Et se tournant vers son chapelain: «Venez demain à la pointe du jour
et ne me quittez pas; j'aurai beaucoup à faire; il sortira du sang de
mon corps; je serai blessée au-dessus du sein...»
[Note 353: «Vos fuistis in vestro consilio, et ego in meo.» Déposition
du confesseur de la Pucelle.]
Le matin, son hôte essaya de la retenir. «Restez, Jeanne, lui dit-il;
mangeons ensemble ce poisson qu'on vient de pêcher.»--«Gardez-le,
dit-elle gaiement; gardez-le jusqu'à ce soir, lorsque je repasserai le
pont après avoir pris les Tournelles: je vous amènerai un _Godden_ qui
en mangera sa part[354].»
[Note 354: _Dépos. de Colette, femme du trésorier Milet, chez lequel
elle logeait._]
Elle chevaucha ensuite avec une foule d'hommes d'armes et de bourgeois
jusqu'à la porte de Bourgogne. Mais le sire de Gaucourt, grand maître
de la maison du roi, la tenait fermée. «Vous êtes un méchant homme,
lui dit Jeanne; que vous le vouliez ou non, les gens d'armes vont
passer.» Gaucourt sentit bien que devant ce flot de peuple exalté sa
vie ne tenait qu'à un fil; d'ailleurs ses gens ne lui obéissaient
plus. La foule ouvrit la porte et en força une autre à côté.
Le soleil se levait sur la Loire au moment où tout ce monde se jeta
dans les bateaux. Toutefois, arrivés aux Tournelles, ils sentirent
qu'il fallait de l'artillerie, et ils allèrent en chercher dans la
ville. Enfin ils attaquèrent le boulevard extérieur qui couvrait la
bastille. Les Anglais se défendaient vaillamment[355]. La Pucelle,
voyant que les assaillants commençaient à faiblir, se jeta dans le
fossé, prit une échelle, et elle l'appliquait au mur, lorsqu'un trait
vint la frapper entre le col et l'épaule. Les Anglais sortaient pour
la prendre; mais on l'emporta. Éloignée du combat, placée sur l'herbe
et désarmée, elle vit combien sa blessure était profonde; le trait
ressortait par derrière; elle s'effraya et pleura[356]... Tout à coup,
elle se relève; ses saintes lui avaient apparu; elle éloigne les gens
d'armes qui croyaient _charmer_ la blessure par des paroles; elle ne
voulait pas guérir, disait-elle, contre la volonté de Dieu. Elle
laissa seulement mettre de l'huile sur la blessure et se confessa.
[Note 355: «Sembloit... qu'ils cuidassent estre immortels.» L'histoire
et discours au vray du siége.]
[Note 356: «Timuit, flevit... Apposuerunt oleum olivarum cum lardo.»
Notices des mss.]
Cependant rien n'avançait, la nuit allait venir. Dunois lui-même
faisait sonner la retraite. «Attendez encore, dit-elle, buvez et
mangez;» et elle se mit en prières dans une vigne. Un Basque avait
pris des mains de l'écuyer de la Pucelle son étendard, si redouté de
l'ennemi: «Dès que l'étendard touchera le mur, disait-elle, vous
pourrez entrer.--Il y touche.--Eh bien, entrez, tout est à vous.» En
effet, les assaillants, hors d'eux-mêmes, montèrent «comme par un
degré.» Les Anglais en ce moment étaient attaqués des deux côtés à la
fois.
Cependant les gens d'Orléans qui de l'autre bord de la Loire suivaient
des yeux le combat, ne purent plus se contenir. Ils ouvrirent leurs
portes et s'élancèrent sur le pont. Mais il y avait une arche rompue;
ils y jetèrent d'abord une mauvaise gouttière, et un chevalier de
Saint-Jean tout armé se risqua à passer dessus. Le pont fut rétabli
tant bien que mal. La foule déborda.
Les Anglais, voyant venir cette mer de peuple, croyaient que le monde
entier était rassemblé[357]. Le vertige les prit. Les uns voyaient
saint Aignan, patron de la ville, les autres, l'archange Michel[358].
Glasdale voulut se réfugier du boulevard dans la bastille par un petit
pont; ce pont fut brisé par un boulet; l'Anglais tomba et se noya,
sous les yeux de la Pucelle qu'il avait tant injuriée. «Ah!
disait-elle, que j'ai pitié de ton âme![359]» Il y avait cinq cents
hommes dans la bastille; tout fut passé au fil de l'épée.
