[Note 152: La sentence rendue par le roi de France, «de l'avis du

Parlement,» est placée par Rymer au 23 décembre 1420 «Considérant que

_Charles soi-disant dauphin_ avoit conclu alliance avec le duc de

Bourgogne... déclare les coupables de cette mort _inhabiles à toute

dignité_.»--V. aussi le violent manifeste de Charles VI contre son

fils: «Ô Dieu véritable, etc.,» 17 janvier 1419. Ord., t. XII, p.

273.--Un acte plus odieux encore, c'est celui qui ordonne que les

Parisiens seront payés de ce qui leur est dû sur les biens des

proscrits, de manière à associer Paris au bénéfice de la confiscation,

Ord., t. XII, p. 281. Cela fait penser aux statuts anglais qui

donnaient part aux communes dans les biens des Lollards.]

CHAPITRE III

--SUITE--

CONCILE DE CONSTANCE--MORT DE CHARLES VI ET D'HENRI V DEUX ROIS DE

FRANCE, CHARLES VII ET HENRI VI

1414-1422

Dans les années 1421 et 1422, l'Anglais résida souvent au Louvre,

exerçant les pouvoirs de la royauté, faisant justice et grâce, dictant

des ordonnances, nommant des officiers royaux. À Noël, à la Pentecôte,

il tint cour plénière et table royale avec la jeune reine. Le peuple

de Paris alla voir Leurs Majestés siégeant couronne en tête, et

autour, dans un bel ordre, les évêques, les princes, les barons et

chevaliers anglais. La foule affamée vint repaître ses yeux du

somptueux banquet, du riche service; puis elle s'en alla à jeun, sans

que les maîtres d'hôtel eussent rien offert à personne. Ce n'était pas

comme cela sous nos rois, disaient-ils en s'en allant; à de pareilles

fêtes, il y avait table ouverte; s'asseyait qui voulait; les

serviteurs servaient largement, et des mets, des vins du roi même.

Mais alors, le roi et la reine étaient à Saint-Pol, négligés et

oubliés.

Les plus mécontents ne pouvaient nier, après tout, que cet Anglais ne

fût une noble figure de roi et vraiment royale. Il avait la mine

haute, l'air froidement orgueilleux, mais il se contraignait assez

pour parler honnêtement à chacun, selon sa condition, surtout aux gens

d'Église. On remarquait à sa louange qu'il n'affirmait jamais avec

serment; il disait seulement: «Impossible.» Ou bien: «Cela sera[153].»

En général, il parlait peu. Ses réponses étaient brèves «et

tranchaient comme rasoir[154].»

[Note 153: «Impossible est; vel: Sic fieri oportebit.» Religieux.]

[Note 154: Chronique de George Chastellain.--En citant pour la

première fois Chastellain, je ne puis m'empêcher de remercier M.

Buchon d'avoir recherché avec tant de sagacité les membres épars de

cet éloquent historien. Espérons qu'on publiera bientôt le fragment

qui manquait encore et que M. Lacroix vient de retrouver à Florence.]

Il était surtout beau à voir quand on lui apportait de mauvaises

nouvelles; il ne sourcillait pas, c'était la plus superbe égalité

d'âme. La violence du caractère, la passion intérieure, ordinairement

contenue, perçait plutôt dans les succès; l'homme parut à

Azincourt... Mais au temps où nous sommes il était bien plus haut

encore, si haut, qu'il n'y a guère de tête d'homme qui n'y eût tourné:

roi d'Angleterre et déjà de France, traînant après lui son allié et

serviteur le duc de Bourgogne, ses prisonniers le roi d'Écosse, le duc

de Bourbon, le frère du duc de Bretagne, enfin les ambassadeurs de

tous les princes chrétiens. Ceux du Rhin particulièrement lui

faisaient la cour; ils tendaient la main à l'argent anglais. Les

archevêques de Mayence et de Trèves lui avaient rendu hommage, et

étaient devenus ses vassaux[155]. Le palatin et autres princes

d'Empire, avec toute leur fierté allemande, sollicitaient son

arbitrage et n'étaient pas loin de reconnaître sa juridiction. Cette

couronne impériale qu'il avait prise hardiment à Azincourt, elle

semblait devenue sur sa tête la vraie couronne du saint Empire, celle

de la chrétienté.

