[Note 292: La Pucelle était née dans un ancien fief de Saint-Remy, on

comprend mieux pourquoi l'idée de Reims, l'idée du sacre domina toute

sa mission. Elle n'appela Charles VII que _dauphin_, jusqu'à ce qu'il

fut sacré. Un diplôme de 1090 compte Dom-Remy-la-Pucelle parmi les

propriétés de l'abbaye. M. Varin, Archives administratives de Reims,

p. 242. Depuis, cette propriété fut aliénée; mais la cure du village

semble être restée longtemps à la nomination du monastère de

Saint-Remy (M. Varin, d'après _D. Martel. Hist. ms. de Reims_).

V., entre autres ouvrages, la savante introduction de M. Varin.

Archives de Reims, p. XXIII-XXIV.]

Cette ligne de la Meuse est la Marche de Lorraine et de Champagne,

tant disputée entre le roi et le duc. Le père de Jeanne, Jacques

Darc[293], était un digne Champenois[294]. Jeanne tint sans doute de

son père; elle n'eut point l'âpreté lorraine; mais bien plutôt la

douceur champenoise, la naïveté mêlée de sens et de finesse, comme

vous la trouvez dans Joinville.

[Note 293: C'est l'orthographe que suit Jean Hordal, descendant d'un

frère de la Pucelle (Hordal. Johannæ Darc historia, 1612, in-4º). Dès

lors on ne peut guère tirer ce nom du village d'Arc.]

[Note 294: De Montier-en-Der.]

Quelques siècles plus tôt, Jeanne serait née serve de l'abbaye de

Saint-Remy; un siècle auparavant, serve du sire de Joinville. Il

était, en effet, seigneur de la ville de Vaucouleurs, dont le village

de Dom-Remy dépendait. Mais en 1335, le roi obligea les Joinville de

lui céder Vaucouleurs[295]. C'était alors le grand passage de la

Champagne à la Lorraine, la droite route d'Allemagne, non-seulement la

route d'Allemagne, mais aussi celle des bords de la Meuse, la croix

des routes. C'était encore, pour ainsi dire, la frontière des partis;

il y avait près de Dom-Remy un dernier village du parti bourguignon,

tout le reste était pour Charles VII.

[Note 295: Charles V l'unit inséparablement à la couronne en 1365. «On

voit encore en Champagne, près de Vaucouleurs, de grosses pierres que

l'empereur Albert et Philippe le Bel firent planter pour servir de

bornes à leurs empires.» Vosgien, chanoine de Vaucouleurs.]

Cette Marche de Lorraine et de Champagne avait en tout temps

cruellement souffert de la guerre; longue guerre entre l'Est et

l'Ouest, entre le roi et le duc, pour la possession de Neufchâteau et

des places voisines; puis guerre du Nord au Sud, entre les

Bourguignons et les Armagnacs. Le souvenir de ces guerres sans pitié

n'a pu s'effacer jamais. On montrait naguère encore, près de

Neufchâteau, un arbre antique au nom sinistre, dont les branches

avaient sans doute porté bien des fruits humains: _Le chêne des

partisans_.

Les pauvres gens des Marches avaient l'honneur d'être sujets directs

du roi, c'est-à-dire qu'au fond ils n'étaient à personne, n'étaient

appuyés ni ménagés de personne, qu'ils n'avaient de seigneur, de

protecteur, que Dieu. Les populations sont sérieuses dans une telle

situation; elles savent qu'elles n'ont à compter sur rien, ni sur les

biens, ni sur la vie. Elles labourent et le soldat moissonne. Nulle

part le laboureur ne s'inquiète davantage des affaires du pays;

personne n'y a plus d'intérêt; il en sent si rudement les moindres

contre-coups! Il s'informe, il tâche de savoir, de prévoir; du reste,

il est résigné, quoi qu'il arrive, il s'attend à tout, il est patient

et brave. Les femmes mêmes le deviennent; il faut bien qu'elles le

soient, parmi tous ces soldats, sinon pour leur vie, au moins pour

leur honneur, comme la belle et robuste Dorothée de Goethe.

Jeanne était la troisième fille d'un laboureur[296], Jacques _Darc_,

et d'Isabelle _Romée_[297]. Elle eut deux marraines, dont l'une

l'appelait _Jeanne_, l'autre _Sibylle_.

