chrétienne, il n'y a nul esprit polémique, à peine quelques allusions
aux malheurs du temps. Le pieux auteur reste dans un silence plein de
respect en présence des infirmités de sa vieille mère l'Église[241]...
[Note 241: «Senescenti ac propemodum effoetæ matri Ecclesiæ.» Tauler
(d'après sainte Hildegarde).]
Que l'Imitation soit ou non un livre français[242], c'est en France
qu'elle eut son action. Cela est visible, non-seulement par le grand
nombre des versions françaises (plus de soixante!), mais surtout parce
que la version principale est française, version éloquente et
originale qui fit du livre monastique un livre populaire.
[Note 242: C'est un livre chrétien, universel, et non point national.
S'il pouvait être national, il serait plutôt français. Il n'a ni
l'élan pétrarchesque des mystiques italiens, encore moins les fleurs
bizarres des Allemands, leur profondeur sous formes puériles, leur
dangereuse mollesse de coeur. Dans l'Imitation, il y a plus de
sentiments que d'images; cela est français. En littérature, les
Français dessinent plus qu'ils ne peignent, ou, si l'on veut, ils
peignent en grisaille. Je lis dans Clémengis: «Non ineleganter quidam
dixit: Color est vitare colorem.» Nic. Clemeng., t. II, p. 277, epist.
96.--Au reste, j'ai dit ailleurs plus au long ce que je pensais de
notre langue et de notre littérature: Origines du droit, Introduction,
p. CXVII-CXXII.]
Au reste, il y a une raison plus haute et qui finit cette vaine
dispute: l'Imitation fut donnée au peuple qui ne pouvait plus se
passer de l'Imitation. Ce livre, utile, ailleurs sans doute, était
ici une suprême nécessité. Nulle nation n'était descendue plus avant
dans la mort, nulle n'avait besoin davantage de fouiller au fond de
l'âme la source de vie qui y est cachée. Nulle ne pouvait mieux
entendre le premier mot du livre: «Le royaume de Dieu est en vous, dit
notre Seigneur Jésus-Christ. Rentre donc de tout ton coeur en
toi-même, et laisse ce méchant monde... Tu n'as point ici de demeure
permanente, où que tu sois. Tu es étranger et pèlerin; tu n'auras
repos en nul lieu, sinon au coeur, quand tu seras vraiment joint à
Dieu. Que regardes-tu donc çà et là pour trouver repos? Sois ton
habitation aux cieux par l'amour, et point ne regarde les choses de ce
monde qu'en passant, car elles passent et viennent à néant, et toi
aussi comme elles[243]...»
[Note 243: Internelle Consolacion.]
Ce langage de mélancolie sublime et de profonde solitude, à qui
s'adressait-il mieux qu'au peuple, au pays où il n'y avait plus que
ruine? L'application semblait directe. Dieu semblait parler à la
France et lui dire comme il dit aux morts: «Dès l'éternité, je t'ai
connu par ton nom; tu as trouvé grâce, je te donnerai le repos[244]!»
[Note 244: «Te ipsum novi ex nomine...»]
Il ne fallait pas moins que cette bonté pour ranimer des coeurs si
près du désespoir. L'Église universelle avait défailli, l'église
nationale avait péri; de plus, (terrible tentation de blasphème!) une
église étrangère était entrée, par la conquête et le meurtre, en
possession de la France, le maître étranger avait apparu «comme roi
des prêtres[245].»
[Note 245: «Princeps presbyterorum.» Walsingham.]
La France, après avoir tant souffert du fol orgueil des fols, avait
appris avec les Anglais à en connaître un autre, l'orgueil des sages.
Elle avait enduré les pieux enseignements d'Henri V, entre le carnage
d'Azincourt et les supplices de Rouen. Mais cela n'était rien encore;
elle vit dans les vrais rois de l'Angleterre, en ses évêques,
l'étrange spectacle de la sagesse sans l'esprit de Dieu. Le roi des
prêtres morts, elle eut (c'était le progrès naturel), elle eut le
prêtre-roi[246], la réalisation d'un terrible idéal, inconnu aux âges
antérieurs, la royauté de l'usure dans l'homme d'église, la violence
meurtrière dans le pharisaïsme... un Satan! mais sous forme nouvelle;
non plus cette vieille figure de Satan honteux et fugitif. Non, Satan
autorisé, décent, _respectable_, Satan riche, gras dans son trône
d'évêque, dogmatisant, jugeant et réformant les saints.
