Depuis un siècle, l'Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune

réforme, de perpétuer le schisme. Elle en parlait à son aise, elle

qui, par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annulé

l'influence papale dans les élections ecclésiastiques. Séparée du pape

sous ce rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux

Français. La France, soumise au pape, voulait un pape français à

Avignon; l'Angleterre, indépendante du pape dans la question

essentielle, voulait un pape universel, et elle l'aimait mieux à Rome

que partout ailleurs. Dès qu'il n'y eut plus de pape français, les

Anglais ne s'inquiétèrent plus de réformer le pontificat ni l'Église.

Les Anglais avaient donné leur victoire pour la victoire de Dieu; leur

roi, sur les premières monnaies qu'il fit frapper en France avait mis:

«Christus regnat, Christus vincit, Christus imperat.» Il eut beaucoup

d'égards et de ménagements pour les prêtres français; il entendait

son intérêt; ces prêtres, qui étaient prêtres bien plus que Français,

devaient s'attacher aisément à un prince qui respectait leur robe.

Mais ce n'était pas l'intérêt des lords évêques qui suivaient le roi

comme conseillers, comme créanciers; ils devaient trouver avantage à

ce que la fuite des ecclésiastiques français laissât un grand nombre

de bénéfices vacants qu'on pût administrer, ou même prendre, donner à

d'autres. C'est ce qui explique peut-être la dureté que ce conseil

anglais, presque tout ecclésiastique, montra pour les prêtres qu'on

trouvait dans les places assiégées. Dans la capitulation de Rouen,

dressée et négociée par l'archevêque de Cantorbéry, le fameux chanoine

de Livet fut excepté de l'amnistie; il fut envoyé en Angleterre; s'il

ne périt pas, c'est qu'il était riche, et qu'il composa pour sa vie.

Les moines étaient traités plus durement encore que les prêtres.

Lorsque Melun se rendit, on en trouva deux dans la garnison, et ils

furent tués. À la prise de Meaux, trois religieux de Saint-Denis ne

furent sauvés qu'à grand'peine par les réclamations de leur abbé; mais

le fameux évêque Cauchon, l'âme damnée du cardinal Winchester, les

jeta dans d'affreux cachots[174].

[Note 174: «In horribili carcere cum vitæ austeritate detineri

fecit.»--Le Religieux de Saint-Denis, sans être arrêté par les

préjugés de sa robe, décide avec son bon sens ordinaire que, quoique

moines, ils ont dû résister à l'ennemi: «Minus bene considerans quæ

canunt jura, videlicet vim vi repellere omnibus cujuscumque status...

licitum esse, pugnareque pro patria.» _Religieux, ms. folio 176-177._]

Cela devait effrayer les bénéficiers absents. L'évêque de Paris, Jean

Courtecuisse, n'osait revenir dans son évêché; ces absences laissaient

nombre de bénéfices à la discrétion des lords évêques, bien des fruits

à percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aimé que les absents

revinssent et se ralliassent à lui, ne se lassait pas de les rappeler,

avec menaces de disposer de leurs bénéfices; mais ils n'avaient garde

de revenir. Les bénéfices étant alors considérés comme vacants, les

évêques en disposaient pour leurs créatures; cela faisait deux

titulaires pour chaque bénéfice. Après avoir tant accusé la France de

perpétuer le schisme pontifical, la conquête anglaise créait peu à peu

un schisme dans le clergé français.

Ces grandes et lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans

toutes les expéditions d'Henri V, nous voyons les grands dignitaires

de l'Église d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas à

pas. Ils semblent avoir oublié leur troupeau: les âmes insulaires

deviennent ce qu'elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop

préoccupés de sauver celles du continent. Nous ne voyons encore au

siége d'Harfleur que l'évêque de Norwich comme principal conseiller

d'Henri. Mais après la bataille d'Azincourt, le roi, pressé de revenir

en France, se remet entre les mains des évêques; il charge les deux

chefs de l'épiscopat, l'archevêque de Cantorbéry et le cardinal de

Winchester, de _percevoir_, au nom de la couronne, _les droits féodaux

de gardes, mariages et forfaitures pour notre prochain passage de

mer_[175]. Il fallait, avant même de commencer une autre expédition,

mettre Harfleur en état de défense; le roi, parfaitement instruit des

affaires de France, ne doutait pas qu'Armagnac n'essayât de lui

arracher cet inappréciable résultat de la dernière campagne. Les

évêques, qui seuls avaient de l'argent toujours prêt, firent

évidemment les avances, et se firent assigner en garantie le produit

de ces droits lucratifs.

