Si l'on veut que l'auteur ou le dernier rédacteur de l'Imitation soit

le plus grand homme du XVe siècle, ce sera certainement Gerson. Le

vénérable M. Gence a voué sa vie à la défense de cette thèse. Pour la

soutenir, il faut supposer que le goût de Gerson a fort changé dans sa

retraite de Lyon. Le livre De Parvulis ad Christum trahendis, la

Consolatio theologiæ, qui sont pourtant de cette époque, sont

généralement écrits dans la forme pédantesque du temps. Dans

quelques-uns de ses sermons et opuscules français, surtout dans celui

qu'il adresse à ses soeurs, on trouve un tour vif et simple qui ne

serait pas indigne de l'auteur de l'Imitation. Toutefois, même dans ce

dernier opuscule, il y a encore de la subtilité et du mauvais goût. Il

dit, au sujet de l'Annonciation, que la Vierge «ferma la portière de

discrétion,» etc. Gerson, t. III, p. 810-841.

Thomas de Kempen a pour lui le témoignage de ses trois compagnons,

Jean Busch, Pierre Schott, et Jean Trittenheim, tous trois du XVe

siècle. Il semble pourtant bien difficile que ce laborieux copiste se

soit élevé si haut; son Soliloquium animæ ne donne pas lieu de le

croire. «_Le Christ_, dit-il, _m'a pris sur ses épaules, m'a enseigné

comme une mère, me cassant les noix spirituelles et me les mettant

dans la bouche_.» Ce luxe d'images (et quelles images!) est peu digne,

comme l'observe très-bien M. Faugère, de l'homme qui aurait écrit

l'Imitation. Éloge de Gerson (1838), p. 80.

Le prétendu Gersen a été créé par les bénédictins du XVIIe siècle, et

accueilli par Rome en haine de Gerson. M. Gregory a dépensé beaucoup

d'esprit à lui donner un souffle d'existence. Il avance l'ingénieuse

hypothèse que l'Imitation, dans sa première ébauche, a dû être un

programme d'école; je crois qu'elle serait plutôt sortie d'un manuel

monastique. M. Daunou a montré jusqu'à l'évidence la faiblesse du

système de M. Gregory (Journal des savants, déc. 1826, octob. et nov.

1827). L'unique pièce sur laquelle il s'appuie, le ms. d'Arona, est du

XVe siècle et non du XIIIe, au jugement de deux excellents

paléographes, M. Daunou et M. Hase.

M. Gence va chercher dans tous les auteurs sacrés et profanes les

passages qui peuvent avoir un rapport, même éloigné, avec les paroles

de l'Imitation; il risque de faire tort à son livre chéri, en faisant

croire que ce n'est qu'un centon.--Suarez pense que les trois premiers

livres sont de Jean de Verceil, d'Ubertino de Casal, de Pietro

Renalutio; Gerson aurait ajouté le quatrième livre, et Thomas de

Kempen aurait mis le tout en ordre. Cet éclectisme est fort

arbitraire. La seule chose spécieuse que j'y trouve, c'est que le

quatrième livre, d'une tendance bien plus sacerdotale que les trois

autres, pourrait fort bien ne pas être de la même main. J. M. Suarez,

Conjectura de Imitatione, 1667, in-4º, Romæ.

V. aussi dans l'édition de M. Gence (p. LIII) la note spirituelle et

paradoxale qu'il a tirée d'un ms. de l'abbé Mercier de Saint-Léger.

