Ce n'était pas l'avis de la Pucelle; ses voix lui disaient de ne pas

aller plus avant que Saint-Denis. La ville des sépultures royales

était, comme celle du sacre, une ville sainte; au delà, elle

pressentait quelque chose sur quoi elle n'avait plus d'action. Charles

VII eût dû penser de même. Cette inspiration de sainteté guerrière,

cette poésie de croisade qui avait ému les campagnes, n'y avait-il pas

danger à la mettre en face de la ville raisonneuse et prosaïque, du

peuple moqueur, des scolastiques et des cabochiens?

L'entreprise était imprudente. Une telle ville ne s'emporte pas par un

coup de main; on ne la prend que par les vivres; or les Anglais

étaient maîtres de la Seine par en haut et par en bas. Ils étaient en

force, et soutenus par bon nombre d'habitants qui s'étaient compromis

pour eux. On faisait d'ailleurs courir le bruit que les Armagnacs

venaient détruire, raser la ville.

Les Français emportèrent néanmoins un boulevard. La Pucelle descendit

dans le premier fossé; elle franchit le dos d'âne qui séparait ce

fossé du second. Là, elle s'aperçut que ce dernier, qui ceignait les

murs, était rempli d'eau. Sans s'inquiéter d'une grêle de traits qui

tombaient autour d'elle, elle cria qu'on apportât des fascines, et

cependant de sa lance elle sondait la profondeur de l'eau. Elle était

là presque seule, en butte à tous les traits; il en vint un qui lui

traversa la cuisse. Elle essaya de résister à la douleur et resta pour

encourager les troupes à donner l'assaut. Enfin, perdant beaucoup de

sang, elle se retira à l'abri dans le premier fossé; jusqu'à dix ou

onze heures du soir, on ne put la décider à revenir. Elle paraissait

sentir que cet échec solennel sous les murs même de Paris devait la

perdre sans ressource.

Quinze cents hommes avaient été blessés dans cette attaque, qu'on

l'accusait à tort d'avoir conseillée. Elle revint, maudite des siens

comme des ennemis. Elle ne s'était pas fait scrupule de donner

l'assaut le jour de la Nativité de Notre-Dame (8 septembre); la pieuse

ville de Paris en avait été fort scandalisée[375].

[Note 375: Ici la violence du Bourgeois est amusante: «Estoient pleins

de si grant maleur et de si malle créance, que, pour le dit d'une

créature qui estoit en forme de femme avec eulx, qu'on nommoit la

Pucelle (que c'estoit? Dieu le scet), le jour de la Nativité

Notre-Dame firent conjuration... de celui jour pour assaillir

Paris...» Journal.]

La cour de Charles VII l'était encore plus. Les libertins, les

politiques, les dévots aveugles de la lettre, ennemis jurés de

l'esprit, tous se déclarent bravement contre l'esprit, le jour où il

semble faiblir. L'archevêque de Reims, chancelier de France, qui

n'avait jamais été bien pour la Pucelle, obtint, contre son avis, que

l'on négocierait. Il vint à Saint-Denis demander une trêve; peut-être

espérait-il en secret gagner le duc de Bourgogne, alors à Paris.

Mal voulue, mal soutenue, la Pucelle fit pendant l'hiver les siéges de

Saint-Pierre le Moustier et de la Charité. Au premier, presque

abandonnée[376], elle donna pourtant l'assaut et emporta la ville. Le

siége de la Charité traîna, languit, et une terreur panique dispersa

les assiégeants.

[Note 376: Lorsqu'on eut sonné la retraite, Daulon aperçut la Pucelle

à l'écart avec les siens: «Et lui demanda ce qu'elle faisoit là ainsi

seule, pour quoy elle ne se retyroit comme les autres; laquelle après

ce qu'elle eust osté sa salade de dessus sa tête, lui respondit

qu'elle n'estoit point seule, et que encore avoit-elle en sa

compaignie cinquante mille de ses gens, et que d'illec ne se

partiroit, jusque ad ce qu'elle eût prinse ladite ville. Il dict il

qui parle que à celle heure, quelque chose qu'elle dict, n'avoit pas

avec elle plus de quatre ou cinq hommes.» Déposition de Daulon.]