[Note 357: C'est ce qu'ils dirent le soir même, quand ils furent
amenés à Orléans.]
[Note 358: Selon la tradition orléanaise, conservée par Le Maire
(Histoire d'Orléans), ce serait en mémoire de cette apparition que
Louis XI aurait institué l'ordre de Saint-Michel, avec la devise:
«Immensi tremor Oceani.» Néanmoins Louis XI n'en dit rien dans
l'ordonnance de fondation. Cette devise se rapporte sans doute
uniquement au célèbre pèlerinage: _In periculo maris._»]
[Note 359: «Clamando et dicendo: «Classidas, Classidas, _ren ty_, _ren
ty_ Regi coelorum! Tu me vocasti _putain_. Ego habeo magnam pietatem
de tua anima, et tuorum...»... Incepit flere fortiter pro anima ipsius
et aliorum submersorum.» Notices des mss.]
Il ne restait pas un Anglais au midi de la Loire. Le lendemain
dimanche, ceux du nord abandonnèrent leurs bastilles, leur artillerie,
leurs prisonniers, leurs malades. Talbot et Suffolk dirigeaient cette
retraite en bon ordre et fièrement. La Pucelle défendit qu'on les
poursuivît puisqu'ils se retiraient d'eux-mêmes. Mais avant qu'ils
s'éloignassent et perdissent de vue la ville, elle fit dresser un
autel dans la plaine, on y dit la messe, et, en présence de l'ennemi,
le peuple rendit grâce à Dieu (dimanche 8 mai)[360].
[Note 360: Le siége avait duré sept mois, du 12 octobre 1428 au 8 mai
1429. Dix jours suffirent à la Pucelle pour délivrer la ville; elle y
était entrée le 29 avril au soir. Le jour de la délivrance resta une
fête pour Orléans; cette fête commençait par l'éloge de Jeanne Darc,
une procession parcourait la ville, et au milieu marchait un jeune
garçon qui représentait la Pucelle.--Polluche, Essai hist. sur
Orléans, remarque 77. Lebrun de Charmette, II, 128.
Il n'est pas sûr que ce pamphlet soit de Gerson. Gersonii Opera, IV,
859.
«Je Christine, qui ay plouré XI ans en l'abbaye close, etc.» Raimond
Thomassy, Essai sur les écrits de Christine de Pisan, p. XLII.
Henrici de Gorckheim Propos. libr. duo, in Sibylla Francica, ed.
Goldast, 1606. V. les autres auteurs cités par Lebrun, II, 325, et
III, 7-9, 72.]
L'effet de la délivrance d'Orléans fut prodigieux. Tout le monde y
reconnut une puissance surnaturelle. Plusieurs la rapportaient au
diable, mais la plupart à Dieu; on commença à croire généralement que
Charles VII avait pour lui le bon droit.
Six jours après le siége, Gerson publia et répandit un traité où il
prouvait qu'on pouvait bien, sans offenser la raison, rapporter à Dieu
ce merveilleux événement. La bonne Christine de Pisan écrivit aussi
pour féliciter son sexe. Plusieurs traités furent publiés, plus
favorables qu'hostiles à la Pucelle, et par les sujets même du duc de
Bourgogne, allié des Anglais.
* * * * *
Charles VII devait saisir ce moment, aller hardiment d'Orléans à Reims
mettre la main sur la couronne. Cela semblait téméraire et n'en était
pas moins facile dans le premier effroi des Anglais. Puisqu'ils
avaient fait l'insigne faute de ne point sacrer encore leur jeune
Henri VI, il fallait les devancer. Le premier sacré devait rester roi.
C'était aussi une grande chose pour Charles VII de faire sa royale
chevauchée à travers la France anglaise, de prendre possession, de
montrer que partout en France le roi est chez lui.
La Pucelle était seule de cet avis, et cette folie héroïque était la
sagesse même. Les politiques, les fortes têtes du conseil, souriaient;
ils voulaient qu'on allât lentement et sûrement, c'est-à-dire qu'on
donnât aux Anglais le temps de reprendre courage. Ces conseillers
donnaient tous des avis intéressés. Le duc d'Alençon voulait qu'on
allât en Normandie, qu'on reconquît Alençon[361]. Les autres
demandèrent et obtinrent qu'on resterait sur la Loire, qu'on ferait le
siége des petites places; c'était l'avis le plus timide, et surtout
l'intérêt des maisons d'Orléans, d'Anjou, celui du Poitevin La
Trémouille, favori de Charles VII.
