La sorcière avait dix-huit ans[325]; c'était une belle fille[326] et

fort désirable, assez grande de taille, la voix douce et pénétrante.

[Note 325: Elle déclara en février 1431 «qu'elle avait dix-neuf ans ou

environ.» Procès, interrog. du 21 février 1431, p. 54, éd. 1827. Vingt

témoins déposèrent dans le même sens. V. le résumé de tous les

témoignages dans M. Berriat Saint-Prix, p. 178-179.

Dépositions, Notices des mss., t. III, p. 373. M. Lebrun de Charmettes

voudrait en faire une beauté accomplie. L'Anglais Grafton au

contraire, dans son amusante fureur, dit: «Elle était si laide qu'elle

n'eut pas grand mal à rester pucelle (because of her foule face.)»

Grafton, p. 534.--Le portrait de Jeanne Darc qu'on trouve à la marge

d'une copie du Procès, n'est qu'un griffonnage du greffier. V. le

fac-simile des mss. de la Bibliothèque royale, dans la seconde édition

de M. Guido Goerres, Die Jungfrau von Orléans, 1841.

Philippus Bergam. De Claris Mulieribus, cap CLVII; d'après un seigneur

italien qui avait vu la Pucelle à la cour de Charles VII. Ibidem, p.

369.]

[Note 326: Mammas, quæ pulchræ erant.]

Elle se présenta humblement, «comme une pauvre petite

bergerette[327],» démêla au premier regard le roi, qui s'était mêlé

exprès à la foule des seigneurs, et quoiqu'il soutint d'abord qu'il

n'était pas le roi, elle lui embrassa les genoux. Mais, comme il

n'était pas sacré, elle ne l'appelait que dauphin: «Gentil dauphin,

dit-elle, j'ai nom Jehanne la Pucelle. Le Roi des cieux vous mande par

moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et vous

serez lieutenant du Roi des cieux, qui est roi de France.» Le roi la

prit alors à part, et après un moment d'entretien, tous deux

changèrent de visage; elle lui disait, comme elle l'a raconté depuis à

son confesseur: «Je te dis de la part de Messire, que tu es _vrai

héritier_ de France et _fils du roi_[328].»

[Note 327: «Paupercula bergereta...» _Déposition de Gaucourt, grand

maître de la maison du roi._]

[Note 328: Quinzième témoin. (Notices.) Selon un récit moins ancien,

mais très-vraisemblable, elle lui rappela une chose qu'il savait seul:

qu'un matin dans son oratoire il avait demandé à Dieu la grâce de

recouvrer son royaume, _s'il était l'héritier légitime_, sinon celle

de ne point périr ni de tomber en captivité; mais de pouvoir se

réfugier en Espagne ou en Écosse.--Il semble résulter des réponses, du

reste fort obscures, de la Pucelle à ses juges, que cette cour

astucieuse abusa de sa simplicité, et que pour la confirmer dans ses

visions, on fit jouer devant elle une sorte de Mystère où un ange

apportait la couronne. Sala, Exemples de hardiesse, ms. français de la

Bibl. royale, nº 180. Lebrun, t. I, p. 180-183.

Procès, p. 77, 94-95, 102-106, éd. 1827.]

Ce qui inspira encore l'étonnement et une sorte de crainte, c'est que

la première prédiction qui lui échappa se vérifia à l'heure même. Un

homme d'armes qui la vit et la trouva belle, exprima brutalement son

mauvais désir, en jurant le nom de Dieu à la manière des soldats:

«Hélas! dit-elle, tu le renies, et tu es si près de la mort!» Il tomba

à l'eau un moment après et se noya[329].

[Note 329: Notices.]

Ses ennemis objectaient qu'elle pouvait savoir l'avenir, mais le

savoir par inspiration du diable. On assembla quatre ou cinq évêques

pour l'examiner. Ceux-ci, qui sans doute ne voulaient pas se

compromettre avec les partis qui divisaient la cour, firent renvoyer

l'examen à l'Université de Poitiers. Il y avait dans cette grande

ville Université, Parlement, une foule de gens habiles.

