n'en aurons un si bon! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la
mort! Nous n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous as
laissés. Tu vas en repos; nous demeurons en tribulation et
douleur[201].»
[Note 201: Journal du Bourgeois.]
Charles VI fut porté à Saint-Denis, «petitement accompagné pour un roi
de France; il n'avoit que son chambellan, son chancelier, son
confesseur et quelques menus officiers.» Un seul prince suivait le
convoi, et c'était le duc de Bedford. «Hélas! son fils et ses parents
ne pouvoient être à l'accompagner, de quoi ils estoient _légitimement_
excusez[202].» Cette belle famille était presque éteinte; les trois
fils aînés étaient morts. Des filles, l'aînée avait épousé l'infortuné
Richard II, puis le duc d'Orléans, prisonnier toute sa vie; la
seconde, femme du duc de Bourgogne, mourut de chagrin; la troisième
avait été contrainte d'épouser l'ennemi de la France. Le seul qui
restât des fils de Charles VI était proscrit, déshérité.
[Note 202: Juvénal.]
Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs
verges et les jetèrent dans la fosse, et ils renversèrent leurs
masses. Alors Berri, roi d'armes de France, cria sur la fosse: «Dieu
veuille avoir pitié de l'âme de très-haut et très-excellent prince
Charles, roi de France, sixième du nom, notre _naturel_ et souverain
seigneur.» Ensuite il reprit: «Dieu accorde bonne vie à Henri, par la
grâce de Dieu roi de France et d'Angleterre, notre souverain
seigneur[203].»
[Note 203: Monstrelet.]
Après avoir dit la mort du roi, il faudrait dire la mort du peuple. De
1418 à 1422, la dépopulation fut effroyable. Dans ces années lugubres,
c'est comme un cercle meurtrier: la guerre mène à la famine, et la
famine à la peste; celle-ci ramène la famine à son tour. On croit
lire cette nuit de l'Exode où l'ange passe et repasse, touchant chaque
maison de l'épée.
L'année des massacres de Paris (1418), la misère, l'effroi, le
désespoir, amenèrent une épidémie qui enleva, dit-on, dans cette ville
seule, quatre-vingt mille âmes[204]. «Vers la fin de septembre, dit le
témoin oculaire, dans sa naïveté terrible, on mouroit tant et si vite,
qu'il falloit faire dans les cimetières de grandes fosses où on les
mettait par trente et quarante, arrangés comme lard, et à peine
poudrés de terre. On ne rencontrait dans les rues que prêtres qui
portoient Notre-Seigneur.»
[Note 204: «Comme il fut trouvé par les curés de paroisses.»
Monstrelet.--«Ceux qui faisoient les fosses... affermoient...
qu'avoient enterré plus de cent mille personnes.» Journal du Bourgeois
de Paris. Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premières
semaines il était mort cinquante mille personnes. À ces calculs fort
suspects d'exagération, il en ajoute un qui semble mériter plus de
confiance: «Les corduaniers comptèrent le jour de leur confrérie les
morts de leur mestier... et trouvèrent qu'ils estoient trepassés bien
dix-huit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois.»]
En 1419, il n'y avait pas à récolter; les laboureurs étaient morts ou
en fuite: on avait peu semé, et ce peu fut ravagé. La cherté des
vivres devint extrême. On espérait que les Anglais rétabliraient un
peu d'ordre et de sécurité, et que les vivres deviendraient moins
rares; au contraire, il y eut famine. «Quand venoient huit heures, il
y avoit si grande presse à la porte des boulangers, qu'il faut l'avoir
vu pour le croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des
lamentations pitoyables des petits enfants qui crioient: «Je meurs de
faim!» On voyoit sur un fumier vingt, trente enfants, garçons et
filles, qui mouroient de faim et de froid. Et il n'y avoit pas de
coeur si dur qui, les entendant crier la nuit: «Je meurs de faim! n'en
eût grand pitié. Quelques-uns des bons bourgeois achetèrent trois ou
quatre maisons dont ils firent hôpitaux pour les pauvres
enfants[205].»
[Note 205: Journal du Bourgeois.]