[Note 175: «Exitus et proficus de wardis et maritagiis, ac etiam

forisfacturas... Volentes quod H. Cantuariensi archiepiscopo, H.

Wintoniensi cancellario nostro, et T. Dunolmensi episcopis, ac...

militi nostro J. Rothenhale persolvantur.» Rymer, t. IV, P. I, p. 150,

28 nov. 1415.

Presse de maçons, tuiliers, etc., pour aller fortifier Harfleur.

Ibidem., p. 152, 16 déc. 1415.]

Le cardinal Winchester, oncle d'Henri V, devint peu à peu l'homme le

plus riche de l'Angleterre et peut-être du monde. Nous le voyons plus

tard faire à la Couronne des prêts tels qu'aucun roi n'eût pu les

faire alors; des vingt mille, cinquante mille livres sterling à la

fois[176]. Quelques années après la mort d'Henri, il se trouva un

moment le vrai roi de la France et de l'Angleterre (1430-1432). Henri,

de son vivant même, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de

la royauté[177]; il croyait même que Winchester souhaitait

impatiemment sa mort, et qu'il eût voulu la hâter.

[Note 176: V. l'énumération détaillée de ces prêts, dans Turner.]

[Note 177: Henri lui reprochait, entre autres félonies, de contrefaire

la monnaie royale.--V. les lettres de pardon qu'il lui accorde. Rymer,

t. IV, P. II, p. 7, 23 juin 1417.--Mais, tout vainqueur, tout

populaire qu'était alors Henri V, il craignait ce dangereux prêtre. Il

lui accorde une faveur le 11 sept. suivant, l'appelle son oncle, etc.]

Il se trompait peut-être; mais ce qui est sûr, c'est que les deux

royautés, la royauté militaire et la royauté épiscopale et financière,

avaient pu commencer ensemble la conquête, mais qu'elles n'auraient pu

posséder ensemble, qu'elles ne pouvaient tarder à se brouiller. Au

moment de ce grand effort du siége de Rouen, le roi, ayant besoin

d'argent, se hasarda à parler de réformer les moeurs du clergé[178].

Les évêques lui accordèrent une aide pour la guerre, mais ce ne fut

pas gratis; ils se firent livrer en retour plusieurs hérétiques.

[Note 178: Turner.]

En 1420, sous prétexte d'invasion imminente des Écossais, il obtint

une demi-décime du clergé du nord de l'Angleterre, et chargea

l'archevêque d'York de lever cet impôt[179]. C'était la terrible année

du traité de Troyes; il n'avait pas à espérer de rien tirer de la

France, d'un pays ruiné, à qui cette année même on prenait son dernier

bien, l'indépendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de

rattacher étroitement la Normandie et la Guyenne à l'Angleterre, d'une

part, en exemptant de certains droits les ecclésiastiques normands; de

l'autre, en diminuant les droits que payaient en Angleterre les

marchands de vins de Bordeaux[180].

[Note 179: Rymer, 27 octobre 1420.]

[Note 180: Rymer, 22 januarii. 22 mart. 1420.]

Mais, en 1421, il fallut de l'argent à tout prix. Charles VII occupait

Meaux et assiégeait Chartres. Les Anglais avaient mis toute la

campagne précédente à prendre Melun. Henri V fut obligé de pressurer

les deux royaumes, et l'Angleterre, mécontente et grondante, tout

étonnée de payer, lorsqu'elle attendait des tributs, et la malheureuse

France, un cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang,

mais tout au plus ronger les os. Le roi ménagea l'orgueil anglais en

appelant l'impôt un emprunt; emprunt _volontaire_, mais qui fut levé

violemment, brusquement; dans chaque comté, il avait désigné quelques

personnes riches qui répondaient et payaient, sauf à lever l'argent

sur les autres, en s'arrangeant comme ils pourraient: les noms de ceux

qui auraient refusé _devaient être envoyés au roi_[181].

[Note 181: Rymer, 21 april. 1421.]