[Note 246: V. sur le cardinal Winchester, plus haut p. 107, et plus
bas tout le chapitre IV.]
Satan étant devenu cette vénérable personne, le rôle opposé restait à
notre Seigneur. Il fallait qu'il fût amené par les constables devant
ce grave _chief-justice_, comme un misérable _échappé de
paroisse_[247], que dis-je, comme hérétique ou sorcier, comme
violemment suspect d'être en relation avec le démon, ou démon
lui-même; il fallait que notre Seigneur se laissât condamner et
brûler, comme diable par le Diable... Les choses doivent aller
jusque-là... C'est alors que l'assistance émerveillée verra cet
honnête homme de juge se troubler à son tour, perdre contenance et se
tordre dans son hermine... Alors chacun reprendra son rôle naturel; le
drame sera complet, le mystère consommé.
[Note 247: Statutes of the Realm.]
* * * * *
L'Imitation de Jésus-Christ, sa passion reproduite dans la Pucelle,
telle fut la rédemption de la France.
Une objection peut s'élever maintenant que personne ne ferait tout à
l'heure. N'importe; dès ce moment nous pouvons y répondre.
L'esprit de ce livre, c'est la résignation. Cet esprit, répandu dans
le peuple, eût dû, ce semble, le calmer, l'endormir, loin d'inspirer
l'héroïsme de la résistance nationale. Comment expliquer cette
apparente opposition?
C'est que la résurrection de l'âme n'est point celle de telle ou telle
vertu, c'est que toutes les vertus se tiennent. C'est que la
résignation ne revint pas seule, mais l'espoir, qui est aussi de Dieu,
et avec l'espoir, la foi dans la justice... L'esprit de l'Imitation
fut pour les clercs patience et _passion_; pour le peuple ce fut
l'_action_, l'héroïque élan d'un coeur simple...
Et qu'on ne s'étonne pas si le peuple apparut ici en une femme, si de
la patience et des douces vertus, une femme passa aux vertus viriles,
à celle de la guerre, si la sainte se fit soldat. Elle a dit elle-même
le secret de cette transformation, c'est un secret de femme: la PITIÉ
qu'il y avait au royaume de France[248]!...
[Note 248: Procès de la Pucelle, interrogatoire du 15 mars 1531.]
Voilà la cause, ne l'oublions jamais, la cause suprême de cette
révolution. Quant aux causes secondaires, intérêts politiques,
passions humaines, nous les dirons aussi; toutes doivent essayer leurs
forces, venir heurter au but, succomber, s'avouer impuissantes,
rendant hommage ainsi à la grande cause morale qui seule les rendit
efficaces.
CHAPITRE II
CHARLES VII--HENRI VI--SIÉGE D'ORLÉANS
1422-1429
Le jeune roi, élevé par les Armagnacs, trouva en eux son principal
appui, et aussi il partagea leur impopularité. Ces Gascons étaient les
soldats les plus aguerris de la France, mais les plus pillards, les
plus cruels. La haine qu'ils inspiraient dans le Nord aurait suffi
pour y créer un parti bourguignon anglais. Les brigands du Midi
semblaient plus étrangers que les étrangers.
Charles VII essaya ensuite des étrangers mêmes, de ceux qui avaient
l'habitude des guerres anglaises; il appela les Écossais. C'étaient
les plus mortels ennemis de l'Angleterre; on pouvait compter sur leur
haine autant que sur leur courage. On plaça dans ces auxiliaires les
plus grandes espérances. Un Écossais fut fait connétable de France, un
Écossais comte de Touraine. Cependant, malgré leur incontestable
bravoure, ils avaient été souvent battus en Angleterre. Ils le furent
en France, à Crévant[249], à Verneuil (1423, 1424), non-seulement
battus, mais détruits; les Anglais prirent garde qu'il n'en échappât.
On prétendit que les Gascons, jaloux des Écossais, ne les avaient pas
soutenus[250].
[Note 249: V. sur la _messe de la victoire_ fondée à Auxerre et sur le
bizarre privilége accordé à la maison de Chastellux: Lebeuf, Histoire
d'Auxerre, t. II, p. 283; Millin, Voyage, t. I, p. 163; Michelet,
Origines du droit, p. 435.]
[Note 250: Amelgard ajoute que les Français furent consolés de la
perte de cette sanglante bataille de Verneuil par l'extermination des
Écossais.]