En 1421, même famine et plus dure. Le tueur de chiens était suivi des
pauvres, qui, à mesure qu'il tuait, dévoraient tout, «chair et
trippes[206].» La campagne, dépeuplée, se peuplait d'autre sorte: des
bandes de loups couraient les champs, grattant, fouillant les
cadavres; ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre
possession. La ville, chaque jour plus déserte, semblait bientôt être
à eux: on dit qu'il n'y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons
abandonnées[207].
[Note 206: Idem.]
[Note 207: Nombre exagéré évidemment. Toutefois il ne faut pas oublier
qu'il y avait alors plus de maisons à proportion qu'aujourd'hui, parce
qu'elles étaient fort petites et qu'il n'y avait guère de famille qui
n'eût la sienne.--Il résulte des détails qu'on trouve dans la vie de
Flamel que la dépopulation avait commencé dès 1406. Vilain, Hist. de
Flamel, p. 355.]
On ne pouvait plus rester à Paris. L'impôt était trop écrasant. Les
mendiants (autre impôt) y affluaient de toute part, et à la fin il y
avait plus de mendiants que d'autres personnes, on aimait mieux s'en
aller, laisser son bien. Les laboureurs de même quittaient leurs
champs et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux: «Fuyons aux
bois avec les bêtes fauves... adieu les femmes et les enfants...
Faisons le pis que nous pourrons. Remettons-nous en la main du
Diable[208].»
[Note 208: Journal du Bourgeois. Nous regrettons de ne pouvoir, faute
d'espace, suivre, pour ces tristes années, le conseil que M. de
Sismondi donne à l'historien avec un sentiment si profond de
l'humanité:
«Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une
fausse idée de l'histoire... Ces années, si pauvres en vertus et en
grands exemples, étaient tout aussi longues à passer pour les
malheureux sujets du royaume, que celles qui paraissent
resplendissantes d'héroïsme. Pendant qu'elles s'écoulaient, les uns
étaient affaissés par les progrès de l'âge; les autres étaient
remplacés par leurs enfants: la nation n'était déjà plus la même... Le
lecteur ne s'aperçoit jamais de ce progrès du temps, s'il ne voit pas
aussi comment ce temps a été rempli: la durée se proportionne toujours
pour lui au nombre des faits qui lui sont présentés, et en quelque
sorte, au nombre des pages qu'il parcourt. Il peut bien être averti
que des années ont passé en silence, mais il ne le sent pas.»]
Arrivé là, on ne pleure plus; les larmes sont finies, ou parmi les
larmes même éclatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le
caractère le plus tragique du temps, que, dans les moments les plus
sombres, il y ait des alternatives de gaieté frénétique.
Le commencement de cette longue suite de maux, «de cette douloureuse
danse,» comme dit le Bourgeois de Paris, c'est la folie de Charles VI,
c'est le temps aussi de cette trop fameuse mascarade des satyres, des
mystères pieusement burlesques, des farces de la Bazoche.
L'année de l'assassinat du duc d'Orléans a été signalée par
l'organisation du corps des ménétriers. Cette corporation, tout à
fait nécessaire sans doute dans une si joyeuse époque, était devenue
importante et respectable. Les traités de paix se criaient dans les
rues à grand renfort de violons; il ne se passait guère six mois qu'il
n'y eût une paix criée et chantée[209].
[Note 209: C'était au reste un usage fort ancien.--«Et fut criée parmi
Paris à quatre trompes et à six ménestriers (19 sept. 1418)... Et tous
les jours à Paris, spécialement de nuit, faisoit-on très-grant feste
pour ladite paix, à ménestriers et autrement (11 juillet 1419).»
Journal du Bourgeois, p. 249-260.--Il paraît qu'on se disputait les
joueurs de violon: «Ayant commencé une feste ou noce, ils seront
obligés d'y rester jusques à ce qu'elle soit finie.» _Archives_,
_Ordinatio super officio_ de Jongleurs, etc., _24 april. 1407,
Registre J. 161, nº 270_.]
L'aîné des fils de Charles VI, le premier dauphin, était un joueur
infatigable de harpe et d'épinette. Il avait force musiciens, et
faisait venir encore, pour aider, les enfants de choeur de Notre-Dame.
Il chantait, dansait et «balait» la nuit et le jour[210], et cela
l'année des Cabochiens, pendant qu'on lui tuait ses amis. Il se tua,
lui aussi, à force de chanter et de danser.
