Le roi d'Angleterre, occupé d'organiser le pays conquis, accorda une

trêve aux deux partis français, aux Bourguignons et aux Armagnacs. Il

avait besoin de refaire un peu son armée. Il lui fallait surtout

ramasser de l'argent et s'acquitter envers les évêques qui lui en

avaient prêté pour cette longue expédition. L'Église lui faisait la

banque, mais en prenant ses sûretés; tantôt les évêques se faisaient

assigner par lui le produit d'un impôt[126]; tantôt ils lui prêtaient

sur gage, sur ses joyaux[127], sur sa couronne, par exemple. Voilà

sans doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre[128]. À

chaque conquête, ils pouvaient récupérer leurs avances, occupant les

bénéfices vacants, les administrant, en percevant les fruits. Si les

absents s'obstinaient à ne pas revenir, le roi disposait de leurs

bénéfices, de leurs héritages, en faveur de ceux qui le suivaient. La

terre ne manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que

de revenir. Le pays de Caux était désert; il se peuplait de loups; le

roi y créa un louvetier.

[Note 126: Par exemple, en 1415, il engage à l'archevêque de

Cantorbéry et aux évêques de Winchester, etc., la perception de droits

féodaux.]

[Note 127: Par exemple, le 24 juillet 1415, le 22 juin 1417. (Rymer.)]

[Note 128: «Prælatorum, _semper sibi assistentium_, consilio...»

Religieux.]

Ce grand succès de la prise de Rouen exalta l'orgueil d'Henri V et

obscurcit un moment cet excellent esprit; telle est la faiblesse de

notre nature. Il se crut si sûr de réussir qu'il fit tout ce qu'il

fallait pour échouer.

Chose étrange, et pourtant certaine, ce conquérant de la France

n'avait encore qu'une province, et déjà la France ne lui suffisait

plus. Il commençait à se mêler des affaires d'Allemagne. Il y voulait

marier son frère Bedford[129]; la désorganisation de l'Empire

l'encourageait sans doute; un frère du roi d'Angleterre, c'était bien

assez pour faire un Empereur; témoin le frère d'Henri III, Richard de

Cornouailles. Déjà Henri V marchandait l'hommage des archevêques et

autres princes du Rhin.

[Note 129: «Super sponsalibus inter Bedfordium et filiam unicam Fr.

burgravii Nuremburiensis, filiam unicam ducis Lotoringiæ, aliquam

consanguineam imperatoris.» Rymer, t. IV, P. II, p. 100, 18 mart.

1419.]

Autre folie, et plus folle. Il voulait faire adopter son jeune frère,

Glocester, à la reine de Naples, et provisoirement se faire donner le

port de Brindes et le duché de Calabre[130]. Brindes était un lieu

d'embarquement pour Jérusalem; l'Italie était pour Henri le chemin de

la terre sainte; déjà ses envoyés prenaient des informations en Syrie.

En attendant, ce projet lui faisait un ennemi mortel du roi d'Aragon,

Alfonse le Magnanime, prétendant à l'adoption de Naples; il mettait

d'accord contre lui les Aragonais[131] et les Castillans, deux

puissances maritimes. Dès lors la Guyenne[132], l'Angleterre même

étaient en péril. Naguère les Castillans, conduits par un Normand,

amiral de Castille, avaient gagné sur les Anglais une grande bataille

navale[133]. Leurs vaisseaux devaient sans difficulté, ou ravager les

côtes d'Angleterre, ou tout au moins aller en Écosse, chercher les

Écossais et les amener comme auxiliaires au dauphin.

[Note 130: «Cum Johanna, regina Apuleæ, de adoptione Johannis ducis

Bedfordiæ. Dux mittat quinquaginta millia ducatorum, quousque

fortalitia civitatis Brandusii erint ei consignata... Dux teneatur,

intra octo menses, venire personaliter cum mille hominibus armatis,

2000 sagittariis. Non intromittet se de regimine regni, _excepto

ducatu Calabriæ_ quem gubernabit ad beneplacitum suum.» Ibidem, p. 98,

12 mart. 1419.]

[Note 131: Les Anglais s'étaient fort maladroitement mêlés des

affaires intérieures de l'Aragon, dès 1413. (Ferreras.)]

