Orléans méritait ces grands efforts. Ce n'était pas seulement le

centre de la France, le coude de la Loire, la clef du Midi; ces

avantages sont ceux de la situation; mais, quant à la population même,

c'était la vie même et le coeur d'un parti. À l'époque où les

brigandages des Armagnacs firent passer toutes les villes dans le

parti bourguignon, Orléans resta fidèle. Lorsque la réaction eut lieu

à Paris contre ce parti, c'est à Orléans que les princes envoyèrent

les femmes et les enfants des fugitifs, qu'ils voulaient garder en

otage.

Les bourgeois montrèrent un zèle extraordinaire. Ils consentirent sans

difficulté à laisser brûler leurs faubourgs[268], c'est-à-dire toute

une ville plus grande que la ville, je ne sais combien de couvents,

d'églises[269], qui auraient été autant de postes pour les Anglais.

Ils laissèrent faire et firent eux-mêmes. Ils se taxèrent, ils

fondirent des canons. Leurs franchises les dispensaient de recevoir

garnison; ils en demandèrent une; ils reçurent tout ce qu'on leur

envoya: quatre ou cinq mille soudards de toute nation, des Gascons,

Xaintrailles, La Hire, Albret, des Italiens, le signor Valperga, des

Aragonais, don Mathias et don Coaraze, des Écossais, un Stuart, enfin

le bâtard d'Orléans, et soixante bouches à feu.

[Note 268: L'histoire et discours au vray du siége, etc. Orléans,

1606, p. 920.]

[Note 269: Saint-Aignan, Saint-Michel, Saint-Michel-des-Fossés,

Saint-Avit, Saint-Victor, les Jacobins, les Cordeliers, les Carmes,

Saint-Mathurin, Saint-Loup, Saint-Marc, etc., etc.]

Il y avait quelques Lorrains, envoyés peut-être par le duc de Lorraine

ou par son gendre, le jeune René d'Anjou, duc de Bar.

Orléans se vit assiégée avec une gaieté héroïque. Les Anglais n'ayant

pu fermer la place du côté de la Sologne, il entrait toujours des

vivres; en une fois neuf cents porcs. On se moquait des boulets

anglais, qui ne tuaient presque personne; on assurait qu'un boulet

avait déchaussé un homme sans lui toucher même le pied. Au contraire,

les canons orléanais faisaient rage; ils avaient des noms terribles:

l'un d'eux s'appelait Riflard. Il y avait encore la célèbre

couleuvrine d'un habile canonnier lorrain, maître Jean; à eux deux,

homme et couleuvrine, ils faisaient les plus beaux coups. Les Anglais

avaient fini par connaître ce maître Jean; il ne se délassait de les

tuer qu'en se moquant d'eux; de temps à autre, il faisait le mort, il

se laissait choir; on l'emportait dans la ville, les Anglais étaient

dans la joie, alors il revenait plus vivant que jamais et tirait sur

eux de plus belle.

Les violons ne manquaient pas. Ceux de la ville en envoyèrent aux

Anglais pour diminuer leur spleen dans les ennuis de l'hiver. Dunois

fit passer aussi à Suffolk une bonne fourrure en échange d'une

assiette de figues.

Ce qui égaya beaucoup plus les Orléanais, c'est qu'un jour où le

général en chef Salisbury visitait les tournelles, Glasdale lui

montrait Orléans et disait: «Mylord, vous voyez votre ville[270].» Il

regarda, mais ne vit rien; un boulet lui ferma l'oeil et lui emporta

une partie de la tête[271]. Ce boulet était parti justement d'une tour

appelée _Notre-Dame_; or Salisbury avait récemment pillé Notre-Dame de

Cléry.

[Note 270: Croniques de France dictes de Saint-Denis, imp. à Paris,

par Anthoine Verard, 1493, III, 143. Grafton, p. 531.]