L'archevêque de Reims, chancelier de France, présidant le conseil du

roi, manda des docteurs, des professeurs en théologie, les uns

prêtres, les autres moines, et les chargea d'examiner la Pucelle.

Les docteurs introduits et placés dans une salle, la jeune fille alla

s'asseoir au bout du banc et répondit à leurs questions. Elle raconta

avec une simplicité pleine de grandeur[330] les apparitions et les

paroles des anges. Un dominicain lui fit une seule objection, mais

elle était grave: «Jehanne, tu dis que Dieu veut délivrer le peuple de

France; si telle est sa volonté, il n'a pas besoin de gens d'armes.»

Elle ne se troubla point: «Ah! mon Dieu, dit-elle, les gens d'armes

batailleront, et Dieu donnera la victoire.»

[Note 330: «Magno modo.» _Déposition du frère Séguin._]

Un autre se montra plus difficile à contenter, c'était un frère

Séguin, Limousin, professeur de théologie à l'Université de Poitiers,

«bien aigre homme,» dit la chronique. Il lui demanda, dans son

français limousin, quelle langue parlait cette prétendue voix céleste.

Jeanne répondit avec un peu trop de vivacité: «Meilleure que la

vôtre.»--«Crois-tu en Dieu?» dit le docteur en colère. «Eh bien! Dieu

ne veut pas que l'on ajoute foi à tes paroles, à moins que tu ne

montres un signe. Elle répondit: «Je ne suis point venue à Poitiers

pour faire des signes ou miracles; mon signe sera de faire lever le

siége d'Orléans. Qu'on me donne des hommes d'armes, peu ou beaucoup,

et j'irai.»

Cependant, il en advint à Poitiers comme à Vaucouleurs, sa sainteté

éclata dans le peuple; en un moment tout le monde fut pour elle. Les

femmes, damoiselles et bourgeoises, allaient la voir chez la femme

d'un avocat du Parlement, dans la maison de laquelle elle logeait; et

elles revenaient tout émues. Les hommes mêmes y allaient; ces

conseillers, ces avocats, ces vieux juges endurcis, s'y laissaient

mener sans y croire, et quand ils l'avaient entendue, ils pleuraient,

tout comme les femmes[331], et disaient: «Cette fille est envoyée de

Dieu.»

[Note 331: «Plouroient à chaudes larmes.» Chronique de la Pucelle.]

Les examinateurs allèrent la voir eux-mêmes, avec l'écuyer du roi, et

comme ils recommençaient leur éternel examen, lui faisant de doctes

citations, et lui prouvant, par tous les auteurs sacrés, qu'on ne

devait pas la croire: «Écoutez, leur dit-elle, il y en a plus au livre

de Dieu que dans les vôtres... je ne sais ni A ni B; mais je viens de

la part de Dieu pour faire lever le siége d'Orléans et sacrer le

dauphin à Reims... Auparavant, il faut pourtant que j'écrive aux

Anglais, et que je les somme de partir. Dieu le veut ainsi. Avez-vous

du papier et de l'encre? Écrivez, je vais vous dicter[332]... À vous,

Suffort, Classidas et La Poule, je vous somme, de par le roi des

cieux, que vous vous en alliez en Angleterre[333]...» Ils écrivirent

docilement; elle avait pris possession de ses juges même.

[Note 332: Déposition du témoin oculaire Versailles.]

[Note 333: Cette lettre et les autres que la Pucelle a dictées sont

certainement authentiques. Elles ont un caractère héroïque que

personne n'eût pu feindre, une vivacité toute française, à la Henri

IV, mais deux choses de plus: naïveté, sainteté. V. ces lettres dans

Buchon, de Barante, Lebrun, etc.