Cependant les Anglais avaient décidé le duc de Bourgogne à les aider

sérieusement. Plus il les voyait faibles, plus il avait l'espoir de

garder les places qu'il pourrait prendre en Picardie. Les Anglais,

qui venaient de perdre Louviers, se mettaient à sa discrétion. Ce

prince, le plus riche de la chrétienté, n'hésitait plus à mettre de

l'argent et des hommes dans une guerre dont il espérait avoir le

profit. Pour quelque argent, il gagna le gouverneur de Soissons. Puis

il assiégea Compiègne, dont le gouverneur était aussi un homme fort

suspect. Mais les habitants étaient trop compromis dans la cause de

Charles VII pour laisser livrer leur ville. La Pucelle vint s'y jeter.

Le jour même, elle fit une sortie et faillit surprendre les

assiégeants. Mais ils furent remis en un moment et poussèrent vivement

les assiégés jusqu'au boulevard, jusqu'au pont. La Pucelle, restée en

arrière pour couvrir la retraite, ne put rentrer à temps, soit que la

foule obstruât le pont, soit qu'on eût déjà fermé la barrière. Son

costume la désignait; elle fut bientôt entourée, saisie, tirée à bas

de cheval. Celui qui l'avait prise, un archer picard, selon d'autres

le bâtard de Vendôme, la vendit à Jean de Luxembourg. Tous, Anglais,

Bourguignons, virent avec étonnement que cet objet de terreur, ce

monstre, ce diable, n'était après tout qu'une fille de dix-huit ans.

Qu'il en dût advenir ainsi, elle le savait d'avance; cette chose

cruelle était infaillible, disons-le, nécessaire. Il fallait qu'elle

souffrît. Si elle n'eût pas eu l'épreuve et la purification suprême,

il serait resté sur cette sainte figure des ombres douteuses parmi les

rayons; elle n'eût pas été dans la mémoire des hommes la Pucelle

d'Orléans.

Elle avait dit, en parlant de la délivrance d'Orléans et du sacre de

Reims: «C'est pour cela que je suis née.» Ces deux choses accomplies,

sa sainteté était en péril.

Guerre, sainteté, deux mots contradictoires; il semble que la sainteté

soit tout l'opposé de la guerre, qu'elle soit plutôt l'amour et la

paix. Quel jeune courage se mêlera aux batailles sans partager

l'ivresse sanguinaire de la lutte et de la victoire?... Elle disait à

son départ qu'elle ne voulait se servir de son épée pour tuer

personne. Plus tard, elle parle avec plaisir de l'épée qu'elle portait

à Compiègne, «excellente, dit-elle, pour frapper d'estoc et de

taille[377].» N'y a-t-il pas là l'indice d'un changement? la sainte

devenait un capitaine. Le duc d'Alençon dit qu'elle avait une

singulière aptitude pour l'arme moderne, l'arme meurtrière, celle de

l'artillerie. Chef de soldats indisciplinables, sans cesse affligée,

blessée de leurs désordres, elle devenait rude et colérique, au moins

pour les réprimer. Elle était surtout impitoyable pour les femmes de

mauvaise vie qu'ils traînaient après eux. Un jour, elle frappa de

l'épée de sainte Catherine, du plat de l'épée seulement, une de ces

malheureuses. Mais la virginale épée ne soutint pas le contact; elle

se brisa, et ne se laissa reforger jamais[378].

[Note 377: «Bonus ad dandum _de bonnes buffes et de bons torchons_.»

_Process. mss., 27 februarii 1431._]

[Note 378: V. la déposition du duc d'Alençon, et Jean Chartier.]