[Note 271: Selon Grafton, ce beau coup fut tiré par un enfant, par le

fils du canonnier qui était allé dîner.]

Du 12 octobre 1428 au 12 février 1429, le siége continua avec des

succès variés. Sorties, fausses attaques, combats pour l'entrée des

vivres, duels même pour éprouver et amuser les deux partis. Une fois,

c'étaient deux Gascons contre deux Anglais, et les nôtres eurent

l'avantage. Un autre jour, on fit battre les pages des deux armées;

les pages anglais l'emportèrent. Six Français se présentèrent aux

bastilles anglaises pour jouter, les Anglais n'acceptèrent point.

Ils complétaient lentement leurs fortifications, et l'on pouvait

prévoir que la ville finirait par être à peu près fermée. Quelque

insouciant que le roi parût de sauver l'apanage du duc d'Orléans, il

était clair qu'Orléans une fois tombé, les Anglais avanceraient

librement en Poitou, en Berri, en Bourbonnais, qu'ils vivraient aux

dépens de ces provinces; qu'après avoir ruiné le Nord, ils ruineraient

le Midi. Le duc de Bourbon envoya son fils aîné, le comte de Clermont;

des Écossais, des seigneurs de Touraine, de Poitou, d'Auvergne,

devaient, sous ce jeune prince, secourir Orléans, y introduire des

vivres, et même empêcher qu'il n'arrivât des vivres au camp anglais.

Le duc de Bedford en envoyait de Paris sous la conduite du brave sir

Falstaff; il avait profité de la vieille haine cabochienne de Paris

contre Orléans pour joindre à ses Anglais bon nombre d'arbalétriers

parisiens et le prévôt même de Paris[272]. Ils amenaient trois cents

charrettes de munitions, de vivres, de harengs surtout, provision

indispensable du carême. Troupes, charrettes, tout le convoi venait à

la file; rien n'était plus facile que de les couper et de les

détruire; le gascon La Hire, qui était en avant des Français, brûlait

de tomber sur eux, mais il reçut défense expresse du prince, qui

s'avançait lentement avec le gros de la troupe. Cependant les Anglais

avaient pris l'alarme; Falstaff s'était concentré au milieu de ses

charrettes et d'une enceinte de pieux aigus que ces prévoyants Anglais

portaient toujours avec eux. À droite les archers anglais, à gauche

les arbalétriers parisiens. Quoi que pût dire le comte de Clermont, la

haine emporta ses gens; les Écossais se jetèrent à bas de cheval pour

combattre de plain-pied les Anglais; les Gascons armagnacs sautèrent

sur leurs vieux ennemis les Parisiens. Mais ceux-ci tinrent ferme.

Écossais et Gascons ayant ainsi rompu leur rangs, les Anglais

sortirent de l'enceinte, les poursuivirent et en tuèrent trois ou

quatre cents. Le comte de Clermont resta immobile. La Hire était si

furieux qu'il revint sur les Anglais dispersés à la poursuite et en

tua quelques-uns.

[Note 272: Journal du Bourgeois de Paris.]

Il fallut rentrer dans Orléans, après ce triste combat. Les Orléanais,

toujours satiriques[273], l'appelèrent la bataille des harengs; en

effet, les boulets avaient crevé les barils, et la plaine était

jonchée de harengs plus que de morts.

[Note 273: Un proverbe, fort répété au XVIe siècle, mais je crois

appliqué déjà à l'esprit des anciennes écoles d'Orléans, disait: «À

Orléans, la glose est pire que le texte.»--On appelait les Orléanais

«des guépins.»]

Quelque léger que fût l'échec, il découragea tout le monde. Les plus

avisés s'empressèrent de quitter une ville qui semblait perdue. Le

jeune comte de Clermont eut la faiblesse de partir avec ses deux mille

hommes; l'amiral de France, le chancelier de France pensèrent que ce

serait dommage si les grands officiers du roi étaient pris par les

Anglais, et ils s'en allèrent aussi.