Lenglet du Fresnoy, d'après le ms. de Jacques Gelu. De Puella

Aurelianensi, mss. lat. Bibl. Regiæ, nº 6199.]

Leur avis fut qu'on pouvait licitement employer la jeune fille, et

l'on reçut même réponse de l'archevêque d'Embrun, que l'on avait

consulté. Le prélat rappelait que Dieu avait maintes fois révélé à des

vierges, par exemple aux Sibylles, ce qu'il cachait aux hommes. Le

démon ne pouvait faire pacte avec une vierge; il fallait donc bien

s'assurer si elle était vierge en effet. Ainsi la science poussée à

bout, ne pouvant ou ne voulant point s'expliquer sur la distinction

délicate des bonnes et des mauvaises révélations, s'en remettait

humblement des choses spirituelles au corps, et faisait dépendre du

féminin mystère cette grave question de l'esprit.

Les docteurs ne sachant que dire, les dames décidèrent[334]. La bonne

reine de Sicile, belle-mère du roi, s'acquitta avec quelques dames du

ridicule examen, à l'honneur de la Pucelle. Des Franciscains, qu'on

avait envoyés dans son pays aux informations, avaient rapporté les

meilleurs renseignements. Il n'y avait plus de temps à perdre. Orléans

criait au secours; Dunois envoyait coup sur coup. On équipa la

Pucelle, on lui forma une sorte de maison. On lui donna d'abord pour

écuyer un brave chevalier, d'âge mûr, Jean Daulon, qui était au comte

de Dunois, et le plus honnête homme qu'il eût parmi ses gens. Elle

eut aussi un noble page, deux hérauts d'armes, un maître d'hôtel, deux

valets; son frère, Pierre Darc, vint la trouver et se joignit à ses

gens. On lui donna pour confesseur Jean Pasquerel, frère ermite de

Saint-Augustin. En général, les moines, surtout les Mendiants,

soutenaient cette merveille de l'inspiration.

[Note 334: «Fut icelle Pucelle baillée à la royne de Cecile, etc.»

Notices des mss., t. III, p. 351.]

Ce fut une merveille, en effet, pour les spectateurs, de voir la

première fois Jeanne Darc dans son armure blanche et sur son beau

cheval noir, au côté une petite hache[335] et l'épée de sainte

Catherine. Elle avait fait chercher cette épée derrière l'autel de

Sainte-Catherine-de-Fierbois, où on la trouva en effet. Elle portait à

la main un étendard blanc fleurdelisé, sur lequel était Dieu avec le

monde dans ses mains; à droite et à gauche, deux anges qui tenaient

chacun une fleur de lis. «Je ne veux pas, disait-elle, me servir de

mon épée pour tuer personne[336].» Et elle ajoutait que, quoi qu'elle

aimât son épée, elle aimait «quarante fois plus» son étendard.

Comparons les deux partis, au moment où elle fut envoyée à Orléans.

[Note 335: «Et fit ladite Pucelle très-bonne chère à mon frère et à

moy, armée de toutes pièces, sauve la teste, et la lance en la main.

Et après que nous feusmes descendus à Selles, j'allay à son logis la

voir, et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bien tost

boire à Paris, et semble chose toute divine de son fait, et de la

voir, et de l'oïr... Et la veis monter à cheval armée tout en blanc,

sauf la teste, une petite hache en sa main, sur un grand coursier

noir... et lors se tourna vers l'huis de l'église, qui estoit bien

prochain, et dist en assez voix de femme:--Vous, les prêtres et gens

d'église, faites processions et prières à Dieu. Et lors se retourna à

son chemin en disant: _Tirez avant! tirez avant!_ son estendard ployé,

que portoit un gracieux paige, et avoit sa hache petite en la main,»

Lettre de Gui de Laval à ses mère et aïeule.]

[Note 336: «Nolebat uti ense suo, nec volebat quemquam interficere.»