Les Anglais faillirent donner à Charles VII un allié bien plus utile
et plus important que les Écossais; je parle du duc de Bourgogne. Il y
avait deux gouvernements anglais, celui de Glocester à Londres, celui
de Bedford à Paris; les deux frères s'entendaient si peu, qu'au même
moment Bedford épousait la soeur du duc de Bourgogne, et Glocester
commençait la guerre contre lui[251]. Un mot sur cette romanesque
histoire.
[Note 251: Bedford lui-même ne craignit pas de mécontenter le duc de
Bourgogne, en faisant casser un jugement des tribunaux de Flandre par
le Parlement de Paris. _Archives, Trésor des chartes, 1423, 30 avril,
J. 573._]
Le duc de Bourgogne, comte de Flandre, croyait n'avoir sa Flandre que
quand il l'aurait flanquée de Hollande et de Hainaut. Ces deux comtés
étaient tombés entre les mains d'une fille, la comtesse Jacqueline; le
duc de Bourgogne maria cette fille à un sien cousin, un enfant
maladif, espérant bien qu'il ne viendrait rien de ce mariage et qu'il
hériterait. Jacqueline, qui était une belle jeune femme, ne se résigna
pas[252], elle laissa son triste mari, passa lestement le détroit et
se proposa elle-même au duc de Glocester[253]. Les Anglais, qui ont
les Pays-Bas en face, qui les ont toujours couvés des yeux, ne
pouvaient guère résister à la tentation. Glocester fit la folie
d'accepter (1423). C'était d'ailleurs un petit génie, ambitieux et
incapable; il avait autrefois visé au trône de Naples; il voyait son
frère Bedford régner en France, tandis qu'en Angleterre, son oncle, le
cardinal Winchester, réduisait à rien son protectorat. Il prit donc en
main la cause de Jacqueline, commençant ainsi contre le duc de
Bourgogne, contre l'indispensable allié des Anglais une guerre qui,
pour celui-ci, était une question d'existence, une guerre sans traité
où le souverain de la Flandre risquerait jusqu'à son dernier homme.
C'était hasarder la France anglaise, mettre en péril Bedford;
Glocester, il est vrai, ne s'en souciait guère.
[Note 252: Lire le charmant récit, un peu long, il est vrai, un peu
romanesque, de Chastellain, ch. LXIV, p. 69-71 (éd. Buchon, 1836).]
[Note 253: Elle dit gaiement à Glocester qu'il lui fallait un mari et
un héritier.--Vossius, Annal. Holl., lib. XIX, p. 528. Dujardin et
Sellius, t. III. p. 426.]
Le duc de Bourgogne, irrité, conclut une secrète alliance avec le duc
de Bretagne; puis il lança à Bedford deux réclamations d'argent: 1º
la dot de sa première femme, fille de Charles VI, cent mille écus! 2º
une pension de vingt mille livres qu'Henri V lui avait promise, pour
l'amener à reconnaître son droit à la couronne[254]. Que pouvait faire
Bedford? Il n'avait pas d'argent; il offrit à sa place une possession
inestimable, au-dessus de toute somme d'argent, Péronne, Montdidier et
Roye, Tournai, Saint-Amand et Mortaigne, c'est-à-dire toute la
barrière du Nord (septembre 1423)[255].
[Note 254: _Archives, Trésor des chartes, J. 49, nos 12 et 13,
septembre 1423._]
[Note 255: Tournai, il est vrai, n'était pas entre les mains des
Anglais, mais le duc de Bourgogne se faisait fort de la réduire.
«Donnons, transportons et délaissons les villes, chasteaulx et
chastellenies de Péronne, Roye et Mondidier... la ville, cité et
bailliage de Tournay, Tournesis, Saint-Amand et Mortaigne.» _Archives,
Trésor des chartes, J. 249, nos 12 et 13, septembre 1423._--L'Histoire
de la république de Tournai est encore à faire. V. _Archives, Trésor
des Chartes, J. 528-607_, et _Bibl. royale, mss. Collection d'Esnans,
Vol. C_.
Le duc s'engage à restituer, «au cas que, dans ledit temps de deux
ans, il ne fasse apparoir des sommes que ledit Roy lui doit.»