Les hommes d'armes n'espérant plus de secours humain, les prêtres ne

comptèrent pas beaucoup sur le secours divin; l'archevêque de Reims

partit; l'évêque même d'Orléans laissa ses brebis se défendre comme

elles pourraient[274].

[Note 274: L'histoire et discours au vray du siége.]

Ils s'en allèrent tous le 18 février, assurant aux bourgeois qu'ils

reviendraient bientôt en force. Rien ne put les retenir. Le bâtard

d'Orléans, qui défendait avec autant d'adresse que de vaillance

l'apanage de sa maison, leur disait en vain, depuis le 12, qu'on

devait attendre un secours miraculeux; qu'il allait venir des Marches

de Lorraine une fille de Dieu qui promettait de sauver la ville.

L'archevêque, qui était un ancien secrétaire du pape[275], un vieux

diplomate, ne s'arrêta pas beaucoup à ces histoires de miracle.

[Note 275: De Jean XXIII; chancelier de France depuis 1325.]

Dunois lui-même ne comptait pas tellement sur un secours d'en haut,

qu'il n'employât un moyen très-humain, très-politique, contre les

Anglais. Il envoya Xaintrailles au duc de Bourgogne pour le prier,

comme parent du duc d'Orléans, de prendre sa ville en garde. Le duc,

Philippe le Bon, venait justement d'acquérir, outre la forte position

de Namur, le Hainaut et la Hollande, ces deux ailes de la Flandre que

les Anglais lui avaient si maladroitement disputées. On le priait de

se faire donner la grande et importante position du centre de la

France. Il était en train d'acquérir; il ne refusa pas Orléans. Il

alla droit à Paris et dit la chose à Bedford, qui répondit sèchement

qu'il n'avait pas travaillé pour le duc de Bourgogne[276]. Celui-ci,

fort blessé, rappela ce qu'il avait de troupes au siége d'Orléans.

[Note 276: Disant: «Qu'il seroit bien marry d'avoir battu les buissons

et que d'autres eussent les oisillons.» Jean Chartier.]

Nous ne savons pas si les Anglais perdirent beaucoup d'hommes au

départ des Bourguignons. Au reste, ils avaient justement achevé leurs

travaux autour de la ville. Les Bourguignons partirent le 17 avril;

dès le 15, les Anglais avaient fini leur dernière bastille du côté de

la Beauce, celle qu'ils nommaient Paris; le 20, ils terminèrent, du

côté de la Sologne, celle de Saint-Jean-le-Blanc, qui fermait la

Haute-Loire, d'où les Orléanais tiraient jusque-là leurs

approvisionnements.

Les vivres entrant avec peine, le mécontentement commença; beaucoup de

gens trouvaient que la ville avait fait assez de sacrifices pour se

conserver à son seigneur; il valait mieux qu'Orléans devînt anglais

que de ne plus être. Les choses n'en restèrent pas là. On trouva qu'il

avait été fait un trou dans le mur de la ville; la trahison était

évidente.

D'autre part, Dunois ne pouvait rien attendre de Charles VII. Les

États assemblés en 1428 avaient voté de l'argent, sommé les

tenans-fiefs de leur service féodal. Il n'était venu ni hommes ni

argent. Le receveur général n'avait pas quatre écus en caisse[277].

Quand Dunois envoya La Hire pour demander du secours, le roi, qui le

fit dîner avec lui, n'eut, dit-on, à lui donner qu'un poulet et une

queue de mouton. Quoi qu'il en soit de cette historiette, la situation

désespérée de Charles VII est prouvée par l'offre exorbitante qu'il

avait faite aux Écossais de leur céder le Berri pour prix d'un nouveau

secours.

[Note 277: «Nisi quatuor scuta.» _Déposition de la veuve du receveur,

Marguerite la Touroulde, Procès ms. de la Pucelle, Révision._

Vigiles de Charles VII, par Martial de Paris. Cette chronique rimée

était, dit-on, devenue si populaire qu'on la chantait même dans les

campagnes.