_Déposition de frère Séguin._]

Les Anglais s'étaient bien affaiblis dans ce long siége d'hiver. Après

la mort de Salisbury, beaucoup d'hommes d'armes qu'il avait engagés se

crurent libres et s'en allèrent. D'autre part, les Bourguignons

avaient été rappelés par le duc de Bourgogne. Quand on força la

principale bastille des Anglais, dans laquelle s'étaient repliés les

défenseurs de quelques autres bastilles, on y trouva cinq cents

hommes. Il est probable qu'en tout ils étaient deux ou trois mille.

Sur ce petit nombre, tout n'était pas Anglais; il y avait aussi

quelques Français, dans lesquels les Anglais n'avaient pas sans doute

grande confiance.

S'ils avaient été réunis, cela eût fait un corps respectable; mais ils

étaient divisés dans une douzaine de bastilles ou boulevards[337],

qui, pour la plupart, ne communiquaient pas entre eux. Cette

disposition prouve que Talbot et les autres chefs anglais avaient eu

jusque-là plus de bravoure et de bonheur que d'intelligence militaire.

Il était évident que chacune de ces petites places isolées serait

faible contre la grande et grosse ville qu'elles prétendaient garder;

que cette nombreuse population, aguerrie par un long siége, finirait

par assiéger les assiégeants.

[Note 337: Monstrelet exagère au hasard; il dit _soixante_ bastilles;

il porte à _sept ou huit mille_ hommes les Anglais tués dans les

bastilles du sud, etc.]

Quand on lit la liste formidable des capitaines qui se jetèrent dans

Orléans, La Hire, Xaintrailles, Gaucourt, Cusan, Coaraze, Armagnac;

quand on voit qu'indépendamment des Bretons du maréchal de Retz, des

Gascons du maréchal de Saint-Sévère, le capitaine de Châteaudun,

Florent d'Illiers, avait entraîné la noblesse du voisinage à cette

courte expédition, la délivrance d'Orléans semble moins miraculeuse.

Il faut dire pourtant qu'il manquait une chose pour que ces grandes

forces agissent avec avantage, chose essentielle, indispensable,

l'unité d'action. Dunois eût pu la donner, s'il n'eût fallu pour cela

que de l'adresse et de l'intelligence. Mais ce n'était pas assez: il

fallait une autorité, plus que l'autorité royale; les capitaines du

roi n'étaient pas habitués à obéir au roi. Pour réduire ces volontés

sauvages, indomptables, il fallait Dieu même. Le Dieu de cet âge,

c'était la Vierge bien plus que le Christ. Il fallait la Vierge

descendue sur terre, une vierge populaire, jeune, belle, douce,

hardie.

La guerre avait changé les hommes en bêtes sauvages; il fallait de ces

bêtes refaire des hommes, des chrétiens, des sujets dociles. Grand et

difficile changement! quelques-uns de ces capitaines armagnacs étaient

peut-être les hommes les plus féroces qui eussent jamais existé. Il

suffit d'en nommer un, dont le nom seul fait horreur, Gilles de Retz,

l'original de la Barbe bleue[338].

[Note 338: Voir plus bas l'épouvantable procès.]

Il restait pourtant une prise sur ces âmes qu'on pouvait saisir; elles

étaient sorties de l'humanité, de la nature, sans avoir pu se dégager

entièrement de la religion. Les brigands, il est vrai, trouvaient

moyen d'accommoder de la manière la plus bizarre la religion au

brigandage. L'un d'eux, le gascon La Hire, disait avec originalité:

«Si Dieu le faisait homme d'armes, il serait pillard.» Et quand il

allait au butin, il faisait sa petite prière gasconne, sans trop dire

ce qu'il demandait, pensant bien que Dieu l'entendrait à demi-mot:

«Sire Dieu, je te prie de faire pour La Hire ce que La Hire ferait

pour toi, si tu étais capitaine et si La Hire était Dieu[339].»