[Note 296: On voit encore aujourd'hui, au-dessus de la porte de la

chaumière qu'habita Jeanne Darc, trois écussons sculptés: celui de

Louis XI, qui fit embellir la chaumière; celui qui fut donné sans

doute à l'un des frères de la Pucelle avec le surnom de Du Lis; et un

troisième écusson qui porte une étoile et trois _socs de charrue pour_

exprimer la mission de la Pucelle et l'humble condition de ses

parents. Vallet, Mémoire adressé à l'Institut historique, sur le nom

de famille de la Pucelle.]

[Note 297: Le nom de _Romée_ était souvent pris au moyen âge par ceux

qui avaient fait le pèlerinage de Rome.]

Le fils aîné avait été nommé _Jacques_, un autre _Pierre_. Les pieux

parents donnèrent à l'une de leurs filles le nom plus élevé de saint

_Jean_[298].

[Note 298: Ce prénom est celui d'un grand nombre d'hommes célèbres du

moyen âge: Jean de Parme (auteur supposé de l'Évangile éternel), Jean

Fidenza (saint Bonaventure), Jean Gerson, Jean Petit, Jean d'Occam,

Jean Huss, Jean Calvin, etc. Il semble annoncer dans les familles qui

le donnaient à leurs enfants une sorte de tendance mystique. Le choix

du nom a une singulière importance dans tous les âges religieux (V.

mes Origines du droit), à plus forte raison chez les chrétiens du

moyen âge, qui plaçaient l'enfant sous le patronage du saint dont il

portait le nom. J'ai parlé déjà au tome II (Tableau de la France) du

nom de Jean, et au t. V de l'opposition de Jean et de Jacques.]

Tandis que les autres enfants allaient avec le père travailler aux

champs ou garder les bêtes, la mère tint Jeanne près d'elle,

l'occupant à coudre ou à filer[299]. Elle n'apprit ni à lire ni à

écrire; mais elle sut tout ce que savait sa mère des choses

saintes[300]. Elle reçut sa religion, non comme une leçon, une

cérémonie, mais dans la forme populaire et naïve d'une belle histoire

de veillée, comme la foi simple d'une mère... Ce que nous recevons

ainsi avec le sang et le lait, c'est chose vivante, et la vie même...

[Note 299: «Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou mestier,

dist: que oui, et que sa mère lui avoit apprins à cousdre, et qu'elle

ne cuidoit point qu'il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust

apprendre aucune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis

ne austres bestes...--Depuis qu'elle a esté grande et qu'elle a eu

entendement, ne les gardoit pas...; mais de son âge, si elle les

gardoit ou non, n'en a pas la mémoire.» Procès, interrog. du 22 et 24

février 1431. Le témoignage de Jeanne me paraît devoir être préféré à

celui des témoins du second procès, qui d'ailleurs parlent si

longtemps après.]

[Note 300: «Que autre personne que sadite mère ne lui apprint sa

créance.» Ibidem.]

Nous avons sur la piété de Jeanne un touchant témoignage, celui de son

amie d'enfance, de son amie de coeur, Haumette, plus jeune de trois ou

quatre ans. «Que de fois, dit-elle, j'ai été chez son père, et couché

avec elle de bonne amitié[301]...! C'était une bonne fille, simple et

douce. Elle allait volontiers à l'église et aux saints lieux. Elle

filait, faisait le ménage, comme font les autres filles... Elle se

confessait souvent. Elle rougissait, quand on lui disait qu'elle était

trop dévote, qu'elle allait trop à l'église.» Un laboureur, appelé

aussi en témoignage, ajoute qu'elle soignait les malades, donnait aux

pauvres. «Je le sais bien, dit-il: j'étais enfant alors, et c'est elle

qui m'a soigné.»

[Note 301: «Stetit et jacuit amorose in domo patris sui.» _Déposition

d'Haumette._]

Tout le monde connaissait sa charité, sa piété. Ils voyaient bien que

c'était la meilleure fille du village.

Ce qu'ils ignoraient, c'est qu'en elle la vie d'en haut absorba

toujours l'autre et en supprima le développement vulgaire. Elle eut,

d'âme et de corps, ce don divin de rester enfant. Elle grandit, devint

forte et belle, mais elle ignora toujours les misères physiques de la

femme[302]. Elles lui furent épargnées, au profit de la pensée et de

l'inspiration religieuse. Née sous les murs mêmes de l'église, bercée

du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende

elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort.