[Note 361: V. la déposition du duc d'Alençon. Le duc voulant différer
l'assaut, la Pucelle lui dit: «Ah! gentil duc, as-tu peur? ne sais-tu
pas que j'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf?» Notices
des mss.]
Suffolk s'était jeté dans Jargau; il y fut renfermé, forcé. Beaugency
fut pris aussi, avant que lord Talbot eût pu recevoir les secours du
régent que lui amenait sir Falstoff. Le connétable de Richemont, qui,
depuis longtemps, se tenait dans ses fiefs, vint avec ses Bretons,
malgré le roi, malgré la Pucelle, au secours de l'armée
victorieuse[362].
[Note 362: Tout cela est fort long dans le panégyrique de Richemont,
par Guillaume Gruel. Collection Petitot, t. VIII.]
Une bataille était imminente; Richemont venait pour en avoir
l'honneur. Talbot et Falstoff s'étaient réunis; mais, chose étrange
qui peint et l'état du pays et cette guerre toute fortuite, on ne
savait où trouver l'armée anglaise dans le désert de la Beauce, alors
couverte de taillis et de broussailles. Un cerf découvrit les
Anglais; poursuivi par l'avant-garde française, il alla se jeter dans
leurs rangs.
Les Anglais étaient en marche et n'avaient pas, comme à l'ordinaire,
planté leur défense de pieux. Talbot voulait seul se battre, enragé
qu'il était, depuis Orléans, d'avoir montré le dos aux Français; sir
Falstoff, au contraire, qui avait gagné la bataille des Harengs,
n'avait pas besoin d'une bataille pour se réhabiliter; il disait, en
homme sage, qu'avec une armée découragée il fallait rester sur la
défensive. Les gens d'armes français n'attendirent pas la fin de la
dispute; ils arrivèrent au galop et ne trouvèrent pas grande
résistance[363]. Talbot s'obstina à combattre, croyant peut-être se
faire tuer, et ne réussit qu'à se faire prendre. La poursuite fut
meurtrière, deux mille Anglais couvrirent la plaine de leurs corps. La
Pucelle pleurait à l'aspect de tous ces morts; elle pleura encore plus
en voyant la brutalité du soldat, et comme il traitait les prisonniers
qui ne pouvaient se racheter; l'un d'eux fut frappé si rudement à la
tête, qu'il tomba expirant; la Pucelle n'y tint pas, elle s'élança de
cheval, souleva la tête du pauvre homme, lui fit venir un prêtre, le
consola, l'aida à mourir[364].
[Note 363: Falstoff s'enfuit, comme les autres, et fut dégradé de
l'ordre de la Jarretière. Il était grand maître d'hôtel de Bedford. Sa
dégradation, dont il fut au reste bientôt relevé, fut probablement un
coup porté à Bedford.--V. Grafton, et le mémoire fameux que M.
Berbrager prépare pour réhabiliter Falstoff.]
[Note 364: «Tenendo eum in caput et consolando.» _Déposition de son
page, Louis de Contes._]
Après cette bataille de Patay (28 ou 29 juin), le moment était venu,
ou jamais, de risquer l'expédition de Reims. Les politiques voulaient
qu'on restât encore sur la Loire, qu'on s'assurât de Cosne et de la
Charité. Ils eurent beau dire cette fois; les voix timides ne
pouvaient plus être écoutées. Chaque jour affluaient des gens de
toutes les provinces qui venaient au bruit des miracles de la Pucelle,
ne croyaient qu'en elle et, comme elle, avaient hâte de mener le roi à
Reims. C'était un irrésistible élan de pèlerinage et de croisade.
L'indolent jeune roi lui-même finit par se laisser soulever à cette
vague populaire, à cette grande marée qui montait et poussait au nord.
Roi, courtisans, politiques, enthousiastes, tous ensemble, de gré ou
de force, les fols, les sages, ils partirent. Au départ, ils étaient
douze mille; mais le long de la route, la masse allait grossissant;
d'autres venaient, et toujours d'autres; ceux qui n'avaient pas
d'armures suivaient la sainte expédition en simples jacques, tout
gentilshommes qu'ils pouvaient être, comme archers, comme coutilliers.