_Archives, Trésor des chartes, J. 247, juin 1424._]
À chaque folie de Glocester, Bedford payait. En 1424, Glocester, comme
chevalier de Jacqueline, défie le duc de Bourgogne en combat
singulier. Cette bravade n'eut pas d'autre suite, sinon que Bedford en
faillit périr. Les bandes de Charles VII vinrent se loger au coeur
même de la France anglaise, en Normandie. Il fallait une bataille pour
les chasser de là. Elle eut lieu le 17 août 1424 (Verneuil). Dès le
mois de juin, Bedford avait regagné le duc de Bourgogne par une
concession énorme; il lui avait engagé sa frontière de l'Est,
Bar-sur-Seine, Auxerre et Mâcon.
Toute la France du Nord risquait fort de tomber ainsi, morceau par
morceau, entre les mains du duc de Bourgogne. Mais tout à coup le vent
changea. Le sage Glocester, au milieu de cette guerre commencée pour
Jacqueline, oublie qu'il l'a épousée, oublie qu'au moment même elle
est assiégée dans Bergues, et il en épouse une autre, une belle
Anglaise[256]. Cette nouvelle folie eut les effets d'un acte de
sagesse. Le duc de Bourgogne se laissa réconcilier avec les Anglais et
fit semblant de croire tout ce que lui disait Bedford; l'essentiel
pour lui était de pouvoir dépouiller Jacqueline, d'occuper le Hainaut,
la Hollande et ensuite le Brabant dont la succession ne devait pas
tarder à s'ouvrir.
[Note 256: Des dames anglaises portèrent à la Chambre des lords une
pétition en faveur de Jacqueline (Lingard, ann. 1425). Cette scène
populaire, burlesquement solennelle, a bien l'air d'avoir été arrangée
par Winchester, pour combler le scandale et porter le dernier coup à
son neveu.]
Charles VII ne profita donc guère de cet événement qui semblait
pouvoir lui être si utile. Tout l'avantage qu'il en tira, c'est que le
comte de Foix, gouverneur du Languedoc, comprit que le duc de
Bourgogne tournerait tôt ou tard contre les Anglais; il déclara que sa
conscience[257] l'obligeait de reconnaître Charles VII comme le roi
légitime. Il lui soumit le Languedoc, bien entendu que le roi n'en
tirerait ni argent[258], ni troupes, qu'il n'y troublerait en rien la
petite royauté que s'y était arrangée le comte de Foix.
[Note 257: Il demanda sur ce point de droit une consultation écrite du
célèbre juge de Foix, le jurisconsulte Rebonit, qui, après avoir
examiné mûrement le droit de Charles VII et celui d'Henri VI, décida
pour le premier. _Bibl. royale, mss., Doat, CCXIV, 34, 52, 1423, 5
mars._]
[Note 258: D. Vaissette.]
L'amitié des maisons d'Anjou et de Lorraine semblait devoir être plus
directement utile au parti de Charles VII. Le chef de la maison
d'Anjou se trouvait alors être une femme, la reine Yolande, veuve de
Louis II, duc d'Anjou, comte de Provence et prétendant au royaume de
Naples; cette veuve était fille du roi d'Aragon et d'une Lorraine de
la maison de Bar. Les Anglais ayant fait l'insigne faute d'inquiéter
les maisons d'Anjou et d'Aragon pour le trône de Naples, Yolande forma
contre eux l'alliance d'Anjou et de Lorraine avec Charles VII. Elle
maria sa fille à ce jeune roi, et son fils René à la fille unique du
duc de Lorraine.
Ce dernier mariage semblait bien difficile. Le duc de Lorraine,
Charles le Hardi, avait été un violent ennemi des maisons
d'Orléans[259], d'Armagnac; il avait épousé une parente du duc de
Bourgogne; au massacre de 1418, il avait reçu de Jean sans Peur l'épée
de connétable. En 1419, nous le voyons subitement changé, ennemi des
Bourguignons, tout Français.
[Note 259: Et de la maison royale de France en général, à laquelle il
disputait toujours les marches de Champagne. En 1408, Charles le Hardi
avait fait un testament pour exclure tout Français de sa succession.
En 1412, irrité d'un arrêt que le Parlement osa prononcer contre lui,
il traîna les pannonceaux du roi à la queue de son cheval. Voir
l'historiette que Juvénal rapporte à la gloire de son père, l'avocat
général, et à la honte des ducs de Bourgogne et de Lorraine. Juvénal
des Ursins, p. 247.]