Peu de temps avant d'être prise, elle avait pris elle-même un partisan

bourguignon, Franquet d'Arras, un brigand exécré dans tout le Nord. Le

bailli royal le réclama pour le pendre. Elle le refusa d'abord,

pensant l'échanger; puis, elle se décida à le livrer à la

justice[379]. Il méritait cent fois la corde; néanmoins d'avoir livré

un prisonnier, consenti à la mort d'un homme, cela dut altérer, même

aux yeux des siens, son caractère de sainteté.

[Note 379: «Elle fut consentante de le faire mourir... pour ce qu'il

confessast estre meurtrier, larron et traistre.» Interrogatoire du 14

mars 1431.]

Malheureuse condition d'une telle âme tombée dans les réalités de ce

monde! elle devait chaque jour perdre quelque chose de soi. Ce n'est

pas impunément qu'on devient tout à coup riche, noble, honoré, l'égal

des seigneurs et des princes. Ce beau costume, ces lettres de

noblesse, ces grâces du roi, tout cela aurait sans doute à la longue

altéré sa simplicité héroïque. Elle avait obtenu pour son village

l'exemption de la taille, et le roi avait donné à l'un de ses frères

la prévôté de Vaucouleurs.

Mais le plus grand péril pour la sainte, c'était sa sainteté même, les

respects du peuple, ses adorations. À Lagny, on la pria de ressusciter

un enfant. Le comte d'Armagnac lui écrivit pour lui demander de

décider lequel des papes il fallait suivre[380]. Si l'on s'en

rapportait à sa réponse (peut-être falsifiée), elle aurait promis de

décider à la fin de la guerre, se fiant à ses voix intérieures pour

juger l'autorité elle-même.

[Note 380: Dans Berriat-Saint-Prix, p. 337, et dans Buchon, p. 539,

édition de 1838.]

Et pourtant ce n'était pas orgueil. Elle ne se donna jamais pour

sainte; elle avoua souvent qu'elle ignorait l'avenir. On lui demanda

la veille d'une bataille si le roi la gagnerait; elle dit qu'elle n'en

savait rien. À Bourges, des femmes la priant de toucher des croix et

des chapelets, elle se mit à rire et dit à la dame Marguerite, chez

qui elle logeait: «Touchez-les vous-même; ils seront tout aussi

bons[381].»

[Note 381: Déposition de Marguerite la Touroulde.]

C'était, nous l'avons dit, la singulière originalité de cette fille,

le bon sens dans l'exaltation. Ce fut aussi, comme on verra, ce qui

rendit ses juges implacables. Les scolastiques, les raisonneurs qui la

haïssaient comme inspirée, furent d'autant plus cruels pour elle,

qu'ils ne purent la mépriser comme folle, et que souvent elle fit

taire leurs raisonnements devant une raison plus haute.

Il n'était pas difficile de prévoir qu'elle périrait. Elle s'en

doutait bien elle-même. Dès le commencement, elle avait dit: «Il me

faut employer; je ne durerai qu'un an, ou guère plus.» Plusieurs fois,

s'adressant à son chapelain, frère Pasquerel, elle répéta: «S'il faut

que je meure bientôt, dites de ma part au roi, notre seigneur, qu'il

fonde des chapelles où l'on prie pour le salut de ceux qui seront

morts pour la défense du royaume[382].»

[Note 382: Déposition de frère Jean Pasquerel.]

Ses parents lui ayant demandé, quand ils la revirent à Reims, si elle

n'avait donc peur de rien: «Je ne crains rien, dit-elle, que la

trahison[383].»

[Note 383: Déposition de Spinal.]