[Note 302: «A ouy dire à plusieurs femmes que ladite Pucelle... onques

n'avoit eu...» _Déposition de son vieil écuyer, Jean Daulon._]

Elle fut une légende vivante... Mais la force de vie, exaltée et

concentrée, n'en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son

insu, _créait_, pour ainsi parler, et _réalisait_ ses propres idées,

elle en faisait des êtres, elle leur communiquait, du trésor de sa vie

virginale, une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir

les misérables réalités de ce monde.

Si _poésie_ veut dire _création_, c'est là sans doute la poésie

suprême. Il faut savoir par quels degrés elle en vint jusque-là, de

quel humble point de départ.

Humble à la vérité, mais déjà poétique. Son village était à deux pas

des grandes forêts des Vosges. De la porte de la maison de son père,

elle voyait le vieux bois _des chênes_[303]. Les fées hantaient ce

bois; elles aimaient surtout une certaine fontaine près d'un grand

hêtre qu'on nommait l'arbre des fées, des _dames_[304]. Les petits

enfants y suspendaient des couronnes, y chantaient. Ces anciennes

_dames_ et maîtresses des forêts ne pouvaient plus, disait-on, se

rassembler à la fontaine; elles en avaient été exclues pour leurs

péchés[305]. Cependant l'Église se défiait toujours des vieilles

divinités locales; le curé, pour les chasser, allait chaque année dire

une messe à la fontaine.

[Note 303: «Que on voit de l'huys de son père.» Procès, interrog. du

24 février 1431.]

[Note 304: Ibidem.]

[Note 305: «Propter eorum peccata.» _Déposition de Béatrix._]

Jeanne naquit parmi ces légendes, dans ces rêveries populaires. Mais

le pays offrait à côté une tout autre poésie, celle-ci, sauvage,

atroce, trop réelle, hélas! la poésie de la guerre... La guerre! ce

mot seul dit toutes les émotions; ce n'est pas tous les jours sans

doute l'assaut et le pillage, mais bien plutôt l'attente, le tocsin,

le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de

l'incendie... État terrible, mais poétique; les plus prosaïques des

hommes, les Écossais du pays bas se sont trouvés poètes parmi les

hasards du _border_; de ce désert sinistre, qui semble encore maudit,

ont pourtant germé les ballades, sauvages et vivaces fleurs.

Jeanne eut sa part dans ces romanesques aventures. Elle vit arriver

les pauvres fugitifs, elle aida, la bonne fille, à les recevoir; elle

leur cédait son lit et allait coucher au grenier. Ses parents furent

aussi une fois obligés de s'enfuir. Puis, quand le flot des brigands

fut passé, la famille revint et retrouva le village saccagé, la maison

dévastée, l'église incendiée.

Elle sut ainsi ce que c'est que la guerre. Elle comprit cet état

anti-chrétien, elle eut horreur de ce règne du diable, où tout homme

mourait en péché mortel. Elle se demanda si Dieu permettrait cela

toujours, s'il ne mettrait pas un terme à ces misères, s'il

n'enverrait pas un libérateur, comme il l'avait fait souvent pour

Israël, un Gédéon, une Judith?... Elle savait que plus d'une femme

avait sauvé le peuple de Dieu, que dès le commencement il avait été

dit que la femme écraserait le serpent. Elle avait pu voir au portail

des églises sainte Marguerite, avec saint Michel, foulant aux pieds

le dragon[306]... Si, comme tout le monde disait, la perte du royaume

était l'oeuvre d'une femme, d'une mère dénaturée, le salut pouvait

bien venir d'une fille. C'est justement ce qu'annonçait une prophétie

de Merlin; cette prophétie, enrichie, modifiée selon les provinces,

était devenue toute lorraine dans le pays de Jeanne Darc. C'était une

pucelle des Marches de _Lorraine_ qui devait sauver le royaume[307].

La prophétie avait pris probablement cet embellissement, par suite du

mariage récent de René d'Anjou avec l'héritière du duché de Lorraine,

qui, en effet, était très-heureux pour la France.

[Note 306: Sainte Marguerite voit apparaître le diable sous la forme

d'un dragon; elle le met en fuite par un signe de croix. Elle

s'échappe de la maison de son mari, _en habit d'homme_: «Tonsis

crinibus, in virili habitu.» Legenda aurea Sanctorum.]

[Note 307: Cette Pucelle devait venir du bois _chenu_; or il se

trouvait un bois appelé ainsi à la porte même du village de Jeanne

Darc. «Quod debebat venire puella ex quodam nemore _canuto_ ex

partibus Letharingiæ.» Déposit. du premier témoin de l'enquête de

Rouen. Notices des mss., t. III, p. 347.]