[Note 132: Les gens de Bayonne écrivent au roi d'Angleterre que «un

balener armé a pris un clerc du roy de Castille,» et qu'on a su par

lui que quarante vaisseaux castillans allaient chercher des Écossais

en Écosse, les troupes du dauphin à Belle-Isle, et amener toute cette

armée devant Bayonne. Rymer, t. IV, P. II, p. 128, 22 jul. 1419. Les

gens de Bayonne écrivent plus tard que les Aragonais vont se joindre

aux Castillans pour assiéger leur ville, p. 132, 5 septembre.]

[Note 133: Le Normand Robert de Braquemont, amiral de Castille. (Le

Religieux.)--Je reviendrai sur cette famille illustre et sur les

Béthencourt, alliés et parents des Braquemont, à qui ceux-ci cédèrent

leurs droits sur les Canaries. V. Histoire de la conqueste des

Canaries, faite par Jean de Béthencourt, escrite du temps même par P.

Bontier et J. Leverrier, prestres, 1630. Paris, in-12.]

Henri V voyait si peu son danger du côté du dauphin, de l'Écosse et de

l'Espagne, qu'il ne craignit pas de mécontenter le duc de Bourgogne.

Celui-ci, misérablement dépendant des Anglais pour les trêves de

Flandre, avait essayé de fléchir Henri. Il lui demanda une entrevue,

et lui proposa d'épouser une fille de Charles VI, avec la Guyenne et

la Normandie; mais il voulait encore la Bretagne comme dépendance de

la Normandie, et de plus le Maine, l'Anjou et la Touraine. Le duc de

Bourgogne n'avait pas craint d'amener à cette triste négociation la

jeune princesse, comme pour voir si elle plairait. Elle plut, mais

l'Anglais n'en fut pas moins dur, moins insolent; cet homme, qui

ordinairement parlait peu et avec mesure, s'oublia jusqu'à dire: «Beau

cousin, sachez que nous aurons la fille de votre roi, et le reste, ou

que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume[134].»

[Note 134: Monstrelet.]

Le roi d'Angleterre ne voulait pas traiter sérieusement; et le duc de

Bourgogne avait près de lui des gens qui le suppliaient de traiter

avec eux, les gens du dauphin, deux braves qui commandaient ses

troupes, Barbazan et Tannegui Duchâtel. Il était bien temps que la

France se réconciliât, si près de sa perte. Le Parlement de Paris et

celui de Poitiers y travaillaient également; la reine aussi, et plus

efficacement, car elle employait près du duc de Bourgogne une belle

femme, pleine d'esprit et de grâce, qui parla, pleura[135], et trouva

moyen de toucher cette âme endurcie.

[Note 135: Le bon Religieux de Saint-Denis l'appelle: «La

_respectable_ et prudente dame de Giac...» Ce qui est sûr, c'est

qu'elle était fort habile. Son mari, le sire de Giac, ne devinant pas

pourquoi il réussissait dans tout, croyait le devoir au Diable, à qui

il avait voué une de ses mains.]

Le 11 juillet, on vit au ponceau de Pouilly ce spectacle singulier: le

duc de Bourgogne au milieu des anciens serviteurs du duc d'Orléans,

parmi les frères et les parents des prisonniers d'Azincourt et des

égorgés de Paris. Il voulut lui-même s'agenouiller devant le dauphin.

Un traité d'amitié, de secours mutuel, fut signé, subi par les uns et

les autres. Il fallait voir aux preuves ce que deviendrait cette

amitié entre gens qui avaient de si bonnes raisons de se haïr.

Les Anglais n'étaient pas sans inquiétude[136]. Sept jours après ce

traité, le 18 juillet, Henri V dépêcha de nouveaux négociateurs pour

renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus étrange, ce qui étonnera

ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisément de leur

caractère quand leur intérêt l'exige, c'est qu'il devint tout à coup

empressé et galant; il envoya à la princesse un présent considérable

de joyaux[137]. Il est vrai que les gens du dauphin arrêtèrent ces

joyaux en route; ils crurent pouvoir porter au frère ce qu'on

destinait à la soeur.

[Note 136: «Nous ne savons plus, écrivait un agent anglais à Henri V,

si nous avons la guerre ou la paix; mais dans six jours... It is not

know whethir we shall have werre or pees... But withynne six dayes...»

Rymer, ibidem. p. 126, 14 juil. 1419.]

[Note 137: Le Religieux croit, sans doute d'après un bruit populaire,

qu'il y en avait pour cent mille écus!]