[Note 210: C'est ce que lui reprochaient tant les bouchers.]
Cette apparente gaieté, dans les moments les plus tristes, n'est pas
un trait particulier de notre histoire. La chronique portugaise nous
apprend que le roi D. Pedro, dans son terrible deuil d'Inès qui lui
dura jusqu'à la mort, éprouvait un besoin étrange de danse et de
musique. Il n'aimait plus que deux choses, les supplices et les
concerts. Et ceux-ci, il les lui fallait étourdissants, violents, des
instruments métalliques, dont la voix perçante prît tyranniquement le
dessus, fit taire les voix du dedans et remuât le corps, comme d'un
mouvement d'automate. Il avait tout exprès pour cela de longues
trompettes d'argent. Quelquefois, quand il ne dormait pas, il prenait
ses trompettes avec des torches, et il s'en allait dansant par les
rues; le peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit
entraînement méridional, ils se mettaient à danser tous ensemble,
peuple et roi, jusqu'à ce qu'il en eût assez, et que l'aube le ramenât
épuisé à son palais[211].
[Note 211: Chroniques de l'Espagne et du Portugal. Ferd. (Denis.)]
Il paraît constant qu'au XIVe siècle, la danse devint, dans beaucoup
de pays, involontaire et maniaque. Les violentes processions des
Flagellants en donnèrent le premier exemple. Les grandes épidémies, le
terrible ébranlement nerveux qui en restaient aux survivants,
tournaient aisément en danse de Saint-Gui[212]. Ces phénomènes sont,
comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions
agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les âmes que
convulsions et vertige. Alors les sains et les malades dansaient sans
distinction. On les voyait dans les rues, dans les églises, se saisir
violemment par la main et former des rondes. Plus d'un, qui d'abord en
riait ou regardait froidement, en venait aussi à n'y plus voir, la
tête lui tournait, il tournait lui-même et dansait avec les autres.
Les rondes allaient se multipliant, s'enlaçant elles devenaient de
plus en plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à
briser tout, comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute,
iraient grossissant, se tordant. Il n'y avait pas à arrêter le
monstre; mais on pouvait couper les anneaux; on brisait la chaîne
électrique en tombant des pieds et des poings sur quelques-uns des
danseurs. Cette rude dissonance rompant l'harmonie, ils se trouvaient
libres; autrement, ils auraient roulé jusqu'à l'épuisement final et
dansé à mort.
[Note 212: Sur la _peste noire_, sur les Flagellants et leurs
cantiques, voir le tome IV de cette Histoire. Le savant et éloquent
Littré a donné, dans la _Revue des Deux Mondes_ (février 1836, t. V de
la IVe série, p. 220), un article d'une haute importance: Sur les
grandes épidémies.--M. Larrey, qui a fait une intéressante notice sur
la chorée ou danse de Saint-Gui, aurait dû peut-être rappeler que
cette maladie avait été commune au XIVe siècle. Mémoires de l'Académie
des sciences, t. XVI, p. 424-437.]
Ce phénomène du XIVe siècle ne se représente pas au XVe. Mais nous y
voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre
divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades
et de mourants. Cela s'appelait la danse des morts, ou danse
macabre[213]. Cette danse plaisait fort aux Anglais qui
l'introduisirent chez nous[214].
[Note 213: C'est-à-dire, danse de cimetière.--Selon M. Van Praet
(Catalogue des livres imprimés sur vélin), ce mot viendrait de l'arabe
Magabir, Magabarag (cimetière). D'autres le tirent des mots anglais
Make, Break (faire, briser), unis ensemble pour imiter le bruit du
froissement et du craquement des os. On croyait, dès la fin du XVe
siècle, que Macabre était un nom d'homme; c'est l'opinion la moins
probable de toutes.]
[Note 214: Peut-être y introduisirent-ils aussi la danse aux aveugles,
et le tournoi des aveugles: «On meist quatre aveugles tous armez en un
parc, chacun ung baton en sa main, et en ce lieu avoit un fort pourcel
lequel ils devoient avoir s'ils le povoient tuer. Ainsi fut fait, et
firent cette bataille si estrange; car ils se donnèrent tant de grands
coups...» Journal de Bourgeois.]