[Note 339: «Sur quoy le chapelain lui donna absolution telle quelle,

et lors La Hire fit sa prière à Dieu, en disant en son gascon...»

Mémoires concernant la Pucelle.]

Ce fut un spectacle risible et touchant de voir la conversion subite

des vieux brigands armagnacs. Ils ne s'amendèrent pas à demi. La Hire

n'osait plus jurer; la Pucelle eut compassion de la violence qu'il se

faisait, elle lui permit de jurer «par son bâton.» Les diables se

trouvaient devenus tout à coup de petits saints.

Elle avait commencé par exiger qu'ils laissassent leurs folles femmes

et se confessassent[340]. Puis, dans la route, le long de la Loire,

elle fit dresser un autel sous le ciel, elle communia et ils

communièrent. La beauté de la saison, le charme d'un printemps de

Touraine, devaient singulièrement ajouter à la puissance religieuse de

la jeune fille. Eux-mêmes, ils avaient rajeuni; ils s'étaient

parfaitement oubliés, ils se retrouvaient, comme en leurs belles

années, pleins de bonne volonté et d'espoir, tous jeunes comme elle,

tous enfants... Avec elle, ils commençaient de tout coeur une nouvelle

vie. Où les menait-elle? peu leur importait. Ils l'auraient suivie,

non pas à Orléans, mais tout aussi bien à Jérusalem. Et il ne tenait

qu'aux Anglais d'y venir aussi; dans la lettre qu'elle leur écrivit,

elle leur proposait gracieusement de se réunir et de s'en aller tous,

Anglais et Français, délivrer le Saint-Sépulcre[341].

[Note 340: _Dépos. de Dunois._--«Jeanne ordonna que tous se

confessâssent... et leur fict oster leurs fillettes.» Mémoires

concernant la Pucelle.]

[Note 341: «Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous

requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui faictes

raison, encore _pourrez-vous venir en sa compagnie_, l'où que les

Franchois feront le plus bel fait que oncques fut fait pour la

Xhrestpienté.» Lettre de la Pucelle.]

La première nuit qu'ils campèrent, elle coucha toute armée, n'ayant

point de femmes près d'elle; mais elle n'était pas encore habituée à

cette vie dure; elle en fut malade[342]. Quant au péril, elle ne

savait ce que c'était.

[Note 342: «Multum læsa, quia decubuit cum armis.» _Déposition de

Louis de Contes, page de la Pucelle._]

Elle voulait qu'on passât du côté du Nord, sur la rive anglaise, à

travers les bastilles des Anglais, assurant qu'ils ne bougeraient

point. On ne voulut pas l'écouter; on suivit l'autre rive, de manière

à passer deux lieues au-dessus d'Orléans. Dunois vint à la rencontre:

«Je vous amène, dit-elle, le meilleur secours qui ait jamais été

envoyé à qui que ce soit, le secours du Roi des cieux. Il ne vient pas

de moi, mais de Dieu même qui, à la requête de saint Louis et de saint

Charlemagne, a eu pitié de la ville d'Orléans et n'a pas voulu

souffrir que les ennemis eussent tout ensemble le corps du duc et sa

ville[343].»

[Note 343: Dépos. de Dunois.]

Elle entra dans la ville à huit heures du soir (29 avril), lentement;

la foule ne permettait pas d'avancer. C'était à qui toucherait au

moins son cheval. Ils la regardaient «comme s'ils veissent Dieu[344].»

Tout en parlant doucement au peuple, elle alla jusqu'à l'église, puis

à la maison du trésorier du duc d'Orléans, homme honorable dont la

femme et les filles la reçurent; elle coucha avec Charlotte, l'une des

filles.

[Note 344: Elle semblait tout au moins un ange, une créature étrangère

à tous les besoins physiques. Elle restait parfois tout un jour à

cheval, sans descendre, sans manger ni boire, sauf le soir un peu de

pain et de vin mêlé d'eau.]