La Normandie fut ménagée, quant aux formes, presque autant que

l'Angleterre. Le roi convoqua les trois États de Normandie à Rouen,

pour leur exposer _ce qu'il voulait faire_ pour l'avantage général. Ce

qu'il voulait d'abord, c'était de recevoir du clergé une décime. En

récompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des

villes[182], réprimait les excès des soldats. Le droit de _prise_ ne

devait plus être exercé en Normandie, etc.

[Note 182: Un chevalier est chargé de faire une enquête à ce sujet.

(Rymer, 5 mai 1421.)]

L'emprunt anglais, la décime normande, ne suffisaient pas pour solder

cette grosse armée de quatre mille hommes d'armes et de plusieurs

milliers d'archers qu'il amenait d'Angleterre. Il fallut prendre une

mesure qui frappât toute la France anglaise; le coup fut surtout

terrible à Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d'un titre

double ou triple de la faible monnaie qui courait; il déclara qu'il

n'en recevrait plus d'autre; c'était doubler ou tripler l'impôt. La

chose fut plus funeste encore au peuple qu'utile au trésor; les

transactions particulières furent étrangement troublées; il fallut

pendant toute l'année des règlements vexatoires pour interpréter,

modifier cette grande vexation[183].

[Note 183: Ordonnances, XI.]

La lourde et dévorante armée que ramenait Henri ne lui était que trop

nécessaire. Son frère Clarence venait d'être battu et tué avec deux ou

trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baugé, 25 mars 1421). Dans

le Nord même, le comte d'Harcourt avait pris les armes contre les

Anglais et courait la Picardie. Xaintrailles et la Hire venaient à

grandes journées lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient

peu à peu du côté de Charles VII[184], du parti qui faisait les

expéditions hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il est

vrai, souffrant de ces courses et de ces pillages, devaient à la

longue se rallier à un maître qui saurait les protéger[185].

[Note 184: Journal du Bourgeois.--Monstrelet.]

[Note 185: C'est ce que disent du moins les historiens du parti

bourguignon, Monstrelet et Pierre de Fenin: «Et en y eut plusieurs qui

commencèrent à eux armer avec les Anglois, non pas gens de

grand'autorité... «Monstrelet, t. IV, p. 143.--Pierre de Fenin assure

même que: «Le povre peuple l'aimoit sur tous autres; car il estoit

tout conclu de préserver le menu peuple contre les gentis-hommes.»

Fenin, p. 187 (dans l'excellente édition de mademoiselle Dupont;

1837).]

La férocité des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une

chose populaire en assiégeant la ville de Meaux, dont le capitaine,

une espèce d'ogre[186], le bâtard de Vaurus, avait jeté dans les

campagnes une indicible terreur. Mais comme le bâtard et ses gens

n'attendaient aucune merci, ils se défendirent en désespérés. Du haut

des murs, ils vomissaient toute sorte d'outrages contre Henri V, qui

était là en personne; ils y avaient fait monter un âne, qu'ils

couronnaient et battaient tour à tour; c'était, disaient-ils, le roi

d'Angleterre qu'ils avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent

admirablement la France, dont pourtant ils ne se souciaient guère. Ils

tinrent les Anglais devant Meaux tout l'hiver, huit grands mois; la

belle armée se consuma par le froid, la misère et la peste. Le siége

ouvrit le 6 octobre; le 18 décembre, Henri, qui voyait déjà cette

armée diminuer, écrivait en Allemagne, en Portugal, pour en tirer au

plus tôt des soldats. Les Anglais probablement lui coûtaient plus cher

que ces étrangers. Pour décider les mercenaires allemands à se louer à

lui plutôt qu'au dauphin, il leur faisait dire entre autres choses

qu'il les payerait en meilleure monnaie[187].

[Note 186: Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la

pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier à un arbre, qui

accoucha la nuit et fut mangée des loups. (Journal du Bourgeois.)]

[Note 187: Rymer.]

Il n'avait pas à compter sur le duc de Bourgogne. Il vint un moment au

siége de Meaux, mais s'éloigna bientôt sous prétexte d'aller en

Bourgogne pour obliger les villes de son duché à accepter le traité de

Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-même avait

sous main provoqué cette résistance à un traité qui annulait les

droits éventuels de la maison de Bourgogne à la couronne, aussi bien

que ceux du dauphin, du duc d'Orléans et de tous les princes français.