[Note 155: Procuration du roi d'Angleterre au Palatin du Rhin pour

recevoir l'hommage de l'électeur de Cologne. Rymer, t. IV, P. I, p.

158-159, 4 mai 1416.--Autre au Palatin du Rhin (pensionnaire de

l'Angleterre), pour qu'il reçoive l'hommage des électeurs de Mayence

et de Trèves. Ibidem, P. II, p. 102, 1 april 1419.]

Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de

Constance. Cette petite Angleterre s'y fit reconnaître d'abord pour un

quart du monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des

Romains, Sigismond, étroitement lié avec les Anglais, croyait les

mener et fut mené par eux. Le pape prisonnier, confié d'abord à la

garde de Sigismond, le fut ensuite à celle d'un évêque anglais; Henri

V, qui avait déjà tant de princes français et écossais dans ses

prisons, se fit encore remettre ce précieux gage de la paix de

l'Église.

Pour faire comprendre le rôle que l'Angleterre et la France jouèrent

dans ce concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que

soit alors l'état de l'Église, il faut que nous en parlions et que

nous laissions un moment ce Paris d'Henri V. Notre histoire est

d'ailleurs à Constance autant qu'à Paris.

Si jamais concile général fut oecuménique, ce fut celui de Constance.

On put croire un moment que ce ne serait pas une représentation du

monde, mais que le monde y venait en personne, le monde ecclésiastique

et laïque[156]. Le concile semblait bien répondre à cette large

définition que Gerson donnait d'un concile: «Une assemblée... qui

n'exclue aucun fidèle.» Mais il s'en fallait de beaucoup que tous

fussent des fidèles; cette foule représentait si bien le monde,

qu'elle en contenait toutes les misères morales, tous les scandales.

Les Pères du concile qui devait réformer la chrétienté ne pouvaient

pas même réformer le peuple de toute sorte qui venait à leur suite; il

leur fallut siéger comme au milieu d'une foire, parmi les cabarets et

les mauvais jeux.

[Note 156: On dit qu'il y vint cent cinquante mille personnes, que les

chevaux des princes et prélats étaient au nombre de trente mille.]

Les politiques doutaient fort de l'utilité du concile[157]. Mais le

grand homme d'Église, Jean Gerson, s'obstinait à y croire; il

conservait, par delà tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du

mal de l'Église[158], il ne pouvait s'y résigner. Son maître, Pierre

d'Ailly, s'était reposé dans le cardinalat. Son ami Clémengis, qui

avait tant écrit contre la Babylone papale, alla la voir et s'y trouva

si bien, qu'il devint le secrétaire, l'ami des papes.

[Note 157: Petrus de Alliaco, de difficultate reformationis in

concilio, ap. Von der Hardt, Concil. Constant., t. I, P. VI, p. 246.

Schmidt, Essai sur Gerson, p. 37 (Strasb., 1839).]

[Note 158: «In lecto adversæ valetudinis meæ.» Gerson. Epistola de

Reform. theologiæ.]

Gerson voulait sérieusement la réforme, il la voulait avec passion, et

quoi qu'il en coûtât. Pour cela, il fallait trois choses: 1º rétablir

l'unité du pontificat, couper les trois têtes de la papauté; 2º fixer

et consacrer le dogme; Wicleff, déterré et brûlé à Londres[159]

semblait reparaître à Prague dans la personne de Jean Huss; 3º il

fallait raffermir enfin le droit royal, condamner la doctrine

meurtrière du franciscain Jean Petit.

[Note 159: Cette scène atroce eut lieu à Londres en 1412, la même

année où Jérôme de Prague afficha la bulle sur la gorge d'une fille

publique.]

Ce qui rendait la position de Gerson difficile, ce qui l'animait d'un

zèle implacable contre ses adversaires, c'est qu'il avait partagé, ou

semblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi, à une

autre époque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide:

«Nulle victime plus agréable à Dieu qu'un tyran[160].» Dans sa

doctrine sur la hiérarchie et la juridiction de l'Église, il avait

bien aussi quelques rapports avec les novateurs. Jean Huss soutenait,

comme Wicleff, qu'il est permis à tout prêtre de prêcher sans

l'autorisation de l'évêque ni du pape. Et Gerson, à Constance même,

fit donner aux prêtres et même aux docteurs laïques le droit de voter

avec les évêques et de juger le pape. Il reprochait à Jean Huss de

rendre l'inférieur indépendant de l'autorité, et cet inférieur il le

constituait juge de l'autorité même.