«Il y avait, au moyen âge, deux existences: l'une guerrière et l'autre

monacale. D'une part, le camp et la guerre; de l'autre, l'oraison et

le cloître. La classe guerrière a eu son expression dans les épopées

chevaleresques; celle qui veillait dans les cloîtres a eu besoin de

s'exprimer aussi; il lui a fallu dire ses effusions rêveuses, les

tristesses de la solitude tempérée par la religion; et qui sait si

l'Imitation n'a pas été l'épopée intérieure de la vie monastique, si

elle ne s'est pas formée peu à peu, si elle n'a pas été suspendue et

reprise, si elle n'a pas été enfin l'oeuvre collective que le

monachisme du moyen âge nous a léguée comme sa pensée la plus profonde

et son monument le plus glorieux?» Telle est l'opinion que M. Ampère a

exprimée dans son cours. Je suis heureux de me rencontrer avec mon

ingénieux ami. J'ajoute seulement que cette épopée monastique me

paraît n'avoir pu se terminer qu'au XIVe ou au XVe siècle.]

Ce livre universel du christianisme a été revendiqué par chaque peuple

comme un livre national. Les Français y montrent des gallicismes, les

Italiens des italianismes, les Allemands des germanismes.

Tous les ordres du sacerdoce, qui sont comme des nations dans

l'Église, se disputent également l'Imitation. Les prêtres la réclament

pour Gerson, les chanoines réguliers pour Thomas de Kempen, les moines

pour un certain Gersen, moine bénédictin. Bien d'autres pourraient

réclamer aussi. Il s'y trouve des passages de tous les saints, de tous

les docteurs. Saint François de Sales a seul bien vu dans cette

obscure question: «L'auteur, dit-il, c'est le Saint-Esprit.»

L'époque n'est pas moins controversée que l'auteur et la nation. Le

XIIIe siècle, le XIVe, le XVe, prétendent à cette gloire. Le livre

éclate au XVe, et devient alors populaire, mais il a bien l'air de

partir de plus loin et d'avoir été préparé dans les siècles

antérieurs.

Comment en eût-il été autrement? Le christianisme, dans son principe

même, n'est autre chose que l'imitation du Christ[225]. Le Christ est

descendu pour nous encourager à monter. Il nous a proposé en lui le

suprême modèle.

[Note 225: L'antiquité avait entrevu l'idée de l'Imitation. Les

pythagoriciens définissaient la vertu: [Grec: Omologia pros to

theion]; et Platon: [Grec: Omoiôsis theô kata to dynaton] (Timée et

Théétète). Théodore de Mopsueste, plus stoïcien que chrétien, disait:

«Christ n'a rien eu de plus que moi; je puis me diviniser par la

vertu.»]

La vie des saints ne fut qu'imitation; les règles monastiques ne sont

pas autre chose. Mais le mot d'_imitation_ ne put être prononcé que

tard. Le livre que nous appelons ainsi porte dans plusieurs manuscrits

un titre qui doit être fort ancien: Livre de vie. _Vie_ est synonyme

de _règle_ dans la vie monastique[226]. Ce livre n'aurait-il pas été,

dans sa première forme, une _règle des règles_, une fusion de tout ce

que chaque règle contenait de plus édifiant[227]? Il semble

particulièrement empreint de l'esprit de sagesse et de modération qui

caractérisait le grand ordre, l'ordre de Saint-Benoît.

[Note 226: Surtout chez les chanoines réguliers de Saint-Augustin.

(Gence.)]

[Note 227: Ces Règles ne sont pas seulement des codes monastiques;

elles contiennent beaucoup de préceptes moraux et d'effusions

religieuses. V. passim les recueils d'Holstenius, etc.]

Ces maîtres expérimentés de la vie intérieure sentirent de bonne heure

que pour diriger l'âme dans une voie de perfectionnement réel, solide

et sans rechute, il fallait proportionner la nourriture spirituelle

aux forces du disciple, donner le lait aux faibles, le pain aux forts.

De là les trois degrés (connus, il est vrai, de l'antiquité), qui ont

formé la division naturelle du livre de l'Imitation: vie purgative,

illuminative, unitive.

