Il se trouvait fort à point que la Pucelle avait été prise sur la
limite du diocèse de Cauchon, non pas, il est vrai, dans le diocèse
même, mais on espéra faire croire qu'il en était ainsi. Cauchon
écrivit donc, comme juge ordinaire, au roi d'Angleterre, pour réclamer
ce procès; et, le 12 juin, une lettre royale fit savoir à l'Université
que l'évêque et l'inquisiteur jugeraient ensemble et concurremment.
Les procédures de l'inquisition n'étaient pas les mêmes que celles des
tribunaux ordinaires de l'Église. Il n'y eut pourtant aucune
objection. Les deux justices voulant bien agir ainsi de connivence,
une seule difficulté restait; l'inculpée était toujours entre les
mains des Bourguignons.
L'Université se mit en avant; elle écrivit de nouveau au duc de
Bourgogne, à Jean de Ligny (14 juillet). Cauchon, dans son zèle, se
faisant l'agent des Anglais, leur courrier se chargea de porter
lui-même la lettre[411], et la remit aux deux ducs. En même temps il
leur fit une sommation comme évêque, à cette fin de lui remettre une
prisonnière sur laquelle il avait juridiction. Dans cet acte étrange,
il passe du rôle de juge à celui de négociateur, et fait des offres
d'argent; quoique cette femme ne puisse être considérée comme
prisonnière de guerre, le roi d'Angleterre donnera deux ou trois cents
livres de rente au bâtard de Vendôme, et à ceux qui la retiennent la
somme de six mille livres. Puis, vers la fin de la lettre il pousse
jusqu'à dix mille francs, mais il fait valoir cette offre: «Autant,
dit-il, qu'on donnerait pour un roi ou prince, selon la coutume de
France.»
[Note 411: Cauchon recevait des Anglais cent sols par jour. D'après sa
quittance (communiquée par M. Jules Quicherat, d'après le _ms. de la
Bibl. royale, Coll. Gaignière_, vol. IV).]
Les Anglais ne s'en fiaient pas tellement aux démarches de
l'Université et de Cauchon qu'ils n'employassent des moyens plus
énergiques. Le jour même où Cauchon présenta sa sommation, ou le
lendemain, le Conseil d'Angleterre interdit aux marchands anglais les
marchés des Pays-Bas (19 juillet), notamment celui d'Anvers, leur
défendant d'y acheter les toiles et les autres objets pour lesquels
ils échangeaient leur laine[412]. C'était frapper le duc de Bourgogne,
comte de Flandre, par un endroit bien sensible, par les deux grandes
industries flamandes, la toile et le drap; les Anglais n'allaient plus
acheter l'une et cessaient de fournir la matière à l'autre.
[Note 412: Rymer, t. IV, pars IV, p. 165, 19 julii 1430. Pour saisir
l'ensemble de l'espèce de guerre commerciale qui commençait entre la
jeune industrie anglaise et celle des Pays-Bas. V. les défenses
d'importer en Flandre les draps et laines filées d'Angleterre (1428,
1464, 1494), et enfin l'importation permise (1499), sous promesse de
réduire les droits sur la laine non travaillée que les Anglais
vendront aux Flamands à Calais. Rapport du jury sur l'industrie belge,
rédigé par M. Gachard, 1836.]
Tandis que les Anglais agissaient si vivement pour perdre la Pucelle,
Charles VII agissait-il pour la sauver? En rien, ce semble[413]; il
avait pourtant des prisonniers entre ses mains; il pouvait la
protéger, en menaçant de représailles. Récemment encore, il avait
négocié par l'entremise de son chancelier, l'archevêque de Reims; mais
cet archevêque et les autres politiques n'avaient jamais été bien
favorables à la Pucelle. Le parti d'Anjou-Lorraine, la vieille reine
de Sicile qui l'avait si bien accueillie, ne pouvait agir pour elle en
ce moment près du duc de Bourgogne. Le duc de Lorraine allait
mourir[414], on se disputait d'avance sa succession, et Philippe le
Bon soutenait un compétiteur de René d'Anjou, gendre et héritier du
duc de Lorraine.