Traité du 10 novembre 1428. Barante, t. V, p. 256, 3e édition. Dupuy

affirme que le comté de Saintonge fut donné au roi d'Écosse et à ses

hoirs mâles, à tenir en hommage et pairie de France. _Bibl. royale,

mss. Dupuy, 337, nov. 1428._]

Nous ne connaissons pas bien les intrigues qui divisaient cette petite

cour. Dans cette extrême détresse, les divisions y avaient

naturellement augmenté. Les vieux conseillers armagnacs, éloignés

quelque temps par Richemont et par la belle-mère du roi, devaient

reprendre crédit. Ce parti méridional aurait consenti volontiers à

avoir un roi du Midi, siégeant à Grenoble[278]. Au contraire, la

belle-mère du roi, duchesse d'Anjou, ne pouvait conserver l'Anjou si

les Anglais passaient définitivement la Loire. Elle était unie en cela

avec la maison d'Orléans. Mais la maison d'Anjou avait tant d'autres

intérêts, si variés, si divers, qu'elle croyait devoir ménager

toujours les Anglais, négocier toujours. Lorsque la défense d'Orléans

parut désespérée (mai 1429), le vieux cardinal de Bar se hâta de

traiter avec Bedford, au nom de son neveu René d'Anjou, de peur qu'il

ne manquât la succession de Lorraine, sauf à se laisser désavouer par

René, si les affaires de Charles VII prenaient une autre face[279].

[Note 278: Thomassin assure que le conseil avait décidé le roi à se

retirer en Dauphiné. Il ne faut pas oublier que Thomassin est un

Dauphinois, conseiller du dauphin Louis (XI).]

[Note 279: _Archives, Trésor des chartes, J. 582._]

La ruine imminente d'Orléans avait effrayé les villes voisines de la

Loire. Les plus proches, Angers, Tours et Bourges, envoyèrent des

vivres; Poitiers et La Rochelle de l'argent; puis l'effroi gagnant, le

Bourbonnais, l'Auvergne, le Languedoc même, firent passer aux

Orléanais, du salpêtre, du soufre et de l'acier[280].

[Note 280: M. Jollois (p. 52) a donné les reçus: _Archives de la ville

d'Orléans, comptes de la commune, ann. 1428-1429._]

Peu à peu la France entière s'intéressait au sort d'une ville. On

était touché de cette brave résistance des Orléanais, de leur fidélité

à leur seigneur. On avait pitié d'Orléans, du duc d'Orléans aussi. Il

ne suffisait donc pas aux Anglais de le retenir prisonnier toute sa

vie; ils voulaient lui prendre son apanage, le ruiner, lui et ses

enfants. Ce nouveau malheur renouvelait la mémoire de tant d'autres

malheurs de cette maison; il n'était pas d'homme qui n'eût chanté dans

son enfance les complaintes qui couraient alors sur la mort de Louis

d'Orléans[281]. Charles d'Orléans, prisonnier, ne pouvait défendre sa

ville, mais ses ballades passaient le détroit et priaient pour lui.

[Note 281: «Cantilenas lugubres super morte dolorosa et a proditoribus

nephandis proditorie perpetrata...» _Religieux de Saint-Denis, ms.,

folio 878_.--Il est vrai qu'on fit aussi des complaintes sur la mort

du duc de Bourgogne. Nous lisons dans une lettre de grâce qu'un

chanoine de Reims, trouvant une de ces complaintes à la suite d'une

généalogie d'Henri VI, s'était emporté, avait tiré son couteau et

coupé les vers; le roi lui pardonna à condition qu'il fera faire en

expiation «deux tableaux plus beaux, lesquels seront attachés à

crampons de fer, l'un en la ville de Reims, et l'autre en l'échevinage

d'icelle.» _Archives, Trésor des chartes, Registre_ CLXXIII, _676,

ann. 1427._]