À ces trois degrés semblent répondre les titres divers que ce livre

porte encore dans les manuscrits. Les uns, frappés du secours qu'il

donne pour détruire en nous le vieil homme, l'intitulent: «Reformatio

hominis.» Les autres y sentent déjà la douceur intime de la grâce, et

l'appellent «Consolatio.» Enfin, l'homme relevé, rassuré, prend

confiance dans ce Dieu si doux; il ose le regarder, le prendre pour

modèle, il s'avoue la grandeur de sa destination, il s'élève à cette

pensée hardie: _Imiter Dieu_, et le livre prend ce titre: «Imitatio

Christi.»

Le but fut ainsi marqué haut de bonne heure; mais ce but fut manqué

d'abord par l'élan même et l'excès du désir.

L'imitation au XIIIe, au XIVe siècles, fut ou trop matérielle ou trop

mystique. Le plus ardent des saints, celui de tous peut-être qui fut

le plus violemment frappé au coeur de l'amour de Dieu, saint François,

en resta à l'imitation du Christ pauvre, du Christ sanglant, aux

stigmates de la Passion. Le franciscain Ubertino de Cassal, Ludolph,

et même Tauler, nous proposent encore à imiter toutes les

circonstances matérielles de la vie du Seigneur[228]. Lorsqu'ils

laissent la lettre et s'élèvent à l'esprit, l'amour les égare, ils

dépassent l'imitation, ils cherchent l'union, l'unité de l'homme et

de Dieu. Sans doute, telle est la pente de l'âme, elle ne demande qu'à

périr en soi pour n'être plus qu'en l'objet aimé[229]. Et pourtant,

tout serait perdu pour la passion, si elle arrivait, l'imprudente, à

son but, à l'unité même; dans l'unité, il n'y aurait plus place à

l'amour; pour aimer, il faut rester deux.

[Note 228: Rien n'est moins judicieux, plus puéril même, que la

manière dont Ubertino veut interpréter l'Évangile. «Le boeuf, dit-il,

signifie que nous devons ruminer ce que le Christ a fait pour nous,

l'âne, etc.» Arbor crucifixi Jesu, lib. III, c. III.--Tauler lui-même,

qui écrit plus tard, tombe encore dans ces explications ridicules:

«Via per sinistri pedis vulnus est sitibunda nostræ sensualitatis

mortificatio.» Tauler, ed. Coloniæ, p. 809.--Quant à Ludolph, il

surcharge l'Évangile d'embellissements romanesques qui n'ont rien

d'édifiant, il donne le portrait de Jésus-Christ: «Il avoit les

cheveulx à la manière d'une noys de couldre moult meure, en tirant sur

le vert et le noir à la couleur de la mer, crespés et jusques aux

oreilles pendans et sur les espales ventilans; ou meillieu de son

chief deux partyes de cheveulx en manière des Nazareez, ayant le fronc

plain et moult plaisant, la face sans fronce, playes et tache, et

modérément rouge, et le nez compétament long, et sa bouche

convenablement large sans aucune reprehension; non longue barbe, mais

assez et de la couleur des cheveulx, et au menton fourcheue, le regard

simple et mortiffié, les yeux clers. Estoit terrible en reprenant, et

en admonestant doulx et amyable, joyeulx; en regardant, toute greveté.

Il a ploré aulcuneffois, mais jamais ne rist... En parler puissant et

raisonnable, peu de parolles et bien attrempées, et en toutes choses

bien composées.» Ludolphus, Vita Christi, trad. par Guill. le Menand,

éd. 1521, in-folio, fol. 7.]

[Note 229: «Anima magis est ubi amat quam ubi animat,» dit saint

Bernard. Sur cette tendance de l'âme à se perdre en Dieu, et sur la

nécessité d'y remédier. V. saint Bonaventure, Stimuli amoris, p. 242,

et Rusbrock, De Ornatu spiritualium nuptiarum, lib. II, p. 333.]

Tel fut l'écueil où échouèrent tous les mystiques pendant le XIIIe et

le XIVe siècles, le grand Rusbrock lui-même, qui écrivait contre les

mystiques.