[Note 413: Dans les lettres par lesquelles Charles VII accorde divers
priviléges aux Orléanais immédiatement après le siége, pas un mot de
la Pucelle; la délivrance de la ville est due «A la divine grâce, au
secours des habitants et à l'aide des gens de guerre.» Ordonnances,
XIII.--V. toutefois plus bas l'expédition de Xaintrailles.--M. de
L'Averdy ne justifie le roi que par des conjectures. M.
Berriat-Saint-Prix le trouve inexcusable, p. 239.]
[Note 414: Il mourut quelques mois après, le 25 janvier 1431.]
Ainsi, de toutes parts, ce monde d'intérêt et de convoitise se
trouvait contraire à la Pucelle, ou tout au moins indifférent. Le bon
Charles VII ne fit rien pour elle, le bon duc Philippe la livra. La
maison d'Anjou voulait la Lorraine, le duc de Bourgogne voulait le
Brabant; il voulait surtout la continuation du commerce flamand avec
l'Angleterre. Les petits aussi avaient leurs intérêts: Jean de Ligny
attendait la succession de Saint-Pol, Cauchon l'archevêché de Rouen.
En vain la femme de Jean de Ligny se jeta à ses pieds, elle le supplia
en vain de ne pas se déshonorer. Il n'était pas libre, il avait déjà
reçu de l'argent anglais[415]; il la livra, non il est vrai aux
Anglais directement, mais au duc de Bourgogne. Cette famille de Ligny
et de Saint-Pol, avec ses souvenirs de grandeur et ses ambitions
effrénées, devait poursuivre la fortune jusqu'au bout, jusqu'à la
Grève[416]. Celui qui livra la Pucelle semble avoir senti sa misère;
il fit peindre sur ses armes un chameau succombant sous le faix, avec
la triste devise inconnue aux hommes de coeur: «Nul n'est tenu à
l'impossible.»
[Note 415: La rançon fut payée avant le 20 octobre. Comme le prouve
l'une des pièces copiées par M. Mercier aux archives de
Saint-Martin-des-Champs. Note de l'abbé Dubois. Dissertation, éd.
Buchon, 1827, p. 217.
Le mausolée de la Toison d'or, Amst., 1689. p. 14. Histoire de
l'Ordre, IV, 27.]
[Note 416: V. tome VII, la mort du neveu de Jean de Ligny, le fameux
connétable de Saint-Pol, qui crut un moment se faire un État entre les
possessions des maisons de France et de Bourgogne, et fut décapité à
Paris en 1475.]
Que faisait cependant la prisonnière? Son corps était à Beaurevoir,
son âme à Compiègne; elle combattait d'âme et d'esprit pour le roi qui
l'abandonnait. Elle sentait que sans elle cette fidèle ville de
Compiègne allait périr et en même temps la cause du roi dans tout le
Nord. Déjà elle avait essayé d'échapper de la tour de Beaulieu. À
Beaurevoir, la tentation de fuir fut plus forte encore; elle savait
que les Anglais demandaient qu'on la leur livrât, elle avait horreur
de tomber entre leurs mains. Elle consultait ses saintes et n'en
obtenait d'autre réponse, sinon qu'il fallait souffrir, «qu'elle ne
serait point délivrée qu'elle n'eût vu le roi des Anglais.»--«Mais,
disait-elle en elle-même, Dieu laissera-t-il donc mourir ces pauvres
gens de Compiègne[417]?» Sous cette forme de vive compassion, la
tentation vainquit. Les saintes eurent beau dire, pour la première
fois elle ne les écouta point; elle se lança de la tour et tomba au
pied, presque morte. Relevée, soignée par les dames de Ligny, elle
voulait mourir et fut deux jours sans manger.
[Note 417: «Comme Dieu layra mourir ces bonnes gens de Compieigne, qui
ont esté et sont si loyaux à leur seigneur?» Interrogatoire du 14 mars
1431.]