[Note 160: D'après Sénèque le tragique: «Nulla Deo gratior victima

quam tyrannus.» Gerson. Considerationes contra adulatores.]

Les trois papes furent déclarés déchus. Jean XXIII fut dégradé,

emprisonné. Grégoire XII abdiqua. Le seul Benoît XIII (Pierre de

Luna), retiré dans un fort du royaume de Valence, abandonné de la

France, de l'Espagne même, et n'ayant plus dans son obédience que sa

tour et son rocher, n'en brava pas moins le concile, jugea ses juges,

les vit passer comme il en avait vu tant d'autres, et mourut

invincible à près de cent ans.

Le concile traita Jean Huss comme un pape, c'est-à-dire très-mal. Ce

docteur était en réalité, depuis 1412, comme le pape national de la

Bohême. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine,

poussé peut-être sous main par le roi Wenceslas[161], comme Wicleff

semble l'avoir été par Édouard III et Richard II, beau-frère de

Wenceslas, Jean Huss était le héros du peuple beaucoup plus qu'un

théologien[162]; il écrivait dans la langue du pays; il défendait la

nationalité de la Bohême contre les Allemands, contre les étrangers

en général; il repoussait les papes comme étrangers surtout. Du reste,

il n'attaquait pas, comme fit Luther, la papauté même. Dès son arrivée

à Constance, il fut absous par Jean XXIII.

[Note 161: Wenceslas le défendit contre les accusations des moines et

des clercs. V. sa réponse dans Pfister, Hist. d'Allemagne.]

[Note 162: V. Renaissance. Notes de l'Introduction.]

Jean Huss soutenait les opinions de Wicleff sur la hiérarchie; il

voulait, comme lui, un clergé national, indigène, élu sous l'influence

des localités. En cela, il plaisait aux seigneurs, qui, comme anciens

fondateurs, comme patrons et défenseurs des Églises, pouvaient tout

dans les élections locales. Huss fut donc, comme Wicleff, l'homme de

la noblesse. Les chevaliers de Bohême écrivirent trois fois au concile

pour le sauver; à sa mort, ils armèrent leurs paysans et commencèrent

la terrible guerre des hussites.

Sous d'autres rapports, Huss était bien moins le disciple de Wicleff

qu'il ne se le croyait lui-même. Il se rapprochait de lui pour la

Trinité; mais il n'attaquait pas la présence réelle, pas davantage la

doctrine du libre arbitre. Je ne vois pas du moins dans ces ouvrages

que, sur ces questions essentielles, il se rattache à Wicleff, autant

qu'on le croirait d'après les articles de condamnation.

En philosophie, loin d'être un novateur, Jean Huss était le défenseur

des vieilles doctrines de la scolastique. L'Université de Prague, sous

son influence, resta fidèle au réalisme du moyen âge, tandis que celle

de Paris sous d'Ailly, Clémengis et Gerson, se jetait dans les

nouveautés hardies du nominalisme trouvées (ou retrouvées) par Occam.

C'était le novateur religieux, Jean Huss, qui défendait le vieux credo

philosophique des écoles. Il le soutenait dans son Université

bohémienne, d'où il avait chassé les étrangers; il le soutenait à

Oxford, à Paris même, par son violent disciple Jérôme de Prague.

Celui-ci était venu braver dans sa chaire, dans son trône, la

formidable Université de Paris[163], dénoncer les maîtres de Navarre

pour leur enseignement nominaliste, les signaler comme des hérétiques

en philosophie, comme de pernicieux adversaires du réalisme de saint

Thomas.

[Note 163: Royko, I theil, 112. Jean Huss avait, dit-on, défié

l'Université de Paris: «Veniant omnes magistri de Parisiis! Ego volo

cum ipsis disputare qui libros nostros cremaverunt in quibus honor

totius mundi jacuit!» Concil. Labbe, t. XII, p. 140.]