L'armée partit de Gien le 28 juin, passa devant Auxerre sans essayer
d'y entrer; cette ville était entre les mains du duc de Bourgogne que
l'on ménageait. Troyes avait une garnison mêlée de Bourguignons et
d'Anglais; à la première apparition de l'armée royale, ils osèrent
faire une sortie. Il y avait peu d'apparence de forcer une grande
ville si bien gardée, et cela sans artillerie. Mais comment s'arrêter
à en faire le siége? Comment, d'autre part, avancer en laissant une
telle place derrière soi? l'armée souffrait déjà de la faim. Ne
valait-il pas mieux s'en retourner? Les politiques triomphaient.
Il n'y eut qu'un vieux conseiller armagnac, le président Maçon, qui
fût d'avis contraire, qui comprît que dans une telle entreprise la
sagesse était du côté de l'enthousiasme, que dans une croisade
populaire il ne fallait pas raisonner. «Quand le roi a entrepris ce
voyage, dit-il, il ne l'a pas fait pour la grande puissance des gens
d'armes, ni pour le grand argent qu'il eût, ni parce que le voyage lui
semblait possible; il l'a entrepris parce que Jeanne lui disait
d'aller en avant et de se faire couronner à Reims, qu'il y trouverait
peu de résistance, tel étant le bon plaisir de Dieu.»
La Pucelle, venant alors frapper à la porte du conseil, assura que
dans trois jours on pourrait entrer dans la ville. «Nous en
attendrions bien six, dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous
dites vrai.»--«Six? vous y entrerez demain[365]!»
[Note 365: _Déposition de Simon Charles._]
Elle prend son étendard; tout le monde la suit aux fossés; elle y
jette tout ce qu'on trouve, fagots, portes, tables, solives. Et cela
allait si vite, que les gens de la ville crurent qu'en un moment il
n'y aurait plus de fossés. Les Anglais commencèrent à s'éblouir, comme
à Orléans; ils croyaient voir une nuée de papillons blancs qui
voltigeaient autour du magique étendard. Les bourgeois, de leur côté,
avaient grand'peur, se souvenant que c'était à Troyes que s'était
conclu le traité qui déshéritait Charles VII; ils craignaient qu'on
ne fît un exemple de leur ville; ils se réfugiaient déjà aux églises;
ils criaient qu'il fallait se rendre. Les gens de guerre ne
demandaient pas mieux. Ils parlementèrent et obtinrent de s'en aller
avec tout ce qu'ils avaient.
_Ce qu'ils avaient_, c'était surtout des prisonniers, des Français.
Les conseillers de Charles VII qui dressèrent la capitulation
n'avaient rien stipulé pour ces malheureux. La Pucelle y songea seule.
Quand les Anglais sortirent avec leurs prisonniers garrottés, elle se
mit aux portes et s'écria: «Ô mon Dieu! ils ne les emmèneront pas!»
Elle les retint en effet, et le roi paya leur rançon.
Maître de Troyes le 9 juillet, il fit le 15 son entrée à Reims, et le
17 (dimanche) il fut sacré. Le matin même, la Pucelle mettant, selon
le précepte de l'Évangile, la réconciliation avant le sacrifice, dicta
une belle lettre pour le duc de Bourgogne; sans rien rappeler, sans
irriter, sans humilier personne, elle lui disait avec beaucoup de tact
et de noblesse: «Pardonnez l'un à l'autre de bon coeur, comme doivent
faire loyaux chrétiens.»
Charles VII fut oint par l'archevêque de l'huile de la Sainte-Ampoule
qu'on apporta de Saint-Remy. Il fut, conformément au rituel
antique[366], soulevé sur son siége par les pairs ecclésiastiques,
servi des pairs laïques et au sacre et au repas. Puis il alla à
Saint-Marcou toucher les écrouelles. Toutes les cérémonies furent
accomplies sans qu'il y manquât rien. Il se trouva le vrai roi, et le
seul, dans les croyances du temps. Les Anglais pouvaient désormais
faire sacrer Henri; ce nouveau sacre ne pouvait être, dans la pensée
des peuples, qu'une parodie de l'autre.
[Note 366: V. Varin, Archives de Reims, et mes Origines du droit, p.
155.
Un anonyme du XIIe siècle parle déjà de ce don transmis à nos rois par
S. Marculphe. Acta SS. ord. S. Bened., ed. Mabillon, t. VI. M. de
Reiffenberg donne la liste des auteurs qui en ont fait mention. (Notes
de son édition de Barante, t. IV, p. 261.)]
Au moment où le roi fut sacré, la Pucelle se jeta à genoux, lui
embrassant les jambes et pleurant à chaudes larmes. Tout le monde
pleurait aussi.