Pour comprendre ce miracle, il faut savoir que, dans cette éternelle
bataille qui fut la vie de la Lorraine au moyen âge, les deux maisons
rivales, Lorraine et Bar, s'étaient usées à force de combattre. Il
restait deux vieillards, le duc de Bar, vieux cardinal, et le duc de
Lorraine, qui n'avait qu'une fille[260]. Le cardinal assura son duché
à son neveu René, et, pour réunir tout le pays, demanda pour René
l'héritière de Lorraine au nom de Dieu et de la paix. Le duc, gouverné
alors par une maîtresse française[261], consentit à donner sa fille et
ses États à un prince français de cette maison de Bar, si longtemps
ennemie de la sienne.
[Note 260: Ces princes de Lorraine et de Bar, presque toujours en
guerre avec la France, ne perdent pas toutefois une seule occasion de
se faire tuer pour elle; dès qu'il y a une grande bataille, ils
accourent dans nos rangs. Leur histoire est uniformément héroïque:
tués à Crécy, tués à Nicopolis, tués à Azincourt, etc.]
[Note 261: Peut-être cette maîtresse qui vint à point pour les
intérêts de la maison d'Anjou et de Bar fut-elle donnée au duc par la
très-peu scrupuleuse Yolande, comme elle donna Agnès Sorel à son
gendre Charles VII (une rivale à sa propre fille!...) Elle éveilla le
jeune roi par les conseils d'Agnès, et probablement elle endormit le
vieux duc de Lorraine par ceux de l'adroite Alizon. Alizon du May
était de naissance «fort honteuse,» dit Calmet; mais, en revanche,
elle était belle, spirituelle, de plus très-féconde; en quelques
années, elle donna cinq enfants à son vieil amant. Aussi, selon la
chronique: «Elle gouvernait le duc tout à sa volonté.» Chronique de
Lorraine.]
Les Anglais y avaient aidé en faisant au duc de Lorraine le plus
sensible outrage. Henri V lui avait demandé sa fille en mariage, et il
épousa la fille du roi de France; en même temps, il inquiétait le duc
en voulant acquérir le Luxembourg, aux portes de la Lorraine.
L'irritation de Charles le Hardi augmenta, lorsqu'en 1424 les
Bourguignons, auxiliaires des Anglais, occupèrent en Picardie la ville
de Guise, qui lui appartenait. Alors il assembla les États de son
duché, et leur fit reconnaître la Lorraine comme fief féminin, et sa
fille, femme de René d'Anjou, comme son héritière.
La grandeur de la maison d'Anjou, son étroite union avec Charles VII,
devait, ce semble, fortifier le parti royal. Mais cette maison avait
trop à faire en Lorraine, en Italie. L'égoïste et politique Yolande
voulait gagner du temps, ménager les Anglais, ne pas les attirer dans
les domaines patrimoniaux de la maison d'Anjou. Elle attendait du
moins que ses fils fussent affermis en Lorraine et à Naples.
Elle fut toutefois utile à son gendre Charles VII. Par ses sages
conseils, elle éloigna de lui les vieux Armagnacs. Elle eut l'adresse
de lui ramener les Bretons; elle fit donner l'épée de connétable au
frère du duc de Bretagne, au comte de Richemont. Richemont n'accepta
qu'en stipulant que le roi éloignerait de lui les meurtriers du duc de
Bourgogne.
C'étaient les Bretons qui avaient sauvé le royaume au temps de
Duguesclin. Charles VII, réunissant les Bretons, les Gascons, les
Dauphinois, avait dès lors de son côté la vraie force militaire de la
France. L'Espagne lui envoyait des Aragonais, l'Italie des Lombards.
Et avec tout cela la guerre languissait. L'argent manquait, l'union
encore plus. Les favoris du roi firent échouer Richemont dans ses
premières entreprises. Ce ne fut pas, il est vrai, impunément; le rude
Breton en fit tuer deux en six mois sans forme de procès[262].
Puisqu'il fallait au roi un favori, il lui en donna un de sa main, le
jeune La Trémouille[263], et le premier usage que celui-ci fit de son
ascendant, fut de faire éloigner Richemont. Le roi, chose bizarre,
défendit à son connétable de combattre pour lui; les gens du roi et
ceux de Richemont étaient sur le point de tirer l'épée les uns contre
les autres.
[Note 262: Voir la terrible histoire du sire de Giac, qui avait
empoisonné sa femme et l'avait fait ensuite galoper jusqu'à la mort.
Quand il fut pris par Richemont et sur le point d'être tué, il demanda
qu'auparavant on lui coupât une main qu'il avait donnée au diable, de
crainte qu'avec cette main le diable n'emportât tout le corps.]
[Note 263: «Le roy luy dist: Vous me le baillez, beau cousin, mais
vous en repentirez; car je le cognois mieux que vous.»]