La merveille de l'Imitation, dans la forme où elle fut arrêtée

(peut-être vers 1400), c'est la mesure et la sagesse. L'âme y marche

entre les deux écueils: matérialité, mysticité; elle y touche et n'y

heurte pas; elle passe, comme si elle ne voyait point le péril; elle

passe dans sa simplicité... Prenez garde, cette simplicité-là n'est

pas une qualité naïve, c'est bien plutôt la fin de la sagesse; comme

la _seconde ignorance_ dont parle Pascal, l'ignorance qui vient après

la science.

Cette simplicité dans la profondeur est particulièrement le caractère

du troisième livre de l'Imitation. L'âme, détachée du monde au

premier, s'est fortifiée dans la solitude du second. Au troisième, ce

n'est plus solitude; l'âme a près d'elle un compagnon, un ami, un

maître, et de tous le plus doux. Une gracieuse lutte s'engage, une

aimable et pacifique guerre entre l'extrême faiblesse et la force

infinie qui n'est plus que la bonté. On suit avec émotion toutes les

alternatives de cette belle gymnastique religieuse; l'âme tombe, elle

se relève, elle retombe, elle pleure. Lui, il la console: «Je suis là,

dit-il, pour t'aider toujours, et plus encore qu'auparavant, si tu te

confies en moi... Courage! tout n'est pas perdu... Tu te sens souvent

troublé, tenté; eh bien, c'est que: _Tu es homme et non pas Dieu, tu

es chair et non pas ange_[230]. Comment pourrais-tu toujours demeurer

en même vertu; l'ange ne l'a pu au ciel, ni le premier homme au

paradis...»

[Note 230:

Homo es, et non Deus,

Caro es, non Angelus.

Imitatio, lib. III.]

Cette intelligence compatissante de nos faiblesses et de nos chutes

indique assez que ce grand livre a été achevé lorsque le christianisme

avait longtemps vécu, lorsqu'il avait acquis l'expérience,

l'indulgence infinie. On y sent partout une maturité puissante, une

douce et riche saveur d'automne; il n'y a plus là les âcretés de la

jeune passion. Il faut, pour en être venu à ce point, avoir aimé bien

des fois, désaimé, puis aimé encore. C'est l'amour se sachant lui-même

et goûtant profondément cette science, l'amour harmonisé qui ne périra

plus par folie d'amour.

Je ne sais si le _premier_ amour est le plus ardent, mais le plus

grand, à coup sûr, le plus profond, c'est le _dernier_. On a vu

souvent que, vers le milieu de la vie, et le milieu déjà passé, toutes

les passions, toutes les pensées, finissaient par graviter ensemble et

aboutir à une seule. La science même, multipliant les idées et les

points de vue, n'était plus alors qu'un miroir à facettes où la

passion reproduisait à l'infini son image, se réfléchissant,

s'enflammant de sa propre réflexion... Telles se rencontrent parfois

les tardives amours des sages, ces vastes et profondes passions, qu'on

n'ose sonder... Telle, et plus profonde encore, la passion qu'on

trouve en ce livre; grande comme l'objet qu'elle cherche, grande comme

le monde qu'elle quitte... Le monde?..... Mais il a péri. Cet

entretien tendre et sublime a lieu sur les ruines du monde, sur le

tombeau du genre humain[231]. Les deux qui survivent, s'aiment et de

leur amour et de l'anéantissement de tout le reste.

[Note 231: L'ébauche grandiose de Grainville semble promettre dans son

titre le développement de cette situation dramatique; elle ne tient

pas parole, et elle ne le pouvait. Cette épopée matérialiste est bien

moins _le dernier homme_ que _la mort du globe_. V. sur la vie de

Grainville le bel article de Ch. Nodier, Dict. de la Conversation, t.

XXXI.]