On voyait naguère à Bâle[215], on voit encore à Lucerne, à la
Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui représentent la
Mort entrant en danse avec des hommes de tout âge, de tout état, et
les entraînant avec elle. Ces danses en peinture furent destinées à
reproduire de véritables danses en nature et en action[216]. Elles
durent certainement leur origine à quelques-uns des mimes sacrés qu'on
jouait dans les églises, aux parvis, aux cimetières, ou même dans les
rues aux processions[217]. L'effort des mauvais anges pour entraîner
les âmes, tel qu'on le voit partout encore dans les bas-reliefs des
églises, en donna sans doute la première idée. Mais, à mesure que le
sentiment chrétien alla s'affaiblissant, ce spectacle cessa d'être
religieux, il ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de
résurrection[218], mais devint sèchement moral, durement philosophique
et matérialiste. Ce ne fut plus le diable, fils du péché, de la
volonté corrompue, mais la Mort, la mort fatale, matérielle et sous
forme de squelette. Le squelette humain, dans ses formes anguleuses
et gauches au premier coup-d'oeil, rappelle, comme on sait, la vie de
mille façons ridicules, mais l'affreux _rictus_ prend en revanche un
air ironique... Moins étrange encore par la forme que par la
bizarrerie des poses, c'est l'homme et ce n'est pas l'homme... Ou, si
c'est lui, il semble, cet horrible baladin, étaler avec un cynisme
atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue de la terre.
[Note 215: Ainsi qu'au cimetière de Dresde, à Sainte-Marie de Lubeck,
au Temple Neuf de Strasbourg, sous les arcades du château de Blois,
etc. La plus ancienne peut-être de ces peintures était celle de Minden
en Westphalie; elle était datée de 1383.]
[Note 216: L'art vivant, l'art en action, a partout précédé l'art
figuré.--C'est ce que Vico, entre autres, a très-bien compris. Sur la
danse, voir particulièrement le curieux ouvrage de Bonnet, Histoire de
la danse, in-12, Paris 1723.]
[Note 217: Ch. Magnin.]
[Note 218: J'ai parlé de ces drames à la fin du tome II de cette
histoire. Ailleurs j'ai rappelé un charmant mime de Résurrection qui
se représente dans les processions de Messine. Introduction à
l'Histoire universelle, p. 187 de la seconde édition, d'après Blunt,
Vestiges of ancient manners discoverable in modern Italy and Sicily,
p. 158.]
Le spectacle de la danse des morts se joua[219] à Paris en 1424, au
cimetière des Innocents. Cette place étroite, où pendant tant de
siècles l'énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été
d'abord tout à la fois un cimetière, une voirie, hantée la nuit des
voleurs, le soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les
tombes. Philippe-Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier,
la dédia à saint Innocent, un enfant crucifié par les juifs. Au XIVe
siècle, les églises étant déjà bien pleines, la mode vint parmi les
bons bourgeois de se faire enterrer au cimetière. On y bâtit une
église; Flamel y contribua, et mit au portail des signes bizarres,
inexplicables, qui, au dire du peuple, recélaient de grands mystères
alchimiques. Flamel aida encore à la construction des charniers qu'on
bâtit tout autour. Sous les arcades de ces charniers étaient les
principales tombes; au-dessus régnait un étage et des greniers, où
l'on pendait demi-pourris les os que l'on tirait des fosses[220], car
il y avait peu de place; les morts ne reposaient guère; dans cette
terre vivante, un cadavre devenait squelette en neuf jours. Cependant,
tel était le torrent de matière morte qui passait et repassait, tel le
dépôt qui en restait, qu'à l'époque où le cimetière fut détruit, le
sol s'était exhaussé de huit pieds au-dessus des rues voisines[221].
De cette longue alluvion des siècles s'était formée une montagne de
morts qui dominait les vivants.