Ainsi Charles VII se trouvait moins avancé que jamais. Il avait essayé
des Gascons, des Écossais, des Bretons, tous braves, tous
indisciplinables. Ni le refroidissement du duc de Bourgogne à l'égard
des Anglais, ni la soumission apparente du Languedoc, ni le
rapprochement des maisons d'Anjou et de Lorraine, ne lui avait donné
de force effective. Son parti semblait incurablement divisé et pour
toujours impuissant.
Les Anglais, bien instruits de cette désorganisation, crurent que le
moment était arrivé de forcer enfin la barrière de la Loire, et ils
rassemblèrent autour d'Orléans ce qu'ils avaient de troupes
disponibles et toutes celles qu'ils purent faire venir.
Cela ne faisait guère au total que dix ou onze mille hommes. Mais
c'était encore un grand effort dans la situation où était leurs
affaires. Le duc de Glocester troublait l'Angleterre de ses querelles
avec son oncle le cardinal de Winchester[264]. En France, Bedford ne
pouvait tirer d'argent d'un pays si complétement ruiné[265]. Pour
attirer ou retenir les grands seigneurs anglais et leurs hommes, il
fallait leur faire sans cesse de nouveaux dons de terre, de fiefs,
c'est-à-dire mécontenter de plus en plus la noblesse française. Le
chroniqueur parisien remarque qu'alors il n'y avait presque plus de
gentilshommes français dans le parti anglais; tous peu à peu avaient
passé de l'autre côté.
[Note 264: Ils étaient sur le point de se livrer bataille dans les
rues de Londres. Lire la lettre guerrière du cardinal. (Turner.)]
[Note 265: «Dix mille marcs promis aux garnisons anglaises de Picardie
et de Calais, à prendre sur la rançon du roi d'Écosse, sur le droit
des laines, etc.» _Bibl. royale, mss. Bréquigny 58, ann. 1426, 25
juillet._
M. Berriat Saint-Prix (Hist. de Jeanne d'Arc, p. 159) a fait dans le
Trésor des Chartes le relevé des dons de terres, de rentes, etc., que
le duc de Bedford fit en quelques années aux seigneurs anglais, à
Warwick, Salisbury, Talbot, Arundel, Suffolk. Bedford ne s'oubliait
pas lui-même. _Archives, Trésor des Chartes, Registres, 173-175._]
L'armée anglaise semblait peu nombreuse pour envelopper Orléans et
barrer la Loire. Mais du moins c'étaient les meilleurs soldats que les
Anglais eussent en France, et ils suppléaient à leur petit nombre par
des travaux prodigieux. Ils formèrent autour de la ville, non une
enceinte continue comme Édouard III autour de Calais, mais une série
de forts ou bastilles qui devaient surveiller les intervalles qu'on
laissait entre elles. Le plan qu'un savant ingénieur a tracé de ces
travaux d'après les rapports du temps est véritablement
formidable[266].
[Note 266: Histoire du siége d'Orléans, par M. Jollois, ingénieur en
chef des ponts et chaussées (1833, in-folio, Orléans), p. 24-40. V.
surtout les cartes et plans.]
Chaque bastille était commandée par un des premiers lords
d'Angleterre; du côté de la Beauce par le lord commandant du siége,
Salisbury, par les Suffolk, par le brave des braves, le vieux comte
Talbot. La forte et triple bastille du sud, au delà de la Loire, au
poste le plus dangereux, était commandée par un homme moins connu,
mais déterminé, ennemi furieux de la France, William Glasdale, qui
avait juré que, s'il entrait dans la ville, il tuerait tout[267],
hommes, femmes et enfants. Le nom même de ces bastilles anglaises
indiquait assez la ferme résolution de ne pas quitter le siége, quoi
qu'il arrivât. L'une s'appelait Paris, l'autre Rouen, l'autre Londres.
Quelle honte eût-ce été aux Anglais de rendre Londres?
[Note 267: Chronique de la Pucelle.]
Ces bastilles n'étaient pas des forteresses muettes, mais comme des
ennemis vivants, qui, parmi les injures et les bravades, vomissaient
dans la place des boulets de pierre du poids de cent vingt, de cent
soixante livres.
D'autres bastilles plus éloignées, c'étaient les places du voisinage,
Montargis, Rochefort, Le Puiset, Beaugency, Meung, dont les
assiégeants s'étaient préalablement assurés, et qui étaient devenus
des places anglaises.