Chose touchante et qui honore la nature humaine, au milieu des plus

terribles misères, parmi la désolation et la famine, lorsque les loups

prenaient possession des campagnes, lorsque, au dire d'un

contemporain, il n'y avait plus une maison debout, hors les villes,

depuis la Picardie jusqu'en Allemagne, ce peuple était encore sensible

aux maux des autres; il réservait sa pitié pour un prince prisonnier,

un prince, un poète, fils d'un homme assassiné, et lui-même voué pour

toute la vie à cette mort de la captivité et de l'exil[282].

[Note 282: Ce sentiment populaire fut exprimé vivement par la Pucelle,

qui disait avoir pour mission de délivrer, non-seulement Orléans, mais

le _duc d'Orléans_. (Procès, déposition du duc d'Alençon.)]

Les femmes surtout éprouvaient ce sentiment de pitié. Moins dominées

par l'intérêt, elles sont fidèles au malheur. En général, elles ne

furent pas assez politiques pour se résigner au joug étranger; elles

restèrent bonnes Françaises. Duguesclin savait qu'il n'y avait rien de

plus Français en France que les femmes, lorsqu'il disait: «Il n'y a

pas une fileuse qui ne file une quenouille pour ma rançon.»

L'un des premiers exemples de résistance avait été donné par une jeune

femme, la dame de la Rocheguyon, qui défendit longtemps cette

forteresse qui lui appartenait, et qui, forcée de la rendre, refusa

d'en faire hommage aux Anglais. Ceux-ci osèrent lui proposer d'épouser

un traître, Gui Bouteiller, qui avait trahi Rouen; ils voulaient

mettre un homme à eux dans cette place importante de la Rocheguyon. Il

eut la place, mais non la dame; elle aima mieux laisser tout, et s'en

aller pauvre avec ses enfants[283].

[Note 283: Monstrelet. Il est juste d'ajouter que les femmes ne

résistèrent pas seules. Monstrelet parle du brave brigand Tabary; le

Bourgeois fait mention d'un capitaine roturier de Saint-Denis qui fut

tué par ses envieux; le Religieux, du normand Braquemont, qui, avec la

flotte de Castille, défit celle des Anglais; il raconte enfin qu'un

Normand, Jean Bigot, au plus beau moment d'Henri V et quand il

semblait invincible, ramassa quelques hommes, tua quatre cents

Anglais, et envoya leurs drapeaux à Notre-Dame de Paris, afin qu'y

faisant son entrée, l'Anglais y vît ses drapeaux.]

Les femmes étaient restées Françaises; les prêtres redevinrent

Français. Ils avaient fini par s'apercevoir que les Anglais, avec tous

leurs beaux semblants d'égards pour l'Église[284], en étaient les

vrais ennemis. Après avoir essayé d'imposer l'Église d'Angleterre,

Bedford fit à celle de France l'exorbitante demande de céder au roi

pour les besoins de la guerre tous les biens et rentes qui avaient été

donnés à l'Église depuis _quarante ans_. Ces deux propositions

portèrent malheur aux Anglais. Ils succédèrent à la réputation

d'impiété qu'avaient eue les Armagnacs. Le pillage de quelques églises

attira sur eux l'exécration du peuple[285].

[Note 284: Bedford s'était fait donner le titre de _chanoine_ de la

cathédrale de Rouen. (Deville.)]