Que la passion religieuse soit arrivée d'elle-même, et sans influence

du dehors, à un tel sentiment de solitude, on a peine à l'imaginer. On

croirait plutôt que si l'âme s'est détachée si parfaitement des choses

d'ici-bas, c'est qu'elle s'en est vue délaissée. Je ne sens pas

seulement ici la mort volontaire d'une âme sainte, mais un immense

veuvage et la mort d'un monde antérieur. Ce vide que Dieu vient

remplir, c'est la place d'un monde social qui a sombré tout entier,

corps et biens, Église et patrie. Il a fallu pour faire un tel désert

qu'une Atlantide ait disparu.

Maintenant comment ce livre de solitude devient-il un livre

populaire? Comment, en parlant de recueillement monastique, a-t-il pu

contribuer à rendre au genre humain le mouvement et l'action?

C'est qu'au moment suprême où tous avaient défailli, où la mort

semblait imminente, le grand livre sortit de sa solitude, de sa langue

de prêtre, et il évoqua le peuple dans la langue du peuple même. Une

version française se répandit, version naïve, hardie, inspirée. Elle

parut sous le vrai titre du moment: «Internelle consolacion.»

La Consolation est un livre pratique et pour le peuple. Elle ne

contient pas le dernier terme de l'Initiation religieuse, le dangereux

quatrième livre de l'Imitatio Christi.

L'Imitatio, dans la disposition générale de ses quatre livres, suit

une sorte d'échelle ascendante (abstinence, ascétisme, communication,

union). La Consolation part du second degré, de la douceur, de la vie

ascétique; elle va chercher des forces dans les communications

divines, et elle redescend à l'abstinence, au détachement,

c'est-à-dire à la pratique. Elle finit par où l'Imitatio a commencé.

Si le plan général de la Consolation n'a pas, comme celui de

l'Imitatio, le noble caractère d'une initiation progressive, en

revanche, la forme, le style, sont bien supérieurs. Les lourdes rimes,

les cadences grossières que l'on a cherchées dans le latin barbare de

l'Imitatio, disparaissent presque partout dans la Consolation

française. Le style y offre précisément le caractère qui nous charme

dans les sculptures du XVe siècle, la naïveté et déjà l'élégance.

Naïveté, netteté à la Froissart, mais avec un mouvement tout autrement

vif et bref[232], comme d'une âme bien émue... Ajoutez que dans

certains passages du français on sent une délicatesse de coeur, dont

l'original ne se doute pas[233].

[Note 232: Le rhythme me paraît être généralement le même que celui de

Gerson dans ses sermons français. Je le croirais volontiers l'auteur,

non de l'Imitation, mais de la Consolation.]

[Note 233: Je n'en citerai qu'un exemple, mais bien remarquable: «Si

tu as un bon ami et profitable à toy, tu le dois volontiers laisser

pour l'amour de Dieu, et estre séparé de luy. Et ne te trouble pas ou

courouce, _s'il te laisse_, comme PAR OBÉISSANCE ou autre cause

raisonnable. Car tu dois sçavoir qu'il nous fault finalement _en ce

monde_ estre séparé l'un de l'autre, _au moins par la mort, jusques à

ce qu'en celle belle cité de paradis serons venus, de laquelle nous

ne_ PARTIRONS JAMAIS L'UN D'AVEC L'AUTRE.» Consolacion, livre I, c.

IX.--«Ita et tu aliquem necessarium et dilectum amicum, pro amore Dei

disce relinquere. Nec graviter feras, quum ab amico derelictus fueris,

sciens quoniam oportet non omnes tandem ab invicem separari.»

Imitatio, lib. II, c. IX.--Le français ne dit pas: «_Disce

relinquere_;» mais: «Ne te trouble pas ou courouce, _s'il te laisse_.»

Il ajoute un mot touchant: «_S'il te laisse, comme_ PAR OBÉISSANCE...»