[Note 219: «Item, l'an 1424 fut faite la _Danse Maratre_ aux Innocents
et fut commencée environ le moys d'aoust et achevée au karesme
suivant.» Journal du Bourgeois de Paris, p. 352. «En l'an 1429, le
cordelier Richart, preschant aux Innocents, estoit monté sur ung hault
eschaffaut qui estoit près de toise et demie de haut, le dos tourné
vers les charniers en-contre la charronnerie, _à l'endroit de la danse
macabre_.» Ibidem, p. 384.--Je crois, avec Félibien et MM. Dulaure, de
Barante et Lacroix, que c'était d'abord un spectacle, et non
simplement une peinture, comme le veut M. Peignot: c'est le progrès
naturel, comme je l'ai déjà fait remarquer. Le spectacle d'abord, puis
la peinture, puis les livres de gravures avec explication.--La
première édition connue de la Danse Macabre (1485) est en _français_,
la première édition latine (1490) a été donnée par un _Français_; mais
elle porte: Versibus _alemanicis_ descripta. V. le curieux travail de
M. Peignot, si intéressant sous le rapport bibliographique: Recherches
sur les danses des morts et sur l'origine des cartes à jouer. Dijon
1826.]
[Note 220: Le rez-de-chaussée extérieur, adossé à la galerie des
tombeaux, et supportant les galetas où séchaient les os, était occupé
par des boutiques de lingères, de marchandes de modes, d'écrivains,
etc.]
[Note 221: Mémoire de Cadet-de-Vaux, rapport de Thouret, et
procès-verbal des exhumations du cimetière des Innocents, cités par M.
Héricart de Thury, dans sa Description des catacombes, p. 176-178.]
Tel fut le digne théâtre de la danse macabre. On la commença en
septembre 1424, lorsque les chaleurs avaient diminué, et que les
premières pluies rendaient le lieu moins infect. Les représentations
durèrent plusieurs mois.
Quelque dégoût que pût inspirer et le lieu et le spectacle, c'était
chose à faire réfléchir de voir, dans ce temps meurtrier, dans une
ville si fréquemment, si durement visitée de la mort, cette foule
famélique, maladive, à peine vivante, accepter joyeusement la Mort
même pour spectacle, la contempler insatiablement dans ses moralités
bouffonnes, et s'en amuser si bien qu'ils marchaient sans regarder sur
les os de leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient remplir
eux-mêmes.
Après tout, pourquoi n'auraient-ils pas ri, en attendant? C'était la
vraie fête de l'époque, sa comédie naturelle, la danse des grands et des
petits. Sans parler de ces millions d'hommes obscurs qui y avaient pris
part en quelques années, n'était-ce pas une curieuse ronde qu'avaient
menée les rois et les princes. Louis d'Orléans et Jean sans Peur, Henri V
et Charles VI! Quel jeu de la mort, quel malicieux passe-temps d'avoir
approché ce victorieux Henri, à un mois près, de la couronne de France!
Au bout de toute une vie de travail, pour survivre à Charles VI, il lui
manquait un petit mois seulement. Non! pas un mois, pas un jour! Et il ne
mourra pas même en bataille; il faut qu'il s'alite avec la dyssenterie et
qu'il meure d'hémorroïdes[222].
[Note 222: Cette dérision de la mort frappa les contemporains. Un
gentilhomme, messire Sarrazin d'Arles, voyant un de ses gens qui
revenait du convoi d'Henri V, lui demanda si le roi «avoit point ses
housseaux chaussés.» Ah! monseigneur, nenni, par ma foi!--«Bel ami,
dit l'autre, jamais ne me crois, s'il les a laissés en France!»
Monstrelet.]
Si l'on eût trouvé un peu dures ces dérisions de la Mort, elle eût eu
de quoi répondre. Elle eût dit qu'à bien regarder, on verrait qu'elle
n'avait guère tué que ceux qui ne vivaient plus. Le conquérant était
mort, du moment que la conquête languit et ne put plus avancer; Jean
sans Peur, lorsqu'au bout de ses tergiversations, connu enfin des
siens même, se voyait à jamais avili et impuissant. Partis et chefs de
partis, tous avaient désespéré. Les Armagnacs, frappés à Azincourt,
frappés au massacre de Paris, l'étaient bien plus encore par leur
crime de Montereau. Les cabochiens et les Bourguignons avaient été
obligés de s'avouer qu'ils étaient dupes, que leur duc de Bourgogne
était l'ami des Anglais; ils s'étaient vus forcés, eux qui s'étaient
crus la France, de devenir Anglais eux-mêmes. Chacun survivait ainsi à
son principe et à sa foi; la mort morale, qui est la vraie, était au
fond de tous les coeurs. Pour regarder la danse des morts, il ne
restait que des morts.
