Les enfants des rues jouaient avec les cadavres. Le corps du

connétable et d'autres restèrent trois jours dans le palais, à la

risée des passants. Ils s'étaient avisés de lui lever dans le dos une

bande de peau, afin que lui aussi il portât sa bande blanche

d'Armagnac. La puanteur força enfin de jeter tous les débris dans des

tombereaux, puis, sans prêtres ni prières, dans une fosse ouverte au

Marché-aux-Pourceaux[101].

[Note 101: «En une fosse nommée la Louvière...» Lefebvre de

Saint-Remy.]

Les gens du Bourguignon, effrayés eux-mêmes, le pressaient de venir à

Paris. Il y fit en effet son entrée avec la reine. Ce fut une grande

joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces: «Vive le

roi! vive la reine! vive le duc! vive la paix!»

La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la

rivière par en bas, par en haut les Armagnacs étaient maîtres de

Melun. Une sorte d'épidémie commença dans Paris et les campagnes

voisines, qui emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient

mourir; l'abattement était extrême, après la fureur. Les meurtriers

surtout ne résistèrent pas: ils repoussaient les consolations, les

sacrements; sept ou huit cents moururent à l'Hôtel-Dieu désespérés. On

en vit un courir dans les rues en criant: «Je suis damné!» Et il se

jeta dans un puits la tête la première.

D'autres pensèrent, tout au contraire, que, si les choses allaient si

mal, c'est qu'on n'avait pas assez tué. Il se trouva, non-seulement

parmi les bouchers, mais dans l'Université même, des gens qui criaient

en chaire qu'il n'y avait pas de justice à attendre des princes,

qu'ils allaient mettre les prisonniers à rançon et les relâcher plus

aigris et plus méchants encore. Le 21 août, par une extrême chaleur,

un formidable rassemblement s'ébranle vers les prisons, une foule à

pied, en tête la mort même à cheval[102], le bourreau de Paris,

Capeluche. Cette masse va fondre au grand Châtelet; les prisonniers se

défendent, du consentement des geôliers. Mais les assassins entrent

par le toit; tout est tué, prisonniers et geôliers. Même scène au

petit Châtelet[103]. Puis les voilà devant la Bastille. Le duc de

Bourgogne y vient, sans troupes, voulant rester à tout prix le favori

de la populace; il les prie honnêtement de se retirer, leur dit de

bonnes paroles. Mais rien n'opérait. Il avait beau montrer de la

confiance, de la bonhomie, se faire petit, jusqu'à toucher dans la

main au chef (le chef, c'était le bourreau). Il en fut pour cette

honte. Tout ce qu'il obtint, ce fut une promesse de mener les

prisonniers au Châtelet; alors il les livra. Arrivés au Châtelet, ils

y trouvèrent d'autres gens du peuple qui n'avaient rien promis et qui

les massacrèrent.

[Note 102: «Solus equester...» Religieux.]

[Note 103: «Tuèrent bien trois cens prisonniers.» Monstrelet, t. IV,

p. 120. «Durant laquelle assemblée et commocion, furent tuez et mis à

mort environ de quatre-vingt à cent personnes, entre lesquelles y ot

trois ou quatre femmes tuées, si comme on disoit...» _Archives,

Registres du Parlement, Conseil XIV, folio 142, verso, 21 août._]

Le duc de Bourgogne avait joué là un triste rôle. Il fut enragé de

s'être ainsi avili. Il engagea les massacreurs à aller assiéger les

Armagnacs à Montlhéry pour rouvrir la route aux blés de la Beauce.

Puis il fit fermer la porte derrière eux et couper la tête à

Capeluche. En même temps, pour consoler le parti, il fait décapiter

quelques magistrats armagnacs.

Ce Capeluche, qui paya si cher l'honneur d'avoir touché la main d'un

prince du sang, était un homme original dans son métier, point

furieux, et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence.

Il tira un bourgeois du massacre au péril de sa vie[104]. Quand il lui

fallut franchir le pas à son tour, il montra à son valet comment il

devait s'y prendre[105].

[Note 104: Le Religieux.]

[Note 105: Journal du Bourgeois.]