(Il y a là toute une élégie de couvent; les amitiés les plus honnêtes

y étaient des crimes. Enfin, avec une bonté charmante:) «Cette belle

cité de paradis... de laquelle nous ne _partirons jamais l'un d'avec

l'autre_.»]

Quelle dut être l'émotion du peuple, des femmes, des malheureux (les

malheureux alors, c'était tout le monde), lorsque pour la première

fois ils entendirent la parole divine, non plus dans la langue des

morts, mais comme parole _vivante_, non comme formule cérémonielle,

mais comme la voix vive du coeur, leur propre voix, la manifestation

merveilleuse de leur secrète pensée... Cela seul était déjà une

résurrection. L'humanité releva la tête, elle aima, elle voulut

vivre: «Je ne mourrai point, je vivrai, je verrai encore les oeuvres

de Dieu!»

«Mon loyal ami et époux[234], ami si doux et débonnaire, qui me

donnera les ailes de vraie liberté, que je puisse trouver en vous

repos et consolation... Ô Jésus, lumière de gloire éternelle, seul

soutien de l'âme pèlerine; pour vous est mon désir sans voix, et mon

silence parle... Hélas! que vous tardez à venir! Venez donc consoler

votre pauvre. Venez, venez, nulle heure n'est joyeuse sans

vous...--Ah! je le sens, Seigneur, vous êtes revenu[235], vous avez eu

pitié de mes larmes et de mes soupirs... Louange à vous, vraie Sagesse

du Père! tout vous loue et vous bénit, mon corps, mon âme et aussi

toutes vos créatures[236]!...

[Note 234: Le latin est loin de cette noble confiance. Il a peur

d'allumer l'imagination monastique; il dit: «O mi dilectissime sponse,

amator _purissime_!...» Combien le français est plus pur: «Mon _loyal_

ami et époux!»--Le latin, pour émousser encore, ajoute une inutilité:

Dominator universæ creaturæ. Imitatio, lib. III, c. XXI, p. 171, éd.

Gence, Internelle Consolacion, livre II, c. XXVI, fol. 56-57, éd.

1520, in-12. Cette édition de la Consolation, qui me paraît être une

réimpression de l'in-4º sans date, est la plus moderne qu'on puisse

lire; celle de 1522 est déjà gâtée pour le style et pour

l'orthographe. Il est à souhaiter qu'on reproduise enfin ce beau livre

dans sa forme originale, en supprimant les gloses qui, d'édition en

édition, ont été mêlées au texte. M. Onésime Leroy a trouvé à

Valenciennes un ms. important de la Consolation. Onés. Leroy, Études

sur les mystères et sur les mss. de Gerson. 1837, Paris.]

[Note 235: Ce beau mouvement n'est pas dans le latin. Le latin est ici

languissant et décousu en comparaison du français.]

[Note 236: J'ai changé deux ou trois mots: Soulas (_solatium_),

piteux.--J'ai supprimé aussi une naïveté triviale, mais fort énergique

et comme il en fallait dans un livre du peuple: «Vous seul estes ma

joye; et sans vous, il n'y a point viande qui vaille...»]

La transmission du livre populaire fut rapide, on ne peut en douter.

Le genre humain, au commencement du XVe siècle, éprouva un besoin tout

nouveau de reproduire, de répandre la pensée; ce fut comme une

frénésie d'écrire. Les écrivains faisaient fortune, non plus les

belles mains, mais les plus agiles. L'écriture de plus en plus hâtée,

risquait de devenir illisible[237]... Les manuscrits, jusqu'alors,

enchaînés[238] dans les églises, dans les couvents, avaient rompu la

chaîne et couraient de main en main. Peu de gens savaient lire, mais

celui qui savait, lisait tout haut; les ignorants écoutaient d'autant

plus avidement; ils gardaient dans leurs jeunes et ardentes mémoires,

des livres entiers.