On assure qu'elle lui dit: «Ô gentil roi, maintenant est fait le
plaisir de Dieu, qui vouloit que je fisse lever le siége d'Orléans et
que je vous amenasse en votre cité de Reims recevoir votre saint
sacre, montrant que vous êtes vrai roi et qu'à vous doit appartenir le
royaume de France.»
La Pucelle avait raison; elle avait fait et fini ce qu'elle avait à
faire. Aussi, dans la joie même de cette triomphante solennité, elle
eut l'idée, le pressentiment peut-être de sa fin prochaine.
Lorsqu'elle entrait à Reims avec le roi et que tout le peuple venait
au-devant en chantant des hymnes: «Ô le bon et dévot peuple!
dit-elle... Si je dois mourir, je serais bien heureuse que l'on
m'enterrât ici!--Jeanne, lui dit l'archevêque, où croyez-vous donc
mourir?--Je n'en sais rien, où il plaira à Dieu... Je voudrais bien
qu'il lui plût que je m'en allasse garder les moutons avec ma soeur et
mes frères... Ils seraient si joyeux de me revoir!... J'ai fait du
moins ce que Notre-Seigneur m'avait commandé de faire.» Et elle rendit
grâce en levant les yeux au ciel. «Tous ceux qui la virent en ce
moment, dit la vieille chronique, crurent mieux que jamais que
c'estoit chose venue de la part de Dieu[367].»
[Note 367: Chronique de la Pucelle. Notices des mss., déposition de
Dunois.]
CHAPITRE IV
LE CARDINAL DE WINCHESTER.--PROCÈS ET MORT DE LA PUCELLE
1429-1431
Telle fut la vertu du sacre et son effet tout-puissant dans la France
du Nord, que dès lors l'expédition sembla n'être qu'une paisible prise
de possession, un triomphe, une continuation de la fête de Reims. Les
routes s'aplanissaient devant le roi, les villes ouvraient leurs
portes et baissaient leurs ponts-levis. C'était comme un royal
pèlerinage de la cathédrale de Reims à Saint-Médard de Soissons, à
Notre-Dame de Laon. S'arrêtant quelques jours dans chaque ville,
chevauchant à son plaisir, il entra dans Château-Thierry, dans
Provins, d'où, bien refait et reposé, il reprit vers la Picardie sa
promenade triomphale.
Y avait-il encore des Anglais en France? on eût pu vraiment en douter.
Depuis l'affaire de Patay, on n'entendait plus parler de Bedford. Ce
n'était pas que l'activité ou le courage lui manquât. Mais il avait
usé ses dernières ressources. On peut juger de sa détresse par un seul
fait qui en dit beaucoup; c'est qu'il ne pouvait plus payer son
parlement, que cette cour cessa tout service, et que l'entrée même du
jeune roi Henri ne put être, selon l'usage, écrite avec quelque détail
sur les registres, «parce que le parchemin manquait[368].»
[Note 368: «Ob defectum pergameni et eclipsim justitiæ.» Registre du
Parlement, cité dans la préface du t. XIII des Ordonnances, p.
LXVII.--«Pour escripre les plaidoieries et les arretz... plusieurs
fois a convenu par nécessité... que les greffiers... à leurs despens
aient acheté et paié le parchemin.» _Archives, Registres du Parlement,
samedi XXe jour de janvier 1431._]
Dans une telle situation, Bedford n'avait pas le choix des moyens. Il
fallut qu'il se remît à l'homme qu'il aimait le moins, à son oncle, le
riche et tout-puissant cardinal de Winchester. Mais celui-ci, non
moins avare qu'ambitieux, se faisait marchander et spéculait sur le
retard[369]. Le traité ne fut conclu que le 1er juillet, le
surlendemain de la défaite de Patay. Charles VII entrait à Troyes, à
Reims; Paris était en alarmes, et Winchester était encore en
Angleterre. Bedford, pour assurer Paris, appela le duc de Bourgogne.
Il vint en effet, mais presque seul; tout le parti qu'en tira le
régent, ce fut de le faire figurer dans une assemblée de notables, de
le faire parler, et répéter encore la lamentable histoire de la mort
de son père. Cela fait, il s'en alla, laissant pour tout secours à
Bedford quelques hommes d'armes picards; encore fallut-il qu'en retour
on lui engageât la ville de Meaux[370].
[Note 369: Dès le 15 juin, on presse des vaisseaux pour son passage;
les conditions auxquelles il veut bien aider le roi, son neveu, ne
sont réglées que le 18; le traité est du 1er juillet, et le 16, le
régent et le conseil de France en sont encore à prier Winchester de
venir et d'amener le roi au plus vite. V. tous ces actes dans Rymer.]