Le duc de Bourgogne, en devenant maître de Paris, avait succédé à tous

les embarras du connétable d'Armagnac. Il lui fallait à son tour

gouverner la grande ville, la nourrir, l'approvisionner; cela ne

pouvait se faire qu'en tenant les Armagnacs et les Anglais à distance,

c'est-à-dire en faisant la guerre, en rétablissant les taxes qu'il

venait de supprimer, en perdant sa popularité.

Le rôle équivoque qu'il avait joué si longtemps, accusant les autres

de trahison, tandis qu'il trahissait, ce rôle devait finir. Les

Anglais remontant la Seine, menaçant Paris, il fallait lâcher Paris ou

les combattre. Mais avec son éternelle tergiversation et sa duplicité,

il avait énervé son propre parti; il ne pouvait plus rien ni pour la

paix ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succès l'avait

perdu; il était entré, tête baissée, dans une longue et sombre

impasse, où il n'y avait plus moyen d'avancer ni de reculer.

Le peuple de Rouen, de Paris, qui l'avait appelé, était Bourguignon

sans doute et ennemi des Armagnacs, mais encore plus des Anglais. Il

s'étonnait, dans sa simplicité, de voir que ce bon duc ne fît rien

contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commençaient à

dire «qu'il était en toutes ses besognes le plus long homme qu'on pût

trouver[106].» Cependant, que pouvait-il faire? appeler les Flamands;

un traité tout récent avec l'Anglais ne le lui permettait pas[107].

Les Bourguignons? ils avaient assez à faire de se garder contre les

Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre, Sens, Moret, Crécy,

Compiègne, Montlhéry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et

Melun, c'est-à-dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put

disposer, sans dégarnir Paris, il l'envoya à Rouen; c'étaient quatre

mille cavaliers.

[Note 106: Journal du Bourgeois.]

[Note 107: Le traité probablement ne concernait que la Flandre. Tout

le monde croyait que dans une entrevue avec Henri V à Calais, il

s'était allié à lui. Il existe un traité d'alliance et de ligue, où le

duc reconnaît les droits d'Henri à la couronne de France, mais cet

acte ne présente ni date précise ni signature. Il est probable que ce

n'était qu'un projet, une offre de partager les conquêtes qui se

feraient à frais communs.--Il est probable que Jean sans Peur fit

entendre au roi d'Angleterre, que, s'il l'aidait activement, c'en

était fait du parti bourguignon en France, qu'il servirait mieux les

Anglais par sa neutralité que par son concours. Rymer, 3e éd., t. IV,

pars I, p. 177-178, octobre 1416.]

On pouvait prévoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V

s'en était approché avec une extrême lenteur. Non content d'avoir

derrière lui deux grandes colonies anglaises, Harfleur et Caen, il

avait complété la conquête de la basse Normandie par la prise de

Falaise, de Vire, de Saint-Lô, de Coutance et d'Evreux. Il tenait la

Seine, non-seulement par Harfleur, mais par le Pont-de-l'Arche. Il

avait déjà rétabli un peu l'ordre, rassuré les gens d'Église, invité

les absents à revenir, leur promettant appui et déclarant qu'autrement

il disposerait de leurs terres ou de leurs bénéfices. Il rouvrit

l'échiquier et les autres tribunaux, et leur donna pour président

suprême son grand trésorier de Normandie. Il réduisit presque à rien

l'impôt du sel, «en l'honneur de la sainte Vierge[108].»

[Note 108: Rymer.]

Peu de rois avaient été plus heureux à la guerre, mais la guerre était

son moindre moyen. Henri V était, ses actes en témoignent, un esprit

politique, un homme d'ordre, d'administration, et en même temps de

diplomatie. Il avançait lentement, parlementant toujours, exploitant

toutes les peurs, tous les intérêts, profitant à merveille de la

dissolution profonde du pays auquel il avait affaire, fascinant de sa

ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants

qui n'avaient plus rien où se prendre, ni principe ni espoir; personne

en ce malheureux pays ne se fiait plus à personne, tous se méprisaient

eux-mêmes.

Il négociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses

prisonniers d'abord, c'était le plus facile. Les tenant sous la main,

tristement, durement, il eut bon marché de leur fermeté.