Souvent, à l'approche du soir, quand elle était en campagne, s'il se

trouvait là quelque église, surtout de moines mendiants, elle y

entrait volontiers et se mêlait avec les petits enfants qu'on

préparait à la communion. Si l'on en croit une ancienne chronique, le

jour même qu'elle devait être prise, elle alla communier à l'église

Saint-Jacques de Compiègne, elle s'appuya tristement contre un des

piliers, et dit aux bonnes gens et aux enfants qui étaient là en grand

nombre: «Mes bons amis et mes chers enfants, je vous le dis avec

assurance, il y a un homme qui m'a vendue; je suis trahie et bientôt

je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi, je vous supplie; car

je ne pourrai plus servir mon roi ni le noble royaume de France.»

Il est probable que la Pucelle fut marchandée, achetée, comme on

venait d'acheter Soissons. Les Anglais en auraient donné tout l'or du

monde, dans un moment si critique, lorsque leur jeune roi débarquait

en France. Mais les Bourguignons voulaient l'avoir, et ils l'eurent;

c'était l'intérêt, non-seulement du duc, du parti bourguignon en

général, mais directement celui de Jean de Ligny, qui s'empressa

d'acheter la prisonnière.

Que la Pucelle fût tombée entre les mains d'un noble seigneur de la

maison de Luxembourg, d'un vassal du chevaleresque duc de

Bourgogne[384], du _bon_ duc, comme on disait, c'était une grande

épreuve pour la chevalerie du temps. Prisonnière de guerre, fille, si

jeune fille, vierge surtout, parmi de loyaux chevaliers, qu'avait-elle

à craindre[385]? On ne parlait que de chevalerie, de protection des

dames et damoiselles affligées; le maréchal Boucicaut venait de fonder

un ordre qui n'avait pas d'autre objet. D'autre part, le culte de la

Vierge, toujours en progrès dans le moyen âge, étant devenu la

religion dominante, la virginité semblait devoir être une sauvegarde

inviolable.

[Note 384: «Laquelle icelui duc alla voir au logis où elle estoit, et

parla à elle aucunes paroles, dont je ne suis mie bien recors, jà soit

ce que j'y estois présent.» Monstrelet.--V. ce que j'ai dit plus haut

sur l'influence des femmes au moyen âge, sur Héloïse, sur Blanche de

Castille, sur Laure, etc., et particulièrement le discours lu à

l'Institut: _Sur l'Éducation des femmes et sur les écoles religieuses

dans les âges chrétiens_ (mai 1838).

«Font à sçavoir les treize chevaliers compaignons, portans en leur

devise l'escu verd à la Dame blanche, premièrement, pourceque tout

chevalier est tenu de droict de vouloir garder et défendre l'honneur,

l'estat, les biens, la renommée et la louange de toutes dames et

damoiselles, etc.» Livre des Faicts du maréchal de Boucicaut.]

[Note 385: Les fêtes de la Vierge vont toujours se multipliant:

Annonciation, Présentation, Assomption, etc. Dans l'origine, sa fête

principale est la _Purification_; au XVe siècle, elle a si peu besoin

d'être purifiée, que la Conception _immaculée_ triomphe de toute

opposition et devient presque un dogme. M. Didron a remarqué que la

Vierge, d'abord vieille dans les peintures des catacombes, rajeunit

peu à peu dans le moyen âge. V. son Iconographie chrétienne. Dès le

XVIIe siècle, la Vierge perd beaucoup; on se moqua de l'ambassadeur du

roi d'Espagne, qui, de la part du roi son maître, demandait à Louis

XIV d'admettre la Conception _immaculée_.]

Pour expliquer ce qui va suivre, il faut faire connaître le désaccord

singulier qui existait alors entre les idées et les moeurs, il faut,

quelque choquant que puisse être le contraste, placer en regard du

trop sublime idéal, en face de l'Imitation, en face de la Pucelle, les

basses réalités de l'époque; il faut (j'en demande pardon à la chaste

fille qui fait le sujet de ce récit) descendre au fond de ce monde de

convoitise et de concupiscence. Si nous ne le connaissions pas tel

qu'il fut, nous ne pourrions comprendre comment les chevaliers

livrèrent celle qui semblait la chevalerie vivante, comment, sous ce

règne de la Vierge, la Vierge apparut pour être méconnue si

cruellement.