Livrée au duc de Bourgogne, elle fut menée à Arras, puis au donjon de
Crotoy, qui depuis a disparu sous les sables. De là elle voyait la
mer, et parfois distinguait les dunes anglaises, la terre ennemie, où
elle avait espéré porter la guerre et délivrer le duc d'Orléans[418].
Chaque jour un prêtre prisonnier disait la messe dans la tour. Jeanne
priait ardemment, elle demandait et elle obtenait. Pour être
prisonnière, elle n'agissait pas moins; tant qu'elle était vivante, sa
prière perçait les murs et dissipait l'ennemi.
[Note 418: Interrogatoire du 12 mars 1431.]
Au jour même qu'elle avait prédit d'après une révélation de
l'archange, au 1er novembre, Compiègne fut délivrée. Le duc de
Bourgogne s'était avancé jusqu'à Noyon, comme pour recevoir l'outrage
de plus près et en personne. Il fut défait encore peu après à Germiny
(20 novembre). À Péronne, Xaintrailles lui offrit la bataille, et il
n'osa l'accepter.
Ces humiliations confirmèrent sans doute le duc dans l'alliance des
Anglais et le décidèrent à leur livrer la Pucelle. Mais la seule
menace d'interrompre le commerce y eût bien suffi. Le comte de
Flandre, tout chevalier qu'il se croyait et restaurateur de la
chevalerie, était au fond le serviteur des artisans et des marchands.
Les villes qui fabriquaient le drap, les campagnes qui filaient le
lin, n'auraient pas souffert longtemps l'interruption du commerce et
le chômage; une révolte eût éclaté.
Au moment où les Anglais eurent enfin la Pucelle et purent commencer
le procès, leurs affaires étaient bien malades. Loin de reprendre
Louviers, ils avaient perdu Châteaugaillard; La Hire, qui le prit par
escalade, y trouva Barbazan prisonnier, et déchaîna ce redouté
capitaine. Les villes tournaient d'elles-mêmes au parti de Charles
VII; les bourgeois chassaient les Anglais. Ceux de Melun, si près de
Paris, mirent leur garnison à la porte.
Pour enrayer, s'il se pouvait, dans cette descente si rapide des
affaires anglaises, il ne fallait pas moins qu'une grande et puissante
machine. Winchester en avait une à faire jouer, le procès et le sacre.
Ces deux choses devaient agir d'ensemble, ou plutôt c'était la même
chose; déshonorer Charles VII, prouver qu'il avait été mené au sacre
par une sorcière, c'était sanctifier d'autant le sacre d'Henri VI; si
l'un était reconnu pour l'oint du Diable, l'autre devenait l'oint de
Dieu.
Henri entra à Paris le 2 décembre[419]. Dès le 21 novembre, on avait
fait écrire l'Université à Cauchon pour l'accuser de lenteur et prier
le roi de commencer le procès. Cauchon n'avait nulle hâte, il lui
semblait dur apparemment de commencer la besogne, quand le salaire
était encore incertain. Ce ne fut qu'un mois après qu'il se fit donner
par le chapitre de Rouen l'autorisation de procéder en ce
diocèse[420]. À l'instant (3 janvier 1431), Winchester rendit une
ordonnance où il faisait dire au roi «qu'ayant été de ce requis par
l'évêque de Beauvais, exhorté par sa chère fille de l'Université de
Paris, il commandait aux gardiens de _conduire_ l'inculpée à
l'évêque[421].» Il était dit _conduire_, on ne remettait pas la
prisonnière au juge ecclésiastique, on la prêtait seulement, «sauf à
la reprendre si elle n'était convaincue.» Les Anglais ne risquaient
rien, elle ne pouvait échapper à la mort; si le feu manquait, il
restait le fer.
[Note 419: La route de Picardie étant trop dangereuse, on le fit
passer par Rouen. Dans sa lettre datée de Rouen, 6 novembre 1430, il
donne pouvoir au chancelier de France de différer la rentrée du
Parlement: «Considérant que les chemins sont très-dangereux et
périlleux...»--Autre lettre datée de Paris, 13 novembre, par laquelle
il donne un nouveau délai. Ordonnances, XIII, 159.]