Jusqu'à quel point cette question d'école avait-elle aigri nos

gallicans, les meilleurs, les plus saints!... On n'ose sonder cette

triste question. Eux-mêmes probablement n'auraient pu l'éclaircir. Ils

s'expliquaient leur haine contre Jean Huss par sa participation aux

hérésies de Wicleff.

Le concile s'ouvrit le 5 novembre 1414; dès le 27 mai, Gerson avait

écrit à l'archevêque de Prague pour qu'il livrât Jean Huss au bras

séculier. «Il faut, disait-il, couper court aux disputes qui

compromettent la vérité; il faut, par cruauté miséricordieuse,

employer le fer et le feu[164].» Les gallicans auraient bien voulu que

l'archevêque pût épargner au concile cette terrible besogne. Mais qui

aurait osé en Bohême mettre la main sur l'homme des chevaliers

bohémiens?

[Note 164: «... Securis brachii secularis... In ignem mittens...

misericordi crudelitate. Nimis altercando... deperdetur veritas... Vos

brachium invocare viis omnibus convenit.» Gerson. Epist. ad

archiepisc. Prag., 27 mai 1414. Bulæus, V. 270.]

Jean Huss était brave comme Zwingli; il voulu voir en face ses

ennemis: il vint au concile. Il croyait d'ailleurs à la parole de

Sigismond, dont il avait un sauf-conduit. Là, excepté le pape, il

trouva tout le monde contre lui. Les Pères, qui par leur violence

contre la papauté, se sentaient devenus fort suspects aux peuples,

avaient besoin d'un acte vigoureux contre l'hérésie pour prouver leur

foi. Les Allemands trouvaient bon qu'on brûlât un Bohémien; les

Nominaux se résignaient aisément à la mort d'un réaliste[165]. Le roi

des Romains, qui lui avait promis sûreté[166], saisit cette occasion

de perdre un homme dont la popularité pouvait fortifier Wenceslas en

Bohême.

[Note 165: Pierre d'Ailly avait contribué puissamment à la chute de

Jean XXIII. Il se montra, en compensation, d'autant plus zélé contre

l'hérétique; il l'embarrassa par d'étranges subtilités, voulant

l'amener à avouer que celui qui ne croit pas aux universaux, ne croit

pas à la Transsubstantiation.]

[Note 166: Le sauf-conduit était daté du 18 oct. 1414.]

Ceux même qui ne trouvaient pas le Bohémien hérétique, le condamnèrent

_comme rebelle_; qu'il eût erré ou non, il devait, disaient-ils, se

rétracter sur l'ordre du concile[167]. Cette assemblée qui venait de

nier trois fois l'infaillibilité du pape, réclamait pour elle-même

l'infaillibilité, la toute-puissance sur la raison individuelle. La

république ecclésiastique se déclarait aussi absolue que la monarchie

pontificale. Elle posa de même la question entre l'autorité et la

liberté, entre la majorité et la minorité; faible minorité sans doute,

qui, dans cette grande assemblée, se réduisait à un individu;

l'individu ne céda pas, il aima mieux périr.

[Note 167: Jean Huss nous fait connaître lui-même les efforts que l'on

fit auprès de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison

humaine. On n'y épargna ni les arguments ni les exemples. On lui

citait entre autres cette étrange légende d'une sainte femme qui entra

dans un couvent de religieuses sous habit d'homme, et fut, comme

homme, accusée d'avoir rendue enceinte une des nonnes: elle se

reconnut coupable, confessa le fait et éleva l'enfant; la vérité ne

fut connue qu'à sa mort.]

Il dut en coûter au coeur de Gerson de consommer ce sacrifice à

l'unité spirituelle, cette immolation d'un homme... L'année suivante,

il fallut en immoler un autre. Jérôme de Prague avait échappé, mais

quand il apprit comment son maître était mort, il rougit de vivre et

revint devant ses juges. Le concile devait démentir son premier arrêt

ou brûler encore celui-ci[168].

[Note 168: Le Pogge, témoin du jugement de Jérôme, fut saisi de son

éloquence. Il l'appelle: Virum dignum memoriæ sempiternæ. Cet homme si

fier et si obstiné montra sur le bûcher une douceur héroïque; voyant

un petit paysan qui apportait du bois avec grand zèle, il s'écria: «Ô

respectable simplicité, qui te trompe est mille fois coupable!»--V.

les détails du supplice de Jean Huss et de Jérôme: Monumenta Hussi, t.