La religion de ce temps-là, c'est moins la Vierge que la femme; la

chevalerie, c'est celle du petit Jehan de Saintré[386]; seulement le

roman est plus chaste que l'histoire.

[Note 386: V. le tome V et Renaissance, Introduction.]

Les princes donnent l'exemple. Charles VII reçoit Agnès en présence de

la mère de sa femme, de la vieille reine de Sicile; mère, femme,

maîtresse, il les mène avec lui, tout le long de la Loire, en douce

intelligence.

Les Anglais, plus sérieux, ne veulent d'amour que dans le mariage;

Glocester épouse Jacqueline; parmi les dames de Jacqueline, il en

remarque une, belle et spirituelle, il l'épouse aussi[387].

[Note 387: Selon quelques-uns, cette dame était déjà sa maîtresse;

quoi qu'il en soit, le fait de la bigamie est incontestable.]

Mais la France, mais l'Angleterre, en cela comme en tout, le cèdent

de beaucoup à la Flandre[388], au comte de Flandre, au grand-duc de

Bourgogne. La légende expressive des Pays-Bas est celle de la fameuse

comtesse qui mit au monde trois cent soixante-cinq enfants. Les

princes du pays, sans aller jusque-là, semblent du moins essayer

d'approcher. Un comte de Clèves a soixante-trois bâtards. Jean de

Bourgogne, évêque de Cambrai, officie pontificalement avec ses

trente-six bâtards et fils de bâtards qui le servent à l'autel.

[Note 388: J'ai caractérisé déjà cette grasse et molle Flandre. J'ai

dit comment, avec sa coutume féminine, elle a sans cesse passé d'un

maître à l'autre, convolé de mari en mari. Les Flamands ont souvent

fait comme la Flandre. Les divorces sont communs en ce pays

(Quételet). Sous ce point de vue, l'histoire de Jacqueline est fort

curieuse; la vaillante comtesse aux quatre maris, qui défendit ses

domaines contre le duc de Bourgogne, ne se garda pas si bien

elle-même. Elle finit par troquer la Hollande contre un dernier époux.

Retirée avec lui dans un vieux donjon, elle s'amusait, dit-on, tout en

tirant au perroquet, à jeter dans les fossés des cruches, bien vidées,

par-dessus sa tête. On assure qu'une de ces cruches retirées des

fossés portait une inscription de quatre vers, dont voici le sens:

«Sachez que dame Jacqueline, ayant bu une seule fois dans cette

cruche, la jeta par-dessus sa tête dans le fossé, où elle disparut.»

Reiffenberg, notes sur Barante, IV, 396. Voir les Archives du nord de

la France, t. IV, 1re livraison (d'après un _ms. de la Bibl. de

l'Université de Louvain_), et le travail que prépare M. Van

Ertborn.--Le 1er décembre 1434, Jacqueline fit exposer les causes de

nullité de son mariage avec le duc de Brabant: «Doudit mariage et

alliance sentoit sa conscience bléchie, se estoit confessiée et l'en

avoit estet baillie absolution, moyennant XII CT. couronnes à donner

en amonsnes et en penance de corps que elle avoit accomplit.»

Particularités curieuses sur Jacqueline de Bavière, p. 76, in-8º,

Mons, 1838.

Art de vérifier les dates, Hollande, ann. 1276, III, 184.

Ibidem, Clèves, III, 184. La partie relative aux Pays-Bas est, comme

on le sait maintenant, du chanoine Ernst, le savant auteur de

l'Histoire du Limbourg, récemment éditée par M. Lavalleye (Liége,

1837).

Reiffenberg, Histoire de la Toison d'or, p. XXV de l'introduction.

V. particulièrement _Archives de Lille, chambre des comptes,

inventaire, t. VIII._

Reiffenberg, _Histoire de la Toison d'or_, introd. p. XXV.]