[Note 370: On lui donna en outre vingt mille livres, pour payement de
gens d'armes. _Archives, Trésor des chartes, J. 249, quittance du 8
juillet 1429._]
Il n'y avait d'espoir qu'en Winchester. Ce prêtre régnait en
Angleterre. Son neveu, le _protecteur_ Glocester, chef du parti de la
noblesse, s'était perdu à force d'imprudences et de folies. D'année en
année, son influence avait diminué dans le conseil; Winchester y
dominait et réduisait à rien le protecteur, jusqu'à rogner le salaire
du protectorat d'année en année[371]; c'était le tuer, dans un pays où
chaque homme est coté strictement au taux de son traitement.
Winchester, au contraire, était le plus riche des princes anglais, et
l'un des grands bénéficiers du monde. La puissance suivit l'argent,
comme il arrive. Le cardinal et les riches évêques de Cantorbéry,
d'York, de Londres, d'Ely, de Bath, constituaient le conseil; s'ils y
laissaient siéger des laïques, c'était à la condition qu'ils ne
diraient mot, et aux séances importantes on ne les appelait même pas.
Le gouvernement anglais, comme on pouvait le prévoir dès l'avénement
des Lancastre, était devenu tout épiscopal. Il y paraît aux actes de
ce temps. En 1429, le chancelier ouvre le Parlement par une sortie
terrible contre l'hérésie; le conseil dresse des articles contre les
nobles qu'il accuse de brigandage, contre les armées de serviteurs
dont ils s'entouraient, etc.[372].
[Note 371: Turner.]
[Note 372: Cette royauté des évêques se marque fortement dans un fait
très-peu connu. Les francs-maçons avaient été signalés dans un statut
de la troisième année d'Henri VI comme formant des associations
contraires aux lois, leurs chapitres annuels défendus, etc. En 1429,
lorsque l'influence du Protecteur Glocester fut annulée par celle de
son oncle, le cardinal, nous voyons l'archevêque de Cantorbéry former
une loge de francs-maçons et s'en déclarer le chef. The early History
of free masonry in England, by James Orchard Halliwell (1840), London,
p. 95.]
Pour porter au plus haut point la puissance du cardinal, il fallait
que Bedford fût aussi bas en France que l'était Glocester en
Angleterre, qu'il en fût réduit à appeler Winchester, et que celui-ci,
à la tête d'une armée, vînt faire sacrer Henri VI. Cette armée,
Winchester l'avait toute prête; chargé par le pape d'une croisade
contre les Hussites de Bohême, il avait sous ce prétexte engagé
quelques milliers d'hommes. Le pape lui avait donné l'argent des
indulgences pour les mener en Bohême; le conseil d'Angleterre lui
donna encore plus d'argent pour les retenir en France[373]. Le
cardinal, au grand étonnement des croisés, se trouva les avoir vendus;
il en fut deux fois payé, payé pour une armée qui lui servait à se
faire roi.
[Note 373: Rymer.]
Avec cette armée, Winchester devait s'assurer de Paris, y mener le
petit Henri, l'y sacrer. Mais ce sacre n'assurait la puissance du
cardinal qu'autant qu'il réussirait à décrier le sacre de Charles VII,
à déshonorer ses victoires, à le perdre dans l'esprit du peuple.
Contre Charles VII en France, contre Glocester en Angleterre, il
employa, comme on verra, un même moyen, fort efficace alors: un procès
de sorcellerie.
Ce fut seulement le 25 juillet, lorsque depuis neuf jours Charles VII
était bien et dûment sacré, que le cardinal entra avec son armée à
Paris. Bedford ne perdit pas un moment; il partit avec ces troupes
pour observer Charles VII[374]. Deux fois ils furent en présence, et
il y eut quelques escarmouches. Bedford craignait pour la Normandie;
il la couvrit, et pendant ce temps, le roi marcha sur Paris (août).
[Note 374: Le défi de Bedford «À Charles de Valois» est écrit dans la
langue dévote et dans les formes hypocrites qui caractérisent
généralement les actes de la maison de Lancastre: «Ayez pitié et
compassion du povre peuple chrestien... Prenez au pays de Brie aucune
place aux champs... Et lors, si vous voulez aucune chose offrir,
regardant au bien de la paix, nous laisserons et ferons tout ce que
bon prince catholique peut et doit faire.» Monstrelet.]