II, p. 515-521, 532-535.]

L'un des voeux de Gerson, l'une des bénédictions qu'il attendait du

concile, c'était qu'il condamnerait solennellement ce droit de tuer,

prêché par Jean Petit... Et pour en venir là, il a fallu commencer par

tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-être. Ce Huss, brûlé,

ressuscité dans Gérôme et encore brûlé, il est si peu mort que

maintenant il revient comme un grand peuple, un peuple armé, qui

poursuit la controverse l'épée à la main.

Les hussites, avec l'épée, la lance et la faux, sous le petit Procope,

sous Ziska, l'indomptable borgne, donnent la chasse à la belle

chevalerie allemande; et quand Procope sera tué, le tambour fait de

sa peau mènera encore ces barbares, et battra par l'Allemagne son

roulement meurtrier.

Nos gallicans avaient payé cher la réforme de Constance, et ils ne

l'eurent pas[169]. Elle fut habilement éludée. Les Italiens, qui

d'abord avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier

les Anglais; ceux-ci qui avaient paru si zélés, qui avait tant accusé

la France de perpétuer les maux de l'Église, s'accordèrent avec les

Italiens pour faire décider, contre l'avis des Français et des

Allemands, que le pape serait élu avant toute réforme, c'est-à-dire

qu'il n'y aurait pas de réforme sérieuse. Ce point décidé, les

Allemands se rapprochèrent des Italiens et des Anglais, et les trois

nations firent ensemble un pape italien. Les Français restèrent seuls

et dupes, ne pouvant manquer d'avoir le pape contre eux, puisqu'ils

avaient entravé son élection. Il était beau, toutefois, d'être ainsi

dupes, pour avoir persévéré dans la réforme de l'Église.

[Note 169: Clémengis leur avait écrit pendant le concile qu'ils

n'arriveraient à aucun résultat: «Excidit spes uniquique umquam

videndæ unionis... Quis in re desperata suum libenter velit laborem

impendere? Ibit schisma Latinæ Ecclesiæ, cum schismate Græcorum, in

incuriam atque oblivionem.» Nic. Clemeng. Epist., t. II, p. 312.]

C'était en 1417; le connétable d'Armagnac, partisan du vieux Benoît

XIII, gouvernait Paris au nom du roi et du dauphin. Il fit ordonner

par le dauphin, à l'Université, de suspendre son jugement sur

l'élection du nouveau pape, Martin V; mais son parti était tellement

affaibli dans Paris même, malgré les moyens de terreur dont il avait

essayé, que l'Université osa passer outre et approuver l'élection.

Elle avait hâte de se rendre le pape favorable; elle voyait que le

système des libres élections ecclésiastiques qu'elle avait tant

défendu, ne profitait point aux universitaires. Elle avait abaissé la

papauté, relevé le pouvoir des évêques; et ceux-ci, de concert avec

les seigneurs, faisaient élire aux bénéfices des gens incapables,

illettrés, les cadets des seigneurs, leurs ignares chapelains, les

fils de leurs paysans, qu'ils tonsuraient tout exprès. Les papes, du

moins, s'ils plaçaient des prêtres peu édifiants, choisissaient

parfois des gens d'esprit. L'Université déclara qu'elle aimait mieux

que le pape _donnât les bénéfices_[170]. C'était un curieux spectacle

de voir l'Université, si longtemps alliée aux évêques contre le pape,

de la voir retourner à sa mère, la papauté, et attester contre les

évêques, contre les élections locales, la puissance centrale de

l'Église. Mais l'Université l'avait tuée, cette puissance pontificale;

elle n'y revenait qu'en abdiquant ses maximes, en se reniant et se

tuant elle-même.

[Note 170: Bulæus. Une assemblée de grands et de prélats, présidée par

le dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parlé contre la

manière dont ils dirigeaient les élections ecclésiastiques et

conféraient les bénéfices. Le Parlement ne soutint pas l'Université,

qui fit des excuses. Ce fut l'enterrement de l'Université comme

puissance populaire.]

Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la fin de la papauté et de

l'Université. Après le concile de Constance, il se retira brisé, non

en France, il n'y avait plus de France. Il chercha un asile dans les

forêts profondes du Tyrol, puis à Vienne, où il fut reçu par Frédéric

d'Autriche, l'ami du pape que Gerson avait fait déposer.

Plus tard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson à revenir,

mais seulement jusqu'au bord de la France, jusqu'à Lyon. C'était une

ville française, naguère d'Empire, mais toujours une ville commune à

tous, une république marchande dont les priviléges couvraient tout le

monde, une patrie commune pour le Suisse, le Savoyard, l'Allemand,

l'Italien, autant que pour le Français. Ce confluent des fleuves et

des peuples, sous la vue lointaine des Alpes, cet océan d'hommes de

tout pays, cette grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses

escaliers noirs qui ont l'air de grimper au ciel, c'était une retraite

plus solitaire que les solitudes du Tyrol. Il s'y blottit dans un

couvent de Célestins dont son frère était prieur; il y expia, par la

docilité monastique, sa domination sur l'Église, goûtant le bonheur

d'obéir, la douceur de ne plus vouloir, de sentir qu'on ne répond plus

de soi. S'il reprit par intervalle cette plume toute puissante, ce fut

pour chercher le moyen de calmer la guerre qui le travaillait encore;

pour trouver le moyen d'accorder le mysticisme et la raison, d'être

scientifiquement mystique, de délirer avec méthode. Sans doute que ce

grand esprit finit par sentir que cela encore était vain. On dit qu'en

ses dernières années il ne pouvait plus voir que des enfants, comme il

arriva sur la fin à Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre. Il ne

vécut plus qu'avec les petits, les enseignant[171], ou plutôt

recevant lui-même l'enseignement de ces innocents[172]. Avec eux, il

apprenait la simplicité, désapprenait la scolastique. On inscrivit sur

sa tombe: «Sursum corda[173].»

[Note 171: Lire son traité: De parvulis ad Christum trahendis.]

[Note 172: Il comptait sur leur intercession, et les réunit encore la

veille de sa mort, pour leur recommander de dire dans leurs prières:

«Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson.]

[Note 173: Sur le tombeau de Gerson, et sur le culte dont il était

l'objet jusqu'à ce que les Jésuites eussent fait prévaloir une autre

influence, voyez l'Histoire de l'église de Lyon, par Saint-Aubin, et

une lettre de M. Aimé Guillon, dans la brochure de M. Gence: Sur

l'Imitation polyglotte de M. Montfalcon. Il n'existe qu'un portrait de

Gerson, celui que M. Jarry de Mancy a donné dans sa galerie des hommes

utiles, d'après un manuscrit.]

Le résultat du concile de Constance était un revers pour la France,

une défaite, et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille

d'Azincourt. Après avoir eu si longtemps un pape à elle, une sorte de

patriarche français, par lequel elle agissait encore sur ses alliés

d'Écosse et d'Espagne, elle allait voir l'unité de l'Église rétablie

en apparence, rétablie contre elle au profit de ses ennemis; ce pape

italien, client du parti anglo-allemand, n'allait-il pas entrer dans

les affaires de France, y dicter les ordres de l'étranger?

L'Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les

armes. Elle avait eu grande part à l'élection de Martin V; elle tenait

entre ses mains son prédécesseur, Jean XXIII, sous la garde du

cardinal de Winchester, oncle d'Henri V. Henri pouvait exiger du pape

tout ce qu'il croirait nécessaire à l'accomplissement de ses projets

sur la France, Naples, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Terre sainte.

Dans cette suprême grandeur où l'Angleterre semblait arrivée, il y

avait bien pourtant un sujet d'inquiétude. Cette grandeur, ne

l'oublions pas, elle la devait principalement à l'étroite alliance de

l'épiscopat et de la royauté sous la maison de Lancastre: ces deux

puissances s'étaient accordées pour réformer l'Église et conquérir la

France schismatique. Or, au moment de la réforme, l'épiscopat anglais

n'avait que trop laissé voir combien peu il s'en souciait; d'autre

part, la conquête de la France à peine commencée, la bonne

intelligence des deux alliés, épiscopat et royauté, était déjà

compromise.

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 6 / 23 段