Et pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice à

l'amitié des Anglais? Parce qu'il croyait avoir besoin d'eux pour

venger son père et battre son ennemi. Mais c'étaient eux, bien plutôt,

qui avaient besoin de lui. Le bonheur les avait quittés. Pendant que

le duc de Clarence se faisait battre en Anjou, le duc de Bourgogne

avait eu en Picardie un brillant succès; il avait joint les

Dauphinois, Xaintrailles et Gamaches, avant qu'ils eussent pu se

réunir à d'Harcourt, et les avait défaits et pris.

La malveillance réciproque des Anglais et des Bourguignons datait de

loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs

alliés. Dès 1416, le duc de Glocester se trouvant comme otage chez le

duc de Bourgogne Jean sans Peur, le fils de celui-ci, alors comte de

Charolais, vint faire visite à Glocester; celui-ci, qui parlait en ce

moment à des Anglais, ne se dérangea point à l'arrivée du prince, et

lui dit simplement bonjour sans même se tourner vers lui[188]. Plus

tard, dans une altercation entre le maréchal d'Angleterre Cornwall et

le brave capitaine Bourguignon Hector de Saveuse, le général anglais

qui était à la tête d'une forte troupe, ne craignit pas de frapper le

capitaine de son gantelet. Une telle chose laisse des haines

profondes. Les Bourguignons ne les cachaient point.

[Note 188: Monstrelet.]

L'homme le plus compromis peut-être du parti bourguignon était le sire

de l'Île-Adam, celui qui avait repris Paris et laissé faire les

massacres. Il croyait du moins que son maître le duc de Bourgogne en

profiterait, mais celui-ci, comme on l'a vu, livra Paris à Henri V.

L'Île-Adam avait peine à cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se

présente au roi d'Angleterre vêtu d'une grosse cotte grise. Le roi ne

passa point cela: «L'Île-Adam, lui dit-il, est-ce là la robe d'un

maréchal de France?»

L'autre, au lieu de s'excuser, répliqua qu'il l'avait fait faire tout

exprès pour venir par les bateaux de la Seine. Et il regardait le roi

fixement.

«Comment donc, dit l'Anglais avec hauteur, osez-vous bien regarder un

prince au visage, quand vous lui parlez!

«--Sire, dit le Bourguignon, c'est notre coutume à nous autres

Français; quand un homme parle à un autre, de quelque rang qu'il soit,

les yeux baissés, on dit qu'il n'est pas prud'homme, puisqu'il n'ose

regarder en face.--Ce n'est pas l'usage d'Angleterre,» dit sèchement

le roi. Mais il se tint pour averti; un homme qui parlait si ferme

avait bien l'air de ne pas rester longtemps du côté anglais.

L'Île-Adam avait pris une fois Paris, peut-être aurait-il essayé de le

reprendre, en cas d'une rupture d'Henri avec le duc de Bourgogne. Peu

après, sous un prétexte, le duc d'Exeter, capitaine de Paris, mit la

main sur le Bourguignon et le traîna à la Bastille. Le petit peuple

s'assembla, cria et fit mine de le défendre. Les Anglais firent une

charge meurtrière, comme sur une armée ennemie[189].

[Note 189: Monstrelet, t. IV, p. 277, 309. Les Parisiens finirent par

comprendre ainsi que l'Anglais c'était l'ennemi. Ils en étaient déjà

avertis par le langage. Les ambassadeurs anglais «requirent ledit

président de exposer icelle créance, pour ce que chascun _n'eust sceu

bien aisément entendre leur françois langage_...» _Archives, Registres

du Parlement, Conseil, XIV, fol. 215-216, mai 1420._]

Henri V voulait faire tuer l'Île-Adam, mais le duc de Bourgogne

intercéda. Ce qui fut tué, et à n'en jamais revenir, ce fut le parti

anglais dans Paris.

Le changement est sensible dans le _Journal du Bourgeois_. Le

sentiment national se réveille en lui, il se réjouit d'une défaite des

Anglais[190]; il commence à s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui

meurent sans confession[191].

[Note 190: «Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et les

autres.» Journal du Bourgeois.]

[Note 191: «Fut faite grant feste à Paris... Mieux on dust avoir

pleuré. Quel dommaige et quel pitié par toute chrestienté...» Journal

du Bourgeois.]