Elle était entrée avec les vivres; mais l'armée redescendit pour

passer à Blois. Elle eût voulu néanmoins qu'on attaquât sur-le-champ

les bastilles des Anglais. Elle envoya du moins une seconde sommation

aux bastilles du nord, puis elle alla en faire une autre aux bastilles

du midi. Le capitaine Glasdale l'accabla d'injures grossières,

l'appelant vachère et ribaude[345]. Au fond, ils la croyaient sorcière

et en avaient grand'peur. Ils avaient gardé son héraut d'armes, et ils

pensaient à le brûler, dans l'idée que peut-être cela romprait le

charme. Cependant, ils crurent devoir, avant tout, consulter les

docteurs de l'Université de Paris. Dunois les menaçait d'ailleurs de

tuer aussi leurs hérauts qu'il avait entre les mains. Pour la Pucelle,

elle ne craignait rien pour son héraut; elle en envoya un autre, en

disant: «Va dire à Talbot que s'il s'arme, je m'armerai aussi... S'il

peut me prendre, qu'il me fasse brûler.»

[Note 345: Les injures des Anglais lui étaient fort sensibles.

S'entendant appeler «la putain des Armignats,» elle pleura à chaudes

larmes et prit Dieu à témoin; puis se sentant consolée, elle dit:

«J'ai eu nouvelles de mon Seigneur.»]

L'armée ne venant point, Dunois se hasarda à sortir pour l'aller

chercher. La Pucelle, restée à Orléans, se trouva vraiment maîtresse

de la ville, comme si toute autorité eût cessé. Elle chevaucha autour

des murs, et le peuple la suivit sans crainte[346]. Le jour d'après,

elle alla visiter de près les bastilles anglaises; toute la foule,

hommes, femmes et enfants, allaient aussi regarder ces fameuses

bastilles où rien ne remuait. Elle ramena la foule après elle à

Sainte-Croix pour l'heure des vêpres. Elle pleurait aux offices[347],

et tout le monde pleurait. Le peuple était hors de lui; il n'avait

plus peur de rien; il était ivre de religion et de guerre, dans un de

ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et

tout croire, où ils ne sont guère moins terribles aux amis qu'aux

ennemis.

[Note 346: «Après laquelle couroit le peuple à très-grand'foulle,

prenant moult grand plaisir à la veoir et estre entour elle. Et quand

elle eust veu et regardé à son plaisir les fortifications des

Anglois...» L'histoire et discours au vray du siége.]

[Note 347: _Dépos. de Compaing, chanoine d'Orléans._]

Le chancelier de Charles VII, l'archevêque de Reims, avait retenu la

petite armée à Blois. Le vieux politique était loin de se douter de

cette toute-puissance de l'enthousiasme, ou peut-être il la redoutait.

Il vint bien malgré lui. La Pucelle alla au-devant, avec le peuple et

les prêtres qui chantaient des hymnes; cette procession passa et

repassa devant les bastilles anglaises; l'armée entra protégée par des

prêtres et par une fille (4 mai 1429)[348].

[Note 348: _Dépos. du frère Pasquerel, confesseur de la Pucelle._]

Cette fille, qui, au milieu de son enthousiasme et de son inspiration,

avait beaucoup de finesse, démêla très-bien la froide malveillance des

nouveaux venus. Elle comprit qu'on voudrait agir sans elle, au risque

de tout perdre. Dunois lui ayant avoué qu'on craignait l'arrivée d'une

nouvelle troupe anglaise, sous les ordres de sir Falstoff: «Bastard,

bastard, lui dit-elle, au nom de Dieu, je te commande que, dès que tu

sauras la venue de ce Falstoff, tu me le fasses savoir; car, s'il

passe sans que je le sache, je te ferai couper la tête[349].»