[Note 285: Le gouvernement anglais était fort dur. Nous le voyons par

les grâces mêmes qu'il accorde. Grâce à un maître d'école d'une amende

de 32 écus d'or, qu'il a encourue _pour avoir élevé_ le fils d'un

Armagnac (_Archives, Trésor des chartes, J. Registre_ CLXXIII, _19,

1424_). Lettres de pardon à un religieux qui _a soigné un Armagnac

blessé_ (_Ibidem_, 692, 1427), à un écolier qui _a étudié le droit à

Angers_ (_Ibidem_, 689), à deux frères qui ont été _visités_ par un

homme d'armes Armagnac; il était entré chez eux par la fenêtre pour

les maltraiter (_Ibidem_, _Registre_ CLXXV, _197, 1432_). Grâce de la

vie à un maçon de Rouen qui a dit que si le dauphin reprenait la

ville, il y avait moyen d'empêcher les Anglais du château de faire des

sorties (_Archives, Trésor des chartes, Registre,_ CLXXIV, _14,

1424_).]

La grandeur de Lancastre n'avait pas une base ferme. Elle reposait sur

deux mensonges. En Angleterre, ils avaient dit: «Nous ne demandons à

l'Église que ses prières;» et ils voulaient toucher aux biens de

l'Église. En France, ils avaient dit: «Nous sommes les vrais héritiers

du trône, usurpé depuis Philippe de Valois; nous sommes les vrais rois

de France, nous sommes Français.» Un tel mot aurait pu tromper dans la

bouche d'Édouard III, qui était Français par sa mère et qui parlait

encore français. Mais, par un contraste bizarre, c'est justement à

l'avénement d'Henri V que la chambre des Communes commence à rédiger

ses actes en anglais. Lorsque ces prétendus Français nous faisaient la

grâce de se servir de notre langue, ils la défiguraient et la

maltraitaient tellement qu'ils semblaient ennemis de la langue autant

que de la nation.

Avec tout cela, les Anglais avaient une chose pour eux, c'est que leur

jeune roi, Henri VI, était certainement Français par sa mère et

petit-fils de Charles VI; il ne ressemblait que trop à son grand-père

pour la faiblesse d'esprit. Au contraire, la légitimité de Charles VII

était bien douteuse; il était né en 1403, au plus fort des liaisons

de sa mère avec le duc d'Orléans; elle-même avait accédé aux actes

dans lesquels il était appelé le _soi-disant_ dauphin. Henri VI

n'avait pas encore été sacré à Reims, mais Charles VII ne l'était pas

non plus. Le peuple de ce temps ne reconnaissait un roi qu'à deux

choses: la naissance royale et le sacre; Charles VII n'était pas roi

selon la religion, et il n'était pas sûr qu'il le fût selon la nature.

Cette question, indifférente pour les politiques qui se décident

suivant leurs intérêts, était tout pour le peuple; le peuple ne veut

obéir qu'au droit.

Une femme avait obscurci cette grande question de droit; une femme

sut l'éclaircir.

CHAPITRE III

LA PUCELLE D'ORLÉANS

1429

L'originalité de la Pucelle, ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant

sa vaillance ou ses visions, ce fut son bon sens. À travers son

enthousiasme, cette fille du peuple vit la question et sut la

résoudre.

Le noeud que les politiques et les incrédules ne pouvaient délier,

elle le trancha. Elle déclara, au nom de Dieu, que Charles VII était

l'héritier; elle le rassura contre sa légitimité dont il doutait

lui-même. Cette légitimité, elle la sanctifia, menant son roi droit à

Reims, et gagnant de vitesse sur les Anglais l'avantage décisif du

sacre.

Il n'était pas rare de voir les femmes prendre les armes. Elles

combattaient souvent dans les siéges[286], témoin les trente femmes

blessées à Amiens[287], témoin Jeanne Hachette. Au temps de la Pucelle

et dans les mêmes années, les femmes de Bohême se battaient comme les

hommes, dans les guerres des Hussites[288].

[Note 286: Les exemples seraient innombrables. Citons seulement les

dames de Lalaing (1452, 1581). La seconde défendit Tournai contre le

plus grand capitaine du XVIe siècle, le prince de Parme. Reiffenberg.]

[Note 287: V. tome III.]

[Note 288: «Et armoient les femmes, ainsi que diables, pleines de

toutes cruautés, et en furent trouvées plusieurs mortes et occises aux

rencontres.» Monstrelet.]