[Note 420: Le chapitre ne s'y décida qu'après une délibération
solennelle. «Vocentur ad deliberandum super petitis per D. episcopum
Belvacensem et compareant sub poena pro quolibet deficiente amittendi
omnes distributiones per octo dies... Assertiones pro quadam muliere
in carceribus detenta... eidem in gallico exponantur et caritative
moneatur...» _Archives de Rouen, reg. capitulaires, 14-15 avril 1451,
fol. 98 (communiqué par M. Chéruel)_.]
[Note 421: Notices des mss.]
Le 9 janvier 1431, Cauchon ouvrit la procédure à Rouen. Il fit siéger
près de lui le vicaire de l'inquisition, et débuta par tenir une sorte
de consultation avec huit docteurs licenciés ou maîtres ès-arts de
Rouen. Il leur montra les informations qu'il avait recueillies sur la
Pucelle. Ces informations prises d'avance par les soins des ennemis de
l'accusée, ne parurent pas suffisantes aux légistes rouennais; elles
l'étaient si peu en effet que le procès, d'abord défini d'après ces
mauvaises données, _procès de magie_, devint un _procès d'hérésie_.
Cauchon, pour se concilier ces Normands récalcitrants, pour les rendre
moins superstitieux sur la forme des procédures, nomma l'un d'eux,
Jean de la Fontaine, conseiller examinateur. Mais il réserva le rôle
le plus actif, celui de promoteur du procès, à un certain Estivet, un
de ses chanoines de Beauvais, qui l'avait suivi. Il trouva moyen de
perdre un mois dans ces préparatifs[422]; mais enfin le jeune roi
ayant été ramené à Londres (9 février), Winchester, tranquille de ce
côté, revint vivement au procès; il ne se fia à personne pour en
surveiller la conduite, il crut avec raison que l'oeil du maître vaut
mieux, et s'établit à Rouen pour voir instrumenter Cauchon.
[Note 422: Le 13 janvier, Cauchon assemble quelques abbés, docteurs et
licenciés, et leur dit qu'on peut extraire des informations déjà
prises quelques articles sur lesquels on interrogera l'accusée. Dix
jours sont employés à faire ce petit extrait; il est approuvé le 23,
et Cauchon charge le normand Jean de la Fontaine, licencié en droit
canonique, de faire cet interrogatoire préliminaire, sorte
d'instruction préparatoire, d'enquête sur vie et moeurs par laquelle
commençaient les procès ecclésiastiques. Notices des mss.]
La première chose était de s'assurer du moine qui représentait
l'inquisition. Cauchon, ayant assemblé ses assesseurs, prêtres
normands et docteurs de Paris, dans la maison d'un chanoine, manda le
dominicain et le somma de s'adjoindre à lui. Le moinillon répondit
timidement que «si ses pouvoirs étaient jugés suffisants, il ferait ce
qu'il devait faire.» L'évêque ne manqua pas de déclarer les pouvoirs
bien suffisants. Alors le moine objecta encore «qu'il voudrait bien
s'abstenir, tant pour le scrupule de la conscience que pour la sûreté
du procès;» que l'évêque devrait plutôt lui substituer quelqu'un
jusqu'à ce qu'il fût bien sûr que ses pouvoirs suffisaient.
Il eut beau dire, il ne put échapper, il jugea bon gré, mal gré. Ce
qui sans doute, après la peur, aida à le retenir, c'est que Winchester
lui fit allouer vingt sols d'or pour ses peines[423]. Le moine
mendiant n'avait peut-être vu jamais tant d'or dans sa vie.
[Note 423: V. la quittance dans les pièces copiées par M. Mercier aux
archives de Saint-Martin-des-Champs. Note de l'abbé Dubois,
Dissertation, éd. Buchon, 1827, p. 219.]