Philippe le Bon n'eut que seize bâtards[389], mais il n'eut pas moins

de vingt-sept femmes, trois légitimes et vingt-quatre maîtresses. Dans

ces tristes années de 1429 et 1430, pendant cette tragédie de la

Pucelle, il était tout entier à la joyeuse affaire de son troisième

mariage. Cette fois, il épousait une infante de Portugal, Anglaise par

sa mère, Philippa de Lancastre[390]. Aussi les Anglais eurent beau lui

donner le commandement de Paris[391], ils ne purent le retenir; il

avait hâte de laisser ce pays de famine, de retourner en Flandre, d'y

recevoir sa jeune épousée. Les actes, les cérémonies, les fêtes,

célébrées, interrompues, reprises, remplirent des mois entiers. À

Bruges surtout, il y eut des galas inouïs, de fabuleuses

réjouissances, des prodigalités insensées, à ruiner tous les

seigneurs; et les bourgeois les éclipsaient. Les dix-sept nations qui

avaient leurs comptoirs à Bruges y étalèrent les richesses du monde.

Les rues étaient tendues de beaux et doux tapis de Flandre. Pendant

huit jours et huit nuits coulaient les vins à flots, les meilleurs;

un lion de pierre versait le vin du Rhin; un cerf celui de Beaune; une

licorne, aux heures des repas, lançait l'eau de rose et le

malvoisie[392].

[Note 389: Il reste je ne sais combien de lettres et d'actes de cet

excellent prince, relativement aux nourritures de bâtards, pensions de

mères et nourrices, etc.]

[Note 390: Le père était le brave bâtard Jean Ier qui venait de fonder

en Portugal une nouvelle dynastie, comme le bâtard Transtamare en

Castille. C'était le beau temps des bâtards. L'habile et hardi Dunois

avait déclaré à douze ans qu'il n'était pas fils du riche et ridicule

Canny, qu'il ne voulait pas de sa succession, qu'il s'appelait «le

bâtard d'Orléans.»]

[Note 391: Les Anglais semblent y avoir été forcés: «Fut par les

Parisiens requis au duc de Bourgogne qu'il lui plût à entreprendre le

gouvernement de Paris.» Monstrelet.]

[Note 392: Monstrelet.]

Mais la splendeur de la fête flamande, c'étaient les Flamandes, les

triomphantes beautés de Bruges, telles que Rubens les a peintes dans

sa Madeleine de la Descente de croix. La Portugaise ne dut pas prendre

plaisir à voir ses nouvelles sujettes. Déjà l'Espagnole Jeanne de

Navarre s'était dépitée en les voyant, et elle avait dit malgré elle:

«Je ne vois ici que des reines[393].»

[Note 393: V. t. IV.]

Le jour de son mariage (10 janvier 1430), Philippe le Bon institua

l'ordre de la Toison d'or[394], «conquise par Jason,» et il prit la

conjugale et rassurante devise: «Autre n'auray.»

[Note 394: L'allégorisme absurde du XVe siècle crut voir dans l'ordre

de la Toison le triomphe des drapiers de Flandre. Il n'y avait

pourtant pas moyen de s'y tromper. Le galant fondateur joignait à la

toison un collier de pierres à feu, avec ce mot: «Ante ferit quam

flamma micat.» On y chercha vingt sens; il n'y en a qu'un. La

Jarretière d'Angleterre avec sa devise prude, la Rose de Savoie, ne

sont pas plus obscures.]

La nouvelle épouse s'y fia-t-elle? cela est douteux. Cette toison de

Jason, ou de Gédéon[395] (comme l'Église se hâta de la baptiser),

était, après tout, la toison d'_or_, elle rappelait ces flots dorés,

ces ruisselantes chevelures d'or que van Eyck, le grand peintre de

Philippe le Bon[396], jette amoureusement sur les épaules de ses

saintes. Tout le monde vit dans l'ordre nouveau le triomphe de la

beauté blonde, de la beauté jeune, florissante du Nord, en dépit des

sombres beautés du Midi. Il semblait que le prince flamand, consolant

les Flamandes, leur adressait ce mot à double entente: «Autre

n'auray.»