Chacun des princes n'eut au commencement qu'un serviteur

français[109]. Du reste honorablement, bon lit, sans doute bonne

table; mais le besoin d'activité n'en était que plus grand; ils se

mouraient d'ennui. Chaque fois que le roi d'Angleterre revenait dans

son île, il faisait visite «à ses cousins d'Orléans et de Bourbon;» il

leur parlait amicalement, confidentiellement. Une fois il leur disait:

«Je vais rentrer en campagne; et pour cette fois, je n'y épargne rien;

je m'y retrouverai toujours; les Français en feront les frais.» Une

autre fois, prenant un air triste: «Je m'en vais bientôt à Paris...

C'est dommage, c'est un brave peuple. Mais que faire? le courage ne

peut rien, s'il y a division[110]».

[Note 109: Selon le Religieux. Mais Rymer indique un plus grand

nombre.]

[Note 110: «Ut communiter dicitur, divisa virtus cito dilabitur.»

Religieux.]

Ces confidences amicales étaient faites pour désespérer les

prisonniers. Ce n'étaient pas des Régulus. Ils obtinrent d'envoyer en

leur nom le duc de Bourbon pour décider le roi de France à faire la

paix au plus vite, en passant par toutes les conditions d'Henri;

qu'autrement ils se feraient Anglais et lui rendraient hommage pour

toutes leurs terres[111].

[Note 111: Rymer, 27 janvier 1417.]

C'était un terrible dissolvant, une puissante contagion de

découragement, que ces prisonniers d'Azincourt qui venaient prêcher la

soumission à tout prix. Cela aidait aux négociations qu'Henri menait

de front avec tous les princes de France. Dès l'ouverture de la

campagne, au mois de mars 1418, il renouvela les trêves avec la

Flandre et le duc de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la

Guyenne; le 4 août, il prorogea la trêve avec le duc de Bretagne. Il

accueillait avec la même complaisance les sollicitations de la reine

de Sicile, comtesse d'Anjou et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien

plus à coeur que d'éviter l'effusion du sang chrétien. Tout en

accordant des trêves particulières, il écoutait les propositions

continuelles de paix générale que les deux partis lui faisaient; il

prêtait impartialement une oreille au dauphin, l'autre au duc de

Bourgogne, mais il n'en était pas tellement préoccupé qu'il ne mît la

main sur Rouen.

Dès la fin de juin, il avait fait battre la campagne, de sorte que les

moissons ne pussent arriver à Rouen et que la ville ne fût point

approvisionnée. Il avait importé pour cela huit mille Irlandais,

presque nus, des sauvages, qui n'étaient ni armés ni montés, mais qui,

allant partout à pied, sur de petits chevaux de montagne, sur des

vaches, mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits

enfants pour qu'on les rachetât. Le paysan était désespéré[112].

[Note 112: «Un de leur pied chaussé et l'autre nud, sans avoir

braies... prenoient petits enfants en berceau... montoient sur vaches,

portant lesdits petits enfants...» Monstrelet.]

Quinze mille hommes de milice dans Rouen, quatre mille cavaliers, en

tout peut-être soixante mille âmes, c'était tout un peuple à nourrir.

Henri, sachant bien qu'il n'avait rien à craindre ni des Armagnacs

dispersés, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore

une trêve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son armée en

huit ou neuf corps, de manière à embrasser la vaste enceinte de Rouen.

Ces corps communiquaient par des tranchées qui les abritaient du

boulet; vers la campagne, ils étaient défendus d'une surprise par des

fossés profonds revêtus d'épines. Toute l'Angleterre y était, les

frères du roi, Glocester, Clarence, son connétable Cornwall, son

amiral Dorset, son grand négociateur Warwick, chacun à une porte.

Il s'attendait à une résistance opiniâtre; son attente fut surpassée.

Un vigoureux levain cabochien fermentait à Rouen. Le chef des

arbalétriers, Alain Blanchard[113], et les autres chefs rouennais

semblent avoir été liés avec le carme Pavilly, l'orateur de Paris en

1413. Le Pavilly de Rouen était le chanoine Delivet. Ces hommes

défendirent Rouen pendant sept mois, tinrent sept mois en échec cette

grande armée anglaise. Le peuple et le clergé rivalisèrent d'ardeur;

les prêtres excommuniaient, le peuple combattait; il ne se contentait

pas de garder ses murailles; il allait chercher les Anglais, il

sortait en masse, «et non par une porte, ni par deux, ni par trois,

mais à la fois par toutes les portes[114].»