Le roi d'Angleterre eut bientôt lieu de se rassurer. Le duc de

Bourgogne, quoi qu'il fît, ne pouvait sortir de la situation équivoque

où le plaçait l'intérêt de la Flandre. Son traité avec le dauphin ne

rompit pas les négociations qu'il avait engagées depuis le mois de

juin pour continuer les trêves entre la Flandre et l'Angleterre. Le 28

juillet, à Londres, le duc de Bedford proclame le renouvellement des

trêves. Le 29, près de Paris, les Bourguignons en garnison à Pontoise

se laissèrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs

arrivèrent à Paris et y jetèrent une extrême consternation. Elle

augmenta lorsque, le 30, le duc de Bourgogne, emmenant précipitamment

le roi de Paris à Troyes, passa sous les murs de Paris sans y entrer,

sans pourvoir à la défense des Parisiens éperdus, autrement qu'en

nommant capitaine de la ville son neveu, enfant de quinze ans[138].

[Note 138: Le mécontentement extrême de Paris se fait sentir jusque

dans les pâles et timides notes du greffier du Parlement: Ce jour (9

août), les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris... Et

lors, y avoit à Paris petite garnison de gens d'armes, pour l'absence

du Roy, de la Royne, de Mess. le Dauphin, _le duc de Bourgoingne_ et

des autres seigneurs de France, _qui jusques cy ont fait petite

résistence aus dits Anglois_ et à leurs entreprises...» _Archives,

Registres du Parlement._]

D'après tout cela, les gens du dauphin crurent, à tort ou à droit,

qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens

étaient fort irrités de l'abandon où les laissait leur bon duc, sur

lequel ils avaient tant compté. Ils crurent que le duc de Bourgogne

était un homme ruiné, perdu. Et alors, la vieille haine se réveilla

d'autant plus forte qu'enfin la vengeance parut possible après tant

d'années. Ajoutez que le parti du dauphin était alors dans la joie

d'une victoire navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que

les armées réunies de Castille et d'Aragon allaient assiéger Bayonne,

qu'enfin les flottes espagnoles devaient amener au dauphin des

auxiliaires écossais. Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqué

ainsi de plusieurs côtés, ne saurait où courir.

Le dauphin, enfant de seize ans, était fort mal entouré. Ses

principaux conseillers étaient son chancelier Maçon et Louvet,

président de Provence, deux légistes, de ces gens qui avaient toujours

pour justifier chaque crime royal une sentence de lèse-majesté. Il

avait aussi pour conseillers des hommes d'armes, de braves brigands

armagnacs, gascons et bretons, habitués depuis dix ans à une petite

guerre de surprises, de coups fourrés, qui ressemblaient fort aux

assassinats.

Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu'il périrait dans

l'entrevue que le dauphin lui demandait. Les gens du dauphin s'étaient

chargés de construire sur le pont de Montereau la galerie où elle

devait avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de

barrière au milieu, contre l'usage qu'on observait toujours dans cet

âge défiant. Malgré tout cela, il s'obstina d'y aller; la dame de

Giac, qui ne le quittait point, le voulut ainsi[139].

[Note 139: Le trahit-elle? tout le monde le crut, quand après

l'événement on la vit rester du côté du dauphin. Pourtant elle avait

perdu, par la mort de Jean sans Peur, l'espoir d'une grande fortune.

Innocente ou coupable, qu'aurait-elle été chercher en Bourgogne? la

haine de la veuve, toute-puissante sous son fils?]

Le duc tardant à venir, Tannegui Duchâtel alla le chercher. Le duc

n'hésita plus; il lui frappa sur l'épaule, en disant: «Voici en qui je

me fie.» Duchâtel lui fit hâter le pas; le dauphin, disait-il,

attendait; de cette manière il le sépara de ses hommes, de sorte qu'il

entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frère du captal

de Buch, qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous

deux y furent égorgés (10 septembre 1419).