Un jour d'été, jour de jeûne, à midi, Jeanne étant au jardin de son

père, tout près de l'église[308], elle vit de ce côté une éblouissante

lumière, et elle entendit une voix: «Jeanne, sois bonne et sage

enfant; va souvent à l'église.» La pauvre fille eut grand'peur.

[Note 308: Procès, interrog. du 22 février.]

Une autre fois, elle entendit encore la voix, vit la clarté, mais dans

cette clarté de nobles figures dont l'une avait des ailes et semblait

un sage prud'homme. Il lui dit: «Jeanne, va au secours du roi de

France, et tu lui rendras son royaume.» Elle répondit, toute

tremblante: «Messire, je ne suis qu'une pauvre fille; je ne saurais

chevaucher[309], ni conduire les hommes d'armes.» La voix répliqua:

«Tu iras trouver M. de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te

fera mener au roi. Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront

t'assister.» Elle resta stupéfaite et en larmes, comme si elle eût

déjà vu sa destinée tout entière.

[Note 309: Procès, interrog. du 22 février.]

Le prud'homme n'était pas moins que saint Michel, le sévère archange

des jugements et des batailles. Il revint encore, lui rendit courage,

«et lui raconta la pitié qui estoit au royaume de France[310].» Puis

vinrent les blanches figures des saintes, parmi d'innombrables

lumières, la tête parée de riches couronnes, la voix douce et

attendrissante, à en pleurer. Mais Jeanne pleurait surtout quand les

saintes et les anges la quittaient. «J'aurais bien voulu, dit-elle,

que les anges m'eussent emportée[311]...

[Note 310: Procès, interrog. du 15 mars.]

[Note 311: Ibid., 27 février.]

Si elle pleurait, dans un si grand bonheur, ce n'était pas sans

raison. Quelque belles et glorieuses que fussent ces visions, sa vie

dès lors avait changé. Elle qui n'avait entendu jusque-là qu'une voix,

celle de sa mère, dont la sienne était l'écho, elle entendait

maintenant la puissante voix des anges!... Et que voulait la voix

céleste? Qu'elle délaissât cette mère, cette douce maison. Elle qu'un

seul mot déconcertait[312], il lui fallait aller parmi les hommes,

parler aux hommes, aux soldats. Il fallait qu'elle quittât pour le

monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l'ombre de l'église, où

elle n'entendait que les cloches[313] et où les oiseaux mangeaient

dans sa main. Car tel était l'attrait de douceur qui entourait la

jeune sainte; les animaux et les oiseaux du ciel venaient à elle[314],

comme jadis aux Pères du désert, dans la confiance de la paix de Dieu.

[Note 312: «Sæpe habebat verecundiam, etc.» _Déposition de Haumette._]

[Note 313: Elle avait une sorte de passion pour le son des cloches:

«Promiserat dare lanas... ut diligentiam haberet pulsandi.»

_Déposition de Périn._]

[Note 314: Journal du Bourgeois.]

Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat qu'elle soutint. Mais

il est évident qu'il eut lieu et qu'il dura longtemps, puisqu'il

s'écoula cinq années entre sa première vision et sa sortie de la

maison paternelle.

Les deux autorités, paternelle et céleste, commandaient des choses

contraires. L'une voulait qu'elle restât dans l'obscurité, dans la

modestie et le travail; l'autre qu'elle partît et qu'elle sauvât le

royaume. L'ange lui disait de prendre les armes. Le père, rude et

honnête paysan, jurait que, si sa fille s'en allait avec les gens de

guerre, il la noierait plutôt de ses propres mains[315]. De part ou

d'autre, il fallait qu'elle désobéît. Ce fut là sans doute son plus

grand combat; ceux qu'elle soutint contre les Anglais ne devaient être

qu'un jeu à côté.

[Note 315: Procès, interrog. du 12 mars.]

Elle trouva dans sa famille, non pas seulement résistance, mais

tentation. On essaya de la marier, dans l'espoir de la ramener aux

idées qui semblaient plus raisonnables. Un jeune homme du village

prétendit qu'étant petite, elle lui avait promis mariage; et comme

elle le niait, il la fit assigner devant le juge ecclésiastique de

Toul. On pensait qu'elle n'oserait se défendre, qu'elle se laisserait

plutôt condamner, marier. Au grand étonnement de tout le monde, elle

alla à Toul, elle parut en justice, elle parla, elle qui s'était

toujours tue.