[Note 237: Pétrarque s'en plaint au milieu du XIVe siècle. Mêmes

plaintes au XVe dans Clémengis, particulièrement pour l'indistinction

et la _continuité_ de l'écriture qui faisait un mot de chaque

ligne.--Dès l'an 1304, le roi avait été obligé de défendre aux

notaires les abréviations: leur écriture serait devenue une sorte

d'algèbre. «Surrexerunt scriptores, quos _cursores_ vocant, qui rapido

juxta nomen _cursu_ properantes, nec per membra curant orationem

discernere, nec pleni aut imperfecti sensus notas apponere, sed in uno

impetu, velut hii qui in stadio currunt... ut vix antequam ad metam

veniant, pausam faciant... Oro ne per _cursorios_ istos, ut ita dicam,

croddiatores id describi facias.» Nic. Clemeng. Epist., t. II, p. 306.

«Non apponant abbreviationes...; cartularia sua faciant in bono

papyro, etc.» Ordonnances, t. I, p. 417, jul. 1304.]

[Note 238: «Enchaînés et attachiés ès chayères du coeur.»

Vilain.--Quelquefois même, pour plus de sûreté, on les mettait dans

une cage de fer; en 1406, un bréviaire ayant besoin de réparation, on

fait scier par un serrurier deux croisillons de la cage où il était

renfermé.]

Il fallait bien lire, écouter, penser tout seul, puisque

l'enseignement religieux et la prédication manquaient presque

partout. Les dignitaires ecclésiastiques abandonnaient ce soin à des

voix mercenaires. Nous avons vu en 1405 et 1406 que pendant deux

hivers, deux carêmes, il n'y eut point de sermon à Paris; à peine y

eut-il un culte.

Et quand ils parlaient, que disaient-ils? Ils proclamaient leurs

dissensions, leurs haines; ils maudissaient leurs adversaires. Comment

s'étonner que l'âme religieuse se soit retirée en soi, qu'elle n'ait

plus voulu entendre la voix discordante des docteurs, mais une seule

voix, celle de Dieu? «Parlez, Seigneur, votre serviteur vous écoute...

Les fils d'Israël disaient jadis à Moïse: Parles-nous; que le Seigneur

ne nous parle pas, _de peur que nous ne mourions_. Ce n'est pas là ma

prière, ô Seigneur. Non, que Moïse ne parle point, ni lui, ni les

prophètes[239]... Ils donnent la lettre. Vous, vous donnez l'esprit.

Parlez vous-même, ô Vérité éternelle, _afin que je ne meure

point_[240].»

[Note 239: Non loquatur mihi Moyses, aut aliquis ex prophetis; sed Tu,

etc.» Imitatio, lib. III, c. II.]

[Note 240: Ces hardiesses auront paru plus dangereuses dans la langue

vulgaire. Voilà sans doute pourquoi presque tous les mss. de la

Consolation ont disparu. Elle a été imprimée avant 1500 sans date,

puis coup sur coup (peut-être sous l'influence luthérienne) en 1522,

1525, 1527, 1533, 1542. Les calvinistes, qui multipliaient tant les

livres en langue vulgaire, ne se soucièrent pas de celui-ci, parce

qu'apparemment ils n'y trouvaient rien d'assez dur sur la

prédestination. D'autre part, le clergé catholique, croyant sentir

dans ce livre populaire du XVe siècle, une sorte d'avant-goût du

protestantisme, l'a ôté peu à peu aux pauvres religieuses dont il

avait dû être la douce nourriture. On leur a retranché ainsi ce qui

faisait pour elles le charme de la religion au moyen âge, d'abord les

drames sacrés, puis les livres. Ce jeûne intellectuel a toujours

augmenté, avec les défiances de l'Église.--Il est impossible de ne pas

être touché, en lisant sur ce livre de femmes (éd. 1520, exemplaire de

la Bibl. Mazarine) les notes et les prières qu'y ont écrites les

Religieuses auxquelles il a appartenu et qui se le transmettaient

comme leur unique trésor.]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 9 / 23 段