L'altercation qui eut lieu est diversement rapportée. Selon

l'historien ordinairement le mieux informé, les gens du dauphin lui

auraient dit durement: «Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez

bien tardé[140]!» À quoi il aurait répondu que «c'était le dauphin qui

tardait à agir, que sa lenteur et sa négligence avaient fait bien du

mal dans le royaume.» Selon un autre récit, il aurait dit qu'on ne

pouvait traiter qu'en présence du roi, que le dauphin devait y venir;

le sire de Navailles, mettant la main sur son épée, de l'autre

saisissant le bras du jeune prince, aurait crié, avec la violence

méridionale de la maison de Foix: «Que vous le veuillez ou non, vous y

viendrez, monseigneur.» Ce récit, qui est celui des dauphinois, n'en

est pas moins assez croyable; ils avouent, comme on voit, que leur

plus grande crainte était que le dauphin ne leur échappât, qu'il ne

revînt près de son père et du duc de Bourgogne.

[Note 140: «Tardavistis... tardavistis...» Religieux.]

Tannegui Duchâtel assura toujours qu'il n'avait pas frappé le duc.

D'autres s'en vantèrent. L'un d'eux, Le Bouteiller, disait: «J'ai dit

au duc de Bourgogne: Tu as coupé le poing au duc d'Orléans, mon

maître, je vais te couper le tien.»

Quelque peu regrettable que fût le duc de Bourgogne, sa mort fit un

mal immense au dauphin[141]. Jean sans Peur était tombé bien bas, lui

et son parti. Il n'y avait bientôt plus de Bourguignons. Rouen ne

pouvait jamais oublier qu'il l'avait laissé sans secours. Paris, qui

lui était si dévoué, s'en voyait de même abandonné au moment du péril.

Tout le monde commençait à le mépriser, à le haïr. Tous, dès qu'il fut

tué, se retrouvèrent Bourguignons.

[Note 141: «Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha à ceux

qui avoient machiné le cas dessus dit, disant qu'ils avoient détruit

leur maître de chevance et d'honneur, et que mieux voudroit avoir été

mort que d'avoir été à icelle journée, combien qu'il en fût innocent.»

Monstrelet.--«Pour occasion duquel fait plusieurs grans inconvénients

et domages irréparables sont disposez davenir et plus grans que

paravant, à la honte des faiseurs, au dommage du mond, Seig. Dauphin

principalment, qui attendoit le royaume par hoirrie et succession

après le Roy notre souverain S. A. quoy il aura moins daide et de

faveur et plus dennemis et adversaires que par avant.» _Archives,

Registres du Parlement Conseil, XIV, folio 193, septembre 1419._]

La lassitude était extrême, les souffrances inexprimables; on fut trop

heureux de trouver un prétexte pour céder. Chacun s'exagéra à lui-même

sa pitié et son indignation. La honte d'appeler l'étranger se couvrit

d'un beau semblant de vengeance. Au fond, Paris céda, parce qu'il

mourait de faim. La reine céda, parce qu'après tout, si son fils

n'était roi, sa fille au moins serait reine. Le fils du duc de

Bourgogne, Philippe le Bon, était le seul sincère; il avait son père à

venger. Mais sans doute aussi il croyait y trouver son compte; la

branche de Bourgogne grandissait en ruinant la branche aînée, en

mettant sur le trône un étranger qui n'aurait jamais qu'un pied de ce

côté du détroit, et qui, s'il était sage, gouvernerait la France par

le duc de Bourgogne.

Il ne faut pas croire que Paris ait appelé facilement l'étranger. Il

avait été amené à cette dure extrémité par des souffrances dont rien

peut-être, sauf le siége de 1590, n'a donné l'idée depuis. Si l'on

veut voir comment les longues misères abaissent et matérialisent

l'esprit, il faut lire la chronique d'un Bourguignon de Paris qui

écrivait jour par jour. Ce désolant petit livre fait sentir à la

lecture quelque chose des misères et de la brutalité du temps. Quand

on vient de lire le placide et judicieux Religieux de Saint-Denis, et

que de là on passe au journal de ce furieux Bourguignon, il semble

qu'on change, non d'auteur seulement, mais de siècle; c'est comme un

âge barbare qui commence. L'instinct brutal des besoins physiques y

domine tout; partout un accent de misère, une âpre voix de famine.

L'auteur n'est préoccupé que du prix des vivres, de la difficulté des

arrivages; les blés sont chers, les légumes ne viennent plus, les

fruits sont hors de prix, la vendange est mauvaise, l'ennemi récolte

pour nous. En deux mots, c'est là le livre: «J'ai faim; j'ai froid,»

ce cri déchirant que l'auteur entendait sans cesse dans les longues

nuits d'hiver.

Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute

autorité dans la ville. Le jeune Saint-Pol, neveu du duc de Bourgogne

et capitaine de Paris, fut envoyé en novembre au roi d'Angleterre avec

maître Eustache Atry, «au nom de la cité, du clergé et de la commune.»

Il les reçut à merveille, déclarant qu'il ne voulait que la possession

indépendante de ce qu'il avait conquis et la main de la princesse

Catherine. Il disait gracieusement: «Ne suis-je pas moi-même du sang

de France? Si je deviens gendre du roi, je le défendrai contre tout

homme qui puisse vivre et mourir[142].»

[Note 142: Le Religieux.]

Il eut plus qu'il ne demandait. Ses ambassadeurs, encouragés par les

dispositions du nouveau duc de Bourgogne, réclamèrent le droit de leur

maître à la couronne de France, et le duc reconnut ce droit (2

décembre 1419). Le roi d'Angleterre avait mis trois ans à conquérir la

Normandie; la mort de Jean sans Peur sembla lui donner la France en un

jour.

Le traité conclu à Troyes au nom de Charles VI assurait au roi

d'Angleterre la main de la fille du roi de France et la survivance du

royaume: «Est accordé que tantôt _après nostre trépas_, la couronne et

royaume de France demeureront et _seront perpétuellement_ à nostredit

fils le roy Henri et à ses hoirs... La faculté et l'_exercice de

gouverner_ et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et

demeureront, _notre vie durant_, à nostre dit fils le roi Henri, avec

le conseil des nobles et sages dudit royaume... Durant nostre vie,

les lettres concernées en justice devront être écrites et procéder

sous nostre nom et scel; toutefois, pour ce qu'aucuns cas singuliers

pourraient advenir..., il sera loisible à nostre fils... écrire ses

lettres à nos sujets, par lesquels il mandera, défendra et commandera,

de par nous _et de par lui, comme régent_...»

Après ceci, l'article suivant n'était-il pas dérisoire «Toutes

conquestes qui se feront par nostre dit fils le roi Henri sur les

désobéissants, seront et se feront _à notre profit_.»

Ce traité monstrueux finissait dignement par ces lignes, où le roi

proclamait le déshonneur de sa famille, où le père proscrivait son

fils: «Considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés

audit royaume de France par Charles, _soi-disant dauphin_ de Viennois,

il est accordé que nous, notre dit fils le roi, et aussi notre

très-cher fils Philippe, duc de Bourgogne, _ne traiterons aucunement

de paix_ ni de concorde avec que ledit Charles, ni traiterons ou

ferons traiter, sinon du consentement et du conseil de tous et chacun

de nous trois, et des trois états des deux royaumes dessusdits[143].»

[Note 143: V. cet acte en trois langues, latine, française et

anglaise, dans Rymer, 21 mai 1420.]

Ce mot honteux, _soi-disant dauphin_, fut payé comptant à la mère.

Isabeau se fit assigner immédiatement deux mille francs par mois, à

prendre sur la monnaie de Troyes[144]. À ce prix, elle renia son fils

et livra sa fille. L'Anglais prenait tout à la fois au roi de France

son royaume et son enfant. La pauvre demoiselle était obligée

d'épouser un maître; elle lui apportait en dot la ruine de son frère.

Elle devait recevoir un ennemi dans son lit, lui enfanter des fils

maudits de la France.

[Note 144: Rymer, 9 juin 1420.]

Il eut si peu d'égard pour elle, que le matin même de la nuit des

noces, il partit pour le siége de Sens[145]. Cet implacable chasseur

d'hommes court ensuite à Montereau. Et ne pouvant réduire le château,

il fait pendre les prisonniers au bord des fossés[146]. C'était

pourtant le premier mois de son mariage, le moment où il n'y a point

de coeur qui n'aime et ne pardonne; sa jeune Française était enceinte;

il n'en traitait pas mieux les Français.

[Note 145: Comme on allait faire des joûtes pour le mariage: «Il dit,

oïant tous, de son mouvement: Je prie à M. le Roy de qui j'ai espousé

la fille et à tous ses serviteurs, et à mes serviteurs je commande que

demain au matin nous soyons tous prêts pour aller mettre le siége

devant la cité de Sens, et là pourra chascun jouster.» Journal du

Bourgeois.]

[Note 146: «Auquel lieu le roi d'Angleterre fit dresser un gibet, où

les dessusdits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du

chastel.» Monstrelet.]