Pour échapper à l'autorité de sa famille, il fallait qu'elle trouvât

dans sa famille même quelqu'un qui la crût; c'était le plus difficile.

Au défaut de son père, elle convertit son oncle à sa mission. Il la

prit avec lui, comme pour soigner sa femme en couches. Elle obtint de

lui qu'il irait demander pour elle l'appui du sire de Baudricourt,

capitaine de Vaucouleurs. L'homme de guerre reçut assez mal le paysan,

et lui dit qu'il n'y avait rien à faire, sinon de la ramener chez son

père, «bien souffletée»[316]. Elle ne se rebuta pas; elle voulut

partir, et il fallut bien que son oncle l'accompagnât. C'était le

moment décisif; elle quittait pour toujours le village et la famille;

elle embrassa ses amies, surtout sa petite bonne amie Mengette,

qu'elle recommanda à Dieu; mais, pour sa grande amie et compagne,

Haumette, celle qu'elle aimait le plus, elle aima mieux partir sans la

voir[317].

[Note 316: «Daret ei alapas.» Notices des mss.]

[Note 317: «Nescivit recessum... Multum flevit...» _Déposition

d'Haumette._]

Elle arriva donc dans cette ville de Vaucouleurs, avec ses gros habits

rouges de paysanne[318], et alla loger avec son oncle chez la femme

d'un charron, qui la prit en amitié. Elle se fit mener chez

Baudricourt, et lui dit avec fermeté «qu'elle venait vers lui de la

part de son Seigneur, pour qu'il mandât au dauphin de se bien

maintenir, et qu'il n'assignât point de bataille à ses ennemis; parce

que son Seigneur lui donnerait secours dans la mi-carême... Le royaume

n'appartenait pas au dauphin, mais à son Seigneur; toutefois, son

Seigneur voulait que le dauphin devînt roi, et qu'il eût ce royaume en

dépôt.» Elle ajoutait que malgré les ennemis du dauphin, il serait

fait roi, et qu'elle le mènerait sacrer.

[Note 318: «Pauperibus vestibus rubeis.» _Dépos. de Jean de Metz._]

Le capitaine fut bien étonné; il soupçonna qu'il y avait là quelque

diablerie. Il consulta le curé, qui apparemment eut les mêmes doutes.

Elle n'avait parlé de ses visions à aucun homme d'église[319]. Le curé

vint donc avec le capitaine dans la maison du charron, il déploya son

étole et adjura Jeanne de s'éloigner, si elle était envoyée du mauvais

esprit[320].

[Note 319: Procès, interrog. du 12 mars.]

[Note 320: «Apportaverat stolam... adjuraverat.» _Dépos. de Catherine,

femme du charron._]

Mais le peuple ne doutait point; il était dans l'admiration. De toutes

parts on venait la voir. Un gentilhomme lui dit, pour l'éprouver: «Eh

bien! ma mie, il faut donc que le roi soit chassé et que nous

devenions Anglais.» Elle se plaignit à lui du refus de Baudricourt:

«Et cependant, dit-elle, avant qu'il soit la mi-carême, il faut que je

sois devers le roi, dussé-je, pour m'y rendre, user mes jambes

jusqu'aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du

roi d'Écosse, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n'y a

pour lui de secours que moi-même, quoique j'aimasse mieux rester à

filer près de ma pauvre mère; car ce n'est pas là mon ouvrage; mais il

faut que j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le

veut.»--«Et quel est votre Seigneur?»--«C'est Dieu!...» Le gentilhomme

fut touché. Il lui promit «par sa foi, la main dans la sienne, que

sous la conduite de Dieu, il la mèneroit au roi.» Un jeune gentilhomme

se sentit aussi touché, et déclara qu'il suivrait cette sainte fille.

Il paraît que Baudricourt envoya demander l'autorisation du roi[321].

En attendant, il la conduisit chez le duc de Lorraine, qui était

malade et voulait la consulter. Le duc n'en tira rien que le conseil

d'apaiser Dieu, en se réconciliant avec sa femme. Néanmoins il

l'encouragea.