Le roi d'Angleterre, prévoyant sans doute une rupture avec le duc de

Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les

Pays-Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l'acquisition du

Luxembourg, puis chercha à conclure une étroite alliance avec

Liége[192]. On se rappelle que c'est justement par la même acquisition

et la même alliance que la maison d'Orléans se fit une ennemie

irréconciliable de celle de Bourgogne.

[Note 192: Rymer, 17 jul. 1421; 6 août 1422.]

Agir ainsi contre un allié qui avait été si utile, se préparer une

guerre au nord quand on ne pouvait venir à bout de celle du midi,

c'était une étrange imprudence. Quelles étaient donc les ressources du

roi d'Angleterre?

D'après son budget, tel qu'il fut dressé en 1421 par l'archevêque de

Cantorbéry, le cardinal Winchester et deux autres évêques, son revenu

n'était que de cinquante-trois mille livres sterling, ses dépenses

courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais

et la marche voisine[193]). Il y avait un excédant apparent de trois

mille livres. Mais, sur cette petite somme, il fallait qu'il pourvût

aux dépenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des

ambassades, de la garde des prisonniers, à celles de sa maison, etc.,

etc. Dans ce compte, il n'y avait rien[194] pour servir les intérêts

des vieilles dettes d'Harfleur, de Calais, etc., qui allaient

s'accroissant.

[Note 193: «Pro Calesio et marchiis ejusdem, XII M marcas; pro

custodia Angliæ, VIII M marcas; pro custodia Hiberniæ H M D marcas.»

Rymer, ibidem, p. 27, 6 mai 1421.]

[Note 194: «Et nondum provisum est, etc.» Rymer.]

La situation d'Henri V devenait ainsi fort triste. Ce conquérant, ce

dominateur de l'Europe, allait se trouver peu à peu sous la domination

la plus humiliante, celle de ses créanciers. D'une part il traînait

après lui ce pesant conseil de lords évêques, qui ne pouvait manquer

de devenir chaque jour et plus nécessaire et plus impérieux; d'autre

part, les hommes d'armes, les capitaines, qui lui avaient engagé,

amené des soldats, devaient sans cesse réclamer l'arriéré[195].

[Note 195: Ces réclamations furent si vives à la mort d'Henri V, que

le conseil de régence fut obligé de leur assigner en payement _le

tiers et le tiers du tiers_ de tout ce que le roi avait pu gagner

personnellement à la guerre, butin, prisonniers, etc. (Statutes of the

Realm.)]

Henri V avait trouvé au fond de sa victoire la détresse et la misère.

L'Angleterre rencontrait dans son action sur l'Europe, au XVe siècle,

le même obstacle que la France avait trouvé au XIVe. La France aussi

avait alors étendu vigoureusement les bras au midi et au nord, vers

l'Italie, l'Empire, les Pays-Bas. La force lui avait manqué dans ce

grand effort, les bras lui étaient retombés et elle était restée dans

cet état de langueur où la surprit la conquête anglaise.

Les Anglais s'étaient figuré, en faisant la guerre, que la France

pouvait la payer. Ils trouvèrent le pays déjà désolé. Depuis quinze

ans, les misères avaient crû, les ruines étaient ruinées. Ils tirèrent

si peu des pays conquis que, pour n'y pas périr eux-mêmes, il fallait

qu'ils apportassent. Où prendre donc? Nous l'avons dit, l'Église seule

alors était riche. Mais comment la maison de Lancastre, qui s'était

élevée à l'ombre de l'Église et en lui livrant ses ennemis, comment

eût-elle repris, contre l'Église, le rôle de ces ennemis même, celui

des niveleurs hérétiques qu'elle avait livrés aux bûchers?

L'Angleterre avait reproché à la France, pendant un siècle,

d'exploiter l'Église, de détourner les biens ecclésiastiques à des

usages profanes; elle s'était chargée de mettre fin à un tel scandale,

l'Église et la royauté anglaises s'étaient unies pour cette oeuvre et

elles avaient, en effet, écrasé la France... Cela fait, où en étaient

les vainqueurs? au point où ils avaient trouvé les vaincus, dans les

mêmes nécessités dont ils leur avaient fait un crime; mais ils avaient

de plus la honte de la contradiction. Si le roi des prêtres ne

touchait au bien des prêtres, il était perdu. Ainsi commençait à

apparaître tel qu'il était en réalité, faible et ruineux, ce colossal

édifice dont le pharisaïsme anglican avait cru sceller les fondements

du sang des lollards anglais et des Français schismatiques.