[Note 113: Sur Alain Blanchard, V. la notice publiée par M. Auguste Le

Prévôt, en 1826, l'Histoire de Rouen sous les Anglais, par M. Chéruel

(1840), et l'Histoire du privilége de Saint-Romain, par M. Floquet, t.

II, p. 548.]

[Note 114: M. Chéruel, p. 46, d'après la chronique versifiée d'un

Anglais qui était au siége. Archæologia Britannica, t. XXI, XXII. Ce

curieux poëme a été traduit par M. Potier, bibliothécaire de Rouen.]

La résistance de Rouen eût été peut-être plus longue encore, si

pendant qu'elle combattait elle n'eût eu une révolution dans ses

murs. La ville était pleine de nobles et croyait être trahie par eux.

Déjà en 1415, les voyant faire si peu de résistance aux Anglais

descendus en Normandie, le peuple s'était soulevé et avait tué le

bailli armagnac. Les nobles bourguignons n'inspirèrent pas plus de

confiance[115]. Le peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans

une sortie, les gens de Rouen attaquant les retranchements des

Anglais, apprennent que le pont sur lequel ils doivent repasser vient

d'être scié en dessous. Ils accusèrent leur capitaine, le sire de

Bouteiller. Celui-ci ne justifia que trop ces accusations après la

reddition de la ville; il se fit anglais et reçut des fiefs de son

nouveau maître.

[Note 115: «Les Engloys descendirent à la Hogue de Saint-Vaast,

dimence 1er jour d'aost 1416, adonc estoit le dalphin de Vyane à Rouen

avec sa forche; et de là se partit à soy retraire à Paris, et laissa

l'ainsné filz du comte de Harcourt, chapitaine du chastel et de la

ville, et M. de Gamaches, bailly de la dicte ville, avenc grant

quantité d'estrangiers qui gardoient la ville et la quidèrent piller;

mès l'en s'en aperchut, et y out sur ce pourvéanche. Mais nonostant

tout, fut levé en la ville une taille de 16,000 liv. et un prest de

12,000, et tout poié dedens la my-aost ensuivant. Et fu commenchement

de malvèse estrenche; et puis touz s'en alèrent au dyable. Et après

euls y vint M. Gui le Bouteiller, capitaine de la ville, de par le duc

de Bourgongne, avec 1400 ou 1500 Bourguégnons et estrangiers, pour

guarder la ville contre les Engloys; mais ils estoient miez Engloys

que Franchoiz; les quiez estoient as gages de la ville, et si

destruioient la vitaille et la garnison de la ville.» _Chronique ms.

du temps, communiquée par M. Floquet._]

Les gens de Rouen ne tardèrent pas à souffrir cruellement de la

famine. Ils parvinrent à faire passer un de leurs prêtres jusqu'à

Paris. Ce prêtre fut amené devant le roi par le carme Pavilly, qui

parla pour lui; puis l'homme de Rouen prononça ces paroles

solennelles: «Très-excellent prince et seigneur, il m'est enjoint de

par les habitants de la ville de Rouen de crier contre vous, et aussi

contre vous, sire de Bourgogne, qui avez le gouvernement du roi et de

son royaume, _le grand haro_, lequel signifie l'oppression qu'ils ont

des Anglais; ils vous mandent et font savoir par moi que si, par faute

de votre secours, il convient qu'ils soient sujets au roi

d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires ennemis qu'eux, et

s'ils peuvent, ils détruiront vous et votre génération[116].»

[Note 116: Monstrelet.]

Le duc de Bourgogne promit qu'il enverrait du secours. Le secours ne

fut autre chose qu'une ambassade. Les Anglais la reçurent, comme à

l'ordinaire, volontiers; cela servait toujours à énerver et à

endormir. Ambassade du duc de Bourgogne au Pont-de-l'Arche, ambassade

du dauphin à Alençon.

Outre les cessions immenses du traité de Brétigny, le duc de Bourgogne

offrait la Normandie; le dauphin proposait, non la Normandie, mais la

Flandre et l'Artois, c'est-à-dire les meilleures provinces du duc de

Bourgogne.