Les Anglais même, les vainqueurs, à leur spectacle favori, ne
pouvaient qu'être mornes et sombres. L'Angleterre, qui avait gagné à
sa conquête d'avoir pour roi un enfant français par sa mère, avait
bien l'air d'être morte, surtout s'il ressemblait à son grand-père
Charles VI. Et pourtant, en France, cet enfant était anglais, c'était
Henri VI de Lancastre; sa royauté était la mort nationale de la France
même.
Lorsque, quelques années après, ce jeune roi anglo-français, ou plutôt
ni l'un ni l'autre, fut amené dans Paris désert par le cardinal
Winchester, le cortége passa devant l'hôtel Saint-Paul, où la reine
Isabeau, veuve de Charles VI, était aux fenêtres. On dit à l'enfant
royal que c'était sa grand'mère; les deux ombres se regardèrent; la
pâle jeune figure ôta son chaperon et salua; la vieille reine, de son
côté, fit une humble révérence, mais, se détournant, elle se mit à
pleurer[223].
[Note 223: «Et tantost elle s'inclina vers lui moult humblement et se
tourna autre part plorant.» Journal du Bourgeois.]
LIVRE X
CHAPITRE PREMIER
CHARLES VII--HENRI VI--L'IMITATION--LA PUCELLE
1422-1429
«Les plus mortes morts» sont les meilleures, disait un sage, les plus
près de la résurrection.
C'est une grande force de n'espérer plus, d'échapper aux alternatives
des joies et des craintes, de mourir à l'orgueil et au désir... Mourir
ainsi, c'est plutôt vivre.
Cette mort vivante de l'âme la rend calme et intrépide. Que
craindrait d'ici celui qui n'est plus d'ici? Que peuvent contre un
esprit toutes les menaces du monde?
L'Imitation de Jésus-Christ, le plus beau livre chrétien après
l'Évangile, est sorti, comme lui, du sein de la mort. La mort du monde
ancien, la mort du moyen âge, ont porté ces germes de vie.
Le premier manuscrit de l'Imitation[224] que l'on connaisse, paraît
être de la fin du XIVe siècle ou du commencement du XVe. Depuis 1421,
les copies deviennent innombrables. On en a trouvé vingt dans un seul
monastère. L'imprimerie naissante s'employa principalement à
reproduire l'Imitation. Il en existe deux mille éditions latines,
mille françaises. Les Français en ont fait soixante traductions, les
Italiens trente, etc.
[Note 224: De Imitatione Christi, ed. Gence, 1826, descriptio codicum
mss., p. XIII. M. Gence regarde le ms. de Moelck, 1421, comme le plus
ancien. M. Hase pense que le ms. de Grandmont pourrait être de la fin
du XIVe siècle. _Bibl. royale, fonds de Saint-Germain, nº 837._
Nul doute qu'il n'y ait un plus grand nombre de traductions et
d'éditions; j'indique seulement ici le nombre de celles qui sont
venues à la connaissance d'un de nos plus savants bibliographes:
Barbier, Dissertation sur soixante traductions françaises, etc., p.
254 (1812). M. Gence a recueilli l'indication d'un grand nombre
d'éditions dans les archives italiennes (catalogues de la congrégation
de l'Index), à l'époque où ces archives furent transférées à
Paris.--Parmi les traducteurs de l'Imitation, on trouve avec surprise
deux noms, Corneille et La Mennais. Le génie héroïque et polémique
n'avait rien à voir avec le livre de la paix et de l'humilité.
De Imitatione, ed. Gence, index grammaticus.
M. Gregory en cite quelques-uns; il est vrai que plusieurs de ces mots
ne sont pas spécialement des italianismes, mais des mots communs à
toutes les langues néo-latines. Gregory, Mémoire sur le véritable
auteur de l'Imitation, publié par M. Lanjuinais, in-12 (1827), p.
23-24.
Schmidt, Essai sur Gerson, 1839, p. 122. Gieseler, Lehrbuch, II, IV,
348.