Henri V ne voyait que trop clairement tout cela; il n'espérait plus.

Rouen lui avait coûté une année, Melun une année, Meaux une année.

Pendant cet interminable siége de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle

armée fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reine avait

mis au monde un fils au château de Windsor: il n'en montra aucune

joie, et, comparant sa destinée à celle de cet enfant, il dit avec une

tristesse prophétique: «Henri de Monmouth aura régné peu et conquis

beaucoup; Henri de Windsor régnera longtemps et il perdra tout. La

volonté de Dieu soit faite!»

On conte qu'au milieu de ces sombres prévisions, un ermite vint le

trouver et lui dit: «Notre-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a

envoyé un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit: «Dieu

ordonne que vous vous désistiez de tourmenter son chrétien peuple de

France; sinon vous avez peu à vivre[196].»

[Note 196: Chastellain.]

Henri V était jeune encore; mais il avait beaucoup travaillé en ce

monde, le temps était venu du repos. Il n'en avait pas eu depuis sa

naissance. Il fut pris, après sa campagne d'hiver, d'une vive

irritation d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le

feu Saint-Antoine. La dyssenterie le saisit[197]. Cependant le duc de

Bourgogne lui ayant demandé secours pour une bataille qu'il allait

livrer, il craignit que le jeune prince français ne vainquît encore

une fois tout seul, et il répondit: «Je n'enverrai pas, j'irai.» Il

était déjà très-faible et se faisait porter en litière; mais il ne put

aller plus loin que Melun: il fallut le rapporter à Vincennes.

Instruit par les médecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils

à ses frères, et leur dit deux sages paroles: premièrement, de ménager

le duc de Bourgogne; deuxièmement, si l'on traitait, de s'arranger

toujours pour garder la Normandie.

[Note 197: Le parti ennemi publia qu'il était mort mangé des poux.]

Puis il se fit lire les psaumes de la pénitence; et quand on en vint

aux paroles du _Miserere_: «Ut ædificentur muri Hierusalem,» le génie

guerrier du mourant se réveilla dans sa piété même: «Ah! si Dieu

m'avait laissé vivre mon âge, dit-il, et finir la guerre de France,

c'est moi qui aurais conquis la Terre sainte[198]!»

[Note 198: Henri V avait envoyé pour examiner le pays le chevalier

Guillebert de Launey, dont nous avons le rapport: «Sur plusieurs

visitations de villes, ports et rivières, tant as par d'Égypte, comme

de Surie, l'an de grâce 1422, le commandement, etc.» Turner, vol. II,

477.]

Il semble qu'à ce moment suprême il ait éprouvé quelque doute sur la

légitimité de sa conquête de France, quelque besoin de se rassurer.

On en jugerait volontiers ainsi, d'après les paroles qu'il ajouta,

comme pour répondre à une objection intérieure: «Ce n'est pas

l'ambition ni la vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma

guerre a été approuvée des saints prêtres et des prud'hommes; en la

faisant, je n'ai point mis mon âme en péril.» Peu après il expira (31

août 1422).

L'Angleterre, dont il avait exprimé l'opinion en mourant, lui rendit

même témoignage. Son corps fut porté à Westminster, parmi un deuil

incroyable, non comme celui d'un roi, d'un triomphateur, mais comme

les reliques d'un saint[199].

[Note 199: «Comme s'ils fussent acertenez qu'il fust ou soit saint en

paradis.» Monstrelet.]

Il était mort le 31 août; Charles VI le suivit le 21 octobre[200]. Le

peuple de Paris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur

victorieux Henri V. «Tout le peuple qui étoit dans les rues et aux

fenêtres pleuroit et crioit, comme si chacun eût vu mourir ce qu'il

aimoit le plus. Vraiment leurs lamentations étoient comme celles du

prophète: Quomodo sedet sola civitas plena populo?»

[Note 200: «Après le quatrième ou cinquième accès de fièvre quarte.»

_Archives, Registres du Parlement._]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 7 / 23 段