Le clerc anglais Morgan, chargé de prolonger quelques jours ces

négociations, dit enfin aux gens du dauphin: «Pourquoi négocier? Nous

avons des lettres de votre maître au duc de Bourgogne, par lesquelles

il lui propose de s'unir à lui contre nous.» Les Anglais amusèrent de

même le duc de Bourgogne et finirent par dire: «Le roi est fol, le

dauphin mineur, et le duc de Bourgogne n'a pas qualité pour rien céder

en France[117].»

[Note 117: V. le journal des négociations dans Rymer, nov. 1418.]

Ces comédies diplomatiques n'arrêtaient pas la tragédie de Rouen. Le

roi d'Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dressé des

gibets autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers.

D'autre part il barra la Seine avec un pont de bois, des chaînes et

des navires, de sorte que rien ne pût passer. Les Rouennais de bonne

heure semblaient réduits aux dernières extrémités, et ils résistèrent

six mois encore; ce fut un miracle. Ils avaient mangé les chevaux, les

chiens et les chats[118]. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque

aliment, tant fût-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer; les

affamés se seraient jetés dessus. La plus horrible nécessité, c'est

qu'il fallut faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas

combattre, douze mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le

fils mît son vieux père à la porte, le mari sa femme; ce fut là un

déchirement. Cette foule déplorable vint se présenter aux

retranchements anglais; ils y furent reçus à la pointe de l'épée.

Repoussés également de leurs amis et de leurs ennemis, ils restèrent

entre le camp et la ville, dans le fossé, sans autre aliment que

l'herbe qu'ils arrachaient. Ils y passèrent l'hiver sous le ciel. Des

femmes, hélas! y accouchèrent...; et alors les gens de Rouen, voulant

que l'enfant fût du moins baptisé, le montaient par une corde; puis on

le redescendait, pour qu'il allât mourir avec sa mère[119]. On ne dit

pas que les Anglais aient eu cette charité; et pourtant leur camp

était plein de prêtres, d'évêques; il y avait entre autres le primat

d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry.

[Note 118: La chronique anglaise donne un étrange tarif des animaux

dégoûtants dont les gens de Rouen se nourrirent; peut-être ce tarif

n'est qu'une dérision féroce de la misère des assiégés: On vendait un

rat 40 pences (environ 40 francs, monnaie actuelle), et un chat, 2

nobles (60 francs), une souris se vendait 6 pences (environ 5 francs),

etc.--Archæologia, t. XXI, XXII.--M. Chéruel a trouvé un renseignement

plus sérieux sur le prix des denrées; par délibération du 7 octobre

1418, le chapitre fait fondre une châsse d'argent, et paye, entre

autres dettes, _soixante livres tournois_ (mille francs

d'aujourd'hui?) _pour deux boisseaux de blé_. M. Chéruel, Rouen sous

les Anglais, p. 53, d'après les registres capitulaires, conservés aux

_Archives départementales de la Seine-Inférieure_. Cet excellent

ouvrage donne une foule de renseignements non moins précieux pour

l'histoire de la Normandie et de la France en général.]

[Note 119: Monstrelet.--La saison, dit le chroniqueur anglais, était

pour eux une grande source de misère; il ne faisait que pleuvoir. Les

fossés présentaient plus d'un spectacle lamentable; on y voyait des

enfants de deux à trois ans obligés de mendier leur pain, parce que

leurs père et mère étaient morts. L'eau séjournant sur le sol qu'ils

étaient contraints d'habiter, et, gisant çà et là, ils poussaient des

cris, implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres

fléchis par la faiblesse, et étaient maigres comme une branche

desséchée; les femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans

avoir rien pour les réchauffer; des enfants tétaient encore le sein de

leur mère étendue sans vie. On trouvait dix à douze morts pour un

vivant.]

Au grand jour de Noël, lorsque tout le monde chrétien dans la joie

célèbre par de douces réunions de famille la naissance du petit Jésus,

les Anglais se firent scrupule de faire bombance[120] sans jeter des

miettes à ces affamés. Deux prêtres anglais descendirent parmi les

spectres du fossé et leur apportèrent du pain. Le roi fit dire aussi

aux habitants qu'il voulait bien leur donner des vivres pour le saint

jour de Noël; mais nos Français ne voulurent rien recevoir de

l'ennemi.