Avec toute cette impétuosité, il fallut bien qu'il patientât devant

Melun; le brave Barbazan l'y arrêta plusieurs mois. Le roi

d'Angleterre employa tous les moyens, amena au siége Charles VI et les

deux reines, se présentant comme gendre du roi de France, parlant au

nom de son beau-père, se servant de sa femme, comme d'amorce et de

piége. Toutes ces habiletés ne réussirent pas. Les assiégés

résistèrent vaillamment; il y eut des combats acharnés autour des murs

et sous les murs, dans les mines et contre-mines, et Henri lui-même

ne s'y épargna pas. Cependant les vivres manquant, il fallut se

rendre. L'Anglais, selon son usage, excepta de la capitulation et fit

tuer plusieurs bourgeois, tout ce qu'il y avait d'Écossais dans la

place, et jusqu'à deux moines.

Pendant le siége de Melun, il s'était fait livrer Paris par les

Bourguignons, les quatre forts, Vincennes, la Bastille, le Louvre et

la Tour de Nesle. Il fit son entrée en décembre. Il chevauchait entre

le roi de France et le duc de Bourgogne. Celui-ci était vêtu de

deuil[147], en signe de douleur et de vengeance; par pudeur aussi

peut-être, pour s'excuser du triste personnage qu'il faisait en

amenant l'étranger. Le roi d'Angleterre était suivi de ses frères, les

ducs de Clarence et de Bedford, du duc d'Exeter, du comte de Warwick

et de tous ses lords. Derrière lui, on portait, entre autres

bannières, sa bannière personnelle, la lance à queue de renard[148];

c'était apparemment un signe qu'il avait pris jadis, en bon

_fox-hunter_, dans sa vive jeunesse; homme fait, roi et victorieux, il

gardait avec une insolente simplicité le signe du chasseur dans cette

grande chasse de France.

[Note 147: Monstrelet.]

[Note 148: «Et portoit en sa devise une queue de renard de broderie.»

Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 275. À l'entrée de Rouen,

c'était une véritable queue de Renard: «Une lance à laquelle d'emprès

le fer avoit attaché une queue de renart en manière de penoncel, en

quoi aucuns sage notoient moult de choses.» Monstrelet, t. IV, p.

140.]

Le roi d'Angleterre fut bien reçu à Paris[149]. Ce peuple sans coeur

(la misère l'avait fait tel) accueillit l'étranger, comme il eût

accueilli la paix elle-même. Les gens d'Église vinrent en procession

au-devant des deux rois leur faire baiser les reliques. On les mena à

Notre-Dame, où ils firent leur prière au grand autel. De là le roi de

France alla se loger à sa maison de Saint-Pol; le vrai roi, le roi

d'Angleterre, s'établit dans la bonne forteresse du Louvre (déc.

1420).

[Note 149: Le greffier même du Parlement partage l'entraînement

général, à en juger par ses mentions continuelles de processions et

supplications pour le salut des deux rois: Furent moult joyeusement et

honorablement receuz en la ville de Paris...» _Archives, Registres du

Parlement, Conseil, XIV, folio 224._]

Il prit possession, comme régent de France, en assemblant les États le

6 décembre 1420 et leur faisant sanctionner le traité de Troyes[150].

[Note 150: Le Parlement d'Angleterre en fit autant le 21 mai 1421.

(Rymer.)]

Pour que le gendre fût sûr d'hériter, il fallait que le fils fût

proscrit. Le duc de Bourgogne et sa mère vinrent par-devant le roi de

France, siégeant comme juge à l'hôtel Saint-Pol, faire «grand'plainte

et clameur de la piteuse mort de feu le duc Jean de Bourgogne.» Le roi

d'Angleterre était assis sur le même banc que le roi de France,

Messire Nicolas Raulin demanda, au nom du duc de Bourgogne et de sa

mère, que Charles, soi-disant dauphin, Tannegui Duchâtel et tous les

assassins du duc de Bourgogne fussent menés dans un tombereau, la

torche au poing, par les carrefours, pour faire amende honorable.

L'avocat du roi prit les mêmes conclusions. L'Université appuya[151].

Le roi autorisa la poursuite, et Charles ayant été crié et cité à la

Table de marbre, pour comparaître sous trois jours devant le

Parlement, fut, par défaut, condamné au bannissement et débouté de

tout droit à la couronne de France (3 janvier 1421)[152].

[Note 151: Monstrelet.]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 5 / 23 段