[Note 349: _Dépos. de Daulon, écuyer de la Pucelle._]

Elle avait raison de croire qu'on voulait agir sans elle. Comme elle

se reposait un moment près de la jeune Charlotte, elle se dresse tout

à coup: «Ah! mon Dieu! dit-elle, le sang de nos gens coule par

terre... c'est mal fait! pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée? vite, mes

armes, mon cheval!» Elle fut armée en un moment, et trouvant en bas

son jeune page qui jouait: «Ah! méchant garçon! lui dit-elle, vous ne

me diriez donc pas que le sang de France feust rependu!» Elle partit

au grand galop; mais déjà elle rencontra des blessés qu'on rapportait.

«Jamais, dit-elle, je n'ai veu sang de François que mes cheveux ne

levassent[350].»

[Note 350: «Que mes cheveux ne me levassent en sus.» Dépos. du même.]

À son arrivée, les fuyards tournèrent visage. Dunois, qui n'avait pas

été averti non plus, arrivait en même temps. La bastille (c'était une

des bastilles du nord) fut attaquée de nouveau. Talbot essaya de la

secourir. Mais il sortit de nouvelles forces d'Orléans, la Pucelle se

mit à leur tête, Talbot fit rentrer les siens. La bastille fut

emportée.

Beaucoup d'Anglais qui avaient pris des habits de prêtres pour se

sauver, furent emmenés par la Pucelle et mis chez elle en sûreté[351];

elle connaissait la férocité des gens de son parti. C'était sa

première victoire, la première fois qu'elle voyait un champ de

massacre. Elle pleura, en voyant tant d'hommes morts sans

confession[352]. Elle voulut se confesser, elle et les siens, et

déclara que le lendemain, jour de l'Ascension, elle communierait et

passerait le jour en prières.

[Note 351: _Dépos. de Louis Contes, page de la Pucelle._]

[Note 352: _Dépos. de frère Pasquerel, son confesseur._]

On mit ce jour à profit. On tint le conseil sans elle, et l'on décida que

cette fois l'on passerait la Loire pour attaquer Saint-Jean-le-Blanc,

celle des bastilles qui mettait le plus d'obstacle à l'entrée des vivres,

et qu'en même temps l'on ferait une fausse attaque de l'autre côté. Les

jaloux de la Pucelle lui parlèrent seulement de la fausse attaque, mais

Dunois lui avoua tout.

Les Anglais firent alors ce qu'ils auraient dû faire plus tôt. Ils se

concentrèrent. Brûlant eux-mêmes la bastille qu'on voulait attaquer,

ils se replièrent dans les deux autres bastilles du midi, celles des

Augustins et des Tournelles. Les Augustins furent attaqués à

l'instant, attaqués et emportés. Le succès fut dû encore en partie à

la Pucelle. Les Français eurent un moment de terreur panique et

refluèrent précipitamment vers le pont flottant qu'on avait établi. La

Pucelle et La Hire se dégagèrent de la foule, se jetèrent dans des

bateaux et vinrent charger les Anglais en flanc.

Restaient les Tournelles. Les vainqueurs passèrent la nuit devant

cette bastille. Mais ils obligèrent la Pucelle, qui n'avait rien mangé

de la journée (c'était vendredi), à repasser la Loire. Cependant le

conseil s'était assemblé. On dit le soir à la Pucelle qu'il avait été

décidé unanimement que, la ville étant maintenant pleine de vivres, on

attendrait un nouveau renfort pour attaquer les Tournelles. Il est

difficile de croire que telle fut l'intention sérieuse des chefs; les

Anglais pouvant d'un moment à l'autre être secourus par Falstoff, il y

avait le plus grand danger à attendre. Probablement on voulait tromper

la Pucelle et lui ôter l'honneur du succès qu'elle avait si

puissamment préparé. Elle ne s'y laissa pas prendre.

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 13 / 23 段