[Note 395: «Plus tard encore, le prince vieillissant, on fit de Jason

_Josué_.» Reiffenberg.]

[Note 396: Il fut valet de chambre, puis conseiller de Philippe le

Bon. Il faisait partie de l'ambassade qui alla chercher l'infante

Isabelle en Portugal. V. la relation dans Gachard.]

Sous ces formes chevaleresques, gauchement imitées des romans,

l'histoire de la Flandre en ce temps n'en est pas moins comme une

fougueuse kermesse, joyeuse et brutale. Sous prétexte de tournois, de

pas d'armes, de banquets de la Table ronde, ce ne sont que

galanteries, amours faciles et vulgaires, interminables

bombances[397]. La vraie devise de l'époque est celle que le sire de

Ternant osa prendre aux joutes d'Arras: «Que j'aie de mes désirs

assouvissance, et jamais d'autre bien!»

[Note 397: La fête des _mangeurs et buveurs_ a été célébrée encore

cette année (1841) à Dilbeck et Zelick. On y donne en prix une dent

d'argent au meilleur mangeur, un robinet d'argent au meilleur buveur.]

Ce qui pouvait surprendre, c'est que parmi les fêtes folles, les

magnificences ruineuses, les affaires du comte de Flandre semblaient

n'en aller que mieux. Il avait beau donner, perdre, jeter, il lui en

venait toujours davantage. Il allait grossissant et s'arrondissant de

la ruine générale. Il n'y eut d'obstacle qu'en Hollande; mais il

acquit sans grande peine les positions dominantes de la Somme et de la

Meuse, Namur, Péronne. Les Anglais, outre Péronne, lui mirent entre

les mains Bar-sur-Seine, Auxerre, Meaux, les avenues de Paris, enfin

Paris même.

Bonheur sur bonheur; la fortune allait le chargeant et le

surchargeant. Il n'avait pas le temps de respirer. Elle fit tomber au

pouvoir d'un de ses vassaux la Pucelle, ce précieux gage que les

Anglais auraient acheté à tout prix. Et au même moment, sa situation

se compliquant d'un nouveau bonheur, la succession du Brabant

s'ouvrit, mais il ne pouvait la recueillir s'il ne s'assurait de

l'amitié des Anglais.

Le duc de Brabant parlait de se remarier, de se faire des héritiers.

Il mourut à point pour le duc de Bourgogne[398]. Celui-ci avait à peu

près tout ce qui entoure le Brabant, je veux dire la Flandre, le

Hainaut, la Hollande, Namur et le Luxembourg. Il lui manquait la

province centrale, la riche Louvain, la dominante Bruxelles. La

tentation était forte. Aussi ne fit-il aucune attention aux droits de

sa tante[399], de laquelle pourtant il tenait les siens; il immola

même les droits de ses pupilles, son propre honneur, sa probité de

tuteur[400]. Il mit la main sur le Brabant. Pour le garder, pour

terminer les affaires de Hollande et de Luxembourg, pour repousser les

Liégeois qui venaient assiéger Namur, il fallait rester bien avec les

Anglais, c'est-à-dire livrer la Pucelle.

[Note 398: Mort le 4 août, selon l'Art de vérifier les dates, le 8

selon Meyer. Il négociait avec René d'Anjou, héritier de Lorraine,

pour épouser sa fille.]

[Note 399: Marguerite de Bourgogne, comtesse de Hainaut, fille de

Philippe le Hardi et de Marguerite de Flandre, par laquelle l'héritage

féminin de Brabant était venu dans la maison de Bourgogne.]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 15 / 23 段