[Note 120: Le camp anglais regorgeait de vivres; les habitants de

Londres avaient envoyé à eux seuls un vaisseau chargé de vin et de

cervoise. (Chéruel.)]

Cependant le duc de Bourgogne commençait à se mettre en mouvement. Et

d'abord il alla de Paris à Saint-Denis. Là, il fit prendre au roi

solennellement l'oriflamme; cruelle dérision; ce fut pour rester à

Pontoise, longtemps à Pontoise, longtemps à Beauvais. Il y reçut

encore un homme de Rouen qui s'était dévoué pour risquer le passage;

c'était le dernier messager, la voix d'une ville expirante; il dit

simplement que dans Rouen et la banlieue il était mort cinquante mille

hommes de faim. Le duc de Bourgogne fut touché, il promit secours,

puis débarrassé du messager, et comptant bien sans doute ne plus

entendre parler de Rouen, il tourna le dos à la Normandie et mena le

roi à Provins.

Il fallut donc se rendre. Mais le roi d'Angleterre, croyant utile de

faire un exemple pour une si longue résistance, voulait les avoir à

merci. Les Rouennais, qui savaient ce que c'était que la merci d'Henri

V, prirent la résolution de miner un mur, et de sortir par là la nuit

les armes à la main, à la grâce de Dieu. Le roi et les évêques

réfléchirent, et l'archevêque de Cantorbéry vint lui-même offrir une

capitulation: 1º La vie sauve, cinq hommes exceptés[121]; ceux des

cinq qui étaient riches ou gens d'église se tirèrent d'affaire; Alain

Blanchart paya pour tous; il fallait à l'Anglais une exécution, pour

constater que la résistance avait été rébellion au roi légitime. 2º

Pour la même raison, Henri assura à la ville tous les priviléges que

les rois de France, ses ancêtres, lui avaient accordés, _avant

l'usurpation de Philippe de Valois_. 3º Mais elle dut payer une

terrible amende, trois cent mille écus d'or, moitié en janvier (on

était déjà au 19 janvier[122]), moitié en février. Tirer cela d'une

ville dépeuplée, ruinée[123], ce n'était pas chose facile. Il y avait

à parier que ces débiteurs insolvables feraient plutôt cession de

biens, qu'ils se sauveraient tous de la ville, et que le créancier se

trouverait n'avoir pour gage que des maisons croulantes.--On y

pourvut; la ville fut contrainte par corps; tous les habitants

consignés jusqu'à parfait payement. Des gardes étaient mis aux

portes; pour sortir, il fallait montrer un billet qu'on achetait fort

cher[124]. Ces billets parurent une si heureuse invention de police et

d'un si bon rapport, que désormais on en exigea partout. La Normandie

entière devint une geôle anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta

à ces rigueurs un bienfait, qui parut une rigueur encore: l'unité de

poids, de mesures et d'aunage, poids de Troyes, mesure de Rouen et

d'Arques, aunage de Paris[125].

[Note 121: Item, estoit octroyé par ledit seigneur Roi, que tous et

chacun pourroient s'en retourner..., excepté _Luc_, Italien, Guillaume

de _Houdetot_, chevalier bailly, Alain _Blanchart_, Jehan _Segneult_,

maire, maître Robin, _Delivet_, et _excepté la personne qui_, de

mauvaises paroles et déshonnêtes, _auroit parlé antiennement_, s'il

peut être découvert, sans fraude ou mal engyn...» _Vidimus de la

capitulation de Rouen_, _aux Archives de Rouen_ (_communiqué par M.

Chéruel_). Rymer donne le même acte en latin, t. IV, P. II, p. 82, 13

januar. 1419.]

[Note 122: «Januarii instantis, februarii instantis.» Les articles

suivants prouvent qu'il s'agit bien de 1418 et non de 1419, Rymer, t.

IV, P. II, p. 82.]

[Note 123: L'entrée magnifique du vainqueur, au milieu de ses ruines,

fit un contraste cruel. L'honnête et humain M. Turner en est lui-même

blessé.]

[Note 124: Monstrelet.]

[Note 125: Rymer.]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 4 / 23 段