[Note 321: Je croirais volontiers que le capitaine Baudricourt

consulta le roi, et que sa belle-mère, la reine Yolande d'Anjou,

s'entendit avec le duc de Lorraine sur le parti qu'on pouvait tirer de

cette fille. Elle fut encouragée au départ par le duc, et à son

arrivée accueillie par la reine Yolande, comme on le verra. Comparer

sur ce point important Lebrun et Laverdy.

Chronique de Lorraine, ap. D. Calmet, Preuves, t. II, p. VI.]

De retour à Vaucouleurs, elle y trouva un messager du roi qui

l'autorisait à venir. Le revers de la Journée des harengs décidait à

essayer de tous les moyens. Elle avait annoncé le combat le jour même

qu'il eut lieu. Les gens de Vaucouleurs, ne doutant point de sa

mission, se cotisèrent pour l'équiper et lui acheter un cheval[322].

Le capitaine ne lui donna qu'une épée.

[Note 322: «Equum pretii XVI francorum.» _Déposition de Jean de

Metz._]

Elle eut encore en ce moment un obstacle à surmonter. Ses parents,

instruits de son prochain départ, avaient failli en perdre le sens;

ils firent les derniers efforts pour la retenir; ils ordonnèrent, ils

menacèrent. Elle résista à cette dernière épreuve et leur fit écrire

qu'elle les priait de lui pardonner.

C'était un rude voyage et bien périlleux qu'elle entreprenait. Tout le

pays était couru par les hommes d'armes des deux partis. Il n'y avait

plus ni route, ni pont, les rivières étaient grosses; c'était au mois

de février 1429.

S'en aller ainsi avec cinq ou six hommes d'armes, il y avait de quoi

faire trembler une fille. Une Anglaise, une Allemande, ne s'y fût

jamais risquée; l'_indélicatesse_ d'une telle démarche lui eût fait

horreur. Celle-ci ne s'en émut pas; elle était justement trop pure

pour rien craindre de ce côté. Elle avait pris l'habit d'homme, et

elle ne le quitta plus; cet habit serré, fortement attaché, était sa

meilleure sauvegarde. Elle était pourtant jeune et belle. Mais il y

avait autour d'elle, pour ceux même qui la voyaient de plus près, une

barrière de religion et de crainte; le plus jeune des gentilshommes

qui la conduisirent, déclare que, couchant près d'elle, il n'eut

jamais l'ombre même d'une mauvaise pensée.

Elle traversait avec une sérénité héroïque tout ce pays désert ou

infesté de soldats. Ses compagnons regrettaient bien d'être partis

avec elle; quelques-uns pensaient que peut-être elle était sorcière;

ils avaient grande envie de l'abandonner. Pour elle, elle était

tellement paisible, qu'à chaque ville elle voulait s'arrêter pour

entendre la messe: «Ne craignez rien, disait-elle, Dieu me fait ma

route; c'est pour cela que je suis née.» Et encore: «Mes frères de

paradis me disent ce que j'ai à faire[323].»

[Note 323: «Sui fratres de paradiso.» _Déposition de Jean de Metz._]

La cour de Charles VII était loin d'être unanime en faveur de la

Pucelle. Cette fille inspirée qui arrivait de Lorraine et que le duc

de Lorraine avait encouragée, ne pouvait manquer de fortifier près du

roi le parti de la reine et de sa mère, le parti de Lorraine et

d'Anjou. Une embuscade fut dressée à la Pucelle à quelque distance de

Chinon, et elle n'y échappa que par miracle[324].

[Note 324: _Ibidem. Dépos. du frère Séguin._]

L'opposition était si forte contre elle que, lorsqu'elle fut arrivée,

le conseil discuta encore pendant deux jours si le roi la verrait. Ses

ennemis crurent ajourner l'affaire indéfiniment en faisant décider

qu'on prendrait des informations dans son pays. Heureusement, elle

avait aussi des amis, les deux reines, sans doute, et surtout le duc

d'Alençon, qui, sorti récemment des mains des Anglais, était fort

impatient de porter la guerre dans le Nord pour recouvrer son duché.

Les gens d'Orléans, à qui, depuis le 12 février, Dunois promettait ce

merveilleux secours, envoyèrent au roi et réclamèrent la Pucelle.

Le roi la reçut enfin, et au milieu du plus grand appareil; on

espérait apparemment qu'elle serait déconcertée. C'était le soir,

cinquante torches éclairaient la salle, nombre de seigneurs, plus de

trois cents chevaliers étaient réunis autour du roi. Tout le monde

était curieux de voir la sorcière ou l'inspirée.

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 12 / 23 段