L'originalité de la Pucelle, je le répète, ne fut pas non plus dans

ses visions. Qui n'en avait au moyen âge? Même dans ce prosaïque XVe

siècle, l'excès des souffrances avait singulièrement exalté les

esprits. Nous voyons, à Paris, un frère Richard remuer tout le peuple

par ses sermons, au point que les Anglais finirent par le chasser de

la ville. Le carme breton Conecta était écouté à Courtrai, à Arras,

par des masses de quinze ou vingt mille hommes. Dans l'espace de

quelques années, avant et après la Pucelle, toutes les provinces ont

leurs inspirés. C'est une Pierrette bretonne qui converse avec

Jésus-Christ. C'est une Marie d'Avignon, une Catherine de la Rochelle.

C'est un petit berger, que Xaintrailles amène de son pays, lequel a

des stigmates aux pieds et aux mains, et qui sue du sang aux saints

jours[289].

[Note 289: Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 119-122.

D'Artigny, Voltaire et Beaumarchais ont cru que ce Richard pouvait

avoir endoctriné Jeanne Darc. V. la réfutation péremptoire de M.

Berriat Saint-Prix, dans son Histoire de la Pucelle, p. 242-3. Meyer,

Annales Rerum Flandricarum, f. 271 verso.

«De Bretaigne bretonnant.» Journal du Bourgeois de Paris, tome XV, p.

134? 1430.

Notices des mss., t. III, p. 347.--Procès, éd. Buchon, 1827. p.

87.--Journal du Bourgeois, t. XV, p. 411, 1430; Jean Chartier, p.

47.]

La Lorraine était, ce semble, l'une des dernières provinces où un tel

phénomène eût dû se présenter. Les Lorrains sont braves, batailleurs,

mais volontiers intrigants et rusés. Si le grand Guise sauva la

France, avant de la troubler, ce ne fut pas par des visions. Nous

trouvons deux Lorrains au siége d'Orléans, et tous deux y déploient le

naturel facétieux de leur spirituel compatriote Callot; l'un est le

canonnier maître Jean qui faisait si bien le mort; l'autre est un

chevalier qui fut pris par les Anglais, chargé de fers, et qui à leur

départ revint à cheval sur un moine anglais[290].

[Note 290: Histoire au vray du siége.]

La Lorraine des Vosges a, il est vrai, un caractère plus grave. Cette

partie élevée de la France d'où descendent de tous côtés des fleuves

vers toutes les mers, était couverte de forêts, forêts vastes et

telles que les Carlovingiens les jugeaient les plus dignes de leurs

chasses impériales. Dans les clairières de ces forêts s'élevaient les

vénérables abbayes de Luxeuil et de Remiremont; celle-ci, comme on

sait, gouvernée par une abbesse qui était princesse du Saint-Empire,

qui avait ses grands officiers, toute une cour féodale, qui faisait

porter par son sénéchal l'épée nue devant elle. Cette royauté de femme

avait eu pour vassal, et pendant longtemps, le duc de Lorraine.

Ce fut justement entre la Lorraine des Vosges et celle des plaines,

entre la Lorraine et la Champagne, que naquit, à Dom-Remy, la belle et

brave fille qui devait porter si bien l'épée de la France.

Il y a quatre Dom-Remy le long de la Meuse dans un cercle de dix

lieues, trois du diocèse de Toul, un de celui de Langres[291].

Probablement ces quatre villages étaient, dans des temps plus anciens,

des domaines de l'abbaye de Saint-Remy de Reims[292]. Nos grandes

abbayes avaient, comme on sait, dans les temps carlovingiens, des

possessions bien plus éloignées, jusqu'en Provence, jusqu'en

Allemagne, jusqu'en Angleterre.

[Note 291: Il y a encore un Dom-Remy, mais plus loin de la Meuse.]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 11 / 23 段